Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 71 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Novembre 1907 Photo Alivari (Florence). NICCOLO LIBERATORE, dit L'ALUNNO, DE FOLIGNO. — LE COURONNEMENT DE LA VIERGE, AVEC LES SAINTS ANTOINE ET BERNARDIN Fin du xve siècle (Foligno. — Église de S. Niccolo)

Page 2

FRANCESCO MELANZIO (ATTRIBUÉ A). — LA VIERGE ET L'ENFANT, LES SAINTS SÉBASTIEN, FORTUNAT, SÉVÈRE, SAINTE CLAIRE DE MONTEFALCO Polyptyque daté de 1488 (Eglise de Saint-François à Montefalco) L'EXPOSITION D'ANCIEN ART OMBRIEN AU PALAIS DU PEUPLE, À PÉROUSE MATTEO DI SER CAMBIO. — FRONTISPICE DE L'Arte del Cambio Date de 1377 (Pérouse. — Collège du Cambio) C omme l'avait fait Sienne avec tant de succès en 1904, Pérouse a installé cette année, de mai à novembre, une Exposition d'art ancien dans les salles de son Palais du Peuple. Ce grand palais gothique, d'aspect régulier et paisible, avec ses deux étages d'élegantes fenêtres à colonnettes de marbre, sous une couronne de créneaux habilement restaurés, s'il ne peut lutter de puissance et d'originalité avec son rival siennois, n'en reste pas moins un des beaux monuments du moyen âge italien. Il ne renferme point de fresques comparables aux chefs d'œuvre de Simone di Martino et des Lorenzetti, mais la salle toute voisine du Cambio garde toujours précieusement les blondes figures de Pérugin, toutes baignées dans une atmosphère d'or. Et bien que la place que dominent le griffon et le lion de bronze attachés à son flanc ne lui offre pour vis-à-vis que la triste muraille de briques d'une cathédrale médiocre, on y entend avec joie le murmure de l'eau qui jaillit d'une triple vasque, parmi les bas-reliefs de Niccolo et de Giovanni Pisano. L'Exposition, qui a été solennellement inaugurée cette année, doit servir à la glorification d'un art assez mal étudié et délimité encore. On entend généralement que l'art ombrien et même, si l'on veut, l'âme ombrienne s'incarnent et se résument dans l'œuvre de Pérugin et de ses élèves, et que les premiers tableaux de Raphaël en sont la fleur la plus délicate. Et il est bien vrai que si le charme propre de l'Ombrie est dans les lignes fluides et douces de ses paysages et dans le poudroiement d'une lumière d'or sur un bleu léger et presque immatériel, Pérugin, le premier, a su rendre ce charme, et nul Siennois, nul Florentin n'en a senti la pénétrante émotion. Mais, avant Pérugin, et ailleurs qu'à Pérouse, l'Ombrie, comme Sienne et Florence, a eu des artistes; ils sont venus des montagnes et de la plaine, de Gubbio,

Page 3

GENTILE DA FABRIANO. — LA VIERGE ET L'ENFANT Commencement du xve siècle (Pise. — Musée Civique)

Page 4

LES ARTS de Fabriano, de Foligno, pour exprimer leur idéal de tendresse et de piété; et, tout en subissant les influences des grandes écoles voisines, ils ont, eux aussi, créé des écoles, plus encore qu'une école. Ces artistes, nous les trouvons représentés à l'Exposition de Pérouse par des œuvres pour la plupart connues, mais dispersées au loin et parfois peu accessibles. Leur groupement par dates et par régions leur donne une valeur nouvelle, considérablement accrue par la comparaison qu'il est possible de faire, sans quitter l'Exposition, dans l'admirable Pinacothèque. Car tout a été combiné avec une ingéniosité parfaite pour l'instruction et le plaisir des visiteurs. Jamais on ne trouvera si charmant à gravir l'interminable escalier du Palais du Peuple. A chaque palier s'ouvrent des salles accueillantes, d'où les services municipaux ont émigré pour laisser la place libre aux œuvres d'art. Il n'est pas jusqu'à la Bibliothèque dont la grande salle de travail n'aît été envahie; du moins se rappelle-t-elle à notre souvenir en juxtaposant aux peintures dévotes une longue et précieuse série de miniatures, qui se continue jusqu'au seuil de ce musée délicieux où triomphent Bonfigli, Pinturicchio et Péruigni. Il faut bien dire que les musées étrangers n'ayant rien envoyé, les collectionneurs eux-mêmes, à part deux ou trois exceptions, étant demeurés cois, tout l'appoint de l'Exposition est formé par les trésors des églises ombrionnes et les prêts gracieux des municipalités de la région. On n'en félicitera que mieux M. Giulio Urbini d'avoir su tirer d'éléments en apparence un peu restreints un enseignement aussi coordonné, avec l'aide de collaborateurs comme le comte Vincenzo Ansidei, l'éрудit bibliothécaire de Pérouse, le comte Umberto Gnoli, M. Giustino Cristofani, la marquise Torelli Faina, et toute une active cohorte de savants distingués et dévoués. A côté d'un excellent catalogue, qui est l'œuvre de M. Urbini, le comité a publié un élégant et très complet petit guide de Pérouse, et une jolie revue locale, Augusta Perusia, s'occupe de dégager peu à peu et de commenter les résultats obtenus. Il n'y a pas grand'chose à dire des plus anciennes peintures envoyées ici. Le beau Christ en croix, le corps droit et les yeux grands ouverts, qui appartient à l'église de Castello di Porziano, près d'Assise, ressemble fort au crucifix miracleux qui parla à saint François et que conservent les religieuses de Sainte-Claire. De grands fragments de fresques habilement transportés sur toile, qui proviennent de Fabriano, montrent quelque parenté avec les œuvres de Margaritone d'Arezzo. Il n'y apparait rien qui soit encore proprement ombrien. D'ailleurs, ce qui suffit à prouver l'inexistence d'un art ombrien aux xiii^e et xive siècles, tout au moins dans la région de Pérouse, c'est le fait que pour le décor des deux basiliques de Saint-François d'Assise, pendant près d'un siècle, on ne s'adressa qu'à des artistes de Florence, de Pise, de Rome ou de Sienne; parmi tant d'admirables fresques, on ne reconnaît pas, du moins avant 1350, l'œuvre d'un seul artiste local. Un grand retable d'autel, de Santa-Maria de Cesi, avec la Madone et l'Enfant entourés d'anges et de saints, rappelle, par les proportions longues de ses figures, l'art de Pietro Cavallini; il est daté de 1308. Faut-il l'attribuer à quelque élève ou imitateur ombrien du grand mosaïste romain qui venait de travailler à Assise? Mais nous voici déjà, avec les œuvres d'Allegretto Nuzi, dans la seconde moitié du xiv^e siècle. Ce peintre de Fabriano nous apparaît de formation siennoise, fidèle aux traditions de Simone di Martino et de Lippo Memmi, plus voisin même encore, par certains détails, de Pietro Lorenzetti; l'Enfant Jésus du beau polyptyque de la cathédrale de Fabriano (no 6 du catalogue) pourrait être signé du vieux maître siennois. Il a appris de Sienne la gaufrure délicate des fonds d'or et le travail précieux des vêtements; deux fois il reproduit la même éttoffe brochée de feuillages d'or à fleurs bleues et rouges, parmi lesquels il y a des tortues et des perroquets affrontés; seulement, dans la dalmatique du saint Étienne de la Pinacothèque de Fabriano, le fond de l'éttoffe est blanc; dans la robe du saint Venance de la cathédrale, ce même fond est rouge avec les ornements en clair. On trouvera de tous ces tableaux d'Allegretto de fidèles gravures au tome V, récemment publié, de la grande Histoire de l'Art italien de M. Venturi. Un précieux petit diptyque, malheureusement fort endommagé, où sont représentés d'une part le Christ en croix et de l'autre le Couronnement de la Vierge, porte la date de 1385 et la signature d'un Cola (ou Nicola) Petruccioli d'Orvieto. Ses figures, de goût siennois, sont à rapprocher de celles du retable, un peu antérieur, qui orne l'autel de la chapelle de la Portioncule, à Assise, et qui est signé d'un peintre également orviétain, Ugolino di Prete Ilario. Ce diptyque a été peint, nous apprend l'inscription, aux frais d'un notable de Spello, et il appartient à la Bibliothèque de la charmante petite ville. Une Madone de l'Humilité, signée de Francescuccio Cicchi (ou Ghissi), et datée de 1359, est un bon exemplaire de ces jolies images, tendres et dévotes, toutes du même style, et que caractérise le croissant de la lune sous les pieds de la Vierge, qui allaite l'Enfant Jésus. Elles sont assez fréquentes dans les Marches. M. Venturi en a publié une d'Andrea di Bologna, et l'on en pourrait citer d'autres peintres encore. Non moins naïves, non moins tendres sont les Madones d'Ottaviano Nelli, de Gubbio; mais quelle inexpérience, quelle gaucherie de dessin! Comment le peintre délicieux de la Madone du Belvédère a-t-il pu signer une œuvre aussi médiocre que le polyptyque de Pietralunga? Il faut nous résigner trop souvent à ne voir dans les peintures ombrionnes, avant l'époque de Péruigni, que de pieux balbutiements, des prières candides où la part de l'œuvre d'art est vraiment trop restreinte. Le grand maître de Fabriano et le premier des peintres ombrions, Gentile, est là heureusement pour nous rassurer. L'Exposition ne nous montre de lui qu'un tableau, car la gracieuse petite Madone de la Pinacothèque de Fabriano, récemment dégagée des repeints du xvie siècle, est certainement d'un artiste florentin. Auprès d'elle, le tableau du Musée civique de Pise brille comme un joyau. C'est bien là l'œuvre d'un contemporain des Van Eyck, et le point de départ d'un art nouveau; mais cet art appartiendra à l'Italie du Nord, à Venise et à Vérone, plus qu'à l'Ombrie. Jamais le souci du détail n'a été porté à une perfection plus haute. Encore n'y a-t-il pas ici de ces fleurs que Gentile sait rendre avec tout le charme de la nature; mais les éttoffes sont d'un merveilleux peintre. Le fond de tenture d'or à fleurs d'or, le coussin broché d'or où la Vierge est assise, surtout le tapis d'Orient blanc et or, sur lequel repose l'Enfant, sont d'une extraordinaire beauté. On lit sur la bordure de ce tapis de prières, en lettres arabes, le fameux La illahi ila Allah (il n'est pas d'autre Dieu qu'Allah), tandis que les invocations de l'Ave Maria sont brodées tout autour du manteau de la Vierge. Enfin, l'inscription de l'auréole semble bien faite pour exercer toutes les sagacités et toutes les fantaisies, alors qu'elle n'est peut-être qu'un jeu de l'artiste, se servant de lettres ornementales comme il eût fait de joyaux ou de fleurs (peut-être n'est-il pas inutile de remarquer qu'il en va de même des auréoles de la Vierge et de saint Joseph dans la grande Adoration des Mages de l'Académie de Florence). La troisième salle de l'Exposition en est de beaucoup la plus intéressante et la plus belle. C'est là que triomphe, avec quelques-unes de ses meilleures œuvres, un maître trop peu

Page 5

L'EXPOSITION D'ANCIEN ART OMBRIEN Photo Almari (Flavone). NICCOLO LIBERATORE, dit L'ALUNNO, DE FOLIGNO. — LA VIERGE ET L'ENFANT ENTOURÉS D'ANGES ET DE SAINTS Polyptyque peint en 1471 (Gualdo Tadino. — Pinacothèque communale)

Page 6

LES ARTS connu, le contemporain et l'égal de Crivelli et la gloire de Foligno, Niccolo Liberatore, surnommé l'Alunno. On peut regretter que le charmant tableau de la Pinacothèque, cette bannière de l'Annonciation, gracieuse et tendre comme une peinture de Fra Filippo, soit demeurée au troisième étage du Palais, au lieu de compléter par une note nouvelle un ensemble aussi riche et varié. Mais le grand retable de Gualdo Tadino, dont voici la gravure, doit être classé parmi les principaux monuments de la peinture ombrienne. Il n'est guère possible de donner plus de charme intime et jeune aux figures de la Vierge et des anges; il y là quelque chose de comparable à la séduction naive des maîtres colonais, avec une plénitude de formes, une pureté de lignes infiniment supérieures. Et quelle science du drame, quelle émotion dans cette Pietà si douloureuse qui domine les compartiments du régénie candide refigures des anges agenouillés dans le soulevant des guir-lages autour de la Photo Almari (Florence) NICCOLO LIBERATORE, dit L'ALUNNO. — LA VIERGE ET SAINT JEAN Aux côtés d'un Christ en stuc colorié. — (Tabernacle de la fin du xve siècle) (Foligno. — Sacristie de S. Feliciano) nacle; et il n'est pas jusqu'au sentiment du comique le plus joyeux qui ne s'épanouisse dans les portraits minuscules de saints franciscains dont cette même prédelle est historiée; voici un Alexandre de Hales, le nez chaussé d'énormes besicles, qui lit avec un effort réjouissant dans le livre que lui tend un des moines; toute la force populaire et vivante Photo Almari (Florence). BENOZZO GOZZOLI. — LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS ENTOURÉS D'ANGES (Daté de 1476) (Terni. — Pinacothèque communale) de l'art ombrien, en ses meilleurs jours, se résume en cette menu scène. Le retable de Gualdo est daté de 1471; celui de Nocera, qui en forme une sorte de pendant, est de 1483. Le Couronnement de la Vierge, au fronton, a remplacé la Pietà, et, au lieu de se tenir droit sur les genoux de la Vierge, l'Enfant, tout nu, est couché sur le sol, comme dans la Nativité de Van der Goes (de 1477); des rayons d'or émanent de son petit corps et, dans un cartel, il présente cette gentille inscription: Per li dulci pregi della mia dileta madre, de bona voluntà benedico il populo de Nucera (Par les doux mérites de ma mère chérie, bien volontiers je bénis le peuple de Nocera). Au retable de Bastia, qui date de 1499, le vieux maître reprend les mêmes thèmes en outrant par endroits la gesticulation; il reprend jusqu'au type comique de son moine à besicles pour une des figures de prophètes de sa prédelle.

Page 7

LUCA SIGNORELLI. — LE MARTYRE DE SAINT SÉBASTIEN Seconde moitié du xve siècle (Città di Castello. — Pinacothèque communale)

Page 8

LES ARTS Le Couronnement de la Vierge de Foligno, qui date à peu près de la même époque, est d'une belle et austère harmonie; mais comment ne pas songer, devant cet amas monotone de petits corps de chérubins, aux rondes d'anges dont un Botticelli fleurissait divinement son cantique dévot! Dramaturge, Alunno sait l'être à l'égal d'un Crivelli. A San Feliciano de Foligno, il peint, aux deux côtés d'un Crucifix sculpté, sanglant sous sa couronne d'épines et ses cheveux flottants, les figures de la Vierge et de saint Jean épuisées et demi-mortes à force d'avoir sangloté, dans un paysage lugubre. Pour les franciscains de Terni, en 1497, il peint un autre Christ douloureux, cloué devant un grand drap noir, avec saint François qui lui baise les pieds et saint Bernardin qui s'essuie les yeux. Saint Bernardin reparait avec saint Gilles sur l'une des faces de la bannière de Deruta, aux pieds d'un Christ torturé par des bourreaux plus allemands qu'italiens, tandis que sur l'autre face un paisible saint Antoine, entouré de ses dévots, reçoit une mitre de deux bien jolis anges. Le fils d'Alunno, Lattanzio, a terminé, sinon peint entièrement, une curieuse toile du Martyre de saint Barthélémy, conservée dans l'église de Marano, près de Foligno, et où les souvenirs de Signorelli s'associent à un sentiment de férocité assez germanique; mais il égale la suavité du Spagna dans une figure d'ange dessinée au pinceau sur toile, exposée dans la même salle et qui porte la signature: Lat-tanzio fece 1523 de Junio. Pendant la longue carrière d'Alunno, l'art italien a donné en Toscane et en Vénétie les fleurs les plus délicieuses; le parfum en est venu jusqu'à Foligno, au cœur de la paisible vallée que dominent Pérouse, Assise et Spolète. Mais, à côté de souvenirs qui se réduisent parfois à de communes inspirations, on peut reconnaître dans l'art d'Alunno une influence plus agissante, et c'est avec grande raison que les organisateurs de l'Exposition ont introduit dans cette même salle deux œuvres qui aident à l'expliquer. La première est un triptyque peint en 1430 pour un des Trinci, seigneur de la cité, par Bartolommeo de Foligno, que l'on croit avoir été le maître d'Alunno; peintre retardataire et presque byzantinisant encore. La seconde est un petit chef-d'œuvre de Benozzo Gozzoli, daté de 1476, de couleurs joyeuses et vives comme les tons d'une miniature, le retable de la Pinacothèque de Terni. Voilà le véritable maître d'Alunno et le grand réformateur de l'art ombrien. Par ses séjours à Orvieto et à Montefalco, Benozzo a imposé à la dévotion ombrienne les formules pures et délicates que l'Angelico avait déjà révélées à Pérouse. Dans une des salles qui suivent le cabinet de la Tour, on peut voir une Annonciation ravissante appartenant au Municipio de Narni, où le catalogue, bien à tort, cherche à reconnaître la main d'un artiste ombrien. C'est incontestablement une œuvre de Benozzo, sans doute contemporaine des fresques peintes à Montefalco, de 1450 à 1452. Ces fresques de Montefalco furent un catéchisme d'art pour les peintres dociles de l'Ombrie. De Camerino et de Gualdo, on vint les étudier, et l'esprit du charmant conteur florentin se refléta aux compositions enfantines d'un Boccati ou d'un Matteo. C'est à Assise, dans la délicieuse chapelle des Pellegrini, que paraîtront avec la plus parfaite évidence les leçons de Benozzo, aux fresques de Pier Antonio de Foligno et de Matteo da Gualdo. L'Exposition de Pérouse ne nous montre rien, ou presque rien, de Pier Antonio et de Boccati (ce dernier représenté d'ailleurs à la Pinacothèque par deux charmans tableaux); mais elle a réuni un certain nombre d'œuvres intéressantes de Matteo. Le triptyque de San Pietro d'Assise, tellement repeint que tout en est nouveau, nous le montre aussi parent qu'il est possible de Boccati. Les retables de Gualdo, l'un de 1462, l'autre de 1471, sont d'un art plus personnel, qu'on rapprocherait volontiers de celui d'un Neroccio ou d'un Francesco di Giorgio, à Sienne; mais le peintre ombrien apparaît balbutiant et gauche auprès de ces artistes raffinés. Une jolie Annonciation rappelle de très près la fresque d'Assise. Un Arbre de Jessé, du même Matteo, se découpe en figures de vitrail sur un fond d'or; l'œuvre est à citer pour sa rareté dans l'iconographie italienne. Le triptyque du palais archipiégipocal de Spolète (une Assomption, entre les figures de saint Brice et de saint Lucie), que le catalogue attribue avec quelque hésitation à Matteo, semble, par l'imitation plus délicate et fidèle de Benozzo (la prédelle surtout, avec ses Histoires de sainte Lucie, est d'une grâce charmante), se rapprocher davantage de l'art de Pier Antonio Mezzastris. Quant au beau polyptyque de San Pellegrino, près de Gualdo, daté de 1465, dont les nobles figures gardent comme un reflet de l'art de Piero dei Franceschi, peut-être faut-il l'attribuer à un maître peu connu de Camerino, Girolamo di Giovanni. San Severino, plus avant dans les Marches que Fabrano et que Camerino, a reçu davantage encore l'empreinte vénitiennne. Je ne sais pourquoi l'on a placé dans la salle II, auprès d'Allegretto Nuzi et de Gentile, une Dormition de la Vierge d'Antonio da Fabrano, qui a les caractères d'une peinture de Murano. L'iconographie s'y rapproche des compositions allemandes de la fin du xve siècle. Saint Pierre, qui lit l'Office des morts, est costumé en pape, et saint Jean, qui l'assiste, en diacre; le groupe des apôtres, qui tiennent l'en-censoir et la navette, n'est pas sans beauté. Un Couronnement de la Vierge, qui appartient à M. Galli Dun, de Rome, montre une raideur farouche et sculpturale, où l'on peut reconnaître uniquement la main de Lorenzo II de San Severino. Le grand Signorelli n'est pas à proprement parler un Ombrien, mais il a vécu aux confins de l'Ombrie, et ses chefs-d'œuvre sont à Orvieto. Cela suffirait à justifier, s'il en était besoin, la présence à l'Exposition du grand retable d'autel de Città di Castello, le Martyre de saint Sébastien. L'excellente gravure que voici me dispense de décrire une œuvre qui mérite d'être mieux connue. La date de 1498 qu'on lit au gradin a dû être repeinte et modifiée, car le tableau fut exécuté en 1476 au plus tard, sur commande de Thomas de Brozzi, et l'on y sent la volonté certaine de Signorelli de lutter avec l'œuvre analogue d'un Florentin célèbre. Le Martyre de saint Sébastien d'Antonio Pollajuolo, terminé un an plus tôt, en 1475, et placé dans la chapelle des Pucci, à la Santissima Annunziata de Florence, avait excité la plus grande admiration; il appartient maintenant à la National Gallery of Londres, et la comparaison est aisée d'une composition à l'autre; une même passion pour l'anatomie et le jeu des muscles en mouvement s'y traduit en qualités de dessin fort diverses; mais il y a dans la figure nue si élégamment silhouettée par Signorelli un charme un peu alangui et morbide qui annonce le Sodoma plus encore que Péruign. Le curieux étendard qui appartient au même petit musée de Città di Castello a été tellement remanié que l'on ne sait plus qu'en dire. Pourtant ce saint Jean-Baptiste a été une fort belle chose, et le Baptême du Christ que l'on voit au revers garde, sous les repeints criards, les nobles attitudes chères à Signorelli. C'est, en tout cas, de l'atelier du maître, et peut-être faut-il l'attribuer à son neveu Francesco. L'Exposition de Pérouse a rendu facile l'étude des gon-falons ombrions. Il n'y en a pas moins de dix rassemblés ici, dont cinq de Pérouse même. Rio a célébé ces composi-tions dévotes, qui sont, écrit-il, « dans le domaine de l'art, ce que l'hymne est dans le domaine de la poésie, et qu'on

Page 9

FIORENZO DI LORENZO (ATTRIBUÉ A). — LA MADONE, ENTOURÉE DE SAINTS, PROTÉGEANT LES HABITANTS DE MONTONE Gonfalon daté de 1482 (Montone. — Église de S. Francesco)

Page 10

LES ARTS élevait entre ciel et terre comme pour porter vers Dieu le magnifique témoignage du repentir populaire ». Cela est vrai, ce sont des hymnes. Ils ont précédé les grandes processions menées par les confréries pieuses au long des rues des cités ombriennes, dévastées par un cataclysme de la nature ou par une épidémie, le plus souvent la peste, qui, depuis la terrible année 1348, n'avait pas cessé de ravager périodiquement la Toscane et l'Ombrie. C'est à la Madone que recouraient ces innombrables suppliants pour détourner la colère du Christ vengeur. Et tel est le thème à illustrer: le Christ apparaît dans les nues. Il a l'attitude menaçante qu'il prend aux images du Jugement dernier; il montre la plaie de son côté et lance des flèches qui pleuvent vers le sol. A sa droite, l'ange de la Justice brandit son épée; mais, à sa gauche, l'ange de la Miséricorde la remet au fourreau. Car voici que la Madone est apparue pour protéger son peuple; Photo Almari (Florence). BENEDETTO BONFIGLI (MANIÈRE DE). — LA MADONE PROTECTRICE DE PÉROUSE Gonfalon daté de 1464 (Pérouse. — Confrérie de S. Francesco al Frato) elle étend largement son manteau, où tremblent encore et se brisent les flèches du Juge, et les saints patrons de la confrérie l'assistent affectueusement, maintenant grands ouverts les plis du royal manteau au-dessus de la foule agenouillée, qu'ils présentent à la miséricordieuse souveraine. De tous ces saints, le plus invoqué, le plus représenté est le jeune Photo Almari (Florence). BENEDETTO BONFIGLI. — LA VIERGE ENTOURÉE D'ANGES ET DE SAINTS Gonfalon daté de 1476 (Pérouse. — Eglise de S. Fiorenzo) héros au corps criblé de flèches, Sébastien. Puis saint Bernardin, le vieux prédicateur, dont les accents vibrèrent si longtemps dans les communautés franciscaines. Au gonfalon de Montone, on voit encore saint François et saint Antoine, puis saint Jean-Baptiste, saint Grégoire et deux saints évêques autour de la bénigne et candide Vierge à la merveilleuse robe de brocart; et, tout en bas, aux pieds de la Reine du ciel, se pressent les humbles maisons dans leur enceinte crénelée, que dominent les tours plus robustes d'un fort. Benedetto Bonfigli, le maître des petits anges aux chapeaux de roses, avait donné, près de vingt ans plus tôt, en 1464, la formule de la pieuse composition dans un des gonfalons de Pérouse, que voici gravé. Mais, en 1476, il inventait un autre arrangement pour la confrérie de San Fiorenzo. Les saints agenouillés présentent toujours leurs dévots, mais ils les présentent à l'Enfant Jésus, qui est debout, tout nu (et

Page 11

L'EXPOSITION D'ANCIEN ART OMBRIEN montrant sur son corps les stigmates de la Passion), dans une corbeille de roses que portent quatre petits anges. A Corciano, en 1472, il était revenu à son premier thème, le simplifiant et lui adjoignant de jolies invocations rimées. En voici une : O Maria, flos virginum, — velut rosa vel lilium, — funde preces ad filium — pro salute fidelium (1). Le thème se répète une fois encore au gonfalon de Civitella Benazzone ; puis il commence à se modifier dans la grande bannière de San Domenico, de Pérouse, qui est de Giannicola Manni ; enfin les bannières du Dôme de Pérouse, par Berto Photo Alonzo (Florence). FRANCESCO MELANZIO. — LA VIERGE ET L'ENFANT, AVEC LES SAINTS FRANÇOIS, ANTOINE ET BERNARDIN, FORTUNAT, LOUIS ET SÉVÈRE Daté de 1598 (Montefalco. — Église de S. Francesco) di Giovanni, et de Sant’ Antonio de Bastia, par Bernardino di Mariotto, ne sont plus que des tableaux de sainteté. De ces tableaux, dont Pérugin va donner des formules que réciteront éternellement ses élèves, l'Exposition nous offre un choix restreint, mais suffisant, en somme, à nous représenter les thèmes qui vont se reproduire désormais aux murs de toutes les chapelles de l'Ombrie. Faut-il lire 1498 (1) Il peut être intéressant de noter que cette jolie strophe se retrouve, brodée au bord du manteau de la Vierge, dans un tableau flamand du XVIe siècle (panneau de la collection Masure-Six, n° 35 de l'Exposition de la Toison d'Or à Bruges).