Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 73 LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS (Peinture, Bronze) Janvier 1908 --- SANDRO BOTTICELLI — LA VIERGE AU ROSIER (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 2

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS II. — LA PEINTURE **RAICHES et gaies comme des fleurs, une vingtaine de peintures italiennes viennent, dans le cabinet de M. Gustave Dreyfus, harmoniser l'aspect sombre des bronzes à la pâleur des marbres. Elles sont toutes contemporaines des sculptures qui les environnent, et contribuent beaucoup à produire cet ensemble si homogène et si complet dont le charme vous saisit dès la première visite à cette célèbre collection. Ces peintures ont été déjà, soit dans des articles d'ensemble, soit dans des études spéciales sur un maître ou sur une école, souvent et très savamment étudiées, et naturellement la critique a émis des opinions bien différentes sur l'attribution de beaucoup d'entre elles. Nous en rappellerons quelques-unes, sans prétendre être sur ce point complet. Nous retiendrons surtout celles qui nous paraîtront particulièrement intéressantes et vraisemblables. Les plus anciennes de ces peintures ne remontent pas au delà de cette seconde Renaissance qu'après l'épanouissement de l'école giottesque, Fra Filippo Lippi provoqua en Toscane, puis dans toute l'Italie, par une observation plus subtile et plus vraie de la nature, de ses effets, de ses formes et de ses harmonies, et qui eut pour résultat de transformer le caractère des représentations sacrées, même les plus traditionnelles. Du maître lui-même, M. Gustave Dreyfus possède une tête de femme fort importante, acquise à la vente d'Eugène Piot. On y a justement reconnu une étude pour le célèbre tondo du Palais Pitti, représentant la Madone et, au fond, diverses scènes de la vie de sainte Anne, œuvre capitale non seulement dans la carrière du maître, mais même dans toute l'école de peinture italienne. Exécuté pour Leonardo Bartolini, en 1452, au moment où Fra Filippo Lippi commençait les fresques de Prato, ce tableau est le premier tondo peint en Italie, forme nouvelle de ces tableaux religieux qui, se substituant aux triptyques gothiques, devait être plus tard si souvent utilisé par Ghirlandajo, Mainardi, Botticelli, et trouver avec la Vierge à la Chaise de Raphaël, au Pitti, et la Sainte Famille de Michel-Ange, aux Offices, ses dernières et grandioses applications. En outre, sous les traits de la Madone, Fra Filippo, dit-on, fit le portrait de sa maitresse Lucrezia Buti. La forte individualité de cette tête que l'on retrouve dans quelques œuvres contemporaines n'est pas pour démentir cette tradition, qui prouve bien, d'autre part, le réalisme et la liberté presque excessive, dont on ne retrouvera plus guère d'exemple jusqu'à Goya, avec lequel l'ancien moine entendait traiter désormais les sujets religieux les plus respectés. Si cette tradition est admise, elle donne un très grand intérêt à l'étude de M. Gustave Dreyfus où l'on doit voir alors une sorte de portrait d'après nature de Lucrezia Buti. L'inclinaison de la tête, la direction du regard, la disposition** Collection de M. Gustave Dreyfus FRA FILIPPO LIPPI — UNE VIERGE

Page 3

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS FRA FILIPPO LIPPI (ÉCOLE DE). — L'ANNONCIATION (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 4

LES ARTS du voile sur les cheveux blonds sont sensiblement sem- blables sur l’esquisse et le tableau définitif ; on peut remar- quer, toutefois, certaines variantes dans le vêtement, dans les plis du voile sur les épaules, et dans les colorations. FBA FILIPPINO LIPPI — LA NATIVITÉ (Collection de M. Gustace Dreyfus) Le fond est tout à fait différent : la tête de l’esquisse se détache sur un paysage de montagne et sur un ciel très lumineux, entrevu sous une arcade dont on n’aperçoit que le montant de droite et le départ du cintre, alors que dans

Page 5

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS l'œuvre complète, la Madone nous est montrée dans un intérieur. Cette différence capitale donne à la peinture de M. Gustave Dreyfus cet aspect clair, lumineux dont le charme ne se retrouve pas sur le tondo du Palais Pitti. Ajoutons, en terminant, que la tête ici n'est pas auréolée, ce qui peut fortifier l'hypothèse d'une étude d'après nature, d'un portrait. Arrêtons-nous quelques instants devant une Annonciation qui provient du Palais Strozzi. Dans la cour d'un palais de marbre, près d'une colonnade, rappelant les tableaux de la galerie Barberini attribués à Fra Carnevale, la Vierge, les yeux baissés, la tête inclinée, avec des gestes pudiques, rappelant l'attitude de la Vénus de Médicis, écoute le message de l'ange Gabriel, agenouillé devant elle. Entre eux, à terre, dans un vase de marbre fleurit un rosier. Un coin de paysage apparaît par une porte cintrée perçant au fond un mur crénelé. Un cyprès élevé se détache sur le ciel. On retrouve dans les nombreuses Annonciations de Filippo Lippi, la plupart des éléments de ce tableau. La figure de la Vierge est assez semblable à celle du tableau de la Pinacothèque de Munich. L'ange est presque identique à celui de l'Annonciation de l'église San Lorenzo à Florence où se retrouve aussi, au fond, le détail du cyprès se détachant sur le ciel; on peut remarquer ailleurs dans les Annonciations de la collection Hertz ou de la galerie Doria à Rome, dans celles de la National Gallery de Londres ou de l'Académie de Florence, ce même sentiment de pudeur surprise et d'étonnement naïf, avec parfois une gesticulation plus mouvementée, qu'exprime si délicatement la Vierge du tableau de M. Gustave Dreyfus qui paraît bien, à notre avis, être sorti de l'atelier du maître. Ses plus illustres disciples sont représentés ici : Sandro Botticelli par cette Madone au Rosier que le D. GHIRLANDAJO. — DAME FLORENTINE (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 6

LES ARTS ÉCOLE FLORENTINE. — XVe SIÈCLE. — SAINTS ET SAINTES (Collection de M. Gustave Dreyfus) maître Patricot gravait pour la Gazette des Beaux-Arts il y a quelque dix ans. Cette composition, d’un sentiment d’élégance si délicat, que certains critiques trop pointilleux ont refusée au maître lui-même, n’y reconnaissant qu’une œuvre d’élève, paraît avoir été fort goûtée autrefois. Les répétitions en sont assez nombreuses, nous ne signalerons

Page 7

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS que celle que M. Bonnat a possédée autrefois avec d'intéressantes variantes dans le fond du paysage, la margelle du puits, le terrain du premier plan, et où le rosier était supprimé. C'était là une œuvre d'atelier. L'exemplaire de M. Gustave Dreyfus paraît, au contraire, avoir été exécuté, en partie du moins, par le maître lui-même. Le profil de femme donné à Domenico Ghirlandajo est dans les mêmes conditions. Nous hésiterons à y voir, en raison peut-être de ses restaurations assez importantes, la main du maître, mais comment ne pas y reconnaître l'exécution de ces élèves disciplinés qui, sous sa direction, exécutèrent les merveilleuses fresques de Santa Maria Novella à Florence ? La femme n'a pu être encore identifiée. Cette peinture, que MM. Bode, Berenson et Salomon Reinach ont étudiée, provient, comme la précédente, de la collection Timbal, ainsi qu'une Vierge en adoration devant l'Enfant soutenu par un ange, qui peut être classée parmi les œuvres habituellement attribuées à Filippino Lippi. Devant les arcades d'un palais s'ouvrant sur un paysage riant, sur un sol parsemé de fleurettes, la Vierge agenouillée adore l'Enfant, sujet imaginé par Fra Filippo Lippi et si souvent traité par ses élèves. Parmi tant de répétitions contemporaines, la peinture de la collection de M. Gustave Dreyfus se distingue par une exécution plus ferme et une coloration plus chaude. Un tondo petit tableau très intéressant de la collection de M. Gustave Dreyfus, représentant saint Cosme, saint Damien et une LORENZO DI CREDI. — LA VIERGE ET L'ENFANT (Collection de M. Gustave Dreyfus) au Palais Pitti, représentant le même sujet, a été attribué par certains critiques à Botticini, à qui d'autres ont donné le LUCA SIGNORELLI (ÉCOLE DE). — XV° SIÈCLE. — SAINTE CLAIRE (Collection de M. Gustave Dreyfus) sainte indéterminée. Ces trois personnages, aux formes et aux costumes élégants, une palme à la main, sont debout dans une cour de palais, au fond de laquelle on aperçoit, dominant le mur, les cimes de deux arbres; un ange va les couronner, une donatrice de petite proportion, en costume de religieuse, est agenouillée près d'eux à gauche. Les colorations claires de ce tableau sont charmantes. On a souvent cherché à déterminer l'auteur de cette peinture, mais sans pouvoir réussir à trouver une solution satisfaisante. On a proposé bien des noms : outre Botticini, Fiorenzo di Lorenzo, Pesellino, Piero della Francesca, même Vivarini, mais sans raisons suffisantes. L'œuvre nous paraît florentine et porte, nous semble-t-il, l'influence de Cosimo Rosselli.

Page 8

FRANCESCO COSSA. — GIOVANNI BENTIVOGLIO (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 9

FRANCESCO COSSA. — GINEVRA SFORZA (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 10

LES ARTS L'œuvre florentine la plus tardive de cette galerie est une petite Madone récemment acquise en Angleterre par M. Gustave Dreyfus. La Vierge est représentée de face, à mi-corps, dans une chambre, laissant par deux baies cintrées errer le regard sur un paysage montagneux. Sur les genoux de la Vierge, aux cheveux blonds bouclés, l'Enfant est debout et regarde sa mère, dont le visage exprime la joie intime et vive. Ce visage souriant, aux modelés subtils, encadrés de cheveux légers, porte manifestement l'influence de Léonard de Vinci. L'Enfant vous rappelle les Bambini de Verrocchio et, en remarquant l'exécution très soigneuse de cette peinture, ses harmonies un peu sourdes, en étudiant, en outre, la facture d'un dessin préparatoire que conserve l'Albertine de Vienne, on acquiert la conviction que Lorenzo di Credi en est l'auteur, et que c'est une œuvre de jeunesse portant encore l'influence de Verrocchio son maître et de Léonard son condisciple, une de ses œuvres de jeunesse même les plus séduisantes. Dans une autre petite Madone, nous retrouvons un peu cette influence de Verrocchio. Se détachant sur fond noir, la Vierge reproduit presque exactement le centre d'un tableau du Louvre provenant de l'ancienne collection Campana, sur l'attribution duquel on a beaucoup discuté sans arriver à la lumière. Dans un article de la Gazette des Beaux-Arts (1901, t. II, p. 18), où le tableau de la collection Gustave Dreyfus est reproduit, page 27, Madame Mary Logan proposait comme auteur de tout un groupe d'œuvres, dans lequel figuraient ces deux peintures, un artiste de l'en-tourage de Pesellino, qu'elle n'était pas arrivée à identifier encore et qu'elle désignait, en attendant mieux, sous le nom de Campagno di Pesellino. La forte influence de Ver- rocchio, qui se manifeste dans cette petite Madone comme dans beaucoup d'autres œuvres attribuées à ce peintre hypothétique, obligera sans doute à chercher cet auteur parmi les disciples de ce maître. L'école ferraraise occupe la seconde place dans la galerie de M. Gustave Dreyfus, pour l'importance et le nombre des œuvres, elle y compte même un de ses plus importants chefs-d'œuvre : le double portrait de Giovanni Bentivoglio et de Ginevra Sforza qui faisait partie de la collection Timbal. Il était alors attribué à Piero della Francesca, comme tous les portraits similaires en buste et de profil, avec quelque coin de paysage dans le fond. Cette méthode facile et claire, malheureusement peu scientifique, que les portraits de Frédéric de Montefeltro et de Baptista Sforza aux Offices avaient suggérée, a été depuis quelque temps abandonnée ; alors, tour à tour, on fit honneur de cet admirable diptyque à Lorenzo Costa, Francesco Cossa et Bianchi Ferrari. L'atri-bution à Lorenzo Costa dut être vite abandonnée, parce que l'on possède à San Giacomo Maggiore, à Bologne, des por-traits bien authentiques des mêmes personnages par Lorenzo Costa, exécutés en 1488, dont la technique diffère complètement de celle des deux panneaux de la collection Gustave Dreyfus. L'attribution à Francesco Cossa, proposée d'abord par le Dr W. Bode, était beaucoup plus sérieuse. Ce peintre, à la fin de sa vie, travaillait à Bologne, où l'on conserve encore quelques œuvres importantes de lui, entre autres, dans l'église de la Madonna del Baracano, une Vierge avec des Anges et les portraits de Giovanni Bentivoglio et de sa femme, peints en 1472. La technique du diptyque permettrait aussi ce rapprochement, on y retrouve ce calme, cette dignité, qui caractérisent habituellement ses figures; l'arrangement des draperies, le modelé précis, les colorations vives et ÉCOLE FERRARAISE (XV° siècle). — SAINTE MADELEINE (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 11

ÉCOLE OMBRIENNE (XVe SIÈCLE). — LA VIERGE ET L'ENFANT ENTOURÉS D'ANGES (Collection de M. Gustave Dreyfus)