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LES ARTS N° 68 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Août 1907 A. NEUHUIJS. — AMOUR MATERNEL (Collection de M. van Randwijk, à la Haye)
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LES ARTS N° 68 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Août 1907 A. NEUHUIJS. — AMOUR MATERNEL (Collection de M. van Randwijk, à la Haye)
COLLECTION DE M. VAN RANDWIJK A LA HAYE Celui qui, un jour, écrira l'histoire de la peinture moderne, telle qu'elle s'est développée à travers des évolutions diverses, aura surtout à observer, dans leurs actions réciproques, deux courants qui sont remarquables par leurs caractères roman et germanique. Si la civilisation du monde s'est développée, en général, en allant de l'est et du sud, vers l'ouest et le nord, on peut constater aussi, à plusieurs reprises, quelques actions régressives. En suivant l'évolution de la peinture moderne, nous remarquons un phénomène identique et nous arrivons à constater cette chose surprenante que cette évolution a suivi un mouvement circulaire. Avant les Van Eyck, les plaines de la mer du Nord devaient, encore une fois, être le berceau de la peinture moderne. Le courant va, en partant de l'ancienne Hollande par l'Angleterre, vers la France. C'est aux peintres de Barbizon qu'appartient le mérite inappréciable d'avoir, les premiers, rempli le monde de nouvelles merveilles picturales. Cet exemple, sans doute, a inspiré la Hollande. Lorsque, J. MARIS — HENRIETTE (Collection de M. van Randwijk) dans ce pays, un quart de siècle plus tard, une nouvelle école vint encore accroître la gloire déjà ancienne et immortelle de la Hollande, on peut dire que l'exemple des Français, sans l'avoir précisément influencée, a été certainement pour elle un stimulant. Il est, à cet égard, curieux de constater que c'est dans le nord et l'ouest que l'art français et hollandais sont toujours le plus appréciés. Parmi les meilleures collections modernes d'outre-mer il s'en trouve un grand nombre dont l'art français et hollandais forment le noyau. Et même nous n'exagérons pas en disant que les nababs anglais et américains ont fait vivre en Hollande toute une génération de peintres. Mais nous autres, Hollandais aussi, — est-ce peut-être par suite de ce qui a été dit plus haut, — nous sommes, en général, plus familiarisés avec l'art français que les Français avec l'art moderne hollandais. Aussi, ayant pris pour tâche de donner, d'une part, une idée de la nature et de la valeur d'une des collections de tableaux les plus merveilleuses, et, d'autre part, d'initier nos lecteurs à l'École hollandaise ; notre tâche, en réalité, sera double. La collection de M. van Randwijk — résultat du goût artistique d'un amateur de peintures — est composée, outre les productions de l'art français, d'un certain nombre des meilleures productions de l'École moderne hollandaise. En traitant de cette collection, nous serions obligé, à tout moment, de nous référer à ce qu'on pourrait nommer les tendances essentielles et profondes de l'École hollandaise, et surtout de celle de la Haye. Or, comme il est possible que les lecteurs des Arts ne soient, en général, pas très familiarisés avec un art qui n'est pas celui de leur pays, et qui jusqu'ici n'a pas été traité dans ce périodique, nous croyons utile de commencer par résumer succinctement les caractéristiques générales de cet art et d'introduire, comme exemples, les tableaux de la collection. Avant le développement de l'école impressionniste de la Haye, — un art qui, dans la Hollande moderne, devait devenir prépondérant, — on distingua deux courants : l'un académique romantique, et l'autre plus réa-
COLLECTION DE M. VAN RANDWIJK Photo C. M. Berwald. M. MARIS. — LE PONT-LEVIS (Collection de M. van Randwijk)
LES ARTS liste. La Hollande, pour la peinture, est un pays aux traditions séculaires, et, quoique ces traditions anciennes donnent, en général, une base plus solide au développement de la peinture, elles empêchent trop souvent l'originalité de s'épanouir. Les peintres romantiques académiques avaient un genre d'art qui visait surtout au sublime, à l'emphase poétique. Le fini merveilleux de la forme des artistes du XVIIe siècle, ils l'avaient transformé en un style de rhétorique creuse, par lequel ils tâchaient d'exprimer tous les éléments du dramatique et surtout du tragique. Mais cela n'avait rien de commun avec la vie réelle considérée à un point de vue esthétique. A côté de cela, il y avait le genre plus naturel des paysagistes. Parmi eux, on en trouvait qui cherchaient à imiter l'exemple des Ruysdael, des Hobbema, des Van Goyen du xviie siècle. Le contact direct avec la nature donnait à leurs efforts quelque chose de plus original, une apparence de vérité. Quelques-uns des représentants de ces deux genres devaient devenir les maîtres d'une jeune génération de peintres (pour autant que ceux-ci ne considèrent pas la nature seule comme leur maitresse), qui, devenus indépendants plus tard, devaient s'engager dans des voies toutes nouvelles. En France, l'école de Barbizon avait déjà célébré quelques-uns de ses plus beaux triomphes. Et cet essor glorieux et plein d'audace — exemple sans précédent dans l'histoire de l'art — a, dans la Hollande aussi, exercé sans doute son influence suggestive. C'est là aussi qu'on se sentait, plus convaincu que jamais, poussé vers la nature. Et c'est ainsi qu'à l'horizon artistique de la Hollande, on vit, par miracle, une brillante pléiade surgir dans la nuit comme un signe mystérieux. C'étaient les trois frères Matthijs, Jacob et Willem Maris, Jozef Israëls, Bosboom, Mauve et Weissenbruch, qui, tandis que les voiles nébuleux d'une scolastique romantique commençaient à se dissiper, apportaient la lumière d'une nouvelle aurore. En citant ces noms, nous avons désigné en même temps les maîtres dont les tableaux forment le noyau de la collection de M. van Randwijk. C'est dans Israëls et dans Bosboom que l'art romantique a trouvé ses plus grands adversaires. Tous deux sont des figures intéressantes, mais Israëls est supérieur à Bosboom; il est probablement le peintre le plus intéressant de toute l'école. En France il n'est pas inconnu. Ce doit être un critique français qui a dit de son œuvre qu'elle est « peinte d'ombre et de douleur ». Mais cela ne caractérise pas Israëls tout entier, comme nous allons le voir tantôt. Sa place, dans l'ensemble de la peinture moderne, est des plus considérables; une place qu'on ne saurait mieux caractériser qu'en disant que ce que Rembrandt a été pour le clair-obscur, Israëls l'a été pour la tonalité. Rembrandt est le plus grand luministe de tous les temps. Israëls le plus grand tonaliste. Ce clair-obscur si incompris de Rembrandt, qui a préoccupé tant de générations de peintres,
COLLECTION DE M. VAN RANDWIJK Photo C. M. Dewald. J. BOSBOOM. — ÉGLISE A BRÉDA (Collection de M. van Randwijk)
LES ARTS --- Page 6 - si on le sépare de son effet artistique, n'est pas autre chose qu'une forme pratique pour rendre ses intentions, un schéma qui s'est développé logiquement à travers les temps et que Rembrandt seul a su effectuer de la manière la plus absolue et la plus passionnante. C'est la tyrannie apparente du mètre et l'ordonnance du drame qui donnent au poète sa liberté divine et souveraine; — chez le peintre c'est le clair-obscur. — Ce clair-obscur, dans une unité poétique d'oppositions, telle que nous la trouvons chez Rembrandt, n'est que la forme concentrée du monde fantastique rendu visible, forme dans laquelle ce monde se refléchit de la manière la plus parfaite. Ainsi, on pourrait dire que ce clair-obscur se retrouve chez Israëls, appliqué dans sa forme la plus tonalique. Tant que les peintres hollandais étaient dans leurs années d'étude, ils ont tous appris à appliquer systématiquement les lois traditionnelles du clair-obscur. Israëls aussi, lorsque, conformément à l'esprit de cette période, il dramatisait un récit avec une distribution scénique fort habile, en profita. C'est Bosboom qui, comme peintre d'églises, en a pu peut-être, dans la distribution de la lumière et de l'ombre de l'architecture gothique du nord, profiter le plus. Tandis que, dans la forme et dans l'essence de l'œuvre d'Israëls et de Bosboom se manifestait le plus clairement la révolution qui conduisait du domaine des sentiments romantiques à la nouvelle méthode intuitive, la tendance des paysagistes tels que Jacob et Willem Maris, Mauve et Weissenbruch devait bientôt être tout autre. Leur œuvre représente bientôt le principe le plus pur de la nouvelle école, celui de l'impressionnisme de la Haye, qui, lyrique dans son essence, comme toute peinture paysagiste, présente un contraste frappant avec le caractère dramatique-historique de l'art romantique. Plus encore que les anciens Hollandais, les impressionnistes de la Haye étaient près de la nature avec laquelle leur être intime était dans un rapport constant. Israëls, que l'on compare volontiers à Rembrandt, se tourne beaucoup plus que celui-ci vers la peinture de la vie des pauvres et des humbles. On pourrait dire que, généralement, en Hollande, les peintres modernes d'intérieur continuent directement la conception des peintres de genre des xviie et xviiie siècles, plutôt que celle de Rembrandt, de Frans Hals, de Fabritius, etc. Il y avait une tendance générale vers la nature, mais en même temps vers la réalité. Les premiers peintres, qui peut-être n'étaient pas des aristocrates, sont les anciens Flamands et Hollandais. Outre qu'ils étaient des rustiques, les Breughel, Brouwer, les Ostade, les Teniers, etc., ils furent quelque chose de plus, c'est-à-dire, avant tout, des hommes. Je ne sais pas jusqu'à quel point se serait développée la psychologie d'Ardrien Brouwer, si doué, avec ses inspirations géniales, s'il avait vécu autrement et plus longtemps; car on remarque quelquefois, dans son œuvre, une vision grandiose, vraiment extraordinaire pour son genre et pour l'époque; il aurait été le premier qui aurait réussi, non pas à toucher terre comme Rembrandt en descendant des plus hautes sphères spirituelles, mais à prendre, de terre, son vol vers le ciel. Ce fut Millet — et c'est ce qui explique, en partie, son influence puissante — qui, quelques siècles plus tard, a W. MARIS. — CANETONS (Collection de M. van Randwijk)
JOZEF ISRAELS. — SOINS MATERNELS (Collection de M. van Randwijk) Photo G.M. Drouetle. Photo G.M. Drouetle. ---
LES ARTS accompli cette tâche. Ses personnages sont des êtres de la terre, non parés d'habillements historiques ou mêlés dans les événements violents du monde, mais simples, occupés à leurs besognes journalières : semeurs, moissonneurs, paysans béchant et moissonnant, — ou bien une porteuse d'eau, un berger et une bergère avec quelque chose de plus que l'apparence idéale, — tels qu'on les trouve dans la collection de M. van Randwijk, chez lesquels on découvre néanmoins dans les gestes quelque chose qui indique une influence d'ordre supérieur. Trois cents ans après l'époque où les peintres hollandais de genre mettaient en scène des paysans en train de fester ou de se quereller, avec leur humour bon enfant et leurs facéties, — il se lève enfin un peintre qui parvient à donner aux tableaux simples, rustiques et intimes, un caractère noble qu'on ne trouvait autrefois que dans les créations des Raphaël, des Rembrandt... Les rêves du ciel paraissaient évanouis, les brumes du mystère et de l'emphase étaient dissoutes. C'est de la terre que l'éclat rayonne, et du milieu des humbles devait naître le geste annonçant la nouvelle époque. On a parlé plusieurs fois d'un rapport entre l'œuvre d'Israëls et de Millet, et l'on s'est demandé auquel des deux peintres on devait décerner la priorité. Selon mon avis, malgré une ressemblance évidente, leur mérite est d'un genre différent, — et l'on ne saurait mieux indiquer cette différence qu'en déterminant leur style, nommant Israëls un lyrique épique, Millet un épique lyrique. Chez le premier, le lyrisme prédomine, chez le dernier, l'épisme. Et tous deux, dans leur genre, ont certainement produit quelque chose d'incomparable. Car, toute nouvelle que fut la vision du grand maître de Barbizon, son œuvre n'aurait pas été telle, sans l'influence séculaire du classicisme qui, en France, a été plus fort et plus intense qu'en Hollande. La facture souvent monumentale de Millet, quoique pleine de sentiment parfois, était plus plastique que celle d'Israëls. Ce qui était le geste, l'expression mimique, la physionomie pour Millet, — il était en cela incomparable à l'époque moderne, — c'était l'expression de pensée ou la psychologie de l'atmosphère, ainsi que le peintre allemand Lieberman l'a dit un jour avec tant de justesse. En dehors de l'esprit de Rembrandt, c'est surtout la poésie secrète des Ostade qui aura exercé son influence sur le peintre le plus lyrique du temps moderne. Matthys Maris aussi a senti cette influence dans sa première période. Je connais des intérieurs pauvres d'Israëls qui, pour ainsi dire, dans le rayonnement silencieux, produisent la même impression qu'une madone rustique et dont la physionomie et la lumière rappellent un Ostade ; j'en connais de Millet G.-H. BREITNER. — AMSTERDAM EN RIVER (Collection de M. van Randwijk)
Photo C. M. Drouald. A. MAUVE. — LES BUCHERONS (Collection de M. van Randwijk) $\text{X Maurs}$
LES ARTS --- Page 10 Text Content aussi qui nous procurent la même illusion. Dans un intérieur de notre collection, nous voyons le grand maître de l'école moderne hollandaise sous son aspect le plus intime. De tous les sujets qu'il a peints, tableaux de la vie de pêcheurs se déroulant dans des cabanes misérables et enfumées ou sur la côte, mères avec des enfants (voir la reproduction), vieillards cherchant, au déclin de lavie, leur consolation dans les souvenirs en fumant leur pipe et en se parlant à eux-mêmes, le regard fixé dans le foyer; enfants ingénus jouant auprès de la mer qui mugit, majestueuse et violente; tableaux de la vie de campagne: jeunes amoureux errant dans la nature joyeuse du printemps; épisodes de la vie des humbles et des solitaires : une petite fenêtre misérable perdue le long des champs ou de chemins; colporteurs, vagabonds, mendiants, chiffonniers, haleurs, bateliers, — de tout cela s'exhale une vision de vie qui, avec autant de réflexion et de maturité, avec beaucoup de sentiment délétat, surpasse de beaucoup en sensibilité, en largeur de conception, en noblesse et profondeur, les peintres de genre des xvi^e et xvii^e siècles. — Et c'est en cela qu'Israëls est sur le même rang que les grands peintres de tous les temps. Son esprit plane dans les sphères où le rire est noble à côté de la gravité, où les extrêmes de la vie se touchent. Moins hallucinant que l'art de Rembrandt, moins surprenant, moins déconcertant et moins mystérieux, il se dégage pourtant de ses compositions les plus magistrales une suggestion incomparable. De l'atmosphère d'un intérieur où, entre la pénombre du crépuscule enveloppant les choses d'un voile subtil, il a su tirer les poèmes les plus délicieux. C'est la Hollande intime, telle que l'étranger ne la verra peut-être qu'après un long séjour, ou telle qu'il ne la verra peut-être jamais ; — c'est le mystère de la terre. Ici, il fascine par un récit charmant et pénétrant, par une lyrique attrayante, mélodieuse, pleine de pensée. Là, il est le grand chantre de la Hollande, de par la grâce de Dieu, le poète de l'intimité, de la joie, non du rire large éclatant des bacchanales de Rubens ou de Frans Hals, ni du gros rire des paysans, des ivrognes des tableaux de genre ancien, mais la joie, le bonheur tranquille, intime ou solennel, tel qu'on le voit exprimé si bien dans ses Enfants jouant près de la mer (voir la reproduction), ses Repas de famille, ou tels qu'on les voit, allant merveilleusement de pair avec la mélancolie touchante de la vieille femme qui, dans la pénombre de son intérieur misérable, sirote sa tasse de café, «sa consolation», tandis que l'eau murmure dans la bouilloire. Une autre fois, il réunit les éléments épiques et lyriques pour arriver à un style vraiment magistral, tel que son Homme du peuple, avec un visage de penseur, de philosophe mystérieux comme celui d'un sphinx. Ou bien il devient dramaturge, interprétant la tragédie universelle de la vie, quand il représente un lit de mort avec les stupeurs ou la résignation de la douleur. Ce sont là les manifestations les plus grandes de son esprit qui, à l'âge mûr, tendait de plus en plus vers le pictural. Un tel intérieur d'Israëls, composé le plus souvent de tons gris, bruns, grisâtres, de demi-tons, avec, comme note gaie, le bleu, violet ou vert (couleurs spéciales à Israëls), d'un vêtement de femme ou d'homme, — un tel intérieur, plein d'atmosphère et de sentiment, où les figures vivent, respirent, dégagent, pour ainsi dire, en même temps que les --- Image Caption Photo C. M. Donald. J. BOSBOOM. — ÉGLISE A TRIER (Collection de M. van Randwijk) ---
COLLECTION DE M. VAN RANDWIJK Photo C. M. Bensald. J. MARIS. — LA GARDE (Collection de M. van Randwijk)

Cet ouvrage, numéro 68 de la collection « Les Arts », explore l'évolution de la peinture moderne, en mettant l'accent sur les courants roman et germanique. Il analyse la collection de M. van Randwijk, composée d'œuvres d'art français et hollandais, et présente les caractéristiques de l'École hollandaise, notamment les frères Maris, Jozef Israëls, Bosboom, Mauve et Weissenbruch. L'article compare Israëls à Rembrandt et Millet, soulignant leur approche respective du clair-obscur et de la représentation de la vie humble.