Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 72 LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS (Sculpture) Décembre 1907 MINO DA FIESOLE (1464). — DIETISALVI NERONI (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 2

ÉCOLE FRANÇAISE (XVIe SIÈCLE). — COMBAT DE CAVALIERS ET DE FANTASSINS (marbre) LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS I. — LA SCULPTURE C’est un fait assez rare que, dans une collection d’art publique ou privée, ancienne ou moderne, la première place appartienne à la sculpture. L’infinie variété des manifestations du génie pictural, la séduction qu’elles exercent sur notre goût moderne, avide d’impressions subtiles et originales, nous faitoublierparfois, négliger ou laisser au moins au second plan les fortes affirmations de la sculpture. Les ingénieuses et multiples applications de l’art aux besoins et au décor de la vie d’autrefois nous retiennent également et accaparent souvent notre curiosité. C’est tout le contraire ici : dans un ensemble aussi considérable, à tous les points de vue, que celui de la collection de M. Gustave Dreyfus, la prééminence appartient sans conteste aux chefs-d’œuvre que l’on trouvera d’abord ici reproduits, et c’est cette prééminence qui me vaut l’honneur de précéder mes excellents confrères et amis, MM. Gaston Migeon et Jean Guiffrey, qui présenteront successivement les objets d’art et les peintures de la même collection. C’est elle qui me vaut aussile soin de rappeler en quelques mots, au début de cette série d’articles, l’importance exceptionnelle de cette collection, dont les commencements remontent à une quarantaine d’années, qui a recueilli l’héritage et la tradition des grands amateurs du milieu du xixe siècle, érudits novateurs en matière de goût, d’art et d’histoire, les Piot, les Davillier, les Timbal, et qui s’est, depuis sa formation rapide et brillante, aussi intelligemment accrue quelibéralement ouverte LUCA DELLA ROBBIA (ATELIER DE). — LA VIERGE ET L’ENFANT ENTOURÉS D’ANGES (terre cuite) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 3

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS DESIDERIO DA SETTIGNANO. — BUSTE D'ENFANT (maibie) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 4

LES ARTS à tous les travailleurs. C'est à moi, si modeste que puisse être ici mon témoignage, qu'il appartient aussi de dire la haute estime que nous avons tous pour la science réelle, le goût fin et avisé de l'homme qui l'a constituée, complétée et mise en valeur, en même temps que la respectueuse et reconnaissante amitié que lui ont acquise parmi nous sa courtoisie accueillante, son inépuisable obligeance, ses avis toujours écoutés. Depuis de longues années déjà, il n'est presque pas une entreprise artistique officielle ou privée qui n'ait eu à bénéficier de ses lumières, de ses connaissances, de son activité. Monuments historiques, Arts Décoratifs, Conseil supérieur des Beaux-Arts, expositions rétrospectives de toute nature, on l'a trouvé et on le trouve partout où la cause de l'art, ancien ou moderne, se trouve en jeu. Nos collections publiques, qu'il a à plusieurs reprises enrichies de ses dons, lui ont dû bien plus encore en avertissements, en aides discrètes et multipliées. Il n'est pas enfin un critique ou un historien d'art qui n'ait eu recours à lui sans rapporter, outre le contact avec les trésors qui encadrent et doublent pour ainsi dire sa personnalité, dont on jouit auprès de lui, non à distance respectueuse, comme de pièces de musée, isolées par des glaces et des barrières, mais comme d'objets familiers et d'usage courant, une moisson d'indications précieuses sur les sujets les plus divers, telles que seul peut en fournir un homme qui a tout vu, qui a pénétré partout, qui connaît tout. Courajod, dans un article définitif sur Eugène Piot, paru dans la Gazette des Beaux-Arts en 1890, et M. Gaston Brière dans une Notice sur le baron Davillier lue aux Amis du Louvre, il y a deux ans, ont excellemment indiqué la transformation du goût de l'amateur français entre 1850 et 1870. Au cercle étroit de la curiosité antérieure, à l'incohérence des collections du temps, « ramas indigestes de choses hétérogènes », ils ont opposé le sens de l'art appuyé sur l'éradition, que propagent Piot et ses amis par leurs écrits, leur propagande, leurs ventes même, ces ventes qui étaient souvent, ainsi que l'a écrit Courajod, des opérations désastreuses au point de vue financier, mais des affirmations énergiques de leur credo esthétique et des moyens de tâter le pouls de la curiosité contemporaine. « Nous allons donc échapper, s'écrie Courajod, au culte du noyau de cerise renfermant plusieurs centaines de personnages, au dogme de la noix de coco travaillée dans les îles de la Mer du Sud, montée d'argent, au respect pour les têtes de marotte ou les insignes de la Mère folle de quelque confrérie bachique d'ivrognes provinciaux ; à la vénération légendaire pour les portraits en bois, simultanés ou alternatifs, de Léon X et de Martin Luther, à l'usage odieux de la lourde orfèvrerie d'Augsbourg et de la falote argenterie de Vienne. Ouf ! Nous rompons brusquement avec les plus fameux fabricants de pichets de cidre normands et avec les maîtres les plus estimés, les mieux catalogués et décrits de la faïence révolutionnaire. Comme compensation, on nous présente à Donatello, à Desiderio da Settignano, à Mino da Fiesole, à Verrocchio, à Bertoldo, à Vellano, à Riccio, à tous ces grands maîtres de la plastique dont les Italiens gravent et incrustent les noms le long de leurs murailles, mais dont ils dédaignent quelquefois les œuvres, quand elles ont perdu leurs étiquettes. Nous nous frottons d'abord les yeux. Il nous reste à apprendre la langue parlée par tous ces génies. Mais ce ne sera pas long. » Et plus loin : « Qu'elle se lève maintenant, la nouvelle génération des amateurs du xixe siècle ! La Bourse de la curiosité nettoyée et remise à neuf, le marché public purifié les attendent. Ils peuvent désormais s'asseoir à la table et au premier rang, les Timbal, les Davillier, les Seillièr, les Rattier, les Cottier, les Édouard André, les Albert Goupil, les Gustave Dreyfus, les Edmond Foule, les Gavet, les Leclanché. Les enjeux sont devenus dignes de les tenter. Les plus nobles goûts pourront se satisfaire maintenant. » On sait quelle belle suite de réunions d'œuvres d'art véritables sortirent de ces enjeux ; mais on sait aussi, hélas ! combien se sont déjà dispersées, laissant comme seul souvenir efficace et durable la dime que leurs possesseurs s'étaient imposée à eux-mêmes au bénéfice de nos collections nationales, ainsi que l'avait fait Piot lui-même, leur maître à tous. Parmi les rares qui subsistent, celle de M. Gustave Dreyfus a été constituée, plus qu'aucune autre peut-être, à l'aide des conquêtes de Piot : le buste d'enfant de Desiderio et le buste de femme de Verrocchio furent achetés par lui en Italie, en 1846, en même temps que le Scipion de la collection Rattier, aujourd'hui au Louvre. Le buste de Dietisalvi Neroni, le buste de Lorenzo de Médicis, la Mise au Tombeau d'Andrea Riccio, passèrent également par ses mains. Ces admirables pièces, ainsi qu'un certain nombre d'autres, que nous indique- VERROCCHIO (ATTRIBUÉA). — BUSTE DE JEUNE HOMME (basalto) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 5

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS DONATELLO. — SAINT JEAN-BAPTISTE (terre cuite) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 6

LES ARTS rons tout à l'heure chemin faisant, étaient devenues, vers la fin du second Empire, la propriété du peintre Timbal. Émule de Flandrin, artiste sage et un peu compassé, mais fervent admirateur de l'art du Quattrocento qui venait de se révéler à un certain nombre d'initiés, Timbal avait voué, ainsi que l'écrivit le vicomte Delaborde dans la Notice qu'il mit, en 1881, en tête d'un recueil d'écrits, de l'amateur-artiste, « un attachement presque pieux » à chacun des beaux objets qu'il avait réussi à rassembler à l'aide de ressources d'ailleurs assez modestes. Il les aimait en pleine connaissance de cause et DESIDERIO DA SETTIGNANO. — SAINT JEAN-BAPTISTE ET LE CHRIST ENFANT (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus) sans aucun esprit de spéculation. Mais son imagination impressionnable, son cœur prompt à l'indignation, furent profondément troublés par les événements de 1871. Il fut frappé, en particulier, par l'anéantissement de la collection Gatteaux, et ce fut désormais dans son esprit l'obsession d'une idée fixe, une hantise et comme un pressentiment, d'ailleurs injustifié, qui le décidèrent à se séparer des œuvres d'art qu'il avait réunies chez lui. Il céda à M. Gustave Dreyfus la plus grande partie de sa collection, gardant seulement quelques dessins de maître et l'exquis bambino de Desiderio, que M. Dreyfus ne

Page 7

DESIDERIO DA SETTIGNANO. — LA VIERGE ET L'ENFANT (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 8

LES ARTS --- SPERANDIO (ATTRIBUÉ A). — ÉLÉONORE D'ARAGON (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus) lui refusa pas la satisfaction de conserver sa vie durant, et qui vint seulement après sa mort retrouver les autres pièces que nous mentionnions tout à l'heure. Ces épaves, on le sait du reste, devinrent chez Timbal, ses terreurs momentanées une fois passées, l'amorce d'une nouvelle collection où l'art français tint une place prépondérante et où figura en particulier la Vierge d'Olivet, entrée depuis au Louvre. Cependant, M. Gustave Dreyfus, après une épuration du fonds Timbal qui lui parut nécessaire et qui entraîna des sacrifices dont le regret lui vint par la suite : tel celui de l'Enfant à l'Escargot, de la collection Basilewsky, complétait et organisait pour ainsi dire peu à peu cette admirable sélection de chefs-d'œuvre. On dira plus tard ici ses recherches passionnées en quête de plaquettes et de médailles, et le rare ensemble qu'il a constitué dans cette série qu'il connaît mieux que quiconque. On dira aussi la qualité des peintures qui sont arrivées, jusqu'en ces dernières semaines encore, réjouir de leurs ors adoucis et de leurs belles notes chantantes son cabinet rempli de la gloire austère des bronzes, des marbres et des terres cuites. D'excellentes pièces de sculpture sont venues aussi, par ses soins éclairés, se joindre au premier fonds. Mais j'ai tenu, en tête de cette rapide étude où les sculptures seules vont m'occuper, à rappeler tout d'abord les noms de Piot et de Timbal, attachés à jamais à l'origine des principaux de ces chefs-d'œuvre, qui furent leurs premiers parrains pour ainsi dire, et dont le souvenir évoqué ne sert qu'à donner à cette collection, où leur esprit s'est pieusement conservé, un relief plus marqué et comme une qualité historique plus significative. Les sculptures de la collection Dreyfus appartiennent, à quelques rares exceptions près, au xve siècle italien, à ce radieux Quattrocento dont on s'étonne aujourd'hui qu'il ait fallu, voilà cinquante ans à peine, le découvrir et le révéler à l'admiration des artistes et des connaisseurs. Presque toutes aussi, ces pièces dépassent de beaucoup la qualité des documents dont on arrive à se satisfaire et même à se réjouir au bout de quelque temps d'études et de vulgarisations. Elles ne rentrent pas encore dans ces catégories archéologiques qui tiennent souvent aujourd'hui, dans les collections de formation récente, la place des œuvres vraiment belles et réconfortantes pour les yeux. Elles sont parmi les plus frappantes qui aient pu, dès l'abord, attirer l'attention de ces hommes à l'esprit éclairé, au goût large qui, ainsi que nous le disions tout à l'heure, firent sortir la curiosité du domaine du pur bibelot pittoresque et de l'anecdote sentimentale pour l'introduire dans celui de l'art vrai : ce sont purement et simplement des chefs-d'œuvre. A ce titre, elles méritent, bien entendu, une place d'honneur dans les séries historiques que la science moderne s'efforce de constituer. Les savants allemands, qui se sont adonnés avec une passion méthodique à l'étude de l'art italien comme certains de leurs compatriotes se passionnaient pour l'étude de l'art grec, ne s'y sont pas trompés. Tandis que l'on s'est contenté souvent, chez nous, de goûter en dilettante le charme de telles œuvres plusieurs fois exposées publiquement et toujours abordables chez leur possesseur, vulgarisées même pour plusieurs par le moulage et figurant dans nos collections d'étude (Trocadéro ou École des Beaux-Arts), tandis que l'on s'est borné à y faire une allusion rapide accompagnée d'un mauvais dessin, dans des histoires générales comme celle d'Eugène Müntz, ces œuvres ont été mainte fois, à l'étranger, l'objet de publications spéciales et --- ÉCOLE VÉNITIENNE (XVe SIÈCLE). — GIOVANNI BELLINI (?) (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 9

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS elles figurent presque toutes dans le luxueux recueil de planches photographiques des Documents de la Sculpture de la Renaissance en Toscane, publié à Munich par l'éditeur Bruckmann, sous la direction de M. W. Bode. Je n'ai pas la prétention de combler cette lacune, ni même de rapporter exactement tous les commentaires ou discussions dont ces sculptures ont été l'objet : ce n'est pas ici le lieu d'une étude scientifique approfondie : un volume, du reste, n'y suffirait pas. Je voudrais seulement, puisque cette publication va enfin mettre un recueil de belles reproductions à la disposition du public et des travailleurs, dire, à propos de chacune des œuvres de la collection Dreyfus, sans entrer dans des dissertations déplacées sur son attribution et son identification spéciale, l'impression qui s'en dégage pour nous et la série au milieu de laquelle elle doit prendre place, de l'avis des personnes les plus autorisées qui se soient occupées de ces matières. Du prodigieux génie qui domine toute l'histoire de la sculpture italienne du xve siècle, le nom, certes, a pu être prononcé bien des fois, à propos des pièces de sculpture quiforment aujourd'hui la collection Dreyfus : Donatello était en effet une des renommées les moins éclipsées par les gloires académiques, et l'une de celles qui réparurent d'abord lors de la renaissance du Quattrocento aux xixe siècle. Assurément, son influence, sa manière, son esprit, sont ici présents, en maint endroit ; mais, en bonne critique, un seul morceau peut lui être attribué à coup sûr aujourd'hui ; encore appartient-il plutôt à la maturité ou à la vieillesse du sculpteur, et est-il assez voisin, comme date, des chefs-d'œuvre qui lui font cortège et qui tous, chose curieuse, peuvent s'espacer sur une durée de trente à quarante ans à peine, de 1450 à 1490 à peu près. Il s'agit du buste en terre cuite de saint Jean-Baptiste adolescent, passé chez Piot et chez Timbal, dont l'accent impérieux, la maigreur fine et nerveuse, l'expression tendue et frémissante, décèlent, à n'en pas douter, la main du maître. On sait la prodigieuse variété de ce créateur de vie, qui va des puissantes laideurs flétries du Pogge ou du Zuccone aux plénitudes épanouies et joyeuses du David ou du Saint Laurent. Le caractère un peu lourd et appuyé, l'allure monumentale, le réalisme violent de ses premières créations fit place, vers son âge mûr, à des recherches de jeunesse éclatantes, de finesse précieuse, mais entremêlées encore de rudesses excessives et tragiques, comme celles de certains Saint Jean âgés et de la terrible Madeleine du Baptistère de Florence. Dans ses jeunes gens même, il se plaît parfois alors à créer de ces types hâves et presque ascétiques, où DESIDERIO DA SETTIGNANO. — LA VIERGE ET L'ENFANT (marbre) (Collection de M. Gustave Dreyfus)

Page 10

LES ARTS l'on voit la peau tendue sur l'ossature, brûlée dirait-on, et séchée par le soleil, comme chez certains pâtres des montagnes italiennes : tel est le cas du Saint Jean de marbre légué au Louvre par Albert Goupil, tel est celui de la terre cuite de la collection Dreyfus. Dans cette dernière, la disposition de la perruque embroussaillée, la construction du visage, l'expression parlante, nous rappellent aussi un buste en terre cuite moins grave, mais plus juvénile et plus ardent peut-être encore, qui a été acquis par M. W. Bode pour le musée de Berlin (Bode, pl. 93) (1). Les masses de cheveux et les accessoires du costume sont presque identiques ; mais les yeux et la bouche sont plus mouvementés dans l'exemplaire de Berlin. Celui-ci est accentué, si mes souvenirs ne me trompent pas, par une polychromie un peu brutale, qui peut avoir été refaite; (1) Nous citerons toujours ainsi, en abrégé, la publication mentionnée plus haut de la maison Bruckmann : Denkmaler der Skulptur der Renaissance Toscanen. le buste de la collection Dreyfus, au contraire, s'il a jadis été peint a tempera, possède maintenant une admirable patine brune créée par le temps sur la matière même. De même origine que le Saint Jean est un merveilleux petit buste d'enfant en marbre, une des pièces les plus justement célèbres de la collection. Nous avons déjà dit de quel amour il fut entouré par Timbal, qui l'avait acheté à une vente Piot, en 1864, et tint à le conserver jusqu'à sa mort. Longtemps il fut attribué à Donatello, ainsi que le fameux petit enfant rieur de la collection Benda, de Vienne, que l'on en rapproche volontiers. Cette attribution a encore cours quelquefois aujourd'hui et M. Dreyfus lui-même a gardé certainement pour elle un reste de tendresse. Mais les historiens d'art français et allemands, M. Marcel Reymond aussi bien que M. Bode, paraissent y avoir définitivement renoncé. On veut voir surtout ici aujourd'hui le développement de cette grâce enfantine dont Donatello put donner quelques exemples, mais qui s'épanouit, se simplifie, se détend chez ses successeurs, en particulier chez Desiderio da Settignano. Les enfants du tombeau Marsuppini, le putto du tabernacle de San Lorenzo, tels sont les types certains, chez Desiderio, de cette représentation souple et moelleuse des chairs enfantines que l'on retrouve également dans la série des petits bustes, comme ceux de la confrérie des Vanchetoni. Ces bustes étaient destinés, ainsi que M. Bode l'a affirmé encore récemment, à représenter de petits Enfants Jésus ou de jeunes saints Jean-Baptiste, mais ce sont en réalité des portraits directs et merveilleusement réalistes de quelques petits Florentins contemporains. Les œuvres de cette charmante série sont assez nombreuses : en dehors de celles qui sont encore conservées en Italie, les bustes des Vanchetoni, celui des Martelli, celui de Faenza, on compte celui de Vienne, que nous citons tout à l'heure, celui de Berlin, et, chez nous, celui du Cabinet des Médailles et celui du musée d'Avignon. Mais aucun n'est comparable, pour la vérité gracieuse, pour la construction ferme et précise de la petite tête, pour le dessin de la bouche et des yeux, pour les attaches si vraies du cou et des bras à ce petit buste souriant. Celui de Vienne est d'une vie plus éclatante, d'un charme plus extérieur et comme plus agressif, mais ce petit visage doux et calme est peut-être d'un art supérieur encore. A la même inspiration se rattache le joli bas-relief qui représente un dialogue attendri entre les deux enfants que les bustes nous montraient tour à tour; ils sont ici, l'un de profil, l'aîné, le précur-

Page 11

LA COLLECTION DE M. GUSTAVE DREYFUS seur, l'autre de trois quarts, le futur rédempteur au nimbe crucifère. Une œuvre similaire et bien connue des lecteurs des Arts, qui en ont eu jadis la primeur, se trouve aujourd'hui chez Madame la marquise Arconati Visconti. Elle est d'une facture plus énergique, d'une grâce plus aiguë et plus « donatellesque ». Le travail de celle-ci est plus adouci, presque plus mièvre : c'est bien la note d'art tendre et un peu molle que l'on est habitué à considérer comme celle de Desiderio. Le procédé même de ce relief très mince, traduisant, avec une habileté délicate assez voisine du trompe-l'œil, une composition plus picturale que sculpturale, paraît très particulier à l'artiste. Nous retrouvons ce procédé, avec plus de virtuosité encore, dans la délicieuse petite Madone, assise de profil, tenant sur ses genoux un enfant remuant et rieur qu'elle contemple d'un air à la fois souriant et grave, en le ramenant vers elle d'une grande main aux doigts effilés ; là encore, Donatello n'est pas loin, et le souvenir de ses grandes madones tragiques est toujours vivant chez son successeur, plus épris de grâce humaine et de tendresse douce. C'est un ANDREA DELLA ROBBIA. — LA VIERGE ET L'ENFANT (terre cuite émaillée) (Collection de M. Gustave Dreyfus)