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ART ET INDUSTRIE FRUCTIDOR AOÛT - SEPTEMBRE 1935 — XIe ANNÉE 5, RUE MONTAIGNE LE NUMÉRO : 8 FRANCS --- BRAVILUCA
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ART ET INDUSTRIE FRUCTIDOR AOÛT - SEPTEMBRE 1935 — XIe ANNÉE 5, RUE MONTAIGNE LE NUMÉRO : 8 FRANCS --- BRAVILUCA
Monsieur & Madame Dugrenot Décorateurs Spécialistes de la lumière et de la couleur seront très heureux de vous conseiller pour l'ameublement de votre maison. 163, Faubourg S. Honoré (8e) ÉLYSÉES 33-84 --- PHOTOGRAPHIE INDUSTRIELLE DEBRETAGNE 3, Place Malesherbes PARIS (XVIIe) Tél.: CARNOT 76-04 — 91-73 INTÉRIEURS - OBJETS D'ART TRAVAUX PUBLICS ARCHITECTURE --- Le tirage de la neuvième tranche de la Loterie nationale Le numéro 0.570.732 gagne 3.000.000 de francs Les six numéros suivants gagnent chacun 1.000.000 de francs 1.135.051 0.247.008 0.793.395 0.710.662 1.004.679 0.354.595 Les six numéros suivants gagnent chacun 500.000 francs 1.023.048 0.744.666 1.154.021 0.857.171 0.834.439 0.700.102 Les numéros finissant par : 6.210 gagnent 100.000 francs 6.448 gagnent 25.000 francs 881 gagnent 10.000 francs 1.461 gagnent 50.000 francs 1.283 gagnent 25.000 francs 30 gagnent 1.000 francs Les numéros finissant par 9 sont remboursés à 100 francs --- Toutes les marques de machines portatives NEUVES depuis 850 frs CENTRALISATION DES GRANDES MARQUES 94 Rue LAFAYETTE PARIS — S.A.R.L. — TÉL. PROVENCE 84-77
LE CAOUTCHOUC DANS LA DÉCORATION --- TAPIS COMPOSÉ POUR UN LABORATOIRE PHARMACEUTIQUE Création du Comptoir Commercial du Caoutchouc, 37, boulevard Haussmann, Paris. Innombrables sont les applications du caoutchouc. Il n'est sans doute pas de produit né de l'industrie des hommes qui ne révète plus de formes diverses, qui ne se prête à plus de transformations. Pour ne parler que de l'une de ses « expressions », — celle du tapis, — son domaine s'étend infini. Là il possède une primauté incontestable. Il règne en maître sur les revêtements du sol, prodiguant des qualités « hors série » : lavable et hygiénique, isolant, etc. Grâce à lui sont désormais proscrits ces nids à poussières et à miasmes que sont les joints de parquet ou de carreaux. Il répond à toutes les exigences des conceptions modernes appliquées aux soins domestiques. Plus encore, dans la décoration, nous le voyons s'offrir à toutes les virtuosités des techniciens. Rien ne lui est impossible, soit qu'il ouvre le champ à toutes les acrobaties des couleurs, soit qu'il permette, sans jamais demander grâce, toutes les fantaisies des incrustations. On taille sur le tapis de caoutchouc en pleine chair, comme si l'on promenait sur sa surface la palette prodigieuse des pinceaux. Chaque jour amène des surprises. Et il n'est pas d'édifices modernes, on peut le dire, luxueux ou non, qui ne fassent appel en quelqu'une de ses parties aux revêtements de caoutchouc. C'est en effet un jeu d'enfant que de tenir toujours en parfait état de propreté ces « protecteurs » du home. « Un coup d'éponge », et plus la moindre trace de souillure. Entre tant de belles et bonnes œuvres à inscrire à l'actif du caoutchouc employé pour le revêtement, évoquons aujourd'hui, en images, le tapis d'un laboratoire pharmaceutique — composition légère, stylisée avec esprit, qui traduit en quelques traits sûrs le milieu exact. — Plaçons à côté un de ces beaux tapis marbrés qui feutrent les marches des escaliers d'une grande administration. Terminons enfin le triptyque par cet ensemble aux dessins modernes, ton sur ton, entrelacés de couleurs vives, et que l'on peut admirer, suivant ses mérites, dans un de nos grands magasins. Au pays des étonnements, le caoutchouc nous conduit en renouvelant sans cesse le miracle de ses incarnations. P. L. --- ESCALIER ET PROMENOIR D'UN GRAND MAGASIN RECOUVERTS DE TAPIS DE CAOUTCHOUC MARBRÉ. Réalisation du Comptoir Commercial du Caoutchouc, 37, boulevard Haussmann, Paris.
Ont collaboré à l'installation de M. Mardeau à La Rochelle --- ANTICORODAL Métal Blanc à haute résistance mécanique et chimique Livré comme le fer en barres de tous profils, en tubes, en tôles et en feuillards. Son bel aspect blanc-argent résiste à l'extérieur comme à l'intérieur. Il n'exige pas d'entretien, il n'est pas cher. Il est le plus facile à travailler, à souder, à polir. Il s'impose pour toute décoration moderne de haut goût. N'attendez pas que votre concurrent se soit fait une réputation méritée par le succès de ses réalisations en ANTICORODAL. Demande la documentation sur profils, prix et emplois aux Établissements HARDY-TORTUAUX et FRÈRES 67, Rue Rébeval, PARIS (19°) Tél.: Nord 94-40 (10 lignes) — Inter-Nord 60 --- CROMOS 3, Boulevard de Levallois NEUILLY-sur-SEINE Maillot 35-41 et la suite MEUBLES MÉTALLIQUES APPAREILS D'ÉCLAIRAGE EXÉCUTION DE TOUS MODÈLES ÉTUDE DE TOUS PROJETS F. GÉO, Directeur artistique DEMANDER LES CATALOGUES MEUBLES ET LUMINAIRES
ADI ET INDUSTRIE MAX FOURNY, DIRECTEUR --- AOÛT-SEPTEMBRE 1935 Titre --- Page --- LA DEMEURE HISTORIQUE EN PICARDIE. --- QUELQUES APPARTEMENTS --- PARLONS TAPIS --- LES PANNEAUX DE VERRE DE LALIQUE. --- LES JARDINS D'ACHILLE DUCHÊNE. --- DÉCOR DE JARDIN. --- L'URBANISME AUX ÉTATS-UNIS. --- LE STYLE BAROQUE EN AUTRICHE --- LA MAISON DES BATELIERS NON FRANCS. --- LA DÉCORATION EXPRESSIVE ET LOUISE JANIN. --- G. DAREL --- LE THÉÂTRE. --- LES LIVRES. --- INFORMATIONS. --- SOCIÉTÉ ANONYME AU CAPITAL DE 2.000.000 DE FRANCS 5, RUE MONTAIGNE, PARIS (8°) TÉL.: ÉLYSÉE 90-24 ET 90-25 --- COMITÉ D'HONNEUR MM. Pierre BENOIT, de l'Académie Française; Jacques Émile BLANCHE; Jean CASSOU; Henri CLOUZOT; Jean COCTEAU; Mme L. DELARUE-MARDRUS; MM. Jean GIRAUDOUX; C. GRONKOWSKI; G. JANNEAU; Charles LOUPOT; Camille MAUCLAIR; Auguste PERRET; Léon RIOTOR; Jean SARMENT; Mme Marcelle TINAIRE. PARAISSANT LE 15 DE CHAQUE MOIS LE NUMÉRO : 8 FRANCS — ÉDITION DE LUXE : 20 FRANCS ABONNEMENT FRANCE ET COLONIES: 70 FRANCS UNION POSTALE: 100 FRANCS - AUTRES PAYS: 120 FRANCS Édition de luxe. Abonnement : 200 francs. Étranger : port en plus. Tous droits de reproduction réservés pour tous pays. Copyright, Septembre 1935, par Art et Industrie.
Nous informons nos abonnés que, pendant les mois d'été, nous avons mis à l'étude des numéros spéciaux, d'une présentation luxueuse, qui leur seront offerts en dehors des numéros réguliers de la Revue. Nous nous sommes assuré de nouvelles collaborations qui augmenteront l'intérêt des articles présentés dans ART ET INDUSTRIE. Une plus grande exactitude sera d'autre part assurée dans la parution de la Revue, sans que le soin apporté à son tirage en soit en quelque manière diminué. Nous espérons que nos abonnés nous tiendront compte de l'effort que nous faisons pour les satisfaire. Nous leur demandons une fois de plus de nous guider en nous transmettant leur critique ou leur approbation.
LA DEMEURE HISTORIQUE EN PICARDIE Abbeville, vient de se réveiller de sa torpeur. La «Demeure Historique », grâce à l'activité du Dr Carvallo, a fait encore des merveilles. Un admirable circuit touristique s'est organisé dans cette région de la Somme où tant de joyaux d'art trop peu connus nous sont enfin révélés. Suivons ceux qui ont ouvert récemment ces grandes demeures picardes et jetons sur elles un regard indiscret. Et c'est pourquoi, le 30 octobre 1665, Josse Van Robais, « très habile dans l'art de tisser », abandonne sa draperie de Middelbourg et débarque à Saint-Valéry-sur-Somme, ayant entassé sur un petit navire ses presses et ses métiers qui furent transportés rapidement à Abbeville. Bientôt des lettres patentes du Roi concèdent à Van Robais d'importants avantages. Il est d'abord autorisé, ainsi que La vieille cité d'Abbeville est encore riche en souvenirs d'autrefois. Elle doit un peu son ancienne opulence à Colbert. Le ministre de Louis XIV ne reculait devant aucun moyen pour développer toutes les branches de la production française et augmenter ainsi la richesse de certaines provinces. Bien qu'animé de dispositions hostiles contre les nations dont le négoce est florissant, Colbert reconnaissait qu'on ne saurait se passer du concours des étrangers pour infuser une vie nouvelle à l'industrie du royaume. Il désire attirer en France des fabricants de draps, même des Hollandais, lui qui est l'ennemi le plus acharné de la Hollande. Il écrit à un de ses subordonnés : « Si certains étrangers veulent choisir des villes du royaume pour y porter leurs manufactures, le Roi leur accorderait de si grands avantages qu'ils auraient lieu de s'y bien établir et de se louer de Sa Majesté ». ses quarante contremaîtres et ses nombreux ouvriers, « à continuer de faire profession de leur religion prétendue réformée dont l'exercice est toléré dans nostre royaume ». Puis un prêt de 80 000 livres lui est aussitôt consenti pour monter sa manufacture. Un don de 20 000 livres récompensait bientôt Van Robais de ses efforts. La tendresse de Colbert pour le nouveau drapier d'Abbeville se manifeste à chaque instant. Est-il inquiété par les échevins de la ville, ordre est donné « de veiller non seulement à ce qu'il soit content et satisfait du traitement qu'on lui fera, mais encore à ce qu'il attire dans le royaume d'autres manufacturiers ». Colbert sollicite même de Louis XIV une visite aux ateliers de Van Robais, et le Roi de répondre : « J'iray aux Manufactures d'Abbeville et parleroy comme je croiray devoir le faire et comme vous me le demandez ». Mais le premier ministre de Sa Majesté qui, au dire de
Mme de Maintenon, « ne pense qu'à ses finances et presque jamais à la religion » se préoccupe cependant de la conversion des Van Robais. Il semble craindre de les voir quitter la France si les protestants sont molestés. Un capucin ayant paru trop zélé à leur égard, les puissants manufacturiers se plaignent que ce moine les harcèle. Colbert recommande instamment à l'évêque d'Amiens « de modérer le zèle de ce bon religieux qui presse trop les Van Robais ». Malgré la révocation de l'Édit de Nantes, ils demeurèrent fixés à Abbeville et ne furent pas inquiétés, bien que restant fidèles à leur religion. Leur industrie devenait de plus en plus prospère et chaque génération voyait accroître l'immense fortune qu'avait déjà accumulée le fondateur de la draperie d'Abbeville. Aussi, Abraham Van Robais, le représentant, au milieu du XVIIIe siècle, de cette brillante dynastie d'industriels, était-il décidé à jour pleinement de la fortune que lui avait laissée ses ancêtres. Il possédait un véritable palais, qui existe encore, appelé « les Rames », construit en pleine ville, tout proche de ses ateliers. Un immense jardin formant « terrasses », entouré d'un « canal d'eaux vives », encadrait sa demeure. Mais Van Robais semblait être fatigué de cette vie de labeur mêlée de réceptions continues (sa dignité l'obligeait à héberger les princes en voyage dans la région). Ainsi, M. le duc de Bourbon, fils de M. le duc d'Orléans, avait passé « deux jours entiers chez lui ». Le fastueux Hollandais aspire à la paix des champs; son habitation d'Abbeville était par trop bruyante. BAGATELLE LA « FOLIE » DU SIEUR VAN ROBAIS Il trouva, un beau jour, une campagne paisible non loin de ses affaires. Laissons parler les titres de propriétés : « Le 30 août 1751 et le 28 janvier 1753, le sieur Abraham Van Robais acquit au faubourg Saint-Gilles deux portions de terrain. Le 5 janvier 1754, il fit une troisième acquisition (audit lieu) à cause d'un pavillon et jardin qu'il a fait construire et pratiquer, une portion de terrain dépendant cy-devant de la susdite maison ». C'était une véritable « Folie » qui se dressait gracieuse au milieu de jardins ordonnés... Elle devenait parfois le « séjour des jeux et des ris »... Elle avait tout le charme de la maison de plaisance et semblait bien être établie grâce à des plans de François Blondel qui songeaient à l'agrément de la vie intérieure et à l'harmonie de l'architecture et du mobilier. Du côté du parc, la façade en brique et pierre avait été particulièrement soignée. Son avant-corps, au lieu de présenter l'arrondi habituel parfois un peu inconsistante, possédait comme aujourd'hui un pan coupé à trois côtés, s'accompagnant de contreforts en faible saillie, ce qui constituait une heureuse manière de rompre la ligne et évitait à merveille la monotonie. Des ressauts, des pieds droits supportaient des gaines. Au-dessus, des lions tiennent dans leur gueule des anneaux et des draperies. D'élégantes guirlandes de feuilles de chêne surmontent les fenêtres du rez-de-chaussée, tandis que chaque œil-de-bœuf de l'attique, avec son petit bois d'un dessin unique, est encadré de serviettes de pierre sculptées. Après un séjour dans cette demeure, le poète Sedaine s'écrie enthousiasmé : « M. Van Robais, dont la réputation est assez connue dans le commerce et dont le nom seul fait l'éloge, vient de faire bâtir, dans un faubourg d'Abbeville, une maison de campagne à qui l'on a donné le nom de Bagatelle. Ce bijou (car c'en est un) joint l'agréable à l'utile, et rien n'est plus capable de fixer le cœur et les yeux par son architecture et sa situation. Cette retraite ferait plaisir aux dieux; mais il n'appartient qu'à la vertu de l'habiter. Son jardin est un lieu délicieux, et le philosophe le moins abstrait douterait souvent de son existence. C'est une merveille, enfin! Avec un peu de disposition à la poésie, il est impossible de voir ce nouvel Élysée sans lui rendre quelque hommage. » Ce prologue est suivi d'un long poeme intitulé : « Bagatelle, un des faubourgs d'Abbeville ». L'auteur du « Philosophe sans le savoir » continue à louer en vers assez médiocres ce lieu privilégié et consent à nous dire : L'art moderne y paraît si beau Qu'il semble sortir des mains de la nature. Bien souvent des artistes se mêlaient aux poètes. Un des plus notoires fit annoncer par le tambour son arrivée à Abbeville et le prix de ses pastels. Le propriétaire de Bagatelle ajusta sa grande perruque à la conseillère, qui retombait sur son épaule, mit son plus beau jabot de dentelles, son habit de velours lie de vin et posa devant Perronneau. Ce portrait était destiné à son fils Josse. Il resta, jusqu'à ces dernières années, entre les mains de ses descendants, fut ensuite restauré et, après être passé par les mains d'un marchand, entra dans la collection Groult. Deux répliques avaient été exécutées à la même époque, dont l'une fut achetée à la vente Doucet pour le musée du Louvre. Un autre artiste devint un familier des Van Robais. Il décora un salon ovale de Bagatelle aux boiseries Louis XV et peignit avec art tous les lambris et les vantaux de ce véritable boudoir. De délicats rinceaux enlacés de feuillages se développent sur chaque panneau avec, au centre, un vase plein de fleurs d'où s'échappent des guirlandes... petites roses cueillies dans le jardin de Bagatelle que le peintre a copiées avec minutie et a disposées à sa manière, pour la plus grande joie des yeux. Et, afin de donner plus de variété à la décoration, l'artiste fit échapper de brûle-parfums aux tonalités sans cesse différentes des fumées légères, tantôt mauves, tantôt violettes, mais toujours délicatement traitées. Quel est ce magicien qui a si bien travaillé à Bagatelle ? C'est encore pour nous un mystère. Ne pourrait-il être Huet, qui a fait merveille dans la région, et notamment au château de Long. Mais il ne paraît pas invraisemblable, comme le dit si justement M. Reau, « qu'il fût un de ces étrangers venus surtout des Flandres ou des Pays-Bas, qui subissaient alors l'attraction de Paris et qui s'attardaient volontiers le long de leurs routes, surtout lorsqu'ils rencontraient de puissants mécènes tels que Van Robais. » Mais le châtelain de Bagatelle ne se contentait pas de faire venir des artistes pour décorer ses pièces, il se préoccupait également d'embellir les alentours de Bagatelle, sa charmante demeure des environs d'Abbeville. Un jardin à la française se développait du côté opposé à l'entrée. Des allées de tilleuls, que l'on remarque encore de nos jours, se rejoignaient en hémicycle, tout en laissant entrevoir une vue délicieuse sur le parc et la campagne environnante. Ces arbres formaient un encadrement très simple comme un fond de décor placé à l'extrémité d'un parterre où les bassins et les statues étaient disposés selon les règles de l'art. Tout cet ensemble constituait comme le prolongement des pièces de réception. La salle à manger était décorée avec une certaine simplicité. Aucune dorure, peu de sculptures; le long des murs, des boiseries peintes à fond vert d'eau avec des rechampis olive et un plafond à vousures sur lequel courent des nuages. Les moindres détails de l'ameublement étaient traités avec le plus grand raffinement (l'on peut en juger de nos jours, car un lustre et des appliques de feuillages dorés aux fleurs de porcelaine ornent un charmant boudoir). Mais c'est
LE SALON CENTRAL DU CHATEAU DE BAGATELLE encore dans la pièce aux panneaux peints qui ont été décrits dans l'article précédent que l'harmonie semble vraiment régner. Une harpe en verni-martin voisine avec un mobilier Louis XV en lampas vert d'eau, tandis que des girandoles, des appliques en cristal de roche font briller les glaces et ravivent les tons des peintures décoratives. On comprend fort bien que ce salon d'été, où la cheminée fut toujours absente, constituait parfois pour Van Robais un lieu de délices et de délassement, lorsqu'il n'était pas trop absorbé par ses affaires. A cette époque, l'état d'esprit de ses ouvriers laissait encore à désirer, et ce n'est pas sans appréhension qu'il quittait ses usines pendant quelques heures. Abraham Van Robais se souvenait encore des incidents de grève qui avaient éclaté autrefois dans sa manufacture. Il revoyait certains délégués ouvriers faisant irruption dans le cabinet du directeur, poussés par « une indigence qui les porte à une espèce de fureur » pour le sommer de leur donner du travail. La réponse fut toute trouvée : il faut songer à diminuer les salaires. Alors « ils se mirent tous à vomir des serments et à crier comme des forcenés contre le directeur qui, néanmoins, ne s'en étonna pas ». Van Robais n'oubliait pas ces heures tragiques où le duc de Noailles fit marcher deux compagnies de dragons d'Amiens et deux de Doullens pour rétablir la situation qui était subitement compromise. Puis une partie de la cavalerie installée à la manufacture, les boutiques des tisseurs fermées, toute la ville mise en état de siège, le prévôt et les archers arrêtant les meneurs dans leur lit vers deux heures de la nuit pour les diriger sous bonne escorte de dix dragons vers la prison d'Amiens... Tous ces mauvais souvenirs commençaient à se dissiper. Un règlement de police, « un tissu d'exactions et d'amendes » selon l'expression d'une mauvaise tête, avait été établi et appliqué avec la plus grande sévérité. Il régnait maintenant parmi les ouvriers de la manufacture « un ordre admirable ». Des « boîtes aux amendes » étaient mises partout et, si les tisseurs « en présentant leur drap à la visite » ont mal fait leur travail, ils sont « envoyés promener pendant huit, quinze jours, jusqu'à un mois même ». Et, à présent, le magnifique vaisseau d'Abraham Van Robais, « La-Toison-d'Or », sillonne la mer entre la Hollande et Saint-Valéry pour apporter la matière première. Il trans- LE SALON D'HIVER DU CHATEAU DE BAGATELLE
portera parfois mystérieusement des pièces de drap qui, par une voie détournée, reviendront dans l'usine d'Abbeville. L'habile industriel leur fera donner une nouvelle coupe par ses tondeurs et les vendra très cher comme venant de sa manufacture. C'est l'éternel problème de la vie chère et du drap anglais camouflé qui se pose déjà au XVIIIe siècle. Aussi la fortune et le faste de Van Robais devenaient-ils légendaires. Tout le long de ce faubourg Saint-Gilles, on ne remarquait que ses carrosses somptueusement dorés qui conduisaient ses invités à Bagatelle. Voltaire trouve qu'il « mène un train de prince ». Le philosophe habite alors souvent dans la région, au château d'Hornoy, chez ses nièces. C'est aussi l'opinion du mari de la célèbre Mme Rolland. Dans ses notes de voyage à travers la Picardie, il exprime ainsi ses impressions : « M. de Van Robais a également une petite maison de campagne. La construction et la décoration de ce petit édifice sont des chefs-d'œuvre de délicatesse et d'élégance. » Le duc de Croy écrit dans ses mémoires : « Le 20 août 1774, je partis de Calais à 2 heures du matin; à 5 heures, je passais à Boulogne et fis quelques visites à Abbeville d'où j'allai au charmant Bagatelle ». Cette merveille du goût français échappa heureusement à l'orage révolutionnaire. Vendue par les Van Robais, le 26 mars 1793, à Pierre-François Roze, elle passa dans diverses mains avant d'être acquise, le 22 mars 1880, par Gabriel-Auguste Warnier de Wailly. Son arrière petit-fils LE CHATEAU DE BRAILLY-CORNEHOTTE LA GRILLE D'HONNEUR DU CHATEAU DE BRAILLY-CORNEHOTTE Après avoir quitté le château de Bagatelle, l'autocar conduit les touristes aux confins de la Normandie, du Marquenterre et de l'Artois, au milieu de plaines valonnées, parsemées de bouquets d'arbres. Tout d'un coup, l'air leur paraît plus vivifiant, l'atmosphère plus frais et léger. Paris-Plage, le Crotoy, Saint-Valéry, Berck ne sont qu'à quelques kilomètres de là. Une grille délicate et fine comme une dentelle s'ouvre, et le château de Brailly-Cornehotte déploie toute la grâce du XVIIIe siècle. La partie centrale de la façade n'est qu'une ébauche de sculptures. Deux médaillons sont surplombés par des guirlandes de roses très fouillées, charmant motif représentant les moissons et la guerre d'un côté, la musique et les arts de l'autre. Des enfants ailés et agréablement potelés semblent chanter l'amour et la joie de vivre. Comme le seigneur qui a construit cette demeure, Antoine-Joseph du Maisniel de Brailly, chevalier de Saint-Louis, a eu raison d'inviter chez lui le baron de Pfaffenhofen, dit Pfaff!!! Il a pu ainsi lui décorer son château de la façon la plus agréable du monde. Il était venu d'Autriche, où la vie ne lui avait pas souri. Dans une affaire de duel, il avait tué son adversaire. Ses biens furent confisqués, il s'expatria et trouva le calme et a su de nos jours conserver scrupuleusement à cette aimable construction son cachet infiniment particulier. L'inventaire dressé en 1810 reproduit fidèlement celui qui avait été établi en 1787 lors d'un règlement d'affaires entre Josse, Abraham et André Van Robais. Tous les meubles de ces deux inventaires sont encore là : fauteuils, glaces, consoles, lustres et appliques ; les estampes qui, au XVIIIe siècle, ornaient les murs manquent seules à l'appel ; nous avons à regretter également la disparition de la terrasse et de ses pilastres ornés d'une douzaine d'amours, qui devaient contribuer à rendre plus parfaite l'harmonie des deux façades. Un des Van Robais désirant habiter Bagatelle se crut obligé de créer ce toit qui nous semble un peu lourd, de manière à y créer des chambres à coucher. Quoi qu'il en soit, cette demeure de l'ancien temps est un des modèles du genre. On ne sait quelle pièce dégage le plus de charme. Est-ce le salon d'hiver, avec ses boiseries vert d'eau, rechampies, d'un bleu très chaud, et sa cheminée surmontée d'un trumeau, ensemble d'un effet très sûr ? Est-ce le salon d'été, aux tonalités d'ivoire, agrémenté de peintures délicates aux fantaisistes rinceaux... Ou plutôt ces très petites pièces situées sous les œils-de-bœuf? Plus loin, à côté de deux chambres Louis XV, tapissées de toile de Jouy, de minuscules « poudroirs » se remarquent encore, charmants cabinets à poudre où les jolies-femmes, plus discrètes que de nos jours, se refaisaient en cachette une beauté. le bonheur à Abbeville, rue des Cuisiniers, dans une maison qu'il achète, et auprès d'une fille de notaire de Saint-Riquier qu'il épouse en justes noces. Il est qualifié en 1782 : « Écuyer de S. A. R. Mgr le comte d'Artois. ». Son fils ainé, l'abbé Simon, comte de Pfaff, aura son heure de célébrité et deviendra plus tard l'aumônier du roi Louis XVI, un de ceux qui ont été compromis dans l'affaire du collier de la Reine. Il prononce le mot « admirable » en parlant de Marie-Antoinette, « angélique » lorsqu'il s'agit de Madame Élisabeth. Le salon de Brailly réunit à ce moment-là toute une pléiade d'artistes et « de beaux esprits » : le frère d'André Chenier le musicien Le Sueur, quelques « abbés de cour », le président astronome Bochard de Saron... Mais le plus fêté des invités était un bel officier de trente ans qui tenait garnison à Hesdin, non loin de Brailly. Il n'était autre que le fabuliste Florian. Ses séjours dans ce château furent fréquent et assez long. « Les propos joyeux et spi rituels » du poète étaient surtout appréciés par la belle châtelaine, qui trouvait ses absences parfois bien longues. Un beau jour, il fallut laisser là les rimes, les fables, les descriptions champêtres et ses amours. Le service du duc de
LA FACADE PRINCIPALE DU CHATEAU DE BRAILLY-CORNEHOTTE ET SON MOTIF CENTRAL, ŒUVRE DU MAITRE STATUAIRE BARON PFAFF Penthièvre venait de l'arracher de nouveau aux douces rêveries du ciel picard. Comme dit le comte de Marolles dans ses mémoires, il put continuer à « composer des ouvrages qui lui ont ouvert les portes de l'Académie et celle de la Postérité », dans « un logement d'été », dans la faisandrie de Sceau que Monseigneur avait fait arranger « comme pour une petite maîtraisse ». Entrons discrètement dans le château de Brailly où Florian a coulé des jours si heureux. Rien n'a changé. Le vestibule a gardé sa forme elliptique d'une ligne très rare. Sur le sol règnent des petites dalles en marbre roses et noires, des manières de triangles encadrés de raies parallèles, suivant la forme de la pièce. De grands chiens montrent au-dessus des portes leurs prouesses cynégétiques aux visiteurs. Voici de grands salons, ronds, revêtus de boiseries vert d'eau, où les ors, peut-être pas assez patinés, des rubans et des raies de cœur jettent une note de gaieté. Le parquet en rose des vents, marqueté, une grande cheminée légèrement cintrée épousent la forme de la pièce. La salle à manger est plus sobre, avec sa charmante niche abritant une sainte Anne du XVIe siècle. Les dessertes sont d'une parfaite symétrie, et leur marbre veiné de rouge fait ressortir la sobriété des tentures gris-perle. Au premier étage, une série de pièces nous donne une leçon exquise d'art décoratif. Voici l'harmionie de mauve et de bleu encadrant d'une façon charmante de très grandes fleurs fort bien traitées. Une châtelaine qui vivait vers 1830 avait charmé ses loisirs en peignant ce séduisant ensemble. Voilà une chambre à coucher ornée de boiseries polychromes Louis XV. Mais il ne faut pas oublier ce délicieux boudoir de forme ronde où se trouvent placés, le long de la corniche, des attributs de la guerre : armes, casques, lances, qui ont encore leur vieille dorure. On devine déjà l'époque de la Révolution. A ce moment-là, ce grand seigneur qu'était Antoine du Maisniel de Brailly vit ses revenus périliter. Mais une bonne fée vint le tirer d'embarras et l'aider dans ses moments difficiles. Elle s'appelait Rose Bertin, la modiste de Marie-Antoinette. Reçue dans les châteaux de la région, et parfois à Brailly, pendant les jours heureux, elle narrait les histoires de la Cour et servait comme d'agent de liaison entre les seigneurs du pays et la Reine. Rose-Bertin était très économe. Les fournitures de robes à Marie-Antoinette s'élevaient à 250 mille livres par an. Il est donc facile d'imager la fortune que la modiste pouvait posséder à ce moment-là. Ce fut pour elle facile de ne pas être ingrate envers son ancien protecteur. Jetons un dernier regard sur les amours qui ornent la porte d'entrée, car nous les retrouverons avec plaisir, quelques instants après, à l'abbaye de Valloires. UN COIN DU GRAND SALON OVALE OU FLORIAN COMPOSA QUELQUES-UNES DE SES FABLES

La revue Art et Industrie publie dans ce numéro d'août-septembre 1935 des articles sur la demeure historique en Picardie, le caoutchouc dans la décoration, les panneaux de verre Lalique, les jardins d'Achille Duchêne, l'urbanisme aux États-Unis, le style baroque en Autriche, et la décoration expressive. Elle présente également des informations sur les collaborateurs et les abonnements.