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ART ET DÉCORATION SEPTEMBRE 1926 - LUC-ALBERT MOREAU, PAR CLAUDE ROGER-MARX. - LES ÉTAINS DE M. DAURAT, PAR LUC BENOIST. - PIERRE POISSON, PAR H.-A. MARTINIE. — L'ENSEIGNEMENT DE L'ART DÉCORATIF EN SUISSE, PAR M. P.-VERNEUIL. HORS-TEXTE : PEINTURE, PAR LUC-ALBERT MOREAU CHRONIQUE : INFORMATIONS, VENTES, LIVRES, ETC. --- ÉDITIONS ALBERT LÉVY LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 2, RUE DE L'ÉCHELLE - PARIS --- CE NUMERO : France : 8 fr. 50

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ART ET DÉCORATION et l'Art Décoratif REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Rédacteur en Chef : Léon Deshairs 30e année. — N° 297 Tous les droits sur les articles et les reproductions sont réservés pour tous pays. Les articles parus dans Art et Décoration deviennent la propriété de la revue. Les modèles publiés dans la revue sont et demeurent la propriété de leurs auteurs, toutes reproductions ou imitations même partielles, sont interdites et seront poursuivies par leurs auteurs. --- PRIX POUR 1926 I. France, le Numéro : 8 fr. 50 L’Abonnement (12 numéros) : France, 85 francs II. Pays ayant adhéré à la Convention de Stockholm : Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Bulgarie, Canada, Cuba, Espagne, Etats-Unis, Ethiopie, Grèce, Hongrie, Italie et Erythrée, Lettonie, Luxembourg, Paraguay, Perse, Pologne, Portugal et ses Colonies, Roumanie, Suède, Tchécoslovaquie, Terre-Neuve, U. R. S. S., Uruguay, Yougoslavie. Le Numéro ...

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LUC-ALBERT MOREAU LUC-ALBERT MOREAU Tel Bava, Luc-Albert Moreau, jadis clerc de notaire et hanté par l'Afrique, réunit, dans un cinquième, toutes les possibilités d'évasion. Pourtant on ne saurait, comme le faux explorateur, l'accuser d'imposture ni d'idée fixe. En marge de la vie la plus pacifique, il crée un monde d'aventures. Qu'il exécute son propre portrait, à côté de sa bonne tête en boule il prend soin de peindre une mappemonde. Bar américain, cabine de transat, musée secret, tour d'ivoire avec terrasse, sa maison est pourvue d'un ciel et d'un enfer. Les cadres accrochés aux murs changent avec la lune et le visiteur, sans quitter un fauteuil de Maple, voit passer successivement dans ses mains, en réduction, toutes les civilisations humaines. Moreau ne fut-il pas des premiers à bercer une idole nègre ? Il ne s'en détacha que lorsque ces poupées devinrent des filles publiques. Mais prenons garde : l'homonyme d'Hégésippe — et qui fut poète en son temps — n'est pas qu'un rêveur. Dans chaque voyage — imaginaire ou réel — jamais il n'oublie sa boussole. Soulignons ce mélange de sens pratique robuste et d'illusions, de méthode et de fantaisie, de prudence et de passion : il caractérise, précisément, le tempérament d'un des contemporains les mieux doués et les plus attrayants. Luc-Albert Moreau compose ses toiles,

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ART ET DECORATION comme sa vie. Bien plus, l'équilibre des proportions et des valeurs, auquel d'autres n'arrivent qu'au prix de crispations et de grincements, c'est d'instinct qu'il les réalise. Mainte toile antérieure au cubisme montre qu'il n'était nul besoin, en pareil cas, d'un « rappel à l'ordre ». Que de temps gagné si Moreau avait su se délivrer des inquiétudes qui le détournèrent du chemin où il entrait délibérément, dès ses débuts, avec Hippolyte, Maya, le Collier jaune, le Baiser et le Portrait de petite fille! Reconnaissons que les têtes les plus solides, à traverser une époque aussi infernale, faillirent tourner. Luc-Albert Moreau qui, dès l'enfance, abhorrait déjà ceux qui se contentent — suivant son expression favorite — d'enfiler les souliers écules de leurs grands-pères, lui qui, sans effort, adoptant la devise de Daumier, sut toujours « être de son temps », faillit bien l'être un peu trop en consentant à certains sacrifices à la dernière mode qu'il regretta le jour où il sentit, enfin, que les vraies audaces sont involontaires, qu'on innove sans le savoir et que c'est en croyant suivre la tradition qu'on l'enrichit. Heureusement jamais les crises traversées n'altérèrent les qualités foncières qu'on retrouve dans chacune des toiles qu'il exposa, avant et depuis la guerre — où il fut grièvement atteint — soit au Salon d'Automne, soit aux Indépendants (dont il LUC-ALBERT MOREAU

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LUC-ALBERT MOREAU Soldats dans la tranchée, 1919-1922 LUC-ALBERT MOREAU fut vice-président), soit chez Marseille. Il nous plaît que le dessin de Moreau, comme sa palette, se soit peu modifié. Quand, faisant violence à sa modestie, il acceptera de révéler enfin dans son ensemble une œuvre qui s'étend sur près de vingt ans mais où, par une destruction systématique, il opéra déjà de grands ravages, on sera frappé, comme on le fut en 1925 à la Rétrospective des Indépendants — où voisinaient l'Enfant blonde (1912), le Raid aérien (1914) et les Soldats dans la tranchée (1919)— par la parenté qui unit des œuvres d'une inspiration renouvelée mais dont les qualités et les défauts même relèvent vraiment d'une conception identique et sont marquées parce qu'on pourrait appeler la fatalité du tempérament. Un champ d'aviation... Un coin de bar ou de fumerie... Une loge d'actrice... Le ring des boxeurs... Un poste d'écoutes... Une après-midi de camping... La partouse qui claksonne au fond du Bois... Brésilienne, Femme à la pipe, Baveuse de cocktail, quelle que soit la diversité des thèmes (choisis toujours avec l'intention de témoigner pour une époque, d'en perpétuer les décors, les modes, les types, de décrire les instruments de ses plaisirs, de tirer parti du pittoresque grâce auquel le présent déguise, avec l'illusion de les rajeunir, des sentiments et des passions qui ne varient guère), on retrouve chez tous les modèles de Moreau des caractères communs. Cela vient beaucoup moins de ce qu'ils ont respiré le même air, que du rythme qui leur est imposé, rythme si personnel qu'il permet dès le premier regard, de reconnaître une toile de cet artiste comme on identifie un poète rien qu'à la marche d'un de ses vers. Les masses s'équilibrent avec un calme et une précision qui donnent à l'esprit — alors même que le sujet peut

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ART ET DECORATION L.-A. MOREAU comme l'Après-midi, qui, peintes en tons plats, ne laissent plus jouer au paysage, aux accessoires, et même aux figures, qu'un rôle décoratif. On aimerait que la fougue de l'inspiration, au risque de bousculer un peu le style, demeurât plus libre et que moins de calculs refroidissent l'esquisse première. C'est sans doute que Moreau, comme la plupart des peintres d'aujourd'hui, et comme Cézanne même, retardé par des incertitudes techniques, dut, seul, avec angoisse, se forger un métier. Nous le sentons embarrassé non certes sur le choix d'une vérité, mais sur les moyens de l'exprimer grâce à la couleur. Voilà comment ce peintre (qu'on peut, à cause de sa culture profonde et de la curiosité qu'il manifeste pour tout ce qui est humain, rapprocher L.-A. MOREAU sembler bizarre ou exceptionnel — une sensation de mesure et de sagesse. Ce n'est pas la découverte de telle scène ou de tel type qui fait l'originalité de Moreau, mais l'invention et l'établissement de ces points délicats et essentiels qui commandent le jeu des volumes, assurent un agencement inattendu des parties, une nouvelle subordination des proportions, et qui constituent l'aspect sculptural d'une toile. Les couleurs, comme les volumes n'ont qu'une existence « relative ». La grâce et la sûreté avec lesquelles Moreau mêle les lignes courbes et les droites, les accorde ou les oppose, nous les retrouvons quand il force les tons froids et les tons chauds à se pénétrer et qu'il assure les passages d'un foyer à l'autre. Il arrive pourtant que la lenteur savante avec laquelle il organise chaque toile lui fasse parfois figer le mouvement et perdre la notion de l'espace et du relief — notamment dans des compositions déjà anciennes,

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LUC-ALBERT MOREAU LUC-ALBERT MOREAU --- d'un Manet ou d'un Delacroix), hanté par la définition des formes et des attitudes, oublia parfois en cours de route l'aspect intérieur de ses personnages. Se peut-il que Luc-Albert Moreau désigné, entre tous, pour préciser la construction morale d'un modèle s'interdise — par crainte d'être trop littéraire? — ce travail d'analyse qui n'a jamais, quoi qu'on ait dit, appauvri le métier des maîtres? L'organisation n'est pas tout dans un portrait; il faut encore que l'artiste, sans rien sacrifier au rythme général, exprime l'individuel. Le mot composition peut être entendu de deux manières : il veut dire art de subordonner les parties les unes aux autres ; il veut dire également artifice et dissimulation. Dès qu'il s'interpose entre l'artiste et la réalité, dès qu'il masque la diversité des formes, le style, vêtement tout fait, devient manière. Les mauvais disciples de Cézanne ont surtout composé... avec eux-mêmes.

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ART ET DECORATION LUC-ALBERT MOREAU Nous devons d'autant plus mettre L.-A. Moreau en garde contre de pareilles erreurs qu'il n'en a pas toujours perçu le danger. Il nous tardait que ce peintre, pourvu des dons les plus charmants et les plus fiers, cessât de se torturer. L'heure de la sérénité arrive, et de la maîtrise. Nous ne réclamons de Moreau qu'un peu de détente et qu'un plus complet abandon. Naturellement raisonnable, qu'il échappe aux raisonnements. Son instinct est sûr : qu'il l'écoute. Voyez avec quelle délicatesse innée, faisant flotter sur la toile entière ces gris subtils qui en assurent l'unité, il allie les rouges et les bleus foncés, les bruns et les verts profonds (on retrouve chez lui, presque partout, ces dominantes). Une chaleur lente, sourde, monte de ces œuvres où le lyrisme reste « bien tempéré », où tout est « correspondances ». Elles charment à la fois par leur calme, leur robustesse, leur densité et les réserves de volupté qu'elles détiennent. Trois ou quatre tons essentiels appliqués franchement, au sortir du tube, sans jus et sans mélange, et d'un large pinceau, suffisent à l'artiste pour s'exprimer. Aucune mièvrerie d'exécution (parfois même le détail demeure un peu sacrifié; un retour à

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LUC-ALBERT MOREAU LUC-ALBERT MOREAU l'emploi de brosses plus fines paraît nécessaire; l'apprentissage du métier de lithographe n'aura pas été sans influer, à cet égard, sur la technique du peintre). On ne peut mieux juger Luc-Albert Moreau que sur les milliers de dessins dont regorgent ses cartons. Les nus, notamment, méritent d'être mis en parallèle avec les plus beaux dessins de sculpteurs, j'entends ceux de Rodin, de Despiau et de Maillol. Telle est la variété de ce répertoire de formes que, comme Etex le disait à propos de Géricault, nombre de peintres et de sculpteurs contemporains trouveraient en les démarquant

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ART ET DECORATION leurs meilleurs succès. Tandis que certaines peintures de Moreau le révèlent encore un peu indécis sur le choix des moyens, ici — qu'il use du fusain, du crayon noir ou de la sanguine, qu'il modèle par le clair-obscur ou seulement à l'aide du contour — nous le sentons libre, heureux, sûr de lui. Il innove sans le savoir et, plus audacieux que dans ses toiles, atteint, sur un rectangle de papier, à une grandeur que ses ouvrages les plus vastes nous ont seulement laissé pressentir. Beaucoup de nos contemporains s'imagi- nent prouver leur savoir en exposant des calligraphies d'école. Mais dépourvus d'écriture personnelle, ils seraient bien empêchés de sortir de leurs poches des carnets semblables à ceux que Barye, Delacroix, Corot, Jongkind, Rodin couvrent de croquis définitifs, et grâce auxquels, à toute heure du jour, ils se maintiennent en contact avec la nature. Les dessins de Moreau — et j'englobe sous ce nom les puissantes litho- graphies qui permirent à leur auteur d'acquerir en moins de quatre ans un nom dans l'histoire de la gravure française — révèlent un maître. CLAUDE ROGER-MARX. LUC-ALBERT MOREAU

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MAURICE DAURAT LES ÉTAINS DE DAURAT Quoique obscure, l'étain a une histoire et même une histoire sacrée. C'est un des trois métaux liturgiques admis par l'Eglise, avec l'or et l'argent. Dans notre ancienne France ce fut un usage constant d'employer l'étain comme mesure des boissons, vin, bière et cervoise; jusqu'au XVIIIe siècle il garde dans les cuisines une place prépondérante et sans doute à cause de ses qualités hygiéniques. C'est en effet avec l'or et l'argent le métal qui s'oxyde le moins facilement et dont les oxydes quand ils paraissent ont le moins d'inconvénient pour la santé. Mais l'on peut dire que c'est justement cette brillante fortune domestique qui lui porta préjudice. Lorsque la vaisselle d'or et d'argent devint rare, même sur les tables royales, la haute bourgeoisie, l'aristocratie ne voulurent pas entendre parler de vaisselle plate d'étain, qui était journellement employée à l'office. Malgré et peut-être à cause de sa fragilité, à cause surtout de sa nouveauté, à cause qu'elles étaient indemnes de toute association d'idée abaissante, la faïence fine, puis la porcelaine recueillirent l'héritage domestique auquel pouvait prétendre l'étain. De là date sa décadence. Il ne s'agit pas ici de faire l'histoire, même sommaire, du renouveau de l'étain vers 1890. Nous ne parlons pas du style que nous analyserons tout à l'heure. Mais au moins faut-il citer avant de parler de Maurice Daurat le nom de ses prédécesseurs. Il est évident que leur art ne nous satisfait plus, l'abominable ronde-bosse modern-style qui orne des cendriers d'étain de bazar a tellement discrédité l'étain, l'étain repoussé ouvrage de dame 1900, qu'il paraît difficile de trouver chez les artistes de cette époque les prédécesseurs des sévères artisans d'aujourd'hui.