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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne SEPTEMBRE 1906 LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr --- Sommaire - Gustave Michel, statuaire HENRY MARCEL - L'Exposition de Soieries au Musée Galliera E. GRASSET - Les Céramiques de Grand Feu: La Porcelaine dure et le Grès-Cérame TAXILE DOAT - Planche hors texte: Tapis de soie Composition de M. L. MAGNE --- 10e Année, N° 9

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPI --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . 25 francs Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

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GUSTAVE MICHEL, Statuaire --- Portrait de Gustave Michel ERNEST LAURENT --- es progrès de la science et le développement industriel qu'ils provoquent donnent à la civilisation générale un aspect plus uniforme et semblent limiter par là même le domaine de l'invention artistique. Mais d'autre part, les besoins nouveaux qui naissent des satisfactions et des commodités multipliées à tous les degrés, provoquent forcément la recherche de cadres et d'agencements appropriés à la vie ainsi modifiée et fournissent de la sorte aux artistes bien doués des thèmes et des motifs inédits. C'est ainsi que la généralisation de la construction métallique et l'emploi des fermes de longue portée ont donné carrière à des formes architecturales offrant leur beauté propre et tirant de l'espacement des supports, de l'ajourage des masses une sorte de hardiesse aérienne; enfin l'emploi du ciment armé tend à son tour à révolutionner l'art de bâtir, en renversant toutes les proportions admises entre le volume et la résistance des matériaux. La décoration, loin de se trouver bannie de ces ordonnances nouvelles, y réclame au contraire une place plus grande; c'est à elle qu'il appartient de rompre, par des saillies ou des amortissements opportuns, la rigidité des charpentes métalliques, d'en masquer sous des revêtements ingénieux la monotone symétrie. Ce double rôle se trouve rempli de la manière la plus heureuse au pont viaduc du chemin de fer métropolitain, récemment inauguré à Passy, par les grands cartouches en fonte de fer dus à M. Gustave Michel. L'artiste était, dès longtemps, connu et apprécié du constructeur, l'habile architecte Formigé, qui lui avait déjà demandé, en 1889, des pylones en terre cuite pour le palais des Arts Libéraux, à l'Exposition universelle, et quelque temps après, des motifs ornementaux pour le pont de Puteaux. Mais le problème à résoudre était ici beaucoup plus compliqué et la réussite d'autant plus méritoire. Les difficultés se présentaient, en effet, à foison. Il s'agissait de dissimuler, autant que possible, les angles disgracieux des fermes supportant le tablier, angles rendus trop visibles par la disposition biaise de l'ouvrage. Le statuaire placé dans l'impossibilité de se servir, comme point d'appui, des piles de pierre, ainsi que l'avait fait son voisin, M. Injalbert, au pont Mirabeau, devait se borner à interposer dans la succession trop géométrique des supports métalliques, des motifs aux courbes capricieuses qui, s'ils n'en

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Art et Décoration offusquaient qu'une faible partie, auraient du moins pour fonction d'en distraire le regard. Mais, au lieu de se détacher aisément sur des parties calmes, ces motifs, placés entre des hachures parallèles et diagonales, ne pouvaient leur disputer l'attention que par des silhouettes violemment remuées, au risque de rompre l'unité de la ligne architecturale. Autres complications, d'ordre technique celles-là : les cartouches, on l'a vu, portant directement sur la charpente, la ferme de rive, qui n'offre que 0", 19 d'épaisseur, c'est sur une base aussi exigüe qu'il fallut faire tenir un décor de neuf mètres de long, comportant une partie ornementale largement épandue et deux figures en ronde bosse de quatre mètres de haut. De plus, ces compositions, au nombre de deux, au lieu de surmonter une culée médiane, furent répétées, l'une et l'autre à quatre reprises, avec nécessité de s'adapter, chaque fois, à des courbes différentes. Tous ces problèmes, tant artistiques que métallurgiques, ont été victorieusement résolus. Le programme imposant deux thèmes sacramentels, les armes de la République et celles de la Ville de Paris, l'artiste eut l'idée d'en faire les noyaux de sa décoration, en groupant autour d'eux les figures. Ce seraient, d'un côté, deux forgerons rivant le cartouche de la République, de l'autre deux mariniers amarrant avec des câbles celui de la Ville, comme si, le pont terminé, les ouvriers y plaçaient les emblèmes consacrés. L'idée est particulièrement originale d'avoir lié ainsi étroitement les statues à la construction, en les y faisant coopérer non par leur emplacement seul, mais par leur action. Cette inspiration, bien simple, semble-t-il, a pourtant tout le mérite de la nouveauté, et il n'est pas douteux qu'elle ne serve de point de départ à force dispositifs analogues. L'exécution n'est pas moins heureuse. Qu'on en juge par nos reproductions : dans le groupe des mariniers, on remarquera l'attitude pittoresque du vieillard accroupi qui retient le cartouche dans la position verticale, tandis que son camarade, plus jeune, l'arrime d'un effort où se tend tout son corps nerveux. Une voile et ses agrès d'un côté, une bouée, des gaffes et des filets, de l'autre, ont pour utile effet de prolonger et d'amortir la courbe du groupe, en la reliant insensiblement à l'angle obtus que forme la rencontre des deux

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Premier Motif décoratif du pont-viaduc de Passy, "Les Forgerons"

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Art et Décoration --- "Le Travail" pylône en terre cuite qui décorait l'entrée du Palais des Arts Libéraux en 1889. arches. L'autre motif est mieux composé encore, s'il est possible; un des forgerons, agenouillé, maintient dans la position perpendiculaire un des rivets du cartouche, que son compagnon, la masse brandie, va enfoncer d'un coup fortement asséné. Ce sont ici le tablier de cuir d'un des forge- rons, joint aux guirlandes pendant du cartouche, qui relient ce dernier aux cintres évasés des grandes fermes. La posture attentive du plus âgé des travailleurs, le beau déploiement physique de l'homme à la masse, dont les jambes crispées assurent le torse en équilibre, donnent au groupe une silhouette à la fois contrastée et harmonieuse du meilleur effet. L'artiste, d'ailleurs, n'en est pas à cette réussite, que laissait présager une carrière déjà longue, jalonnée d'œuvres marquantes, en dépit de son âge peu avancé. Gustave Michel est né en 1851, à Paris, d'une famille modeste qui, du moins, ne contraria en rien sa vocation artistique. Admis à l'Ecole des Beaux-Arts, où il entra, à deux reprises, le premier en loge pour le prix de Rome, il la quitta à vingt-huit ans, à la veille du succès décisif, non sans rancœur peut-être, sous l'empire des nécessités de rémunération immédiate que lui créait son mariage. Il travailla bien des années au compte des autres, et il est tel statuaire, auteur en vogue de bustes mondains, dont la célébrité assez éphémère dut beaucoup à la collaboration discrète de Gustave Michel. Il eut longtemps pour camarade de besogne un artiste, disparu prématurément, qui engloutit dans une production incessante, accaparée par les fabricants de bronze, de rares dons de vie, de mouvement et d'esprit, Adrien Gaudez. Ce dernier, plus âgé que Michel, est mort en janvier 1902, à Neuilly-sur-Seine, qu'ornent deux de ses meilleurs ouvrages : un Parmentier très pittoresque, et un Perronnet monumental. La première figure remarquée de Michel fut, en 1886, son bronze du square des Batignolles : Circé, le torse nu, brandissant son breuvage magique, un pied sur le corps d'un de ses adorateurs, déjà abêti par l'ivresse. L'œuvre, un peu encombrée de détails, a de la jeunesse et de la couleur. Mais il se mit hors de page en 1889, avec La Fortune enlevant son bandeau, qui lui gagna sa première médaille. Bien que déportée à Bône, au grand regret de l'auteur, cette figure d'un jet si svelte, d'un galbe si fin, est demeurée dans le souvenir

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Gustave Michel, Statuaire --- "La France Moderne" figure décorative du Pont Alexandre III des artistes. Il semble qu'enjambant cette roue versatile qui vaut de sa part à l'humanité tant d'arbitraires prévenances et d'abandons cyniques, la Déesse, dans le geste large qui lui rend la vision des misères et des iniquités, se donne désormais au besoin et au mérite, avec l'empressement d'une réparation. La Paix, qui la suivit de près, est un ouvrage d'un charme extrême dans sa sobriété et sa discrétion : avec ce rameau qu'elle tend aux hommes, elle s'offre elle-même, mais pudique et réservée, comme un cœur qui attend qu'on le mérite et veut qu'on le retienne. La ligne tranquille et pure, le modelé doux et plein accentuent cette impression de sagesse heureuse, traduite ici avec le tact délicat d'un artiste qui sait penser. Entre temps, avaient pris leur vol les deux figures essorées au long de pylones rehaussés d'attributs en demi-reliefs, qui symbolisèrent au Palais des Arts Libéraux, dans un goût un peu Louis quatorzième : La Paix, encore, et Le Travail. L'accueil fait à ces deux ouvrages, malheureusement détruits avec le séduisant édifice qu'ils ornaient, procura à Michel la décoration du pont de Puteaux : une sirène et un triton, adroitement raccordés au massif des

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Art et Décoration Page 74 "La Fortune enlevant son bandeau" piles par les proues qui continuaient leur torse, mais de proportions si insuffisantes qu'ils s'aperçoivent à peine du chemin de hâlage. De cette époque, date une autre statue, à laquelle l'artiste, nous ne savons pourquoi, n'a pas accordé l'honneur de l'exécution définitive: une Aurore, doucement assise sur des nuées, laissant tomber des fleurs sur le monde, avec un sourire plein de bonne grâce. Le groupe de l'Alsace, trahi par une fonte médiocre et relégué sur une place de la petite ville d'Orange, offre des qualités d'expression sobre et forte qui eussent justifié un meilleur destin. Quelques années s'écoulèrent durant lesquelles Michel se recueillait visiblement pour un grand effort. Il prit corps dans La Pensée, sa médaille d'honneur de 1896 et le point le plus marquant de sa carrière. Nos lecteurs ont sous les yeux ce marbre imposant, promu à la consécration du Luxembourg, après un trop long exil dans l'obscurité poussiéreuse d'un bureau de location de théâtre! Je n'ai donc pas à insister sur la majesté tranquille de la pose, l'expression méditative du regard, l'inflexion moelleuse des bras nus, l'arrangement large et somptueux de la robe à ramages, le luxe raffiné des accessoires : pupitre à balustre de la Renaissance florentine, harpe ciselée dont une conque et des figurines étoffent la base. Tout, dans ce splendide ouvrage, proclame la noblesse des aspirations humaines ; l'effort, le doute, en sont bannis; à peine y règne-t-il un peu de cette mélancolie que légitime l'essor borné de nos connaissances, butées de toutes parts au mystère. Le Salon de 1896 voyait en même temps reparaitre, sous sa forme définitive, un groupe antérieurement exposé et qui, par une sorte de match fortuit, s'était présenté, la première fois, en concurrence avec deux compositions semblables, de MM. Turcan et Carlier : L'Aveugle et le Paralytique. La faveur du public alla au groupe de Turcan et donna ainsi une heure de notoriété à cet estimable praticien ; la figure du paralytique y était mieux réussie que chez Michel, marquant dans la tension des bras et la fièvre du regard, l'impulsion donnée par l'impotent à sa docile

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Gustave Michel, Statuaire monture. Elle est, au contraire, un peu trop passive chez notre statuaire, si l'allure trébuchante de l'aveugle est fort bien rendue. Du moins le novateur qu'est Michel s'était-il, dans cette seconde version, attaqué à l'atta-chant problème de la polychromie, et rehaussant ici la pierre de teintes légères, effleura-t-il, sans l'étreindre tout à fait, la solution tant cherchée. Il se convainquit, d'ailleurs, à peu de temps de là, que la coloration des statues devait viser non à l'illusion de la vie, mais au seul effet décoratif, et c'est dans cet esprit qu'il a édité, soit chez Siot Decauville, soit à la manufacture de Sévres, diverses compositions gracieuses empruntant la vivacite voulue de leurs tons au contraste des matières ou des patines (L'Aube, Les Tritons, Source limpide, L'Enfant au réveil, etc.). Après un an de recherches, Michel, décidément en verve, donna son marbre: Dans le Rêve, qui avoisine La Pensée au Luxembourg. C'est le second triomphe de sa carrière, plus retentissant encore que le précédent La grâce de la pose est extrême : l'étirement à demi conscient de ce joli corps ensommeillé détermine, de l'orteil au sommet de la tête, une double spirale dont les saillies et les rentrants alternent le plus heureusement du monde, pour se réunir dans l'entrelacement des bras autour du visage. La jeunesse à peine épanouie de ces formes de vierge, la double coupe des seins, l'ovale doucement renflé du ventre, le svelte fuseau de la jambe droite, et la courbe suave qui la relie au bassin, autant d'enchantements pour les yeux. Le travail du marbre n'est pas moins exquis, fait qu'il est d'inflexions délicates, de mouvements insensibles, d'ondulations discrètes et enveloppées, qui donnent à ces plans fuyants une sorte de rythme et de respiration. Tout est séduction, volupté dans cette figure, dont le charme purement physique constitue la seule infériorité au regard de La Pensée. L'année 1898 voyait encore l'artiste, toujours fidèle à ses visées décoratives, manifester au Pont Alexandre III, dans sa France Moderne, accostant un des pylones de la rive droite, parallèlement à la France Mérovingienne de son ami Alfred Lenoir, son aptitude à corser les lignes architecturales, sans en déformer le profil ni en ralentir l'ascension. Il fut moins heureux dans son marbre : Vers la Lumière, qui orne un des vestibules du ministère de l'Instruction publique. La statue, taillée dans un bloc irrégulier et trop étroit, semble un peu à la gêne; elle écarte, d'un geste sans " Dans le Rêve "

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Art et Décoration "La Forme se dégageant de la matière" ampleur, des nuages trop parcimonieusement mesurés. Il prit une éclatante revanche au Salon de 1901, avec son Soir de la Vie actuellement au musée Galliera. Un vieillard, à demi enveloppé d'une épaisse draperie, a gravi une éminence, et là, un pied exhaussé par une pierre, sa tête ravinée et chenue reposant sur ses mains, que soutient son bâton de voyageur, il contemple l'immensité, avec la résignation sereine et le détachement paisible du sage. Que d'orages il a essuyés, que de fatigues subies, de deuils, qui l'ont peu à peu laissé seul! Le repos est en vue, il y entre sans regret, sa tâche finie. Ce motif est exécuté dans une pierre dure, avec une sobriété et une largeur du plus

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--- « La Pensée » ---