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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
NOVEMBRE 1906
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LO-FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
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Sommaire
- Le Salon d'Automne
C. MAUCLAIR
- Les Céramiques de Grand Feu:
La Porcelaine dure et le Grès-Cérame
TAXILE DOAT
- Quelques Affiches
M. P.-VERNEUIL
- Planche hors texte:
Profils d'Amazones
Vase en porcelaine dure
TAXILE - DOAT
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10e Année, N° 11
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Étranger : 2 fr. 50
L’Année parue ...
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TAQUOY
Les Maquignons
LE SALON D'AUTOMNE
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A première constatation qui s'impose en entrant dans ce Salon, c'est l'assagissement de plusieurs artistes outranciers et le réel progrès de plusieurs inquiets de jadis. Certes, une douzaine d'exposants continuent à montrer imperturbablement des œuvres prétentieuses, ignorantes, bouffonnes, auxquelles il serait naïf d'accorder le bénéfice d'une mention même désobligeante. Mais ces exposants n'ont plus, comme l'an passé, l'air d'être présentés comme les plus intéressants, et proposés en but principal à l'examen de la critique. Leurs confrères les ont judicieusement réunis dans une même salle, bien éclairée d'ailleurs. Ce n'est pas un désaveu, mais c'est l'effet d'une prudence discrète. Ces messieurs sont là, tout à l'aise, pour tirer en vis-à-vis des feux d'artifice d'éclaboussures ; ils se montrent, ils en ont le droit et le moyen, mais ils ne contribuent plus à discréditer le talent de leurs camarades sérieux et sincères. Le Salon n'est plus leur chose. C'est tout ce qu'on pouvait demander. Dès lors, qu'ils peignent comme ils l'entendent, on aura loisir de visiter ce Salon tout entier sans les voir, et de bons peintres ne risqueront plus d'en sembler fâcheusement solidaires.
Ce déchet est d'ailleurs infime dans la grande quantité d'œuvres intéressantes qu'on peut voir ici. Un solide contingent, quelques très beaux morceaux, et d'heureuses surprises, voilà ce qu'on trouvera, et que trouverait-on de mieux dans tous les Salons du monde? Parmi ces surprises, celle que je signalerai avec le plus d'empressement est le retour de M. Georges Desvallières aux beaux principes d'art qui lui valurent une notoriété si légitime. Depuis quelques années il cherchait une route nouvelle. Les résultats n'étaient pas heureux si la loyauté de l'intention demeurait au-dessus de tout soupçon. J'ai été de ceux qui, après avoir apporté à ce peintre l'hommage constant de leur sympathie, ont souffert de ses doutes, de ses erreurs, redouté les effets du désordre fièvreux où son scrupule le jetait
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les cernures insistantes déplaisent, mais auxquelles on ne peut nier la sincérité d'accent. A force d'application obstinée, M. Vallotton peut se montrer bon peintre. Les paysages parisiens de M. Lacoste nous prouvent également son progrès : il a perdu de sa sécheresse fâcheuse et quelques-unes de ses petites études sont d'une atmosphère charmante. Si MM. Bonnard et Laprade continuent à gâcher des dons très réels en se contentant d'exposer des « esquisses de maîtres », qui ne sont que des à peu près d'artistes doués, c'est avec plaisir qu'on voit M. Pichot enluminer des images amusantes, beaucoup plus définies et composées que ses tentatives de jadis, et qu'on voit surtout M. Marquet affirmer cette année une personnalité à la fois délicate et vigoureuse; nous avions raison de compter sur lui. Ses envois sont remarquables par la sobriété de l'indication, la largeur des plans, la finesse des tonalités. On n'y peut regretter qu'une insuffisance et une négligence dans la mise en place, un fâcheux vacillement linéaire.
Autres « jeunes » qui progressent: M. Albert André qui possède maintenant un beau métier solide, Mme Paule Gobillard qui s'influence de Renoir et de Mme Morisot avec une si douce et si tendre féminité, M. Louis Suë dont un petit bouquet de roses vaut ici bien des grands tableaux, M. Maurice Taquoy dont les débuts datent de deux ans à peine et qui a une si claire, une si franche et joyeuse vision de la vie, M. Auguste Bréal enfin, qui montre un portrait d'homme plein de qualités énergiques et un joli nu dans un intérieur.
Le regret de voir M. Rouault persister dans ses erreurs étranges ne défend pourtant pas d'espérer que quelque jour ce sérieux sans toutefois perdre l'espoir qu'après avoir tout fait pour oublier ses qualités, il les retrouverait un jour. Il les a retrouvées, et je veux être aujourd'hui de ceux qui s'en réjouiront : M. Desvallières n'a peut-être rien fait de plus savant, de plus tendre, de plus complet que les portraits d'hommes et les scènes d'enfants au pastel qu'il réunit en cette exposition, et quelle largeur, quelle autorité dans son esquisse du violoniste Parent!
Cela est d'un maître technicien et d'une âme infiniment sensible.
Une réunion de portraits de M. Vallotton, qui montra jadis des nus si déplorables, témoigne également, quoique avec une envergure bien moindre, d'un effort heureux vers la simplicité et la logique d'un art attentivement physionomiste. Nous sommes loin des aberrations d'antan devant ces figures honnêtement étudiées, de ton assez terne, et dont
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artiste retrouvera sa voie comme son camarade Desvallières. Je ne comprends ni le but, ni l'intérêt, ni le mérite de semblables bariolages : mais je tiens bien à dire qu'il serait injuste de comparer cet artiste aux quelques malheureux, mystificateurs ou égarés, dont les productions excitent en ce Salon la risée, ou incitent à la tristesse. Ceux-là n'ont droit à aucune estime, à aucun crédit. Ou ils cherchent la réclame par des procédés misérables, ou ils s'obstinent à un art pour lequel ni leurs yeux, ni leurs mains ne sont faits. Le cas de leur confiant que le douanier Rousseau a sans doute obtenu dans l'administration des douanes un poste trop important pour continuer à trouver le temps de peindre, car il n'occupe plus ici la place d'honneur que, pour la joie universelle, le Salon lui octroya l'année dernière.
Cette heureuse solution est la bienvenue. Décidément le parti des exaspérés a calmé ses fureurs, et les gens raisonnables du comité ont compris qu'on était allé un peu loin.
Quatre peintres dont je ne connaissais pas
BERNARD BOUTET DE MONVEL
M. Rouault est tout autre. Quoi qu'il nous montre, souvenons-nous qu'il prouva son savoir, et pensons qu'il ne risque pas le désaveu général sans de sincères raisons. L'assagissement de M. Charles Guérin nous consolera un peu de ne pouvoir louer M. Rouault : il expose, auprès de fantaisies 1830 dont le mélange Watteau-Renoir est contestable, des études de femmes un peu lourdes comme toujours, mais d'une belle construction et d'une lumière franche, très préférables à ses envois de l'an passé.
Je crois qu'en disant que M. Dethomas et Mme Dufau sont aussi intéressants que d'habitude, l'un par ses dessins teintés, l'autre par un portrait tout sacré de lueurs blondes, je n'étonnerai pas les lecteurs.
Je ne crois pas les attrister d'autre part en les noms se désignent ici à la plus juste attention : M. Briaudeau avec des vues d'Alger d'un coloris ardent, M. Lempereur avec quelques études de canots et de bouquets d'arbres en rivière, d'une étonnante sûreté de valeurs, M. Ymart avec des fleurs d'une délicatesse exquise qui rappellent les meilleures choses de Henri Dumont et de Mme Duhem, et enfin M. Carré. Vous trouverez de lui, à droite de la grande toile de M. Bussy, et assez mal placé, un groupement de femmes et d'hommes au bord de l'eau, l'été. C'est un fort beau tableau, savant, expressif, et d'une tonalité très riche. Une figure de jeune homme y égale, me semble-t-il, tout ce que le modernisme a exprimé de plus « actuel ». M. Carré est tout à fait quelqu'un. Quant à M. Maufra, envers qui les jeunes génies dont j'ai parlé affectent
La Convalescente
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ZAK
Jeune paysan
quelque dédain, il prouve tout paisiblement par son envoi qu'il en sait infiniment plus long qu'eux, et on pourrait mettre bout à bout tous leurs barbouillages sans en tirer de quoi égaler sa moindre pochade.
Quelques vétérans figurent en ce Salon. M. Renoir s'y montre surprenant de juvénilité : un beau nu, surtout, prouve que sa grâce, sa science et sa spontanéité n'ont pas vieilli d'une heure depuis vingt ans. M. Guillaumin réunit de nouvelles œuvres à une toile de jadis qui a superbement mûri, et il s'atteste vraiment un des forts représentants du premier impressionnisme.
Au moment de corriger les épreuves de cet article, est parvenue à Paris la nouvelle de la mort de M. Cézanne, dont quelques natures mortes et paysages figuraient ici. L'opinion sincère de la critique sur un artiste n'a pas à être modifiée en soi par le décès de l'homme qu'elle conteste. Il siéra cependant de taire, dans une telle conjoncture, les franches et vives objections qu'un premier texte réunissait ici. A M. Cézanne vivant, artiste en pleine lutte que nulle attaque ne trouvait sans défenseurs, et auquel les thuriféraires outranciers ne manquaient pas, certaines choses pouvaient être dites. Sur la tombe à peine close de M. Cézanne il ne me conviendra de témoigner que du regret de n'avoir pu démêler les raisons de son influence, en y joignant l'attestation de la modeste bonne volonté de ce persévérant et malchanceux producteur. L'engouement récent le disproportionna. C'est maintenant à l'avenir d'examiner si cette peinture valut jamais d'être assimilée à celles de Manet, de Renoir, de Monet, de Degas, voire à celle de petits maîtres comme Sisley ou Berthe Morisot, ou encore d'artistes féconds et curieusement imaginatifs comme Gauguin dont je parlerai tout à l'heure.
Enfin, on retrouve dans les peintures de M. Redon les mêmes attraits et les mêmes défauts : symbolisme enfantin, ingénuité désarmante, petites fleurs de pensionnat, et souvent de très jolis assemblages de tonalités, certains bleus paon notamment qui ne furent pas ignorés de Gustave Moreau.
Il m'a paru que les quatre œuvres les plus belles, les plus personnelles et les plus prometteuses de cette exposition étaient signées de MM. Vuillard, Bussy, Anglada et Boutet de Monvel, sans oublier de mentionner les dessins de M. Gaston Prunier, dignes de l'estime qu'il s'est dès longtemps assurée, les études en gris de M. Roussel, les vigoureuses études grandies que M. d'Espagnat appelle assez improprement des décorations, les notations alertes que M. Francis Jourdain a rapportées de Hollande, et l'intérieur savant, grave et riche qui fait admirer une fois de
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Le Salon d'Automne
plus le beau talent de M. Eugène Martel, artiste d'une modestie trop excessive.
Devant les toiles de M. Vuillard, on est saisi d'un charme qui pénètre. Une telle maîtrise dans l'évocation harmonieuse des tonalités confine à la musique. Chacun de ces petits intérieurs est un délice de nuances attendries et fragiles, la floraison d'une âme, d'un goût et d'une sensibilité étrangement de la texture et de l'harmonie fanée des tapisseries et des soieries d'antan. M. Anglada est plus impressionné par les minéraux, les faïences, les métaux. L'un précise le caractère par son exécution minutieuse, l'autre estampe les êtres dans la dure splendeur de sa matière éclatante et embrasée.
C'est encore un coloriste subtil et un beau peintre savant que M. Simon Bussy, pastel-
raffinés et servis par une technique capricieuse, japonisante, dont la négligence apparente, la fantaisie, la grâce et la fluidité n'altèrent jamais la sûreté secrète.
M. Vuillard est un coloriste amoureux et un grand coloriste. C'en est un autre, tout dissemblable, que M. Anglada. De ses quelques toiles, une surtout, où se profilent des cavaliers, est admirable par la beauté des tons autant que par l'opulence de la matière qui semble une coulée de gemmes fondues, une vitrification de fleurs et d'émaux. M. Vuillard est épris liste mystérieux et suave des Alpes, du Jura et de la Côte d'Azur, qui expose un grand tableau où deux femmes en blanc s'avancent vers une table à thé sur une terrasse de Monte-Carlo, à l'heure verte et bleue de la fin du jour.
Les préoccupations quasi-préraphaélites de l'ancien disciple de Gustave Moreau se retrouvent dans l'agencement complexe, stylisé, un peu forcé, des deux figures, et cette recherche linéaire contraste avec l'atmosphère whistleriennne qui baigne toute l'œuvre de ses
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effluves opalins. Mais quelle distinction dans la nature morte, les feuillages, la suggestion de la douce nuit qui marche ! Cela est d'un artiste qui cherche, qui songe, et qui vise à allier au charme purement pictural la révélation d'un caractère plus profond que celui dont se contentent trop de peintres.
Enfin, on savait depuis quelques années,
brillants et vite démentis, dont nous eûmes récemment quelques tristes preuves. Vigueur, science du beau dessin, sentiment psychologique, entente des lignes et des valeurs, émotion discrète et attendrie sans préciosité ni mollesse, sûreté tranquille et parfait accord de l'œil, de la main, de la pensée, il y a tout cela dans ce tableau qui est « un tableau » dans cette
combien le très jeune M. Bernard Boutet de Monvel s'appliquait à fortifier des dons précieux par un travail singulièrement acharné, et nulle carrière ne se présageait plus heureuse parmi les « nouveaux », qui, Dieu merci ! ne tombent pas tous dans les déliquescences du cézannisme. Saluons le succès si franc d'un peintre qui, dépassant les plus sympathiques prévisions, vient de nous donner une œuvre d'homme à l'âge où l'on se cherche encore. En achetant son grand portrait d'aïeule, l'Etat n'encourage sûrement pas un de ces faux-départs,
cohue d'études, une vraie belle œuvre émouvante et saine, une fière leçon pour beaucoup de voisins prétentieux et superficiels.
Le Salon d'Automne reste fidèle au principe de réunir, auprès des œuvres des vivants, quelques ensembles posthumes des maîtres les plus chers à la majorité de ses membres. C'est à la fois un motif d'intérêt pour le public, une protestation contre le monde de la peinture officielle, et une sorte de référence et d'indication de lignée. Les deux premiers points sont incontestables : le public a tout à gagner à cette
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mesure qui lui est profitable autant qu’aux intérêts matériels de la maison, et il est bon de réagir, même rétrospectivement, contre l’académisme. Le troisième point est plus discutable. Mettre les élucubrations affolantes de certains sous l’autorité morale d’Ingres, de Puvis, de Carrière, de Manet, c’est leur faire encourir la plus dure des condamnations implicites. Mais, après tout, c’est tant pis pour eux, et il ne reste au public et à la critique qu’à sourire de la comparaison et à profiter des joies d’art données par les œuvres des grands morts qui sont cette année Courbet, Carrière, et Paul Gauguin.
Je ne crois pas utile de revenir, dans cette Revue, sur les raisons d’admirer l’œuvre de Carrière dont un imposant ensemble remplit une salle qui, immédiatement voisine de celle où sont réunis les plus furieux « novateurs », semble ouvrir un intérieur de cathédrale au sortir d’un champ de foire.
L’exposition de Courbet est beaucoup plus restreinte. On y trouve assez de beaux morceaux, notamment un buste de femme couchée, une marine et un paysage de rochers reflétés dans une rivière morne, pour conclure que Courbet, longtemps envisagé comme un ouvrier magnifique et un réaliste inintelligent, fut parfaitement capable de sensibilité, de pénétration psychologique, et même d’une sorte de style qui résulte de son accentuation massive et puissante.
Néanmoins il semble que cette œuvre sombre, sans vibrations, très belle et un peu inerte, conquière plus notre estime raisonnée que notre émotion spontanée, et soit aussi loin de nous que celle de Manet en reste proche.
L’exposition Gauguin est, par contre, l’attraction de ce Salon. Elle incite à beaucoup de réflexions. C’est la première fois en somme que
GAUGUIN
Deux Tabitiennes
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l'œuvre de cet artiste très commenté et mal connu est présentée au public dans de bonnes conditions, avec ordre et abondance, avec tous les éléments nécessaires pour se former de ses recherches et de ses résultats une opinion valable.
On peut, en examinant ces deux vastes salles, faire table rase des critiques violentes,
Zola. Quelques paysages de Bretagne, avec figures, attestent l'impressionnisme nuancé et délicat de la première manière. Leur beauté fait regretter qu'on en ait si peu réuni. Il en est que je me souviens d'avoir vus il y a une douzaine d'années, en une vente lamentable à l'hôtel Drouot, où Gauguin essayait de trouver l'argent du voyage à Tahiti rêvé par sa
GAUGUIN
Trois Tabitiens
des louanges exagérées, qui ont également desservi l'œuvre et l'homme. On se trouve alors en présence de la manifestation d'un effort qui peut être antipathique par ses directions et ses résultats, mais qui reste considérable et attachant par sa variété et sa sincérité. Qu'il flatte ou révolte l'œil et le goût, Gauguin a été quelqu'un.
On trouve ici les témoignages des trois phases de cet artiste inquiet, fruste, incomplet et puissant, dont il me semble qu'on pourrait reconnaître le portrait dans le Claude Lantier de l'Œuvre, bien plus que celui de Cézanne, dont on prétend inspiré le chef-d'œuvre de lassitude d'artiste et d'homme effrayé des milieux parisiens. Ces paysages m'avaient paru outranciers. Ils ont pris en vieillissant une patine admirable. On y trouve à la fois un réalisme fidèle, une étude minutieuse du plein air, et le désir d'interpréter décorativement les plans.
On y voit un coloris intense et assourdi, une belle pâte, une harmonie, et un dessin d'une maladresse naïve; au premier plan d'un paysage étonnamment construit et observé, apparaissent des bestiaux dessinés par un enfant de six ans — et tout Gauguin est déjà là, avec ses beaux dons et ses gaucheries.
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Ces dernières, malheureusement, s'accen- tuèrent par système, lors- que cet homme qui s'était « fait lui-même », avec tous les avantages et les inconvéniens inhérents à ce cas, se constitua une sorte d'esthétique simpliste qui n'était que le reflet de son caractère et surtout de son instinctivité. Passionné pour son art, cet être rude, sincère, à la fois mystique et rustique, subtil et primitif, désira avant tout se garer de la virtuosité, qu'il était d'ailleurs incapable d'acquérir (ceci n'est point un blâme), et il crut en un art inspiré des formes naïvement expressives du passé, des simplifications abruptes des huchiers, des imagiers, des enlumineurs, des potiers du moyen âge, un art de synthèse violente étant seul capable de « démoderniser » la peinture. A la fois justes et confuses, honnêtes et peu applicables, se heurtant dans un cerveau obstiné, ces tendances, fortifiées par la fréquentation des écrivains symbolistes, conduisirent Gauguin à peindre des toiles disparates et bizarres, dont le Christ entouré de Bretonnes offre ici un exemple fait pour exciter de trop faciles railleries; certains bas-reliefs de bois sculpté vont, dans le même sens, jusqu'à l'inintelligible.
Lorsque Gauguin partit pour Tahiti, il y fut poussé non seulement par l'insuccès complet, mais encore et surtout par le désir de trouver une nature et des modèles conformes à ses qualités et à ses instincts. Peut-être aussi était-il las des théories alambiquées qu'il entendait et sentait-il le danger de s'égarer dans ce symbolisme qui l'eût conduit à peindre tout de pratique. Il fut bien inspiré en allant à Tahiti. La couleur du sol, la forme des monts, la qualité des végétaux, la lumière, le galbe des naïfs habitants, le doux primitivisme de leurs faces, tout convenait à son talent. Il en
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Courbet
Femme nue