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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- L'Exposition récapitulative d'Eugène Grasset aux Artistes Décorateurs
OCTAVE UZANNE
- L'Exposition des Artistes Décorateurs au Pavillon de Marsan
CHARLES SAUNIER
- Planche hors texte : Soir de Septembre
EUGÈNE GRASSET
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DÉCEMBRE
1906
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
10e Année, N° 12
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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En-tête extrait de la Méthode de Composition
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L’Exposition récapitulative d’Eugène Grasset
Aux Artistes Décorateurs
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Les amateurs de notre époque vaguement incohérente et indéniablement superficielle se montrent les inconscients complices des arrivistes turbulents et sans préjugés. Ils ont pour les virtuoses des techniques hystéro-neurasthéniques, pour les prestidigitateurs des arts sans assiette, pour les intentionnistes de la peinture sommaire, d’admirables complaisances ; ils aiment à exalter les incomplets, à encourager les ébaucheurs, à soutenir les dévoyés, tous ceux enfin, qui s’engagent au bataillon des Joyeux, sous le drapeau des indépendants. Les sévérités de ces amateurs sont aujourd’hui réservées aux consciencieux piocheurs, aux chercheurs fanatiques, épris des perfections de la forme, des harmonies de la couleur et respectueux du temps qui, par bonheur, ne consacre jamais ce qui est fait sans lui.
Il y a comme une fatigue du public à suivre dans leur pèlerinage les rares artistes qui, opiniâtres, gravissent encore lentement, sans bruit, presque religieusement, le noble et dur calvaire de leur idéal. Qu’importe, s’ils nous font communier avec le beau, il faut trop longtemps attendre au gré des curieux qui ne savent plus attendre et préfèrent les pitres qui sont toujours en scène aux artistes réfléchis qui ont besoin de se recueillir dans le labeur des coulisses de l’atelier. De là cet oubli ou cette indifférence qui se manifestent vis-à-vis des maîtres qui n’exposent point sans cesse et qui œuvrent en paix, en silence, en probité avant de se présenter de nouveau devant la critique.
Il y a comme un malin plaisir, dans les cénaclès des rivaux et envieux, à faire courir le bruit que tels ou tels illustres disparus du théâtre de la publicité vont finir, fourbus, épuisés, à bout de souffle. Cela est plus aisé à faire admettre que la raison d’un effort concentré vers une production nouvelle et de grand caractère. Les absents ont toujours tort, mais aussitôt qu’ils se montrent de nouveau ils n’ont point de peine à témoigner de leur puissance
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ou de leur originalité. Durant l'éclipse la pé- nombre fait calomnier le soleil, mais quelles revanches Apollon ne sait-il point toujours prendre!
Eugène Grasset, après avoir brillé par ses mement reconnu et prôné, le ruban rouge était venu faire sur sa poitrine un heureux repérage en couleur que tous les artistes de Paris avaient tenu à honneur de fêter chez le restaurateur Lavenue. L'architecte, le décorateur ingénieux,
l'admirable illustrateur des Quatre fils Aymon étaient célèbres à la fois en France et à l'étranger. Eugène Grasset se trouvait consacré universellement. Rien ne lui eût été plus aisé que de profiter, comme tant d'autres, de sa réputation acquise pour se livrer à une production continue, monotone mais fortement lucrative. Le public qui se plaît à voir sortir d'un atelier toujours la même marchandise d'art l'eut à coup sûr écompensé de sa docilité à devenir un commerçant notable. Grasset s'y refusa avec indignation, sachant que l'artiste qui cède à l'amour de l'argent perd fatalement le sentiment et la conscience du beau.
Peu sensible aux vanités extérieures, aux plaisirs mondains, aux succès de salons, sans la moindre ambition honorifique, il ne recherche que les joies sans mélange que procure le travail accompli dans l'ivresse de la création. Déjà, il avait témoigné de son goût ingénieux œuvres multiples d'un incomparable éclat, il y a environ quinze années, alors que les idées de rénovation des industries d'art battaient leur plein et se donnaient largement carrière, avait eu la sagesse de se garder contre les perfidies du succès. À cette époque les commandes lui venaient de tous côtés, son talent était unani-
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comme décorateur d’objets mobiliers pour Charles Gillot, et ses affiches magistrales qui avaient embellì les murailles de la cité, étaient recherchées par les collectionneurs ainsi que ses estampes, ses panneaux de femmes et de fleurs, ses couvertures illustrées et ses frontispices d’altière ordonnance. Grasset voulut laisser, dans l’art contemporain, des traces comparables à celles qui immortalisèrent les Geoffroy Tory et autres maîtres graveurs et typographes de la Renaissance, dévoués aux Simon de Collines, aux Robert-Estienne et Elzéviers. — Il imagina de composer et de mettre dans la pratique un alphabet typographique destiné à remplacer les elzévirs maigres par un texte plus plein.
Il peut sembler au vulgaire que ce soit la œuvre aisée. Rien, au contraire, ne réclame plus de science, n’exige plus de patientes recherches, ne demande plus de soins minutieux et compliqués qu’une pareille besogne. Inventer des lettres d’un même type, d’une seule famille d’expression, les coordonner pour le mariage des syllabes et des mots, mettre d’ensemble, bien asseoir en quelque sorte les voyelles et les consonnes, les lettres ouvertes et fermées, donner le vol aux accents, aux points et virgules, tout cela conçu d’un même œil typographique et d’une harmonie parfaite, établir les capitales et les bas de casses, les différents corps et s’ingénier à ce que les italiques, qui
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viennent, sous le regard, chanter, pour ainsi dire, en tierce dans le texte, soient bien d'aplomb dans l'orchestration de la page imprimée, c'est là, je le puis affirmer, un effort considérable et que le public n'appréciera avaient sans cesse été réédités, remaniés, même pour les travaux de labeur comme disent les typos. Le Caractère Grasset répondait à un besoin. Il sembla d'abord étranger et comme issu de quelque vieux missel ou antiphonaire
LA CHASSE D'ESCLARMONDE
Le Chevalier.
jamais à un suffisant degré. L'alphabet Grasset, aujourd'hui universellement connu et employé, fut exécuté en 1897 par le fondeur Peignot.
— Depuis le fameux type Didot qui servait en France à la fin du XVIIIe siècle et dont la vogue se perpétua au XIXe, aucun nouveau caractère typographique vraiment digne de ce nom n'avait été offert aux éditeurs. Les elzévirs calligraphié. Gras, solide, vaguement roman de style, un peu trapu, bien ouvert et sans inutiles déliés, la lisibilité ne pouvait être niée, à l'impression il donnait une typographie régulière, bien nette, d'un noir opulent. Imprimeurs, éditeurs et bibliophiles ne pouvaient s'en montrer que pleinement satisfaits, son succès fut considérable et ne sera certes point épuisé de sitôt.
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Cet alphabet, qui en Angleterre eût émerveillé William Morris et tous les disciples de Ruskin, ne vulgarisa guère en France le nom de son créateur dans le monde spécial des arts, — mais de tels travaux trouvent leur récom- ne négligeait point son cours de composition ornementale à l'école Guérin de la rue Vavin. Là, il forma des disciples selon cette Méthode de Composition Ornementale dont il a su réunir les éléments et le processus graphique dans
Le départ pour la chasse
pense au delà du temps qui les vit naître et Grasset n'est point de ceux qui recherchent la gloire viagère, — le bonheur d'interpréter et de styliser ses rêves suffit à sa vie laborieuse, l'avenir saura épingler son nom parmi ceux des enfanteurs de beauté agréable et utile.
Tandis qu'il dressait cette œuvre typographique de premier ordre, le maître décorateur « deux volumes admirables qui lui coûtèrent dix années de recherches, d'argumentation logique, d'élaboration et de rédaction définitive. Voilà ce à quoi s'occupait ce probe artiste durant son éclipse » hors des salons, des affiches et des livres illustrés pour amateurs.
L'attention publique aime à être bruyamment sollicitée, ce qui fait que les solitaires, les
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silencieux paraissent ne rien faire parce qu'ils ne gueulent point ce qu'ils font ou vont faire aux quatre points cardinaux de la publicité tapageuse.
Les Quatre fils Aymon qui naguère révélèrent
La Méthode de Composition Ornementale, en son genre, est une œuvre aussi méritoire que l'illustration du livre des preux chevaliers. Elle ne vise point le même public, mais sa vertu n'est pas moindre. Je gagerais, cepen-
Le Chevalier présente au roi le pied du sanglier
Grasset, bien après leur apparition, ne recueil- lirent lors de leur mise au jour que l'indifférence ou plutôt l'incompréhension des bibliophiles. Je me souviens qu'il me fallut, aidé de quelques critiques sincères, donner de véritables coups d'olifant dans mon ancienne revue Le Livre, pour appeler l'admiration sur le plus bel ouvrage illustré des temps modernes.
dant, que cet ouvrage a plus solidement servi la réputation de son auteur à l'étranger qu'en France même et que le succès de vente hors frontière fut plus considérable qu'en nos librairies parisiennes et provinciales.
Eugène Grasset, qu'on disait volontiers oublié, vient de faire aux Artistes Décorateurs
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L'Exposition récapitulative d'Eugène Grasset
du Pavillon de Marsan (Musée des Arts Décoratifs) une exposition d'ensemble ou pour mieux dire récapitulative qui est comme la synthèse du génie de cet artiste si fécond, si divers et si modeste, dont l'œuvre polymorphe Fragment Décoratif, sont d'une originalité d'exécution, d'un ragout de coloration vraiment exceptionnels et qui ne révèlent aucune influence de maîtres contemporains, mais plutôt évoquent comme un lointain souvenir d'Okou-
est toujours claire, logique, sobre et harmonieuse. Jamais son talent de remarquable technicien et son goût délicat de compositeur et de coloriste ne s'affinèrent avec plus de maîtrise qu'en ses dernières œuvres.
Certaines de ses aquarelles exposées intitulées : Diane, Gare de Robinson, Matin d'hiver, le Silence, Bazar Oriental, Le Rhône et la Saône,
Le Chevalier aperçoit un cerf merveilleux
sai, d'Outamaro et autres magnifiques artistes japonais auxquels Eugène Grasset a élevé en son âme de rêveur esthète un autel dont le culte n'est pas près d'être aboli.
J'ai été particulièrement émerveillé par quatre pastels vraiment délicieux et qui témoignent des succès que ce supérieur décorateur aurait pu obtenir dans un milieu mondain en s'adonnant
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à un genre où il excelle si exquisement. Son Soir de Septembre et son Lac d'hiver sont les évolutions du grand Léman exécutées ainsi que des symphonies chromatiques de Whistler. Le soir septembraI est un coucher de soleil teur de décors qui, tour à tour, fut architecte, illustrateur, dessinateur de meubles et de ferro- neries, typographe, affichiste de premier plan, ornemaniste, et qui, en toutes ses transformations, ne nous laisse jamais indifférent et éveille tou-
Il se lance à sa poursuite
opulent dont les roseurs allument tout le paysage de tonalités fines de fleurs de pêcher et la vue hivernale du Lac est « en bleu majeur » et blanc avec des effets de vagues crépitantes à la façon des crêtes écumantes qu'on admire sur les vieilles estampes de l'ancien Japon.
Grasset pastelliste est une révélation de plus dans l'extraordinaire tempérament de ce créa- jours en nous un nouveau frisson d'admiration.
« Une d'œuvre d'art, disait naguère le grand petit statuaire et céramiste Jean Carries, voisin d'atelier et ami intime de Grasset, ça doit donner comme un coup de poing dans l'estomac; — si ça ne vous coupe pas pour ainsi dire le souffle l'espace d'une seconde, inutile d'en parler, ça ne vaut rien. »
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L'Exposition récapitulative d'Eugène Grasset
Le coup de poing stomacal, nombre d'œuvres d'Eugène Grasset le portèrent vigoureusement, sans brutalité, un peu dans la manière du Jiu-Jitsu. Il agit sur tous nos réflexes et nous en gardons quelque temps l'empreinte et la sensation. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de cette Exposition récapitulative où nous pouvons juger du labeur de toute une carrière d'artiste.
Dans la première période de production, remontant à 1872 environ, nous voyons apparaître les dessins et compositions de meubles, de ferronneries, d'étoffes, les ornements de livres, c'est-à-dire les ièles de chapitres, lettres ornées, culs de lampe où, dès son début, le jeune décorateur excella. A cette première période également, se rattachent nombre d'illustrations destinées à des publications illustrées,
Son cheval tombe épuisé au bord de la mer.
certains paysages, des ornements, des portraits, des peintures diverses qui nous fourniraient de longues gloses si nous prétendions pouvoir les énumérer à loisir.
La seconde période de la carrière de Grasset va de 1882 à 1892. C'est une des plus fougueuses, des plus romantiques et des mieux remplies. Elle débute par la publication de