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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- L'Exposition de Dentelles Anciennes et Modernes au Musée des Arts Décoratifs.
- L. DESHAIRS
- Planche hors texte :
- Port d'Alger au Crépuscule
- ALBERT BESNARD
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AOÛT
1906
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFOYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
10e Année, N° 8
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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Point-Coupé, Commencement du XVIIIe siècle.
(Collection de Mme Jules Porgès.)
L'EXPOSITION DE DENTELLES
ANCIENNES & MODERNES
Au Musée des Arts Décoratifs
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A dentelle à la main produit des parures d'un luxe raffiné, discret; elle procure à des milliers d'ouvrières un travail qui se concilie avec les exigences de la vie rurale et de la vie de famille. Peut-on souhaiter industrie à la fois plus gracieuse et plus bienfaisante? Or, il y a quelques années, chez nous comme dans toute l'Europe, on la déclarait en danger mortel. Ses amis se sont émus; ils ont parlé, ils ont agi.
Le 5 juillet 1903, sur l'initiative de M. Engerand, député du Calvados, et sur les rapports de M. Vigouroux et de M. Ch. Dupuy, le Parlement votait une loi destinée à favoriser l'apprentissage des dentellières, une sorte d'amendement à la loi scolaire de 1882 trop strictement appliquée. Au printemps de 1904 une exposition réunissait au musée Galliera les plus récents chefs-d'œuvre de l'industrie menacée, et obtenait grand succès. L'année suivante, une Société se formait, la « Dentelle de France », pour donner une suite durable au mouvement si bien commencé.
C'est à la collaboration de cette Société et de l'Union Centrale des Arts décoratifs, désireuse de reprendre la série de ses expositions temporaires, qu'est due l'exposition de dentelles, de broderies et d'éventails, ouverte le 1er juin, au Pavillon de Marsan.
Nous ne parlerons ici — la matière est assez riche — que de la dentelle ancienne et moderne.
C'est un sujet qu'on n'aborde qu'en tremblant. Les subtils, les légers tissus qui flottaient jadis sur les épaules ou dans les cheveux de nos aïeules, les Malines vaporeuses, les points de rose aux bouclettes aériennes, les réseaux harmonieux des abeilles d'Alençon, toutes ces œuvres de la fantaisie et de la mode, allons-nous les classer, les cataloguer froidement? Epingleurons-nous des étiquettes aux
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délicates engrelu- res? La curiosité scientifique est- elle de mise en cette matière et ne provoquera-t-elle pas, comme le firent au temps des Précieuses les rigueurs des éditssomptuaires, une nouvelle « Révolte des Passements »?
Autre scrupule où l'imagination a moins de part : j'ai vu des dames qui avaient manié beaucoup plus de dentelles que moi, penchées sur les vitrines, donner à la même pièce des noms différents.
J'ai vu des con- naisseurs experts peu d'accord sur l'origine et sur la date de tel volant ou de telle barbe. L'étude de la dentelle est complexe et délicate. Peu de sciences présentent moins de vérités absolues. Pour n'être pas rebuté par les difficultés, il convient de faire d'abord un certain nombre d'observations qui peuvent se résumer ainsi :
1° Les dentelles portent le plus souvent des noms de villes ou de pays, étiquettes com- modes. Il n'en faut pas toujours conclure qu'elles ont été fabriquées dans ces villes ou dans ces pays; le genre auquel Valenciennes a donné son nom est né au Quesnoy et dès le xviii° siècle il occupa surtout les doigts des dentellières d'Ypres. La dentelle dite d'Angleterre était vendue par des marchands anglais, mais on la fabriquait en Flandre. On a fait du point de Venise en France et du point de France en Italie.
2° Dans les mêmes genres les caractères ont varié. Le Venise du xvi° siècle n'a aucun rapport avec celui du xvii°. Il y a de notables différences entre la Valenciennes et la Malines primitives et les dentelles du même nom à fond de réseau. D'une façon générale, en Italie comme en Flandre, en France comme en Espagne, dentelles à l'aiguille (auxquelles il faudrait réserver le nom de points) et dentelles aux fuseaux, ont passé par les mêmes phases : périodes des brides irrégulières (toutes les dentelles à brides s'appellent guipures), période des grandes mailles, période des petites mailles régulières ou réseaux.
3° L'aspect du fond et le caractère du dessin permettent de dater une dentelle, mais à peu près seulement. Certaines ouvrières faisaient encore des guipures au temps où s'établissait la mode des réseaux. On a copié les dessins du xvi° siècle bien après le xvi° siècle. Au xix° siècle tous les genres, tous les styles ont été tour à tour ou simultanément en faveur.
Cette observation nous conduit à des conseils de prudence. Méfions-nous des contrefaçons. Périodiquement des marchands présentent aux collectionneurs ou aux musées de beaux points de France qui rappellent des pièces célèbres. D'où viennent ces points?
(Appartient à M. Godard-Desmarest.)
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L'Exposition de Dentelles Anciennes et Modernes
Souvent d'Italie où pendant tout le xix siècle des ouvrières aussi habiles que celles d'autrefois ont beaucoup travaillé, sans produire cependant une seule œuvre qui porte nettement le caractère du xix siècle. « L'année dernière, disait récemment M. Engerand, la douane arrêtait à la frontière un colis de 120 kilos de dentelles » déclarées du xvii siècle pour être exonérées des droits de douane et présentant des déchirures et une patine où le temps n'était pour rien. Les copies modernes truquées peuvent se reconnaître à un dessin moins pur et d'une régularité monotone, à l'emploi de fils fabriqués mécaniquement et non à la main, à certains signes qui trahissent l'économie sur la main-d'œuvre, un travail moins fini, des reliefs cousus après coup au lieu d'être brodés directement. Mais une grande expérience technique et une extrême attention sont nécessaires pour reconnaître ces tares.
Il faut enfin être en garde contre les arrangements. J'en donnerai un exemple : Il existe dans une riche collection une pièce dont tous les éléments sont d'un très joli dessin et d'une exécution parfaite, mais qui étonne par sa forme insolite et par l'obscurité du sujet. Une photographie ancienne nous a révélé qu'elle était faite de deux morceaux habilement cousus ensemble.
En somme, l'expertise en matière de dentelles est très délicate. N'en concluons pas que l'histoire de cet art soit impossible à débrouiller. A l'aide de documents authentiques, de gravures anciennes, de textes, plusieurs écrivains l'ont entreprise avec succès, en particulier Seguin, M. Ernest Lefébure, auteur d'un ouvrage devenu classique, M. Auguste Lefébure, Mme de Laprade, Mlle Charles et M. Pagès, pour ne citer que les plus récents et des Français. Les belles pièces réunies provisoirement au Musée des Arts décoratifs et classées avec tant de clarté et de goût par M. Metman, conservateur du musée, nous présentent une illustration complète de cette histoire et nous n'avons qu'un regret, c'est de manquer de place pour les publier toutes.
Une première classification des dentelles repose sur le procédé de fabrication. On distingue les dentelles faites à l'aiguille, les dentelles au fuseau, la dentelle au crochet qui ne comprend qu'un genre, l'Irlande gros ou fin, et les dentelles mécaniques, exclues de l'exposition puisqu'elles ne tendent qu'à imiter les premières à moins de frais et n'ont pas le même caractère d'art.
La dentelle à l'aiguille naît vraisemblablement dans l'Italie du Nord au xvi siècle, avec le luxe du beau linge. Elle a pour origine la broderie blanche sur toile ajourée ou sur réseaux, et elle lui emprunte ses points.
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Il vint un jour où un décor composé uniquement de feuilles ou d'ornements en fil de lin brodés sur une toile blanche parut froid et monotone. Pour plaire aux yeux par l'opposition des mals et des jours, on imagina de couper la toile par places et tantôt les ciseaux réservaient les motifs en toile, tantôt l'aiguille construisait les motifs au milieu des vides : ce travail s'appela le point coupé. Nous en donnons trois exemples : un napperon appartenant à M. Godard-Desmarest, où l'artiste a représenté des personnages, des animaux d'un dessin rudimentaire dont l'œil est accusé par des perles de verre bleu ; une bande de toile de la collection de M. Jules Porgès (un large rinceau y serpente, s'épanouit en fleurs, relie ou contourne des médaillons qui encadrent un guerrier vêtu à la romaine, une femme jouant avec un chien) ; une autre bande prêtée par M. Arconati-Visconti (la toile est ornée de broderies d'or et bordée d'une courte dentelle également en fil d'or).
Le premier paraît dater du XVIe siècle, les deux autres, plus larges et plus libres d'exécution, sont sensiblement postérieurs.
D'autres fois, l'ouvrière retirait certains fils par places et, pour obtenir un dessin, surfilait les autres groupés en cordonnets. Ou bien elle réservait les fleurs et les ornements et ajourait le fond tout autour. Ou encore, elle retirait des fils dans toute la longueur et la largeur du tissu et brodait sur le fond clair ainsi préparé : C'était la broderie à fils tirés, procédé lent, qui donnait au décor un aspect solide et un relief vigoureux. Venise l'avait peut-être apprise de l'Orient où elle était connue depuis l'antiquité et où elle se pratique encore, comme en témoignent des ouvrages exécutés dans les îles de l'archipel et de la Turquie, prêtés par M. de Nélidow.
Enfin, au lieu de broder sur des tissus serrés que l'on avait la peine d'éclaircir, on remplissait par des points de toile ou de reprise certaines mailles de tissus clairs (des canevas) ou celles de réseaux fabriqués avec le moule et la navette qu'on appelait au XVIe siècle résuels, aux XVIIe et XVIIIe siècles, lacis (ouvrage de fils entrelacés) et qu'on nomme aujourd'hui, d'un terme moins expressif, filets. Le lacis brodé a été remis en honneur ces dernières années.
Il convient à l'ameublement par ses grands mats plats et calmes. Si cette mode nous a valu bien des pastiches ennuyeux, bien des rideaux aux arabesques banales, M. Mezzara a su la vivifier par des dessins personnels et bien adaptés au procédé, tels que son paon faisant la roue.
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L'Exposition de Dentelles Anciennes et Modernes
Le lacis brodé et le fil tiré sont exactement des broderies claires, puisque les points s'y superposent à un tissu. Mais quand l'ouvrière jette des fils dans un espace carré ou circulaire découpé en pleine toile, pour dessiner des fleurs, des personnages ou des animaux, elle fait déjà de la dentelle : son aiguille forme les mailles d'un tissu nouveau. Aussi le nom de point coupé fut-il souvent appliqué aux premières dentelles proprement dites, aux nous empruntons à la collection de Mme de Béarn, des bordures aux dents plus ou moins aiguës terminées quelquefois par des fleurs, — une pièce de la collection Lescure nous en offre un joli spécimen.
Ces bordures dentelées, ces entre-deux embelliront les fraises à gaudrons et les manchettes des contemporains de Henri II et de Catherine de Médicis, les collerettes plates que Marie de Médicis portait étalées en
(Collection de Mme Jules Porgès.)
« punti in aere », points travaillés en l'air, et non plus sur une toile ou avec les bords d'une toile pour soutien. Entre le point coupé et le « punto in aere », la transition se fait insensiblement. On peut la suivre dans ces recueils de patrons publiés en si grand nombre au xviie siècle et au commencement du xviiie en Italie, en France, en Allemagne, recueils parés de titres aimables ou pompeux : la Source, la Fleur, le Jardin des modèles, le Miroir des femmes vertueuses, la Gloire des points. A côté des diverses variétés de la broderie blanche, on y voit des bandes d'entre-deux aux roses géométriques analogues à celle que éventail derrière la nuque. Au commencement du xviiie siècle, la dentelle gagne toutes les parties de la lingerie et du costume. Elle alterne avec les points coupés et les lacis dans les nappes d'autels et les tapis de table ; elle couvre les lits, tapisse l'intérieur des carrosses, orne jusqu'aux revers de bottes, et les édits somptuaires multipliés semblent moins lui nuire que contribuer à son succès. Le dernier en date, promulgué en 1660 à la veille du mariage de Louis XIV, est accueilli par une satire, la Révolte des passements, où sont mis en scène tous les points alors à la mode.
Peu après parut en France un ministre, qui,
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loin de proscrire la dentelle, l'employa au développement de la richesse nationale. Elle se fabriquait alors dans plusieurs de nos provinces. Mais c'était surtout de Venise et des Flandres que les gens de cour faisaient venir leurs parures. Pour retenir dans notre pays l'argent dépensé ainsi à l'étranger et procurer un salaire au petit peuple qui payait péniblement l'impôt, Colbert interdit l'importation des dentelles étrangères et (en 1665) accorda un privilège et une subvention à une compagnie pour établir dans les villes du royaume qui offraient les conditions les plus favorables au développement de cette industrie « la manufacture de toutes sortes d'ouvrages de fil tant à l'aiguille qu'au fuseau, en la manière des points qui se font à Venise, Gênes, Raguse et autres pays étrangers, qui seront appelés points de France ». Les dessins des points de Venise n'étaient plus alors ceux qui avaient eu tant de succès jusque dans les premières années du xvi^e siècle. Depuis 1640 environ les dentellières vénitiennes avaient abandonné les roses géométriques, les personnages et les animaux inscrits dans des carrés, les rinceaux grèles et plats prolongeant le torse d'une sirène, portant des fleurs aux pétales fins et des oiseaux. Elles avaient inauguré un genre nouveau dont le beau devant de robe de M^e Rigaud, le côté d'autel prêté par M^e Hachette, le devant d'autel de la collection Blanck où l'on voit le calice et l'ostie dans une gloire accostée de deux anges, celui de M^e J. Porgès qui représente sainte Thérèse encadrée, étouffée par des fleurs, et quelques autres pièces prêtées par M^e Doistau et M^e Fould nous offrent des types accomplis. Autant le premier Venise était fin et gracieux, autant le Venise du milieu du xvi^e siècle est
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Devant de robe. Point de Venise. Travail à l'aiguille, xviie siècle. Ayant appartenu à la Pesse Mathilde. (Collection de Mme Rigaud.)
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(Collection de Mme F. Doistau.)
somptueux et même lourd. Des rinceaux puis-
sants qui rappellent les pentures de ferronnerie
s'épanouissent en fleurs étranges dont les péta-
les sont ornés de points variés et rehaussés de
reliefs modelés largement. C'est une dentelle
chargée de broderies. Fleurs, feuilles et tiges,
reliées par des barrettes picotées se mêlent,
s'enlacent, s'insinuent dans toutes les places
vides, sans commencement ni fin, sans repos
pour l'œil. L'effet est riche, mais monotone.
Parfois, les fleurs et les feuilles s'allongent,
s'étalent; leurs bords sont plus profondément
découpés et sertis de festons plus uniformes.
C'est à cette seconde famille de Venise à
reliefs, un peu postérieure à la précédente,
qu'appartient le rabat prêté par Mme Doistau.
Pour enlever à Venise son monopole,
Colbert avait fait venir des ouvrières de la
République et contraint les fabricants à copier
exactement les points dont il savait la vente
assurée. Les premiers « Points de France »
furent donc des imitations exactes des den-
telles que nous venons de décrire, — les por-
traits du temps en témoignent — et il est
presque impossible de dire si tel Venise rebrodé
en relief datant de 1665 à 1680 fut fabriqué
dans l'Italie du Nord ou par les dentellières
d'Alençon.
Cependant la dentelle eut la même destinée
que les autres arts : après avoir beaucoup
emprunté à l'Italie, les Français transformèrent
leurs modèles selon leur goût, un goût de
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Côté d'autel en Point de Venise. Travail à l'aiguille, xviie siècle.
(Appartient à Mme Georges Hachette.)