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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Les Arts Décoratifs aux Salons de 1906
M. P.-VERNEUIL
- Planche hors texte :
Portrait de Mme P. M.
Mlle C.-H. DUFAU
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JUIN
1906
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
10e Année, N° 6
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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Les Arts Décoratifs aux Salons de 1906
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Mme DE FÉLICE
Cuirs repoussés
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QEST toujours avec impatience que l'on attend la plus grande manifestation artistique de l'année. En effet, les Salons nous permettent de juger des travaux accomplis, des progrès effectués, des personnalités nouvelles qui se font jour. On peut tirer un enseignement de ces présentations d'ensemble sur la marche des arts ornementaux de notre temps.
Or, ce que l'on peut retenir, après l'examen attentif des œuvres exposées et les conversations amicales avec les principaux exposants, est ceci : les artistes vraiment intéressants et bien en possession de leur art sont nombreux, mais le public suit avec un médiocre intérêt leurs efforts et leurs luttes. Le goût de l'art du xvm siècle est plus vivace et plus violent que jamais, et les nobles combats soutenus par les artistes, en vue du renouvellement de notre art ornemental, semblent être stériles et ne porter que trop peu de fruits. On en doit être fortement peiné.
Ainsi, depuis quinze ans, les artistes luttent, avec une ténacité qui eût mérité un meilleur résultat. Un mouvement splendide se produisit, permettant les plus belles espérances, et tout
Mme P. RIVIÈRE
Coussin brodé
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R. BIGOT
Porte pour une maison de rapport
fit espérer qu'un art nouveau allait naître. Sans doute, des outranciers, dès le début, risquaient, par des audaces trop irréfléchies, de faire dévier ce beau mouvement; mais la masse sans cesse plus imposante des artistes et des artisans gardait le bon chemin. Le public étonné, sur-
pris, restait indécis, puis suivait peu à peu, charmé. Les bijoux de Lalique, les étains de Brateau, les céramiques de Dammouse, les émaux, les meubles, l'orfèvrerie, la ferronnerie d'artistes divers et pleins de talent avaient leurs admirateurs nombreux. Puis, peu à peu, alors que le talent a cru, que l'artisan est arrivé à être en pleine possession de lui-même et de la matière, l'intérêt éveillé chez le public semble décroître, alors que s'améliorent les œuvres produites! On doit accuser de cela surtout le snobisme des amateurs. Le xvmi est à la mode; il en faut avoir, vrai ou faux, partout chez soi. Que peut leur faire l'art de leur temps, à ces amateurs éclairés, véritables moutons de Panurge?
Parlez-moi de lampes électriques Louis XV, à la bonne heure, cela est rationnel. Mais un lustre de Dampt ou de Sauvage? Quel intérêt cela peut-il avoir? Aucun.
Mais cette cause du délaissement de l'art ornemental moderne n'est pas seule, sans doute, et le manque de sens pratique, chez les artistes, y est peut-être pour beaucoup aussi.
Sans doute, la pièce rare, unique, que l'on caresse longuement, la pièce destinée à l'amateur opulent, séduit l'artiste, mais une production rationnelle, industrielle même, permet seule la diffusion artistique indispensable, car la généralisation du mouvement dépend uniquement de cette diffusion.
Seule, cette production industrielle d'œuvres artistiques parfaitement établies peut permettre la lutte contre les fabricants tenaces, dési-
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reux de défendre leurs anciens modèles et leur production su-rannée. Les artistes, gens peu commerçants la plupart du temps, n'ont pas voulu le comprendre, ou l'ont compris tardivement. Je ne veux pas dire trop tard.
Ils n'ont pas compris que les représentants fortunés de l'élite à laquelle ils s'adressaient étaient relativement peu nombreux. Que l'amateur achète volontiers une, deux, quelques pièces d'un ar-tiste, mais que ses achats ne sont pas indéfinis. Qu'il faut donc élargir la clientèle, et pour cela ne plus s'adresser à cette seule élite, mais bien à la géné-ralité. Pour arriver à ce but, une production industrielle s'impose, qui, seule, permet de vendre à des prix accessibles à cette gé-néralité.
C'est parce que les artistes et les industriels allemands et belges se sont bien pénétrés de cette idée, que leurs efforts ont abouti.
Pourquoi nos artistes ne l'ont-ils pas voulu comprendre? Ils semblaient, un instant, prêts à se ressaisir; ils s'étaient grou-pés, voulaient montrer au public des ensembles exécutés, le mettre à même de juger de leur art. S'égarant dans des discus-sions stériles et oiseuses, mé-contentant la généralité à l'insti-gation de quelques arrivistes énergumènes, la Société des Artistes Décorateurs s'effondrait lamentablement, et son exposition ne montrait que l'anarchie, là où l'union et l'action commune étaient indis-pensables.
Rien n'a été tenté depuis, et les efforts isolés continuent, tenaces. Nous devons sans doute admirer cette tenacité et cet amour profond de l'artiste pour son art, qui le pousse à lutter, à espérer encore.
Mais il est profondément triste de voir cette énergie admirable se dépenser en vain, ces ef-forts incessants, ces sacrifices ne porter que des fruits trop rares; heureux encore quand ces fruits ne sont pas ceux de la désillusion com-plète, du renoncement final, renoncement que seul le manque absolu d'appui a pu provoquer.
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L. JALLOT
Meubled'atelier
Les ressources de l'artiste sont restreintes; il les met avec joie, ces ressources, au service de son art, de ses études, de ses recherches. Mais si rien ne vient l'aider, si malgré sa réussite évidente il ne peut provoquer que la sympathie, l'admiration même, que peut-il faire,
sinon renoncer à cet art qui le charme, et chercher des travaux plus rémunérateurs, sinon aussi artistiques?
Passant au-dessus des personnalités, n'est-il pas plus triste encore de voir notre art ornemental français incapable de progresser, de se
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L. Jallot
Meuble vitrine
renouveler, par le manque de compréhension des masses, qui se refusent à suivre une évolution artistique qui s'impose, cependant. A l'étranger, cette évolution se fait et le goût du public évolue.
Sommes-nous donc, nous, condamnés à l'éternel pastiche des œuvres, du reste charmantes, du xviie siècle, alors que nos artistes ont su prouver qu'ils étaient parfaitement aptes à en renouveler les formes et à créer
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un art plus en rapport avec nos mœurs et nos besoins?
On voudra objecter la cherté des meubles nouveaux; on y peut répondre en rappelant les mobiliers exposés l'été dernier, au concours d'ameublements à bon marché. Que donnent une salle à manger ou une chambre à coucher de style coûtant cinq cents francs? Rien qui vaille. Nos artistes avaient su, pour ce prix cependant, composer et exécuter des modèles
LALIQUE
charmants, certains, tout à fait réussis. Ils pourraient donc facilement faire des meubles plus luxueux et plus chers.
Mais ils sont, pour le moment, condamnés à ces mobiliers trop bon marché, par ce fait même qu'ils n'ont voulu, longtemps, se consacrer qu'au mobilier trop cher, et cher souvent sans que l'effet extérieur produit réponde, aux yeux du public, à ce prix élevé.
Le public, en effet, ne juge que d'après ce qu'il voit. Que lui importe qu'une moulure soit poussée à la main, si une autre, à peu près semblable et poussée à la machine, est d'un prix de revient beaucoup moins élevé? Ce qu'il entend, c'est que le prix soit étroitement en rapport avec l'aspect de l'objet. On ne peut guère l'en blâmer.
Mais la légende est créée maintenant : le meuble moderne est hors de prix. Aussi, en voit-on très peu au Salon de cette année. Lorsque nous nous rappelons le nombre des meubles exposés, il y a quatre ou cinq ans, quel changement, quel vide! On compte juste trois exposants d'ensemble aux deux Salons; encore sont-ils tous à la Société Nationale des Beaux-Arts.
Tony Selmersheim suit le mouvement général et expose deux mobiliers populaires, une chambre à coucher et une salle à manger. Les formes des meubles y sont simples et bien étudiées pour une fabrication courante et rationnelle. Quelques incrustations de métal estampé viennent mettre quelques points riches dans la simplicité voulue des lignes. Ces incrustations sont argentées dans la chambre à coucher, dont le bois rose est d'une coloration agréable. Le ton du cuivre est au contraire conservé dans la salle à manger en chêne. L'aspect est agréable; le buffet est pratique, mais le corps du haut, assez massif, est supporté faiblement par les tiroirs masses et superposés au centre; la table est très simple, ainsi que les chaises. Mais ici, simplicité n'est pas pauvreté; et l'artiste a su éviter l'aspect mobilier de campagne que donnent trop souvent les tentatives analogues.
Mobilier bon marché encore, avec la chambre à coucher composée par M. Hérold (page 183). La tentative est très intéressante, et certains des meubles sont très bien. Mais l'ensemble
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Chambre à coucher
HEROLD
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est un peu inégal, et les différentes pièces s'apparentent avec difficulté : la chaise lourde et disgracieuse ne semble pas être en harmonie avec les autres meubles, beaucoup plus fins et plus légers. La commode est charmante, le bureau pratique, mais j'aime peu la façon dont pose le lit sur le sol, sans pieds. L'aspect d'ensemble est très bon, et les deux bois, acacia et citronnier marient agréablement leurs teintes. Une frise de M. Berthelot, des branches fleuries d'acacia, court autour de la pièce. Elle est bien composée et d'une coloration agréable tenant bien avec l'ensemble qu'elle accompagne.
En somme, l'ensemble est très intéressant, et l'on en doit féliciter M. Hérold.
C'est au poirier et au citronnier qu'a eu recours M. Lucet pour exécuter sa chambre à coucher. Son envoi n'est pas sans intérêt, et la couleur en est harmonieuse. Mais je lui reprocherai un peu de sécheresse de lignes dans l'ensemble et dans les détails. Le couronnement et la base de l'armoire ne me semblent pas heureux.
M. Dufrène a été souvent mieux inspiré que cette année. Il ne nous montre qu'une desserte, difficile à juger hors de l'ensemble.
Mais l'aspect en est lourd et certaines lignes y sont molles. De bonnes choses s'y rencontrent, cependant, dans l'ornementation ; et le choix du bois de platane est très heureux. Il est regrettable que l'artiste ait borné son envoi à une pièce isolée qui, hors de son cadre, est forcément désavantagee.
M. Gallerey ne nous montre qu'un portemanteau en chêne et platane. Mais encore est-il bien disposé ; et les cuivres, qui sont des interprétations de l'eucalyptus, sont ingénieusement composés et bien exécutés. Nous aurons, du reste, à reparler tout à l'heure de M. Gallerey, à propos de son envoi de métaux repoussés. Il eût cependant été intéressant de le voir représenter par un ensemble de meubles plus important. Son envoi au concours d'amue- blements à bon marché aurait pu être revu, et c'était là un très bon exemple de mobilier simple, pratique, mais artistique, cependant.
Les artistes ont parfaitement compris que c'est dans cette voie qu'ils doivent momentanément se diriger. Lorsqu'ils auront acquis droit d'existence, il sera de leur devoir de montrer à nouveau que des formes modernes, belles et luxueuses peuvent être réalisées.
Ce sont deux meubles isolés qu'expose M.
LALIQUE
Lanterne
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Jallot : un meuble d'atelier et un meuble vitrine. Le meuble d'atelier (page 180) est très simple et très robuste de lignes, un peu lourd d'ensemble peut-être. L'intérêt réside du reste beaucoup plus dans l'ornementation de ce meuble que dans sa structure. Les sujets de l'ornementation sont empruntés à la flore et à la faune marines : algues, hippocampes, crabes, astéries, congres y sont traités avec virtuosité, sculptés en très bas-relief sur les panneaux du meuble. Peut-être la composition y est-elle un peu touffue par fois.
Le meuble vitrine (page 181) est d'un tout autre aspect, plus élégant; et l'ornementation plus localisée y est bien en valeur. La simplicité des lignes générales est grande ici aussi; mais elle fait ressortir justement la préciosité du panneau et de quelques petits coins sculptés, ainsi que les pentures d'une composition souple et ingénieuse.
M. Gaillard est simplement représenté à ce Salon, trop simplement, même ; car ses meubles présentent toujours un intérêt certain. Il nous montre seulement une sellette et deux chaises; mais tous trois, ces objets sont très bien. La sellette, en poirier et chêne, est souple de lignes et harmonieuse de proportions; et les deux chaises de chêne sont bien composées, gracieuses, et d'un bon usage.
Ce n'est pas du meuble que nous montre M. Raymond Bigot, mais bien deux portes extérieures pour maisons de rapport (pages 178 et 179). La tentative est intéressante. Très robuste de structure, ainsi qu'il convenait, du reste, l'ornementation s'y trouve justement localisée dans la partie haute, où faisans et écureuils sont traités d'une manière large et ornementale.
C'est là tout ce qui concerne l'ameublement,
si toutefois les portes de M. Bigot peuvent entrer dans cette catégorie. On voit combien d'abstentions se sont produites! Où sont les meubles de Dampt, ceux de Bellery Desfontaines, de Charpentier, de de Feure, de Plumet, de Serrurier-Bovy, de Sorel, de tant d'autres dont il était si intéressant de suivre les efforts?
Dans le bijou dont les envols restent plus nombreux, cependant, combien de désillusions ont dû se produire, si l'on en juge par les abstentions.
Lalique a su, cette année encore, composer un ensemble du plus haut intérêt, et présenter des pièces d'ordres très divers. A côté des bijoux véritables, broches, bracelets, pendentifs, peignes, il nous montre en effet une lanterne, un calice, des miroirs, une boîte.
La lanterne (page 184), d'une composition curieuse, est inquiétante dans la partie haute, et la couronne de caméléons est de lignes raides et d'aspect agressif. Je préfère beaucoup la partie basse, de lignes plus sobres et plus architecturales.
Le calice ne me semble pas être une des pièces les plus parfaites de l'artiste. Le pied est bien lourd pour soutenir la coupe, et les petits personnages assis au pied de la colonne nuisent à l'ensemble architectural, et à la pureté de la ligne. La composition est curieuse, certaines parties fort bien traitées, mais l'ensemble manque de cette ligne et de cette perfection de proportions sans lesquelles il est difficile de faire une œuvre définitive. Mais ces réserves faites, nous retrouvons dans les bijoux le Lalique véritable. Quel bel emploi du cristal taillé! Quel heureux parti il en tire! Voyez ce pendentif où deux formes menues de femmes semblent se défier sous les branches