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ART d'aujourd'hui Revue d'art contemporain - numéro 6 - série 5 - septembre 1954 - prix 300 fr.
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ART d'aujourd'hui Revue d'art contemporain - numéro 6 - série 5 - septembre 1954 - prix 300 fr.
Sommaire 1. Essai d'intégration des arts au centre culturel de la cité universitaire de Caracas Hommage à la nouvelle université par Léon Degand Les œuvres de Caracas par Roger Bordier 7. Deux pôles de la peinture naïve : France Pellegrin et Aristide Caillaud par Pierre Guéguen 12. L'art et la manière, enquête sur la technique Sonia Delaunay, Schöffer et Dias par Roger Bordier 18. Une démonstration du groupe Espace : l'exposition « architecture, couleur, formes » à Biot (Côte d'Azur) par Pierre Guéguen 22. Il faut lever l'hypothèque des salons par Roger Bordier 23. La Biennale de Venise par Léon Degand 26. Les expositions à l'étranger 28. Le Salon des réalités nouvelles par Michel Seuphor 30. Les expositions à Paris par R. Bordier, L. Degand, M. Seuphor, H. Wescher La couverture a été réalisée d'après une gouache de Cicero Dias La planche hors texte a été exécutée par l'imprimerie Duval d'après une gravure de Hartung La composition et la mise en pages de ce numéro sont de Pierre Lacombe --- Art d'aujourd'hui Directeur : André BLOC Comité : Marguerite BLOC, Léon DEGAND, Pierre GUÉGUEN, Edgard PILLET, Michel SEUPHOR Secrétaire Général de Rédaction : Edgard PILLET Editions de l'Architecture d'Aujourd'hui : 5, Rue Bartholdi, Boulogne-sur-Seine Téléphone : MOLitor 61-80 - C.C.P. Paris 1519-97 Abonnements (8 numéros) France : 2.000 frs — Étranger : 2.300 frs DISTRIBUTEURS : Argentine : Editorial Victor Leru, Calle Cangailo, 2233 Buenos-Aires. — Belgique : Erie Lemesre « Formes nouvelles », 6, rue Ravenetein, Bruxelles. — Brésil : Sociedade de Intercambio, Franco Brasileira Ltda, 75, Rue Baroa de Itapetininga Sao Paulo. — Danemark : Borge Bøssens Boghandel Raadhusplade, 55, Copenhagen V. — Etats-Unis : Wittenborn and Co 38 East, 57 th Street, New-York 22, Librairie M. Flax 10846 Linalwok Drive, Los-Angeles 24. Italie : Sais, 24 Via Monte di Pséta, Torino - Salto, Via Santo Spirito 14, Milan. — Iran : Librairie S. A. S., Avenue Chah, Téhéran. — Japon : Meiji-Shobo 4-2 chome Surugadai Kanda Tokyo.— Suède: Charles Portin, 40, Bastugatan, Stockholm. — Uruguay : S. U. R. D., Maldonado, 86, Montevideo. --- Expositions En raison des vacances, l'activité des Galeries d'Art s'est trouvée sensiblement réduite; nous signalons ci-dessous quelques expositions : - A Paris, durant le mois de juillet, la Galerie la Hune a présenté des gravures de Helen Phillips. - A la Maison de la Pensée française a eu lieu l'exposition : Picasso, deux périodes 1900-1914 et 1950-1954. - A Antibes, au château Grimaldi, du 27 juillet au 15 septembre, ont été exposées des céramiques de Borsi, des peintures de Gastaud, Malauense, Varga. - A Berne, à la Kunsthalle, exposition Le Corbusier « L'Œuvre Plastique », du 24 juillet au 5 septembre. - A Bruxelles, à la Galerie Saint-Laurent, exposition « Les premiers abstraits belges », du 11 au 24 septembre. - A Florence, du 5 août au 15 septembre, à la Galerie Numéro, exposition de peintres italiens contemporains. - A Locarno, à la Galerie La Citadella, peintures de Wilfried Moser, du 1er au 20 septembre. - A Rome, à la Galerie l'Asterisco, peintures de Accardi, Capogrossi, Consagra, Perilli, Sanfilippo, Turcato, en juillet. - A Bienne, du 19 septembre au 19 octobre, est présentée une importante exposition de sculpture suisse en plein air. --- Informations - André Derain †. Nous apprenons avec regret la mort du peintre André Derain, qui fut avec Matisse et Vlaminck un des créateurs du fauvisme. Il laisse une œuvre dont il est difficile de contester l'influence, en son temps, sur l'évolution de l'art moderne. - Dixième Triennale de Milan, Concours « Socota ». Ce concours avait pour objet la présentation de dessins pour tissus imprimés d'ameublement. Le premier prix a été attribué à Enrico Prampolini de Rome; 2e prix : Hélène Cristofaanetti, Paris; 3e prix : Giovanni Dova, Milan. Tous nos compliments aux lauréats. - Présentation internationale de Films d'Art. La Fédération internationale du Film d'Art présentera les 7, 8 et 9 octobre, un choix des meilleures réalisations effectuées dans ce domaine. De nombreux critiques venus de l'étranger assisteront à cette manifestation. - Congrès de l'Association Internationale des Critiques d'Art. Le cinquième congrès de l'A.I.C.A. s'est tenu du 8 au 16 septembre au Palais de Yildiz, à Istanbul. Ce congrès qui a réuni 110 délégués représentant 18 pays différents, a permis à ceux-ci de poursuivre d'intéressants échanges de vue sur les principaux problèmes qui se posent actuellement à la Critique d'Art. - Salon 54. Rijeka. Yougoslavie. Organisé par la Galerie des Beaux-Arts, avec l'aide de cinq jeunes critiques yougoslaves, ce Salon a réuni les œuvres de 61 artistes, serbes, croatas et slovènes, contemporains. La catalogue que nous avons reçu nous a permis de juger de la diversité des œuvres exposées, parmi lesquelles certaines faisaient preuve de recherches plastiques avancées. Plus de cinq mille personnes visitèrent cette exposition marquant l'intérêt qu'exerce l'art moderne dans ce pays. --- Bibliographie - La peinture contemporaine en Belgique. Ouvrage de 72 pages consacrant une reproduction et une notice biographique à plus de cinquante peintres belges contemporains. Introduction de Maurits Bilcke, textes de Léon-Louis Sosset, Marc Callewaert et Jean Seaux. Editions « De Merid’aan », Bruxelles. - Exposition de l'Ecole de Darmstadter à Vienne. Dans le catalogue de cette exposition annuelle, est présentée une reproduction d'une œuvre de chacun des 38 exposants. Nous y avons relevé une importante participation du peintre Will Baumeister. - Musée de Sao Paulo N° 4. Brochure de 32 pages, dans laquelle sont relatées les différentes activités du musée, expositions de peintures, théâtre, présentation de films, de ballets, etc... - Arte Madi N° 7-8. Plaquette de 60 pages, comportant de nombreuses illustrations, dans laquelle sont présentées les différentes réalisations de ce mouvement dans tous les domaines : peinture, sculpture, poésie, musique. - Duncan. Numéro 7 d'une série de petites plaquettes éditées par la Galerie Schettini, à Milan. Nombreuses reproductions : poème de W. Sandberg, introduction de Giampiero Giani. - Catalogue N° 118 du Stedelijk Museum d'Amsterdam. Ce catalogue de l'exposition M.-C. Escher présente des dessins assez curieux de cet artiste, inspiré par l'art fantastique. - Magnum 3. Sur le thème « et ensuite ? », cette très belle revue autrichienne présente une série d'articles sur des thèmes les plus divers (peinture, sculpture, architecture, sciences, musique) qui permettent de se rendre compte de l'évolution réalisée dans ces différents domaines. --- - Exposition Robert Delaunay à la Guggenheim-Fondation. La Guggenheim Fondation, dirigée par J. J. Sweeney, prépare pour le 26 octobre 1954 une importante exposition rétrospective de l'œuvre de Robert Delaunay (groupant plus de 60 tableaux), dont nous serons heureux de rendre compte dans notre prochain numéro. - Exposition A. Magnelli. M. Robert Giron, Directeur du « Palais des Beaux-Arts » de Bruxelles, organise une vaste rétrospective de l'œuvre de Alberto Magnelli (plus de cent peintures, collages, dessins, etc., s'échelonnant de 1911 à nos jours), dont l'inauguration est fixée au 6 novembre prochain. Cette exposition ira ensuite à Eindhoven (Hollande) et probablement en Suisse. - Concours de recrutement d'un professeur d'Architecture à l'Ecole Nationale d'Ingénieurs de Strasbourg. Ce concours s'ouvrira le 18 octobre 1954 au siège de l'école, 4, rue Schoch, à Strasbourg. Les candidats sont priés d'envoyer leurs dossiers à cette adresse avant le 1er octobre. - Groupe Espace Anglais. Nous venons d'apprendre la création du Groupe Espace en Grande-Bretagne. Déléguée : Mme Paule Vezeley, Stud'o Flat, 60, Redcliffe Square, London S.W.10. Bureau : Architectes : M. Wells Coates, Miss Jane Drew, F.R.S. Yorke. Peintres et Sculpteurs : Miss Marlow Moss, Victor Pasmore, Kennett Martin, Mme Paule Vezeley.
Essai d'intégration des arts au centre culturel de la Cité Universitaire de Caracas Architecte : Carlos Raul Villanueva. Peintres et sculpteurs : Jean Arp, Armando Barrios, André Bloc, Gonzalez Bogen, Alexandre Calder, Pedron Léon Castro, Francis Conarvaez, Henri Laurens, Fernand Léger, Balthazar Lobo, Matéo Manaure, Pascual Navarro, Alirio Oramas, Antoine Pevsner, Hector Poléo, Victor Vasarely, Oswaldo Vigas. --- Hommage à la nouvelle université de Caracas Ces photos, qui nous sont envoyées du Venezuela et représentent divers aspects de la nouvelle université de Caracas, construite par l'architecte Carlos Raul Villanueva, sont avant tout le témoignage d'une belle générosité. Car il existe donc un endroit au monde où des autorités, chargées de très importantes responsabilités, n'ont pas eu peur, cependant, de l'art d'aujourd'hui, de l'art pratiqué par l'élite des artistes contemporains. Ils ont même fait à cet art la plus large confiance. Ils lui ont permis de s'épanouir dans un lieu, notons-le bien, où l'on forme la jeunesse. Ils l'ont donné en exemple aux futurs cadres de la nation. Ils ont donné en exemple, aussi, leur attachement aux forces les plus vives et les plus actuelles de l'art. Et c'est à quoi l'on ne saurait assez applaudir du fond de notre vieille Europe, où la plupart des autorités semblent avoir à cœur de se signaler, en matière d'art, par une singulière avarice du cœur et de l'esprit, par un repli permanent, non seulement sur les valeurs du passé, mais sur les plus molles et les plus dénaturées de ces valeurs. Il est vrai, les photos ne remplaceront jamais le contact direct avec l'original. Quel est ici, exactement, l'accord des éléments plastiques entre eux, d'une part, et avec tous les éléments du paysage, d'autre part ? Laissons agir notre imagination. Ce qui est certain, en tout cas, et nettement visible, c'est qu'une disposition d'esprit de très haute qualité, partagée par tous les artistes autant que par l'architecte, a présidé à toute l'entreprise. Il faut souhaiter que ce splendide effort suscite dans le monde et, en particulier dans notre vieille Europe, les plus saines rivalités. Léon Degand. « Amphion ». Sculpture de Laurens.
Détail de la place couverte. Sculpture de Jean Arp. Mural de Mateo Manaure. Les œuvres de Caracas par Roger Bordier Bibliothèque. Sculpture de Lobo. Mural de Mateo Manaure. Place couverte. Sculpture d'Henri Laurens. Mural de Fernand Léger. Que dire, au fond, sur Caracas, qui n'aile de soi ? Et puis, il faudrait pouvoir juger sur place, et non seulement sur pièces. Pour intéressante que soit une documentation, elle ne suffit certes pas à témoigner d'un effort et d'une intention qui répondent — sur un tel plan — à cette grande vue contemporaine de la synthèse des arts que nous avons déjà tenté de définir ici-même. Enfin, elle ne laisse, pour ainsi dire, aucune place au jugement personnel. C'est pourquoi nous nous efforcerons surtout, à l'appui des documents photographiques que nous reproduisons dans ces pages et grâce à quelques renseignements que, malheureusement, ces périodes de vacances ne nous ont pas permis de parfaire, de préciser objectivement le caractère des œuvres appelées à vivre en harmonie avec la construction de M. Villanueva. Un des grands mérites de la Cité Universitaire de Caracas est déjà de réunir quelques-uns des principaux artistes de ce temps, et compte tenu des différences de génération, de formation et de goûts. Certes, l'intérêt, en art, de la diversité, et c'est là un truisme, justifie à lui seul ce choix, mais au-delà de ce qu'il représente, la confrontation ainsi décidée constitue une expérience dont, plus tard, et du strict point de vue de la synthèse des arts modernes, nous pourrons, sûrement, tirer un enseignement positif. Que, pour prendre un exemple, des sculpteurs aussi différents que Pevsner, Laurens et Arp soient présents à Caracas, est, à ce sujet, assez significatif. C'est le Arp, si je puis dire le plus habituel, le plus proche d'une esthétique qui a fait un peu — et déjà sa légende, que nous retrouvons dans une œuvre à l'équilibre si souple, aux proportions, dans leur simplicité, si diversement expressives.
Sculpture de Pevsner. Mural de Vasarely sur la tour de service. Patio et hall d'entrée de la salle de concert. Deux aspects opposés des éléments de rupture spatio-dynamique de Vasarely. Une fois de plus, Pevsner affirme une force qu'il est bel et bien le seul à posséder. Sa sculpture, d'une très belle envolée, vire sur elle-même comme pour se définir spirituellement, en sa propre matérialité. Elle participe à la fois du sol et de l'air. C'est de cette sobriété particulièrement éloquente, de la densité des volumes, du dessin puissant des lignes d'armature que devait, avec d'autres facteurs naturellement, tenir compte Vasarely pour décorer les murs extérieurs du bâtiment situé à quelques mètres de la sculpture. L'harmonie est ici tellement évidente qu'il n'importe pas de la souligner davantage. Vasarely a voulu encore tenir compte, m'a-t-il signalé, « de l'état d'âme supposé des auditeurs » sortant de la salle des concerts qui se trouve juste en face. « La première impression visuelle qui leur est imposée doit alors prolonger l'émotion musicale », dit-il. Dans ce graphisme, le calcul géométrique n'exclut pas, bien au contraire, une intensité poétique à la fois directe et mesurée, et c'est là une des caractéristiques profondes de Vasarely et que nous retrouvons d'ailleurs dans ses autres recherches plastiques adaptées à la cité de Caracas, comme, notamment, cet intéressant panneau en aluminium qu'anime une composition, naturellement variable puisqu'elle se trouve modifiée et recréée par le mouvement optique. Au milieu d'un grand hall garni de mosaïques, Vasarely a, comme on peut le voir sur nos clichés, placé un dispositif en lames d'aluminium laissant passer le jour et composant des formes, et qui, enfin, s'anime grâce au déplacement du champ visuel du spectateur. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur cette réalisation d'un très grand intérêt. Quant au panneau mural de Vasarely, intitulé « Hommage à Malevitch », il se trouve situé à l'intérieur et à l'extérieur, c'est-à-dire au milieu d'une place à demi couverte. Il comprend, à l'une de ses extrémités, une ouverture carrée dans laquelle tourne, à la diagonale, un autre carré de même dimension et ce mouvement, encore, permet toute une combinaison de couleurs : jaune sur fond noir, noir sur fond noir, etc... Non loin de ce panneau, se dresse l'Amphion de Laurens, au lyrisme un peu trop appuyé peut-être, mais toujours émouvant. Le choix du sujet en indique assez le caractère symbolique. Il est à constater, d'autre part, que cette œuvre élancée et fine se rencontre bien, grâce aux courbes qui lui donnent tout son sens, avec les panneaux en mosaïque de Fernand Léger, toujours si fidèle à lui-même et dont il n'est plus besoin de commenter la manière. Mural de Vasarely. « Hommage à Malevitch ».
Avec André Bloc, s'impose une des domi- nantes profondes de l'art abstrait, qui est l'invention de formes. Dans sa mo- saïque, il a, peut-on dire, contraint à une même efficacité plastique, des formes is- sues parfois librement, parfois étroitement, du carré, du cercle ou du triangle, et d'autres encore qui témoignent d'une li- berté de conception, d'une fantaisie gra- phique plus grandes. Le découpage est net, presque sommaire, et c'est cependant lui qui permet cette association toujours pertinente d'éléments variés. Le plafond de Calder constitue, bien entendu, une tentative à la fois pleine de charme et d'audace. Les mobiles nous ont déjà famili- arisés avec ces formes qui, ici et dispo- sées comme on peut le voir, composent, semble-t-il, un véritable spectacle. Des vitraux de Léger, une sculpture de Lobo, fort attachante, des œuvres d'artistes locaux comme Manaure, Navarro, etc... di- gnes d'intérêt mais sans personnalité bien définie et sous l'influence absolue des ar- tistes qui forment l'école abstraite de Pa- ris, apportent également leur contribution à l'expérience de Caracas dont nous au- rons, certainement, l'occasion de reparler puisqu'elle appartient à un vaste sujet sur lequel il reste encore tant à dire. Roger BORDIER. Plafond du grand auditorium. Composition spatiale de Calder. Les œuvres de Caracas Mosaïque d'André Bloc. pour le hall du bâtiment ouvrant sur la cour d'honneur. Hall principal de la bibliothèque. Vitrail de Fernand Léger.
A gauche et ci-dessous : Deux panneaux muraux de Mateo Manaure. A droite et ci-dessous : Mural et triptyque de Pascual Navarro.
A gauche : Mural d'Armando Barrios pour le musée. Au second plan, le campanile et son horloge. Les œuvres de Caracas Édifice de communication. Mural d'Oswaldo Vigas. A gauche : Mural d'Alirio Oramas.
Pierre Guéguen Deux pôles de la peinture naïve A. Caillaud. « L'hélicoptère ». F. Pellegrin. Chapelle de l'Art vivant. « Christ au pied de l'autel ». De la vraie et de la fausse naïveté La peinture naïve a deux pôles, et comme les pôles de notre folle tête de planète, ils bougent, ce qui n'est pas pour nous étonner, de la part du plus inattendu des avatars de la peinture moderne. Au xixe siècle, la peinture naïve existait à peine, peinture du dimanche ou d'ex-voto. Au début du xx° siècle, il y eut un peintre naïf. On en eût, on lui joua mainte farce, on en parla beaucoup. Mais les meilleurs d'entre les rieurs sentirent peu à peu leur railerie sans méchanceté se figer : les toiles de la victime, Henri Rousseau, d'inolites, de gauches, de naïves, devenaient surprenantes, autant de qualité picturale que d'invention. Le nouveau-venu avait le pouvoir, si rare, de réinventer le monde de son temps, de poétiser la banalité de la démocratie machiniste, de monter en mythes son idéologie. Son cas montrait, en plein âge scolaire, et fier de l'être, qu'un simple douanier, garde-chalands qui du Louvre, pouvait accéder à la grande peinture, comme à l'époque lointaine d'un Giotto, berger. Poètes et peintres d'avant-garde, qui avaient reconnu le génie d'Henri Rousseau, bataillèrent pour lui; mais la critique d'art ne désarma pas de longtemps, et la partie vivante qui défendit le Douanier, affirma, comme pour s'excuser, assez témérairement, qu'il constituait et resterait une exception. C'était là, évidemment, une erreur. Depuis un demi-siècle, de nombreux Naïfs ont surgis. Que les maîtres soient parmi eux, une exception, reste dans l'ordre des choses; mais à tout prendre, un Naïf moyen est plus intéressant qu'un Bozart moyen qui fait sucre le Diplôme. Art d'Aujourd'hui (1) a consacré deux numéros spéciaux aux plus grands : à Vivin, Séraphine, Utrillo, Bombois, Bauchant, Greffe, Peyronnet, etc... En les présentant, je remarquais que le Naïf actuel est un primaire, qui sublime en lui le primitif. Les primaires le renient, les intellectuels l'applaudissent. Je signalais aussi que le néo-primitivisme a précédé le primitivisme cérébral moderne, soit ce Cubisme, influencé à la fois par trois arts: parents, entre eux : l'art archaïque, avec ses deux prolongements : les arts dits soumises et la peinture naïve. Av. Uhle, collectionneur émerveillé de cubistes et de naïfs, expliquait que pour lui, le seul critère était la qualité. Les deux pôles de la peinture naïve à ses débuts, quand Rousseau et Picasso voisinaient, pouvaient donc se situer ainsi : un état de grâce : la naïveté; un don et une conquête : la qualité picturale. Entre ces deux points, s'arrondissait le globe boule-de-neige mirifique de la peinture naïve. (1) Art d'Aujourd'hui, numéro de mars 1951 : « Les Néo-Primitifs »; numéro de juillet 1951 : « Paris vu par les Néo-Primitifs »; numéro de novembre 1950 : « Les Dessins d'Enfants ». A présent que le monde des naïfs nous est plus familier, le problème de la qualité ne nous semble plus aussi simple, car aussi facile à dissocier de sa matière : la naïveté. Le problème se pose actuellement, à peu près ainsi : la qualité picturale étant formée de composantes toujours subtiles à définir, est-ce que ses composantes peuvent être... composites ? Autrement dit : si l'art naïf ne demeure pas composé uniquement d'éléments « naïfs », doit-on le considérer comme authentique ? Plus brutalement, puisque les peintres naïfs sont devenus si nombreux qu'il y a un genre et un monde de ce nom et que des jeunes peuvent s'y rallier du dehors, y faire carrière, par vocation comme suggérée, n'y a-t-il pas de faux naïfs ? Un artiste naïf est un autodidactiste que la présence subite d'une inspiration incite à inventer une technique pour exprimer cette inspiration insolite. Apprendre à peindre en peignant, sans maître, sans modèles (autres que vagues et souvent de qualité douteuse) est d'une méthode risquée mais excellente. Quand, par l'exercice, cette méthode se perfectionne et ponte ses fruits, les progrès s'inscrivent-ils au titre de la peinture ou au titre de la « Naïveté »? Evidemment, pas au chapitre de cette dernière, bien qu'elle en profite ! La question est alors de savoir où vont s'arrêter les progrès de l'autodidactisme, et si, au lieu de profiter à l'innocence, à la candeur, à la naïveté de l'inspiration, ils ne vont pas lui être contraires. Le vrai primitif était accordé à son époque. Le plus souvent, il faisait partie d'un petit groupe d'artistes, d'un atelier, d'une école, même aux temps préhistoriques. Le néo-primitif qui, enfant, a dessiné à l'école primaire, qui a vu et qui continue à voir des œuvres d'art ou de simples chromos, n'est jamais tout à fait ignorant de l'art et de l'imagerie actuels ou passés. L'entrée des musées ne lui est pas interdite, ni l'achat de cartes illustrées, de magazines, etc., et cela est sage que le développement en lui de la faculté d'apprendre ne va pas l'attirer hors de son monde, l'enrichir quantitativement certes, mais nuire à son état de grâce simple et édenique ? Une telle question ne demande pas de réponses, qui seraient autant de cas d'espèces. Elle pose seulement le problème de l'anachronisme du néo-primitif, anachronisme non voulu, qui a donné tout naturellement tendance à s'actualiser et qui, d'ailleurs, doit non moins naturellement trouver sa matière arachaisante ou édenique dans l'actuel. Henri Rousseau écrivait, vers la fin de sa vie : « J'ai conservé ma naïveté ». Il savait donc que son « naturel » n'était pas celui des autres peintres, des autres hommes. A mesure qu'il s'exprimait sur la toile, il prenait conscience de plus en plus de son état d'enfance, véritable état de grâce. Mais il aidait au fleurement de cet état, et il le savait. « Je ne pourrais maintenant changer ma manière, que j'ai acquise par un travail opiniâtre. » Avec tous ses dons, peut-être en vérité l'aurait-il pu. Comme son ami Pablo Picasso, pourquoi n'aurait-il pas, dès lors, pratiqué d'autres manières, avec bonheur ? En tout cas, il vaut mieux qu'il n'ait pas tenté l'aventure, et tout porte à croire qu'il n'y aurait pas réussi, car il n'a jamais réussi à copier, même ses grandes admirations : C'était un Bouguereau retraité de l'octroi Qui, par bonheur, ne bouguerait pas. Il y a indubitablement une manière naïve, et la question de l'authenticité, en art, ne relève pas des prix de vertu ; mais toujours du résultat qualitatif, c'est-à-dire plastique. Un peintre sorti des Beaux-Arts, n'a-t-il pas le droit d'être tenté par cette manière et de tenter sa chance en la faisant sienne ? C'est le cas d'A.-M. Guérin, peintre de Paris. Il a réussi, est-on en droit de le taxer de faux naïf ? Un ouvrier campagnard n'ayant qu'un petit bagage primaire qui, sur le tard, se met à peindre d'après des vignettes de calendriers, est-il un autre genre de faux naïf ? Le Maçon Leclerc croyait calquer des bouts de chromos en fraude, mais en vérité il exprimait la poésie de ces chromos et les magnifiait comme tant de peintres, naïfs ou non, ont magnifié la carte postale. Quand, cette carte postale aidant, Leclerc se mit à peindre les paysages familiers, il leur donna la même poésie personnelle : une suavité-maison. Véronique Filozof, fort douée, est capable de suivre plusieurs pistes à la fois, celle des peintres néo-primitifs comme celle des enfants-peintres. Elle n'en est pas moins sincère et authentique quand elle illustre d'une manière bellemment graphique, le Périgord ou l'Alsace. Jean Dubuffet, enfin, hérait de l'Art Brut, grand découvreur d'arthbrutistes, prétendant naïf à l'art de peindre comme tout le monde et comme les rupestres, comme les enfants, qui ne sont pas tout le monde, incarnation pleine de ressources et d'entrain du primitif intellectuel composite, est-il faux parce qu'il cumule en lui trop de qualités ? La vérité semble donc bien qu'un artiste naïf n'est un faux naïf que lorsqu'il n'a pas de qualités plastiques, c'est-à-dire lorsqu'il est aussi un faux peintre. Par rapport à une civilisation outrageuse scolaire, où la presse prolonge l'école, l'art naïf se trouve toujours plus ou moins en porte-à-faux et est toujours plus ou moins faux; mais de cette fausseté esthétique, précisément très moderne, qui s'appelle la dissonance. Ayant ainsi fait le point, plus ou moins exact, de l'art naïf actuel, nous pourrons mieux comprendre deux artistes importants, qui se tiennent chacun à l'un des pôles du primitivisme : France Pellegrin et Aristide Caillaud.
Deux pôles de la peinture naïve 1 France Pellegrin ou la naïve abstraite S'il fallait démontrer à quel point un « naïf » peut être retranché de son temps et, en même temps, participer à l'événement plastique de son temps le plus opposé à sa « naïveté », le cas de Mlle France Pellegrin suffirait à la démonstration. Cet artiste autodidacte caractérise en effet admirablement le pôle de la naïveté pure, du primitivisme originel. Autodidacte, France Pellegrin n'est jamais entrée dans un musée, pas même dans celui d'Antibes, elle, Antiboise de grande banlieue. Élève douée pour le dessin, elle aurait bien voulu, à treize ans, concourir pour l'Ecole Technique de Nice, y suivre des cours d'art. Mais il s'agissait d'une école mixte, où elle aurait coudoyé des adolescents ! Les religieuses d'alors, peu émancipées, ne lui permirent pas de tenter le diablotin ! France Pellegrin est ainsi redevable à la religion d'avoir gardé intacte l'innocence première de sa vision. D'autre part, les deux églises de Sospel, petite station d'hiver au-dessus de Menton, qui fut sa ville natale, l'émerveillèrent par leur baroquisme naïf, bien fait pour exciter l'imagination d'une enfant pieuse. Les marbres, les faux marbres, les dorures, la polychromie, le côté théâtral des autels à colonnes et à toiles peintes, les grottes en stuc, en staff; les mosaïques et les tapis réalisent une poésie clinquante, mais éblouissante, solaire et méditerranéenne. On trouve dans l'ancien Comtat de Nice, des églises romanes, sobres comme des temples grecs, mais baroques à l'intérieur, éclatantes comme des temples encore, moins grecs qu'orientaux. La jeune France restait en extase dans les églises de son Domrémy et si elle n'y entendait pas des Voix, elle y entendait «mot merveilleux qui signifie à la fois l'ouïe et l'entendement» des Couleurs, cheurs séraphiques qui lui chantaient leur mélodie et leurs accords. Aussi plus tard a-t-elle peint : La Vierge de la Fin des Temps, apparition bleue debout sur la croix; L'Entrée du Paradis (1951); Le Christ auprès de l'Auteur, dit encore, curieusement : La Chapelle de l'Art Vivant. France Pellegrin a des pouvoirs thaumaturgiques, sur lesquels l'Eglise exerce, aussi bien que les sceptiques, une redoutable censure. Elle avait un grand-père, guérisseur en renom, que l'on venait consulter de loin. Je pense, je ne sais pourquoi, au lointain Montpellier, siège d'ailleurs d'une célèbre faculté de médecine; mais elle me devine peut-être et me dit «du monde entier»! Or, elle a hérité des dons du grand-père. On l'a vue naguère remettre des nerfs en place; arrêter des hémorragies, leurs châteaux rouges; sauver un préfet d'un mal qui n'était pas une disgrâce administrative ! La fille de son berger avait avalé du potassium, étrange philtre d'amour, surtout pour une bergère. N'eût-elle pu se contenter de fromagium, de chabichou, de voie lactée ? Mais sa maîtresse, par ses herbes, la sauva, à la sauvette car c'était urgent. Autodidacte sans mélange, sans bourse même à l'Ecole des Beaux-Arts de la Côte d'Azur, qui serait un institut de beauté si elle existait; religieuse sans couvent, sans tiers-ordre. France Pellegrin est une provinciale de bonne race, qui ne sort de sa propriété Millot qu'une fois l'an, pour se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Laghet, justement la Vierge aux innombrables ex-voto. Authentique fille de la terre, elle mène la maison, aidée d'un vieil oncle plein de sagesse; elle fait les foins; elle choie les vignes; elle surveille la basse-cour, elle court à la lingerie, et brode ! Cette miraculée du travail trouve le temps de décorer des chapeaux de paille, « Les mauvaises langues ». (Photo Denis Brihat.) « L'Apothéose de l'art abstrait ». (Photo Denis Brihat.) On a voulu persécuter l'Art Abstrait représenté par la toile renversée, mais la hache (sic) s'est cassée.
de créer des robes, de les orner de motifs pleins de charme, qui sont de vrais motifs abstraits. Et voici l'autre pôle, inattendu, de la « naïveté » ! Toujours, celle-ci fut idéologique, entendit suivre le progrès; mais c'était le progrès scientifique, machiniste, dont les formes neuves (Tour Eiffel, Avion) l'enthousiasmaient. Or un voisin ayant montré à France Pellegrin le livre en couleurs, le Temoignages pour l'Art abstrait », aussitôt son imagination s'enflamma.Cette croisée sans croisade fut conquise par ces formes, non serves d'une représentation; par ces couleurs pures, « naïves » aussi et proches de celles de l'Angeliaco et des quattrocentistes. Depuis trois ans, sans abandonner sa production figurative, France Pellegrin s'est mise à peindre des toiles d'intention « abstraite ». Si Sospel, Antibes (1950) ne sont que des simplifications décoratives, Paris, la même année, Le Voyage, L'Harmonie de la Boxe plus tard, offrent des compositions curieuses de motifs géométriques nombreux. Les Quatre Eléments, sur fond noir, a beaucoup de style, avec sa cocarde médiane et ses quatre rayons cardinaux s'élargissant, riches de graphismes délicats qu'un Kandinsky eût aimés. Il ne s'agit pas ici d'une influence fortuite, par contamination. On en a la preuve en regardant une toile très simple, faite de quelques lignes brisées et de quelques courbes serpentines ou labyrinthiques. Elle est intitulée : Les Manovaises Langues! Le peintre entend donc s'exprimer antérieurement par l'Abstraction, tout comme un autre (abstrait), et continue d'ailleurs à le faire en figuratif. Dans cette dernière voie, trait caractéristique, l'auto-portrait domine. L'artiste se représente dans un tableau aux deux miroirs, vue L'Artiste, « auto-portrait », face, dos et profil. roses; les nudités d'Adam et d'Eve, répétées deux fois. En haut, ils tiennent écartés les pans d'une tente aux draperies à baldaquins, comme on en voit dans les cathédrales, au-dessus du trône épiscopal. Au milieu, devenus nains, mais plus jolis et accolés comme deux amoureux, ils sourient au miracle. Le miracle est une toile d'art abstrait posée horizontalement à leurs pieds. « On a voulu mutiler la toile avec une hache, persécuter l'Art Abstrait; mais la hache s'est cassée et git en tronçons sur la toile ! » Ainsi s'exprime Mlle Pellegrin, artiste naïf, qui accumule les œuvres dans deux petites chambres de son mas. Ses titres sont aussi surprenants souvent que ses sujets : le Monde Magnétique, la Haine écrasant les Vivants., l'Evolution de l'Homme, la Décomposition de la Nature, nous montrent le souci idéologique du primitif. Une longue légende explicative accompagne L'Harmonie de la Boxe. Et pour se dérider un peu, l'artiste compose quelques toiles pittoresques : Paysannes à Paris, si effarées devant la représentation d'un Drame au théâtre que l'une se cache derrière un parapluie ! Il y a aussi un Enfant sur son pot de nuit (sans baldaquin) et un Garçonnet qui s'est vublé, on devine comment, quand on voit ses camarades se pincer le nez, après avoir entendu ce bruit, qui n'est pas sans fondement. N'est-ce pas là une dernière signature authentique de la naïveté ? Son chapeau. Ils se sont mis à trois pour le composer : l'artiste peintre qui l'a peint de graphismes légers; l'autre artiste, le photographe Denis Brithat dont on n'a pas oublié certaines photos fameuses comme la section des Doigts sur la couverture de notre numéro des Photographies, ainsi que son singulier Arlequin aux yeux diamantes qui est une peau de serpent dressée; le troisième compère c'est l'Herbe. « Les Quatre éléments ». de face, de dos et de profil. Ailleurs, elle apparaît en Bédouine; puis incarnant le Rêve dun Jeune homme, rêve énorme, dilaté dans un espace que compartimentent deux routes symétriques. Chaque boucle des routes enchâsse une miniature, cependant qu'en gros plan, deux seins freudiens, surmontés d'une croix, alimentent le sommeil du gentil jeune homme, pommadé, bien peigné, la raie sur le côté, « petite tête » perdue dans la mer de crème des draps et dans l'immensité de sa vision nocturne ! On n'a jamais à féliciter un artiste que d'avoir peint de bons tableaux. Qu'ils soient donc abstraits ou figuratifs, les tableaux de France Pellegrin ne nous intéressent qu'au titre de la qualité picturale et naïve. Mais ce qui est touchant, c'est de la voir se servir de ses deux manières à la fois, pour célébrer L'Apothéose de l'Art Abstrait. Elle mobilise ainsi généreusement les charmes de la Figuration : un ballet des montagnes et des fruitiers en fleurs; des champs de tulipes et de

Revue d'art contemporain présentant des articles sur l'intégration des arts au centre culturel de la cité universitaire de Caracas, la peinture naïve, l'art et la manière, le groupe Espace, les salons, la Biennale de Venise, et diverses expositions à Paris et à l'étranger. Le numéro inclut également une section sur le dessin de Toulouse Lautrec aux cubistes.