Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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L'AMOUR DE L'ART RENÉ HUYGHE DIRECTEUR IV --- OEuvres de Jeunesse Inédites de PISSARRO Instruments Savants d’Autrefois --- AVRIL 1936 PRIX : 12 FRANCS RÉDACTION: 63, AV. DES CHAMPS-ÉLYSÉES, PARIS (8°). - ADMINISTRATION, PUBLICITÉ: ÉDITIONS A. SEDROWSKI, 33, RUE CLAUDE-TERRASSE, PARIS (16°)

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LA PAGE DE NOS ABONNES Aux EDITIONS A. SEDROWSKI, 33, Rue Claude-Terrasse, PARIS-XVI° EN SOUSCRIPTION : FELIX VALLOTTON ET SES AMIS PAR HEDY HAHNLOSER-BUHLER « En attendant l'Ouverture » Un volume format in-4° carré (21 × 27) de 304 pages, composé en Bodoni corps 10, présenté sous couverture remplie, en deux couleurs, avec 153 reproductions en phototypie des œuvres de l'artiste : peintures, dessins, gouaches, gravures, sculptures; illustré de nombreux bois et de documents inédits, suivi d'un Livre de Raison. Le tirage exécuté dans les Ateliers des Presses Modernes, pour le texte, et par les Etablissements Vigier et Brunissen, pour les planches, est limité à : 30 exemplaires sur japon impérial, numérotés en chiffres romains de I à XXX (contenant chacun une série de bois de F. Vallotton) --- à fr. --- 50 — sur vélin blanc, numérotés en chiffres arabes de 1 à 50 (contenant chacun une série de bois de F. Vallotton) --- à fr. --- 500 — sur vélin blanc, numérotés en chiffres arabes de 51 à 600 --- à fr. --- Les abonnés de L’AMOUR DE L’ART bénéficieront d’une réduction de 15 p.c. sur ces prix de souscription. CES PRIX SONT CEUX DE SOUSCRIPTION. — A LA PARUTION DE L’OUVRAGE, ILS SERONT PORTÉS RESPECTIVEMENT A 350 francs (sur japon) - 230 francs (sur vélin avec une série) - 120 francs (sur vélin). SPECIMEN SUR DEMANDE

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L'AMOVR DE L'ART DIRECTEUR : RENÉ HUYGHE DIRECTEUR - ADJOINT : GERMAIN BAZIN --- REVUE MENSUELLE AVRIL 1936 — N° 4 DIX-SEPTIÈME ANNÉE --- SOMMAIRE TABLE D'ORIENTATION : L'Art et la Société ...

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Comité d'Honneur : - Madame la Princesse Caëtani de BASSIANO; - Madame COLETTE; - M. Bernard BERENSON; - M. Abel BONNARD, de l'Académie française; - M. Gabriel COGNACQ, membre du Conseil des Musées nationaux; - M. DAUTRY, directeur général des Chemins de fer de l'Etat; - M. D. DAVID-WEILL, membre de l'Institut, président du Conseil des Musées nationaux; - M. Henri FOCILLON, professeur à la Sorbonne; - M. le Comte Hubert DE GANAY; - M. Jean GIRAUDOUX; - M. Albert S. HENRAUX, président de la Société des Amis du Louvre; - M. Etienne NICOLAS, amateur d'Art; - M. Eugenio d'ORS, de l'Académie espagnole; - M. Georges RENAND, amateur d'Art; - M. Paul VALERY, de l'Académie française. --- Comité de Direction : MM. René HUYGHE, Germain BAZIN et Waldemar GEORGE. --- Secrétaire de la Rédaction : Michel FLORISOONE. --- Comité d'Architecture : MM. Auguste PERRET, Louis SUE, André VERA. secrétaire général : Jean-Charles MOREUX.

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TABLE D'ORIENTATION L'Art et la Société par Jean LOISY (*) LES DEUX PERILS. La lutte est à mener contre les conservateurs décadents qui, par orgueil, paresse, commodité ou sottise veillent sur un passé facile à louanger, puisque le triage a été fait, et sur les pauvres imitations contemporaines de ce passé. Elle est à mener aussi contre les brutes révolutionnaires qui se croient appelées à changer tout l’homme et tout l’art en vingt ans. Ne lutter que contre une moitié des ennemis, c’est faire le jeu de l’autre; mais prenons garde : les uns et les autres vont, plus ou moins cyniquement et plus ou moins volontairement, se camoufler. L’état du monde, les exemples voisins, certaines vélléités de l’esprit font désirer par des conservateurs une espèce de révolution, par des révolutionnaires une espèce de conservation. On va être volontiers néo-national et néo-social en politique, néo-classique en art : prenons garde à ces faux amis ou à ces amis médiocres du vrai! Ils auront de grandes chances de plaire parce qu’ils représenteront une caricature de vérité assez complexe d’apparence, assez facile de pratique, donc flatteuse. LES LOIS, LES REGLES ET L'INSPIRATION. Le recours aux lois éternelles de l’harmonie, la soumission aux règles faites pour les nécessités du temps présent, telles sont, sans doute, les premières conditions d’un retour à l’ordre et au style. Elles ne seront rendues fertiles que par une grande générosité créatrice. DOGMATISME. Il faut que des maîtres enseignent, que des disciples imitent et que les uns et les autres s’entêtent sur leurs principes : pour l’artiste, le résultat dépend de la valeur personnelle et aussi de la valeur des partis-pris. Il faut laisser l’impartialité aux critiques, encore que des critiques partiaux jusqu’à l’absurde ne nous feraient peut-être pas de mal : on aurait le plaisir de penser qu’ils croient, du moins, à quelque chose. FAUSSES NOUVEAUTES. Il faut réapprendre la lenteur : une sage théorie ne donne pas ses fruits en six mois. Rien n’est plus irritant que d’entendre, à la sortie d’un Salon, (*) Jean Loisy vient de terminer un essai sur les rapports présents des arts, de l’Etat et de la Société. Les quelques remarques que nous publions constituent la conclusion de cet ouvrage d’une si vive opportunité.

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certain ordre de commentaires : « Il n'y a rien de nouveau cette année! » parce que nul artiste n'a trouvé de façon nouvelle de peindre, telles déformations bizarres ou l'emploi exagéré de telles couleurs singulières. Ce qui va paraître de meilleur dans les prochains salons ou chez les éditeurs fera dire à ces forcenés du neuf: « Quelle banalité! » La difficulté, pour le public et pour le critique, sera de discerner la vérité simple de la banalité. Ce sera aussi la difficulté pour l'artiste ou l'écrivain. Il faut aborder cette difficulté ingrate et se moquer des amateurs de vitesse et de nouveauté qui jugent d'après de gros signes extérieurs. Le temps de la hâte est révolu. EQUILIBRE. — Il y a du révolutionnaire et du traditionnaliste chez tout créateur véritable et ceux qui ne prétendent qu'à l'une ou l'autre qualité se condamnent eux-mêmes. EXEMPLES. — Les uns croient que les musiciens de l'Institut ou les architectes du Cercle Militaire à Paris sont les successeurs des classiques; les autres, que le peintre Léger ou l'architecte Mallet-Stevens sont en train d'enfanter l'art futur; il y a aussi une sorte d'art médiocre, de compromis entre l'art officiel et l'art officieux, qui cherche à réconcilier tout le monde, art de révolutionnaires qui vieillissent ou de conservateurs qui s'entrouvrent: c'est lui qui préside aux constructions en cours sur les bords de la Seine, entre l'Alma et le Trocadéro. Les vrais grands artistes, comme les frères Perret ou Strawinsky, sont à la fois d'extrêmes révolutionnaires et d'extrêmes conservateurs. Leur équilibre n'est pas un juste milieu facile, mais une conciliation supérieure entre la beauté qui fut et celle qu'ils pressentent. Ils déroutent donc les gens à principes et à classements. Souvent le Temps seul les justifie, mais sa sûreté de jugement est surprenante. Parfois un chef, une élite les comprennent tandis qu'ils vivent: la société tout entière tire un grand bienfait de cette compréhension. Nous n'avons pas de chef; notre système d'éducation, d'encouragement, de gouvernement s'exerce contre l'élite, et non pas pour la masse, mais pour des minorités incultes et gourmandes qui s'intitulent peuple ou mandataires du peuple. TRAVAIL PREALABLE. — On trouve le style en cherchant l'expression précise, l'humanité en cherchant la justesse des sentiments, le classicisme en cherchant les proportions et la hiérarchie. Beaucoup imitent les résultats que des morts ont obtenu: ils ont parfois l'air d'arriver au but, mais ce but est sans récompense. D'autres prétendent se passer de recettes, tant il y a d'urgence à faire connaître leur tempérament, leur originalité, leur génie, leur mission. Il faudrait rayer du vocabulaire ces quatre mots-là pendant vingt ans et ne les reprendre alors qu'avec prudence. RENAISSANCE. — L'art ne se relèvera pas seul. Il sera relevé à la faveur d'un relèvement de l'esprit qui retrouvera l'homme réel et embrassera l'humanité totale.

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SOURCES DE POÉSIE LE MERVEILLEUX dans l'Architecture Classique par Jacques COMBE Dans un paysage, une route, une maison, un temple. Quel drôle de serpent, de motte, de rocher. Un morceau de la terre qui n'a pas été façonné par la pulsation majestueuse de l'atmosphère, qui n'a pas évolué, qui n'a pas poussé. La circulation incessante de l'eau, aspirée en nuages, projetée en pluies, torrents et fleuves, a creusé chaque ride de ce pays que nous contemplons; elle en modifie la face suivant un rythme ample et lent; elle nourrit sa surface végétale aux mille ramifications mouvantes. Les grandes lignes d'une plaine, d'une vallée, d'une montagne, sont rongées, brouillées, masquées sous d'innombrables accidents locaux du sol ou de la végétation. Les lois physiques, les nombres, l'ordre qui ont amené cet espace au point où nous le voyons, par la multiplicité et la complexité de leurs effets, nous offrent d'eux-mêmes une image peu lisible où la faiblesse de notre appréhension croit saisir le désordre, bien qu'en nous quelque prolongement de la sensibilité perçoive souvent, devant ces aspects du monde, la paix puissante d'un ordre absolu. L'harmonie d'un site ou d'une heure. Mais cette route, ce ruban lisse à la démarche clairement intelligible où la ligne droite trouve sa place, ces murs plans qui présentent à la lumière un bouclier poli, que sont-ils? La vie du sol qui les porte ne les a pas créés. Leur création ne procède pas du même ordre ni de la même durée. Un homme a mis une pierre sur une pierre, un mur a jailli sur une cadence dont toute la contrée avoisinante ignore la vitesse et les modes. Dans la vie de ce qui l'entoure, c'est à proprement parler une apparition. Il en a la soudaineté et le caractère insolite. Il est abstrait par l'homme de la vie complexe qui dure tout autour de ce point élu de l'espace. Souvenez-vous de ces films accélérés où une fleur photographiée à de longs intervalles, se forme, s'ouvre et se fane sous vos yeux. Une montagne photographiée chaque siècle : le film projeté, vous la voyez se dresser, puis fondre comme un sorbet. Spectacle hallucinant. C'est un mystère de cet ordre que nous offre le mur. Une ville à l'horizon nous touche d'abord comme une apparition à quoi la nature du site confère une plus ou moins grande solennité. Village flottant sur la plaine, embarcation sur la mer; village de montagne perché sur un rocher comme un témoin du lent nivellement du sol. Et le Parthénon sur sa En haut de la page : LE PORTIQUE DES CARIATIDES DE L'ERECHEION. CÔTÉ OUEST. Au centre de la page : COLONNE DU PORTIQUE SUD DU PARTHÉNON.

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colline, la cathédrale de Chartres parmi les champs de blé : apparitions, statues d'une pensée, statues d'un dieu, boucliers blancs tendus aux rayons du soleil. Mais dans l'art de bâtir comme en toutes les manifestations de l'esprit, deux tendances bien marquées se juxtaposent et se repoussent sans cesse. Art classique, art baroque ou romantique, architecture classique, architecture gothique ou rococo, ces oppositions sont, à leurs plans respectifs, des manifestations d'une oscillation générale de l'esprit entre deux pôles : tendance systématique, tendance empirique. Les uns, et c'est la tendance la plus spontanée, la plus constante, font l'abstraction d'un parti, d'un aspect du monde qu'ils choisissent et où ils font tenir de gré ou de force les phénomènes qu'ils expriment. Les enfants, les peuples primitifs, procèdent ainsi. Dans un schéma grossier, l'enfant place un personnage, un arbre, un animal; dans une forme presque constante, soumise à une règle de tradition, le sculpteur nègre, le peintre byzantin, ont plié l'homme et ses dieux. Dans des règles de technique, d'équilibre, de rythme stable, d'égalité de traitement, l'artiste classique enferme son univers solidement lié à un cadre abstrait. D'autres choisissent une voie toute différente. Ils transportent tout vifs les phénomènes, chargés de leurs mystères, dans le cadre de leur œuvre. Ils ne font que les y scander. Leur art consiste à trouver dans la technique qui leur est propre les démarches susceptibles de donner les équivalents les plus persuasifs à la complexité du monde. Ces équivalents atteints, ils les rangent, lourds qu'ils sont de significations complexes, dans un ordre propre à leur génie. C'est ce qu'on nomme si grossièrement le « réalisme », terme générateur de toutes les confusions. Cette oscillation si naturelle à l'esprit se retrouve dans l'art de bâtir, bien qu'en ce domaine l'abstraction ait toujours large part. Construire, c'est, dans tous les cas, imposer à l'espace des rapports abstraits, le plier à une géométrie, à une échelle, qui sont abstraction pure, enfermer un espace choisi dans une figure géométrique. La maison primitive, c'est un cube, un cylindre, un cône, un polyèdre, la combinaison de plusieurs de ces formes, une abstraction qui, rendue visible et tangible isole un fragment de l'espace. Et cependant, à des stades évolués de cet art, le goût du concret a pu pénétrer dans les bâtiments. Par des artifices de construction et de décor, la lumière avec ses jeux, héraut de l'esprit de complexité, rongeuse d'abstraction, a trouvé sa revanche. Les corniches baroques (art romain tardif, fin de la Renaissance), les sculptures saillantes, les ornements foisonnants de l'art gothique ou de l'art rococo, attaquent la netteté des plans et substituent à leurs mystères stables ceux, plus mouvants, de l'atmosphère, de ses événements et de ses heures, noient l'édifice dans un nimbe de « réalisme ». Et les architectes gothiques, par des raffinements inouis de calcul, effacent les plans, ouvrent le mur tout grand à la lumière dont les cascades envahissent l'édifice et en chassent l'esprit d'abstraction dont il était né. Aussitôt, les rayons lumineux rongent tout. Les moulures s'amenuisent, substituent les demi-teintes aux partis francs; la sculpture pousse partout comme une moisissure, comme la vie dans la forêt équatoriale. Des feuillages, des animaux, des histoires, se déroulent sur les chapiteaux, les tympans, les voussures, bientôt sur toute la façade, pour aboutir au fouillis des retables sculptés et des tours de cheurs. C'est le moment pour le « réalisme » iconographique d'entrer dans la ronde. Tous ces accidents, tout ce hérissement, enveloppent une carcasse à la structure strictement chiffrée comme la végétation et l'humus masquent l'ossature du paysage. Certes, ces édifices à la lumière tournoyante et bigarrée, où du lierre de pierre monte vers un ciel obscur, offrent d'étranges mystères. Le merveilleux y abonde et y peut frapper l'œil le plus myope, le plus affaibli par l'habitude quotidienne. C'est celui de Shakespeare, des romantiques allemands. La « réalité » laisse percer à chaque instant l'insolite. Ces feuillages, c'est l'équivalent du moulage de bronze d'un gant de femme que nous montre André Breton dans « Nadja ». Une photographie de la Cité prise du ciel : deux objets insolites : le Pont Neuf, ces demi-cylindres qui portent une piste d'une rive à l'autre, c'est un miracle de l'abstraction, les arguments enchâinés qui mènent le raisonnement à l'autre rive. Mais ces deux peupliers de pierre, c'est Notre-Dame. Un coquillage où l'on entend le bruit du vent. C'est au merveilleux du Pont-Neuf que nous voudrions faire allusion, à celui de cette architecture qui s'exprime par plans et volumes clairement dits, sans accueillir la complexité mouvante de la vie. C'est la tendance que suit le plus volontiers l'art de bâtir. Un simple mur contient en germe ce caractère surnaturel. La notion abstraite d'un plan devient, transposée en brique ou en pierre, une apparition dont le caractère insolite, sensible en lumière diffuse, n'est qu'augmenté, souligné, porté à un degré hallucinant par une lumière intense. Les rayons solaires sont brisés, repoussés avec vigueur. Le mystère jaillit de cette violence immobile. Dans les dimensions que l'œil saisit, une immense paix. Dans le temps, le décalage brusque de ce mur surgi. Le temps pris sur le fait. Qu'il soit uniforme, — béton, enduit, — qu'il présente un appareil, — brique, pierre, marbre, — le mur apporte dans le paysage une égalité surprenante dans l'inégalité variée qui l'entoure. Et un prisme d'ombre le suit, lui fait écho, à la place des rayons solaires interrompus, traîne fraîche que porte cette fée dans la lumière de midi et que le crépuscule venant allonge en une traîne de cour. A la Villa Adriana, dans la campagne romaine, le mur du Poecile est un exemple parfait de ce charme du mur. Destiné à ménager de part et d'autre de son plan des promenades d'hiver et d'été par son choc au soleil, il se dresse isolé. Rayons d'un côté reflétés, de l'autre supprimés. Dépouillé maintenant des quelques ornements et accessoires qui l'accompagnaient — anvent, faîtage, — il paraît, parmi les graminées et les buissons de fleurs qui l'avoisinent, comme un grand cri silencieux, une suspension mystérieuse des coutumes de l'atmosphère, un point d'orgue des vents et des saisons.

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Toute architecture d'esprit classique présente des variations plus ou moins complexes, plus ou moins modulées sur ce thème primitif. Le mur y est toujours présent. Il y est employé en pleine lumière, sans nimbe de réalisme, expressif tantôt par sa nudité uniforme, tantôt par ses divisions calculées où l'ornement a la valeur d'une ponctuation délicate, pouvant atteindre une subtilité infinie, mais ne devient jamais un masque. Les formes géométriques simples y paraissent, suivant un mot de Claude-Nicolas Ledoux, comme les lettres alphabétiques qu’emploient les architectes dans la texture de leurs ouvrages. Plus la lisibilité, la nudité de ces formes est grande, plus intense est le mystère ainsi posé, comme on pose une équation. Le mur plan de Mycènes, de Rome, des châteaux francs, de l’abside de Poitiers, des palais florentins et romains, le demi-cylindre des absides romanes, le cylindre des tours médiévales et des phares, des formes plus rares, telles que les polyèdres des Pyramides d’Egypte, le cône des huttes nègres, des trulli des Pouilles ou des cheminées de Cintra, autant de manifestations de cet esprit. Manifestations simples, que l’on peut dire du premier degré. La colonne, le pilastre, en leurs multiples versions, offrent, associés à l’architrave ou à l’arcade, des manifestations analogues qu’on peut nommer du second degré : un temple grec est encore un polyèdre, mais organisé. Cet organisme n’a rien pris au réalisme architectural; ses proportions, les règles de sa structure et de son équilibre sont entièrement abstraites; elles créent un univers complet qui s’oppose vivement par la rigueur qu’il porte lisible et, semble-t-il, qu’il proclame en chacun de ses membres, à l’apparent désordre de la nature qui l’entoure. L’édifice posé sur sa base comme une statue sur un socle. Le mur passe derrière le jeu d’ombres des colonnes, mais si l’on songe aux voûssures d’un portail gothique, on est saisi de la dissemblance complète qui marque ces deux conceptions de l’ombre portée. Les colonnes d’un temple dorique sont comme un premier mur devant celui de la cella, mur abstrait au plus haut degré, fait en partie de vides, suggéré et scandé dans l’espace par ces cylindres réguliers sous le lourd entablement. Le soleil les frappant imprime dans l’air l’ossature géométrique d’un mur.

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Attribué à Bramante. Palais de la Chancellerie à Rome. Détail du « Cortile ». Phot. Alinari.

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De plus, colonnes, chapiteaux, métopes, frontons, s'engrènent l'un en l'autre par un ensemble de cannelures, de bandeaux, de denticules d'une extrême précision qui en font un tout indivisible. Un tambour de colonne gisant sur l'Acropole d'Athènes fait penser au rouage égaré d'un mystérieux chronomètre. Un chronomètre fait pour marquer sans fin l'éternité. Sur le mur qui est chose abstraite, l'ornement classique tisse un réseau d'abstractions cohérentes. Il se refuse à la complexité, au réalisme, des ombres violentes; il n'admet pas sans passer à l'autre camp « ces formes brisées à leur naissance », « ces corniches qui rampent comme des reptiles » dont parle encore Ledoux. S'il le fait, il devient le baroque, le rococo, qui, bien que de lignée classique, retournent aux sirènes du réalisme. Un temple grec du Vème siècle, un édifice de Bramante, c'est, parmi leurs entours, l'étrangeté architecturale posée entière comme une question. C'est un raisonnement plastique fermé sur lui-même comme les énigmes du Sphinx. Une abstraction insolite, cohérente en ses parties, tout à fait étrangère à ce qui l'entoure. C'est le mystère de l'aérolithe. D'où est-ce tombé? Une église du XVème siècle, un édifice rococo, tendent à dissimuler sous des ombres et des guirlandes leur structure abstraite. Ils la plient même en formes proches de celles de la nature. La masse régulière se hérisse, feint le rocher, cache ses plans inquiétants en une ondulation plus familière au site (piles des monuments flamboyants, ondulations des façades rococo), va jusqu'à s'envelopper de fleurs, de feuillages, de branchages où des oiseaux de pierre se confondent avec les oiseaux vivants qui, d'aventure, peuvent se poser près d'eux. Le paysage pénètre dans l'édifice qu'il inonde et y dépose des alluvions. L'architecte d'esprit classique agit Ci-dessus : PIAZZA DELLA SIGNORIA A FLORENCE. Ci-dessous : LE THÉÂTRE DE VICENCE PAR PALLADIO. en sens inverse. L'abstraction qu'il dresse en son bâtiment s'agrippe au sol qui l'entoure. Devant ses maisons, ses palais, des cours, une esplanade, des avenues droites que des angles égaux séparent; sur l'autre face, un parc tout aussi régulier que le bâtiment de pierre qu'il prolonge. Tout le paysage est pris dans le filet d'une organisation qu'il ne connaissait pas, d'où le hasard semble absent. L'architecte l'a contraint à l'exprimer en un mode nouveau que les pluies et les vent ignorent. Des plans et des lignes scandés et développés ont été substitués aux vallonnements que leur lente évolution a revêtus d'apparences hasardeuses. Les arbustes des charmilles, eux aussi, ont cessé de se développer selon leurs lois; une force invisible arrête leurs branches à des plans parallèles ou perpendiculaires. Les ifs ne peuvent forcer les cylindres, les cônes, les sphères qui leur font une barrière mystérieuse. L'architecte les tient sous le charme de ses dessins. L'eau même, le fluide fuyant, est contrainte à des plans, à des colonnes jaillissantes, à des arceaux. Le merveilleux du mur et du plan est plus sensible encore et étonne davantage lorsqu'il s'inscrit dans le sol, sur l'arbre ou dans l'eau. Ce n'est ni par un simple artifice de style, ni par un sacrifice à la mode, que les premières descriptions de Versailles en font un domaine féerique et merveilleux. C'est plutôt, chez leurs auteurs, un souci d'exactitude. Même sentiment si l'on envisage le plan des villes. Des urbanistes de tendance classique font des cités féeriques où la perspective entrecroise ses navettes acérées. Ici, nous rencontrons de nouveau le thème du temps violenté, de l'apparition soudaine. Villes « champignons » d'Amérique poussées sur un damier; plus émouvante leur sœur noble Turin, dont les rues et les maisons dressent devant nos yeux, matérialisées et figées pour des siècles, les perpendiculaires tracées en quelques heures, d'un camp romain.