Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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L'AMORDE DE L'ART RENÉ HUYGHE DIRECTEUR III Correspondances inédites d'INGRES et de DELACROIX Enquête sur La Jeunesse et l'Art Moderne --- MARS 1936 PRIX : 12 FRANCS RÉDACTION: 63. AV. DES CHAMPS-ÉLYSÉES, PARIS (8e) - ADMINISTRATION, PUBLICITÉ: ÉDITIONS A. SEDROWSKI, 33, RUE CLAUDE-TERRASSE, PARIS (16e)

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LA PAGE DE NOS ABONNES Aux EDITIONS A. SEDROWSKI, 33, Rue Claude-Terrasse, PARIS-XVI° EN SOUSCRIPTION : FELIX VALLOTTON ET SES AMIS PAR HEDY HAHNLOSER-BUHLER « En attendant l'Ouverture » Un volume format in-4° carré (21 × 27) de 304 pages, composé en Bodoni corps 10, présenté sous couverture remplie, en deux couleurs, avec 153 reproductions en phototypie des œuvres de l’artiste : peintures, dessins, gouaches, gravures, sculptures; illustré de nombreux bois et de documents inédits, suivi d’un Livre de Raison. Le tirage exécuté dans les Ateliers des Presses Modernes, pour le texte, et par les Etablissements Vigier et Brunissen, pour les planches, est limité à : 30 exemplaires sur japon impérial, numérotés en chiffres romains de I à XXX (contenant chacun une série de bois de F. Vallotton) --- 50 — sur vélin blanc, numérotés en chiffres arabes de 1 à 50 (contenant chacun une série de bois de F. Vallotton) --- 500 — sur vélin blanc, numérotés en chiffres arabes de 51 à 600 --- Les abonnés de L’AMOUR DE L’ART bénéficieront d’une réduction de 15 p.c. sur ces prix de souscription. CES PRIX SONT CEUX DE SOUSCRIPTION. — A LA PARUTION DE L’OUVRAGE, ILS SERONT PORTÉS RESPECTIVEMENT A 350 francs (sur japon) - 230 francs (sur vélin avec une série) - 120 francs (sur vélin). SPECIMEN SUR DEMANDE

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L'AMOVR DE L'ART DIRECTEUR : RENÉ HUYGHE DIRECTEUR - ADJOINT : GERMAIN BAZIN --- REVUE MENSUELLE MARS 1936 — N° 3 DIX-SEPTIÈME ANNÉE --- SOMMAIRE TABLE D'ORIENTATION: La Culture pour ou contre la Civilisation Jacques Madaulé. DOCUMENTS INÉDITS: M. Haro entre Ingres et Delacroix André Joubin. ARCHITECTURE: Le Dépôt auxiliaire de la Bibliothèque Nationale à Versailles J.-C. Moreux. ENQUÊTE: La Jeunesse Etudiante et l'Art Contemporain Michel Florisoone. DOCUMENTS: La Fontaine de Vie dans la Miniature persane Arménag Sakisian. EXAMENS DE CONSCIENCE: VIII. Raymond Martin. LES FAITS: Le Héraut et sa trompette René Huyghe et Jean Aujame. Croisement d'épées A. D. Echos et Informations J.-M. Campagne. LES EXPOSITIONS: Au Grand Magasin des Indépendants André Dennery. Dans les Galeries M. F. et A. V. LES LIVRES: La Gravure sur Bois au XVème Siècle au British Museum Michel Florisoone. Ouvrages sur l'Art Chinois R. H. Catalogues de Musées et Expositions R. H. Les Revues M. F. L'ART AUX ENCHÈRES M. F. --- FRANCE : 95 FRANCS ETRANGER : 150 ET 175 FRANCS RÉDACTION : 63, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, PARIS (8ème). TÉLÉPHONE : ÉLYSÉES 66-67 Administration-Publicité: Editions A. SEDROWSKI, 33, rue Claude-Terrasse, Paris (16ème). Téléphone: Jasmin 02.78

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Comité d'Honneur : - Madame la Princesse Caëtani de BASSIANO; - Madame COLETTE; - M. Bernard BERENSON; - M. Abel BONNARD, de l'Académie française; - M. Gabriel COGNACQ, membre du Conseil des Musées nationaux; - M. DAUTRY, directeur général des Chemins de fer de l'Etat; - M. D. DAVID-WEILL, membre de l'Institut, président du Conseil des Musées nationaux; - M. Henri FOCILLON, professeur à la Sorbonne; - M. le Comte Hubert DE GANAY; - M. Jean GIRAUDOUX; - M. Albert S. HENRAUX, président de la Société des Amis du Louvre; - M. Etienne NICOLAS, amateur d'Art; - M. Eugenio d'ORS, de l'Académie espagnole; - M. Georges RENAND, amateur d'Art; - M. Paul VALERY, de l'Académie française. --- Comité de Direction : MM. René HUYGHE, Germain BAZIN et Waldemar GEORGE. --- Secrétaire de la Rédaction : Michel FLORISOONE. --- Comité d'Architecture : MM. Auguste PERRET, Louis SUE, André VERA. secrétaire général : Jean-Charles MOREUX.

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TABLE D'ORIENTATION LA CULTURE pour ou contre LA CIVILISATION par Jacques MADAULE. ON parle volontiers un peu partout, des périls que court aujourd'hui la culture. La crise de la culture n'est qu'une face, la plus inquiétante sans doute, de la crise générale dont souffre le monde actuel. L'homme n'est plus capable de dominer les instruments dont il s'est servi pour vaincre et domestiquer la nature. La culture est dévorée par les techniques. Ce n'est pas la première fois, en dépit des apparences, qu'un tel événement se produit. Nous n'avons qu'à consulter l'histoire pour apprendre comment meurent les cultures et qu'avant de sombrer dans la barbarie, celles qui sont mortes étaient depuis longtemps déjà stériles. Considérons ce grand exemple de la culture antique. Les derniers siècles, aussi bien en Grèce qu'à Rome, ne sont plus remplis que par l'interminable récitation de formules apprises. Je néglige volontairement, bien entendu, le ferment que fut le christianisme et qui, à la fin, devait sauver tout ce qui paraissait perdu. Mais je songe à ces insipides rhétoriciens, à ces misérables abréviateurs, dont les œuvres mornes remplissent les siècles vides. Ils étaient en possession d'une certaine technique, qui ne fut jamais, à quelques égards, plus parfaite. Seulement, la technique n'a pas sa fin en elle-même, et de leur technique, ils ne savaient plus rien tirer de vivant. Nous voyons se produire de nos jours, dans une atmosphère très différente, un phénomène analogue. La culture moderne se meurt au sein d'une abondance qu'elle ne sait pas utiliser, ni dominer. À l'abondance des produits correspond la prolifération des techniques. Et l'une et l'autre représentent la revanche de la matière sur l'esprit. Celui-ci est essentiellement créateur, et ne vit que de liberté. Mais aussitôt qu'il n'anime plus sa propre création, elle devient pour lui un embarras, un poids de plus en plus intolérable. Aux époques conquérantes de la culture, il ne cesse pas de jouer librement et d'enfanter de nouvelles valeurs. Dans les périodes de décadence, il apparaît enseveli sous l'épaisseur des machines mortes. Il ne domine plus, ni l'Univers, ni lui-même, mais il obéit passivement aux sollicitations extérieures. Est-ce à dire qu'il faille condamner les techniques? A Dieu ne plaise, puisqu'elles sont indispensables. Mais comment l'homme va-t-il pouvoir dominer les puissances qu'il a lui-même déchaînées? Je pense que c'est d'abord en rendant à l'esprit sa véritable place, qui est la première. L'esprit est une notion que l'on invoque souvent aujourd'hui, sans toujours s'attacher suffisamment à la définir. Et il peut en naître de redoutables malentendus. L'esprit n'est pas tout l'homme et l'esprit n'est pas que de l'homme. Je crois qu'une grande partie des maux dont souffre aujourd'hui la culture provient de la méconnaissance, depuis quelques siècles, de cette double vérité. Il y a longtemps que Pascal a dit : « Qui veut faire l'ange fait la bête. » Le matérialisme actuel fut une réaction presque inévitable contre ce péché d'angélisme. D'un autre côté, il existe des réalités spirituelles supérieures à l'homme, dont l'âge moderne a systématiquement fait fi. On s'est acharné à considérer l'homme comme

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le terme des choses, tandis qu'il n'en est que le milieu. On le privait ainsi de son point d'équilibre. Esprit engagé dans la matière, il ne peut la dominer vraiment que s'il s'appuie d'autre part sur le transcendant. Faute de quoi, il sera toujours le plus faible, et la puissance même de son esprit ne servira qu'à gonfler des monstres qui l'écraseront. C'est dire qu'à nos yeux, le problème de la culture, tel qu'il se pose aujourd'hui, est beaucoup moins un problème intellectuel qu'un problème spirituel. La véritable question est de savoir si l'homme peut se sauver lui-même. Mais il apparaît bien que, toutes les fois qu'il l'a tenté, c'a été pour s'incliner devant des idoles façonnées de ses propres mains. Qu'il adore l'art, ou la technique, ou l'argent, c'est toujours le même geste millénaire, celui qui déjà courbait le cou roide du peuple élu devant le veau d'or et le faisait se prostituer aux divinités étrangères, sur toute montagne et sous tout arbre vert. Si puissant est l'esprit qui nous anime que nous sommes saisis de terreur et d'admiration devant les œuvres sorties de nos mains. D'esclaves, nous les faisons reines. Et peu importe qu'aujourd'hui la plupart des hommes revendiquent en apparence une autonomie souveraine, que n'invoquaient pas les anciens âges. Le résultat est le même. Il n'est pas jusqu'à cette culture que nous prétendons défendre qui ne puisse devenir à son tour la plus dangereuse des idoles. Elle n'est pas une chose morte, finie, arrêtée, qu'il faudrait mettre à l'abri des intempéries comme une momie égyptienne. Voilà où nous entraînerait le matérialisme de certains conservateurs, qui ne sont pas toujours les derniers à se réclamer des valeurs spirituelles. Elle n'est pas davantage ce développement infini et sans terme qui place l'homme entre un passé mort et un avenir incertain. Elle est faite pour l'homme, et non pas l'homme pour elle. Elle est un moyen dont il use pour atteindre sa propre fin. Il ne faut donc ni la mépriser, ni s'en faire l'esclave, mais la dominer pour la sauver. Position difficile à tenir, car elle nous impose d'être constamment fidèles à une double exigence. D'une part, nous devons attacher tout leur prix, qui est grand pour nous, aux conditions matérielles et historiques dans lesquelles nous nous trouvons placés. D'autre part, nous ne devons jamais cesser de tendre l'autre main vers le ciel. Tels sont les deux bouts de la chaîne dont parlait Bossuet, et nous sommes au milieu. Par une telle attitude je pense que la culture serait sauvée. En effet, c'est dans cette tension douloureuse, et en elle seule que nous puiserons le dynamisme nécessaire pour n'être jamais écrasés par un trop lourd passé. Je ne crois pas qu'ainsi nous parvenions jamais, comme certains l'espèrent, à créer des valeurs absolument nouvelles. Mais nous pourrons approfondir indéfiniment les valeurs éternelles, qui ne sont éternelles que parce qu'elles sont en même temps inépuisables. Nous ne craindrons plus alors que des techniques aberrantes et monstrueuses ne détruisent la culture comme le cancer détruit notre corps. Elles seront remises à leur juste place d'utiles servant. Le salut de la culture m'apparaît donc lié à un redressement spirituel. Si ce n'était là que ma propre opinion, elle serait de peu de poids. Mais il suffit d'écouter autour de soi la clameur de l'époque pour sentir que confusément, de toute part, on aspire à un tel redressement. Et ce ne sont peut-être pas ceux qui proclament le plus haut leur propre matérialisme qui témoignent le moins en faveur de la vérité. La crise même qui a servi de prétexte à ces propos est un signe. L'heure est venue où il faut changer de route et, sans renoncer à rien de ce qui fut acquis, et qui constitue notre trésor commun, tenir au ciel non moins qu'à la terre. Car c'est à la fois notre grandeur et notre faiblesse de ne pouvoir lâcher l'un des deux termes sans les perdre tous les deux. J. Wadsworth

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Documents HARO Inédits entre INGRES & DELACROIX par André Joubin Le 24 avril 1851, M. Haro, le fameux expert, eut pour témoins à son mariage ses deux plus illustres clients: M. Ingres et M. Delacroix. Lorsque vint le moment de signer sur le registre, M. Ingres, le plus âgé des deux, signa le premier; mais avant de passer la plume à son voisin, il la secoua et la heurta si violemment sur la table que Delacroix ne put pas se servir de la même plume que M. Ingres. M. Haro aimait conter cette anecdote à ses amis. Elle prouve surtout qu'en associant en son honneur, ne fût-ce qu'un moment, l'eau et le feu, Raphaël et Rubens, le classique et le romantique, Ingres et Delacroix, M. Haro avait réussi un joli chef-d'œuvre de diplomatie. Bien mieux, il ne resta pas sur ce succès éphémère. Il était depuis l'enfance et il demeura jusqu'à la fin de sa vie l'ami de ces deux ennemis, j'entends le vrai ami, l'ami qu'on aime avec tendresse et désintéressement. Cette double amitié dont Haro avait raison de s'enorgueillir, j'en trouve un vivant témoignage dans les lettres adressées par Delacroix et Ingres à leur jeune ami. Cette précieuse correspondance, avec d'autres documents intimes, m'a été aimablement communiquée par MM. Haro frères, les derniers et dignes héritiers de cette vieille famille d'experts parisiens qui compte déjà beaucoup plus d'un siècle d'existence. En 1826, M. et Mme Haro, les fondateurs de la dynastie, succédant à leur tante, avaient ouvert une boutique de marchands de couleurs rue du Colombier, près la rue des Petits Augustins, c'est-à-dire au coin de la rue Jacob et de la rue Bonaparte actuelles, dans ce vieux quartier de Saint-Germain des Prés, fréquenté par les artistes depuis le moyen âge. La boutique avait pour enseigne « Au Génie des Arts »; le titre en avait été choisi par Delacroix lui-même qui se trouvait être ainsi le parrain de la Maison Haro. Mme Haro mère, rappelant, après la mort de Delacroix, ses souvenirs

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Monsieur Ingres En haut: Monsieur Ingres posant devant le photographe Coll. D' Viau. Au centre: Lettre de M. Ingres à Haro (31 mars 1866). En bas: Monsieur Ingres vu par Disderi, photographe. --- Monsieur Ingres --- Ingres --- Monsieur Ingres --- Disderi ---

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de jeunesse, écrivait à son fils: Il vint chez moi se fournir; je venais d'ouvrir ma maison; il commença par une singulière conversation sur l'enseigne qu'on devait prendre. Je dis à ton père de mettre comme ma tante: A la Palette d'Or. — Non, dit M. Delacroix, il faut mettre: Au Génie des Arts. — Je lui dis: « C'est bien prétentieux ». — « Non, non, Madame, avec honneur vous soutiendrez votre enseigne: vous avez du feu sacré dans les veines, et bon nombre de gens de distinction sont de mon avis. » Et, se tournant vers M. Haro: « Croyez-moi, prenez pour enseigne: Au Génie des Arts ». Il en fut ainsi décidé. C'est par Delacroix que fut baptisée la première boutique de M. Haro. A partir de 1826, Delacroix se fournit chez Haro de toiles, de châssis et de couleurs, à crédit naturellement, parce qu'il n'était pas riche; mais dans cette maison où l'on avait tout de suite deviné son génie et apprécié son caractère, on lui faisait confiance, et il payait quand il pouvait. Les factures de la Maison Haro pour les années 1826 et 1827, recueillies par Moreau-Nélaton, et conservées au Musée du Louvre, contiennent des indications précieuses sur les couleurs, toiles et châssis, fournis à Delacroix pendant ces années capitales — les années du Sardanapale, du Marino Faliero, du Justinien, etc... Les mesures mêmes des toiles et l'indication de la date de fourniture permettent d'identifier la plupart des œuvres de Delacroix exécutées à cette époque, par exemple: Mars 1826: 1 toile de 6 p. 130 × 97; elle est destinée au Marino Faliero; Juillet 1826: 1 toile de 5 p. 6 × 4 p. 4; elle est destinée au portrait de Schwiter; 15 février 1827: Couleurs pour le tableau du Duc d'Orléans. (Le châssis a été fourni par Le Louvre); il s'agit du Justinien; 12 juillet 1827: 1 toile de 15 p. × 12 p. avec châssis. II s'agit du Sardanapale, etc... On peut ainsi fixer exactement la date à laquelle ont été commencés ces tableaux. Une des lettres les plus curieuses adressées à Mme Haro a trait à une commande de couleurs pour le Sardanapale. La voici: Ce lundi 28 octobre 1827. Monsieur Delacroix salue Madame Haro et la prie de vouloir bien lui faire broyer, sur-le-champ, six vessies de blanc de plomb, six de jaune de Naples, deux d'ocre jaune, deux de cobalt, deux de noir de pêche, le tout plus liquide que les couleurs que l'on prépare pour tout le monde. Il passera sans faute demain matin pour les prendre, à 7 heures. Il la prie de faire en sorte que cela soit tout à fait terminé ce soir. Mme Haro fit préparer les vessies de couleur et posa sur le papier de la lettre un échantillonnage des couleurs liquides demandées, nous conservant ainsi, sans s'en douter, la palette du Sardanapale, éblouissante de fraîcheur, vrai régal pour l'œil. Depuis lors, des relations amicales s'établissent entre Delacroix et la famille Haro. M. Haro étant mort peu de temps après, Mme Haro prit la direction de la Maison, en attendant de la passer ensuite à son fils Étienne. La boutique de marchand de couleurs est devenue une importante maison de réparation, de restauration et de rentoilage de tableaux, qui jouit à Paris d'une réputation indiscutée. Au magasin de la rue des Petits Augustins, s'est joint un atelier situé en face, rue des Marais Saint-Germain (aujourd'hui rue Visconti). Mme Haro a réuni une équipe de spécialistes. C'est à eux que Delacroix confiera la mise en place et le marouflage de ses grandes compositions décoratives, d'abord celle de la Bibliothèque de la Chambre

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des Députés. Le 27 octobre 1845, il écrit à Mme Haro: Madame, Je pensais voir arriver ce matin vos ouvriers, pour reprendre nos travaux à la Chambre des Députés. N'ayant pas eu de lettre de vous qui soit contraire, j'ai compté sur eux. Il serait temps encore de commencer, car la journée s'annonce fort belle. On pourrait probablement placer une figure... Vous n'ignorez pas que je n'ai qu'un temps très limité pour cette opération. Après les travaux de la Chambre et du Sénat, suivis bientôt par le marouflage du plafond dans la Galerie d'Apollon au Louvre, le dernier grand travail que Delacroix confia à la Maison Haro, en 1852, devait être le Salon de la Paix à l'Hôtel de Ville. A cette époque, Mme Haro Mère s'était remariée et avait laissé la direction de la maison à son fils Etienne. Ce furent les débuts du jeune Haro qui, ne se contentant plus des opérations de rentoilage, de maroulage et de restauration, devait devenir le plus avisé connaisseur et le premier expert de Paris. Le petit marchand de couleurs s'était transformé en un important marchand de tableaux, anciens et modernes. Il était le conseiller des amateurs; il offrait, comme garantie, l'estime et l'amitié des deux plus illustres peintres de l'époque: Ingres et Delacroix qui formaient comme les deux colonnes de la maison. Aussi dirigea-t-il, en qualité d'expert, les plus belles ventes de ce temps. M. Haro était, certes, un brave homme, mais c'était aussi un commerçant avisé. Dans tous les cas difficiles, Delacroix a recours à M. Haro. En 1845, la toile de la Coupole du Sénat se détache; vite, que M. Haro aille à son secours! En 1846, Delacroix a vendu, enfin, le Sardanapale à un amateur, M. Wilson; c'est M. Haro qui le dévernit, le restaure, le roule et l'expédie à l'acquéreur à Ecoublay, près de Corbeil. Bientôt, on n'en reste pas aux questions professionnelles. Haro est devenu un ami qu'on met à contribution pour toutes sortes de services. Ainsi, en 1850, Delacroix brigue la fa- veur d'être logé à l'Institut et d'occuper le logement devenu vacant de J.-J. Ampère; Haro vient à la rescousse, sans succès d'ailleurs. Plus tard, en 1857, c'est encore Haro qui déniche l'appartement et l'atelier de la rue de Furstemberg (1). La plus grande marque de (1) L'atelier, 6. rue de Furstemberg, a été loué par la Société des Amis de Delacroix, qui se propose d'y conserver et d'y honorer la mémoire du maître. Elle y organise de façon permanente des expositions d'œuvres de Delacroix confiance que lui donna Delacroix fut de le charger de réunir ceux de ses tableaux qui devaient figurer à l'Exposition Universelle de 1855; comme M. Ingres, de son côté, lui avait confié la même mission, voilà M. Haro préposé à l'administration de la gloire personnelle de ces deux irréconciliables. Il s'en acquitta, du reste, à la satisfaction de chacun. M. Haro était un grand diplomate! Chez Delacroix, M. Haro avait su mettre dans son jeu la bonne Jenny, le dragon familier qui montait la garde près de son maître. Mme Haro mère avait réussi, la première, à l'apprivoiser; d'abord par une admiration sincère et désintéressée de Delacroix, puis par des gâteries auxquelles la vieille servante se montrait sensible. Lorsque Delacroix partait seul en voyage, Mme Haro invitait Jenny à la campagne, près de Vernon, et l'y gardait tout le temps qu'elle voulait. Aussi, Delacroix ne jurait que par M. Haro; il l'avait chargé de vendre ses tableaux. Haro, qui avait la plus belle clientèle de Paris, les lui plaçait dans des conditions avantageuses. Un jour, M. Pereire, dont la galerie était célèbre, désira posséder une réplique de la Médée de Delacroix et lui en commanda, par l'intermédiaire de Haro, une réduction: le prix en fut fixé à 8,000 francs. Quand le tableau fut terminé, Delacroix, qui ne travaillait plus alors avec la même facilité qu'autrefois, estima son œuvre à 10,000 francs au lieu de 8,000, et chargea Haro d'en informer M. Pereire qui, naturellement, accepta la majoration et s'empressa d'envoyer la somme demandée. Remords de Delacroix qui renvoie les 2,000 francs de supplément à M. Pereire, et écrit à Haro: Mon cher Monsieur, Je vous remercie bien sincèrement de la démarche que vous avez bien voulu faire pour moi auprès de M. Pereire. Quoique je regrette beaucoup maintenant qu'elle ait été la suite d'un mouvement de mauvaise humeur que je ne me justifie pas dans ce moment suffisamment à moi-même. Je suis occupé à réparer, autant qu'il me sera possible, auprès de M. Pereire, les effets de cette démarche dont je vous suis toutefois très reconnaissant pour votre bonne intention, et vous prie de recevoir l'assurance de mes sentiments dévoués et affectueux. Eugène Delacroix. Naturellement, M. Pereire n'accepta point les 2,000 francs renvoyés par Delacroix. C'est une bien belle histoire, renouvelée de celle

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d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxes. En 1860, après une vente particulièrement rémunératrice, Delacroix lui envoie, en remerciement, un charmant pastel, Une Femme à sa toilette, qui appartient aujourd'hui à M. le Baron Vitta. Au remerciement de Haro, Delacroix répondit le 10 septembre 1860: Votre lettre me fait le plus grand plaisir; vous me dites que mon petit souvenir vous plaît, c'est ce que je désirais avant tout: n'ayant pas même de couleurs ici pour me reposer plus complètement, je n'avais sous la main que du pastel; je ne suis pas bien sûr que, dans le transport, quelque peu de poussière sombre ne soit tombée là où il ne fallait pas; ne collez donc pas définitivement de papier derrière le cadre pour que je puisse le revoir s'il y a lieu (1). Mettez un passe-partout blanc, mais pas trop éclatant et surtout pas trop large. C'est le moyen de tuer l'effet d'une peinture ou d'un dessin. L'habitude que nous avons, à présent, des encadrements énormes nous empêche d'être sensibles à cet inconvénient. Ainsi, les petits cadeaux entretenaient l'amitié, la confiance affectueuse entre Delacroix et Haro. Pendant les dernières années de sa vie, Delacroix luttait avec une énergie farouche contre la maladie et assistait avec angoisse au déclin de ses forces; Haro, sa femme et sa mère l'entourèrent avec une affection touchante. Quelques semaines avant sa mort, en juillet 1863, avant de rentrer à Paris, Delacroix écrivait de Champrosay à M. Haro: (1) En effet, Delacroix l'a revu et l'a daté de 1862. Ce vendredi. Mon cher Monsieur, Je vais beaucoup mieux, mais par progrès très lents; ma réclusion m'est bien utile et c'est mon principal remède. Je vous aurais écrit plus tôt, mais la faiblesse que j'ai me rend pénible toute occupation. Mille remerciements pour ce que vous dites de bon pour moi. Jenny vous en remercie de cœur ainsi que moi. Je profiterai de votre obligeance pour les commissions dont j'aurais besoin par hasard. Mais, ne faisant pas d'autre remède que de suivre un régime, j'espère que je pourrai continuer. Je ne vous en dis pas long, mon cher Monsieur Haro, sachez que je vous suis bien sincèrement reconnaissant. Jenny se joint à moi. Votre dévoué, Eug. Delacroix. Quelques jours après, le 13 août 1863, Delacroix s'éteignit dans son appartement de la rue de Furstenberg. Ce fut, pour la famille Haro, un profond et sincère chagrin. Mme Haro mère, qui était alors retirée à la campagne, près de Vernon, évoquait, à cette occasion, de lointains souvenirs de jeunesse et écrivait à son fils Etienne cette lettre si émouvante qu'elle m'a paru digne d'être publiée: Sainte-Geneviève (Eure), 19 août 1863. Cher Fils, ... La dernière fois que je l'ai vu, il me disait en souriant qu'il était heureux, qu'il n'allait plus dans le monde, qu'il entendait ne plus vivre que pour lui, qu'il sentait sa santé altérée, hélas! Je l'encourageais à se bien soigner, il me répondit: «c'est trop tard, j'ai trop veillé, » j'ai brûlé mon sang. Enfin, me disait-il, il » faut sinon se consoler, du moins peu y penser. J'avoue, Madame, que, réfléchissant DELACROIX. — «UNE FEMME A SA TOILETTE», OFFERT A HARO PAR DELACROIX. — PASTEL 1842. COLLECTION DE M. LE BARON VITTA.