Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
---
Sommaire
- Mendès da Costa
GABRIEL MOUREY
- Henri le Sidaner
JULES RAIS
- Un Concours de Napperon
M. P. VERNEUIL
- L'École de Nancy
JULES RAIS
- Nos Concours : Un Alphabet
M. P. V.
- Planche hors texte: « Neige à Bruges »
LE SIDANER
---
AVRIL
1903
---
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
7° Année, N° 4.
Page 2
Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
---
Abonnement annuel :
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr.
ÉTRANGER . . . 25 fr.
Prix de la Livraison : 2 francs
L’Année parue ...
Page 3
MENDÈS DA COSTA
Voici une individualité artistique dont il paraît malaisé de fixer les traits, de mettre en relief les caractères. Elle est étrange et complexe, à la fois très moderne de sentiment et très archaïque de forme ; il y a en elle des naïvetés et des subtilités déconcertantes, un mélange de symbolisme, d'hieratisme et de réalisme qui va jusqu'à la caricature. Cela est mystérieux mais avec précision, presque avec sécheresse tant le métier a de netteté et de fermeté. A quelle race appartient l'artiste qui modèle ces curieuses figurines, de quels milieux fait-il partie, en quel terreau plongent ses racines ; de quel état d'esprit, de quelles tendances générales, de quelle vie sociale ses œuvres sont-elles l'expression, quels sont ses liens avec les autres producteurs d'art de son pays ? On regarde, on interroge, on scrute ; il faut un effort pour trouver à toutes ces questions des réponses plausibles ; on se sent hésitant et confondu. Certains morceaux signés de son nom semblent détachés d'une cathédrale gothique construite par un architecte javanais ; d'autres, sous des allures presque brutales, cachent une acuité d'observation,
une finesse de vision vraiment remarquables ; on dirait d'un Daumier septentrional. Et le modèleur de figures humaines se double, se complète, allais-je dire, d'un animalier de très spéciale conception, expressif, ironique et tendre en même temps ; enfin, le voici qui s'adonne à la sculpture décorative, à la sculpture architecturale, et sa technique s'élargit, se simplifie encore, retourne aux procédés des tailleurs de pierre primitifs, à l'artsynthétique des imagiers de la vieille Egypte et du Moyen Age à son aurore ; et cela, cependant, demeure d'aujourd'hui, d'aujourd'hui même, senti et exprimé par un civilisé d'extrême culture en qui se mêlent les influences les plus disparates, les hérités les plus hétérogènes. Voilà-t-il pas un séduisant problème à résoudre de psychologie artistique ?
Pour en trouver la solution, même approximative, il convient de jeter un coup d'œil sur la situation actuelle des arts dans les Pays-Bas. Deux courants sont nettement visibles ; d'un côté, en peinture, les continuateurs de l'Ecole de 1860 — qui correspond à notre Ecole de 1830 — dont Bosboom, Mauve, Israëls, Mesdag, les trois frères Maris furent les chefs (au premier rang de
Page 4
Art et Décoration
ces continuateurs il faut citer Breitner), une pléiade d'aquafortistes vraiment féconde et noble: Bauer, Zilcken, Storm van Gravesande, Witsen, Dupont, pour n'en mentionner que quelques-uns; tous, en tout cas, peintres et graveurs, strictement fidèles aux traditions de leur pays, observateurs directs de la vérité, peignant leurs milieux, les paysages, les mœurs où ils vivent, à l'exception de Bauer qui, loin des canaux et des polders, se réfugie dans l'évocation des splendeurs orientales, grave en d'inoubliables et somptueuses planches le grouillement fastueux des cortèges sacrés sous les voûtes des temples, parmi le flamboiement merveilleux des Milles nuits et une nuit. L'art de Bauer, cependant, s'avère résolument hollandais; il a son origine, dans l'orientalisme du maître des maîtres, Rembrandt.
Mais voici une tout autre génération d'artistes dont le point de départ, les idées, l'aboutissement semblent ne se rattacher à rien dans l'histoire artistique et sociale des Pays-Bas. Leurs œuvres offrent la plus curieuse mixture. D'abord elles visent toutes à être décoratives et à agir, en même temps, autant sur l'esprit que sur les sens. Elles sont le résultat d'une conception du décor très spéciale et dont on ne rencontre nulle part en Europe, à l'heure actuelle, l'équivalence. On sent leurs produc-
teurs fortement imprégnés des formes de l'art chaldéen, assyrien, égyptien et surtout, ce qui est plus normal, de l'art javanais. Leur reli-
gion — s'il est permis de toucher à ce point si délicat!— ne paraît plus être le protestantisme, glacé, formaliste, mais bien plutôt cette espèce d'animisme fétichiste qui est le culte d'esprits et de démons partout présents dans la nature, pratiqué dans l'Insulinde, en même temps que le brahmanisme et le bouddhisme. On me disait naguère, d'autre part, à Amsterdam, que les doctrines théosophiques firent il y a quelques années beaucoup d'adeptes parmi les jeunes artistes Hollandais. Serait-ce là l'explication de leur tendresse pour certaines combinaisons de lignes, de leur prédilection pour certaines façons de composer, d'interpréter, de décorer, où se retrouvent des rappels de figures ésotériques, de signes pentaculaires; cet art symbolique, épris de mystère, hiératique, spiritualiste à l'excès, serait-il enfin l'expression de croyances vraies? Pourquoi ne pas le croire? N'y sent-on pas des accents de la plus prenante sincérité que le dilettantisme ignore ? Nous voici loin, quoi qu'il en soit, de la manière dont les maîtres hollandais du XVIIe siècle concevaient l'art et la vie.
La renaissance du sentiment religieux en art que connut l'Allemagne avec Overbeck, la France avec Ary Sheffer et quelques-uns de ces Élèves d'Ingres dont M. Maurice Denis étudiait naguère l'esprit et l'art dans l'Occident, que connut ensuite l'Angleterre avec les Préraphaélites, aurait-elle son analogie dans les Pays-Bas sous cette forme si particulière? Rien ne s'op-
Page 5
Mendès' da Costa
ses accents n'en sont pas moins personnels et complexes. Ce n'est pas seulement, en effet, par leur vérisme que nous requièrent ces statuettes de grès : Mon trésor, la Sourde, ou le Clown, ou la Vieille mendianté, ou le joli groupe de trois fillettes allant à l'Ecole, ou encore la fine figurine de gamine zélandaise que nous avons reproduite dans notre numéro de septembre dernier, ou la série de danseuses javanaises en grès ou en bronze d'un hiératisme si caractéristique. Il y a là autre chose; une acuité d'expression, une largeur de simplification, un sens des rapports de volumes qui accentue leur originalité. Ces types de commères, de femmes du peuple, courtes et lourdes de son pays, M. da Costa les a fixés en traits définitifs, dans leur intimité, dans le laisser-aller de leurs gestes, de leurs attitudes, de leur physionomie physique et morale. De même, quand il modèle ces poupées exotiques, serrées dans leurs robes étroites, au gorgerin brodé et ciselé, étrangement coiffées, petites idoles qui du rythme même de leurs bras, des tortions disloquées de leurs mains accomplissent le rite éternel des danses sacrées, ce n'est pas seulement l'amour du pittoresque qui le possède; on sent qu'il a approfondi l'âme de ces lointaines et immémoriales civilisations et que ce n'est pas pour lui jeu de dilettante que
pose, tout concourt au contraire à ce qu'on puisse le penser, et c'est, à mes yeux, la seule source d'éclaircissement, en présence d'une floraison artistique aussi imprévue dans un terrain aussi peu favorable. Quant à démêler si c'est par l'étude de l'art hindou et javanais que ces jeunes hommes ont été conduits à se laisser séduire par les idées religieuses que cet art exprime ou si c'est, au contraire, ces idées religieuses qui les ont amenés à se pénétrer des formes de cet art, on comprendra que nous ne songions pas à le tenter ici. Au surplus, et pour plausibles que me paraissent ces hypothèses, je ne les donne que comme des indications grâce auxquelles il peut devenir plus aisé de comprendre des productions d'art dont le caractère est parfois déroutant, dont les formes extérieures ont une étrangeté un peu obscure quelquefois pour nos regards épris de clarté et de bon sens.
L'art de M. Mendès da Costa semble se rattacher, volontairement où non, à cet ordre de recherches expressives qui anime le talent des Toorop, des Tornprikker, des Dijsselhof, des Nieuwenhuis, Lebeau, A. Lecomte, etc., et de cet autre, très étonnant sculpteur Zyl qui, à la nouvelle Bourse d'Amsterdam, vient de donner la mesure définitive de son talent. Mais il y a, chez Mendès da Costa, une passion de vérité plus intense, plus énergique; son observation est plus directe et plus précise; elle a une saveur plus forte de réalisme; mais
Grès cérame
d'en traduire les manifestations extérieures. À l'étude, à la peinture des animaux, il n'apporte pas moins de conscience à mettre en relief, par le choix de l'attitude la plus synthétique.
Page 6
Art et Décoration
tique, les dominantes de l'espèce. Et son Chameau couché, ses Chouettes, son Caméléon, ses singes, son délicieux Baby goulu, confortablement assis, son gros ventre de singe s'arrondissant entre ses pattes écartés, l'œil naïf, le crâne bombé, son grand Singe de Java, surtout le Singe malade sont vraiment parmi les plus originales reproductions de la vie animale que je connaisse. Quelle détresse, et aussi quelle résignation
sourcilière gauche ; mais les mains retombent, les pieds sont inertes, comme lassés de l'action et convaincus de l'inutilité de tout effort et la saillie des clavicules a déjà quelque chose de funèbre. Rappelez-vous la mort du singe dans Manette Salomon.
Ailleurs, dans le Marabout, debout sur ses hautes et minces guibolles, l'air d'un vieux beau déplumé, ridicule et prétentieux, un sens d'ironie se fait jour,
dans le repliement sur soi-même de la pauvre bête amaigrie!
Comme on le sent seul au monde dans sa souffrance, serrant ses membres, se faisant tout petit pour offrir moins de prise aux coups de la destinée.
Il y a certainement une pensée qui veille derrière ses paupières baissées; voyez-la toute frémissante s'exprimer dans le relèvement de l'arcade dont la diversité montre la souplesse de l'ar-
qui, tout en respectant la vérité, en accentue, en exagère les traits de la plus plaisante manière, mais sans lourdeur, avec une rare finesse de touche.
Dans la sculpture purement décorative, dans la sculpture architecturale, le souci d'amplification s'affirme, ainsi qu'il convient. Les gestes vrais se transposent, se précisent selon des formules
Bas-reliefs exécutés en petit granit
Page 7
Mendès da Costa
tiste à s'accommoder tant des exigences spéciales de la matière employée que des nécessités constructives particulières à chaque objet, à chaque partie du décor.
Seuls, les sculpteurs du Moyen Age, avec qui M. Mendès da Costa a tant d'affinités, ont su, sans rien sacrifier de leur fantaisie et de leur liberté de technique et d'esprit, se plier à ces tyrannies. On sent que M. da Costa les a étudiés consciencieusement; n'est-ce pas à eux qu'il faut toujours avoir recours, à eux qui ont pratiqué avec tant de grandeur et tant d'intimité leur art? Voilà les vrais maîtres de tout artiste européen; c'est d'eux qu'il apprendra tous les secrets, c'est eux qui lui donneront les plus fécondes leçons, le plus utile exemple. Il n'y a dans leur conception de l'art ni vanité ni artifice, jamais de superfétation; au contraire, le sentiment le plus exquis et le plus profond de la nature, l'esprit le plus rationnel et le plus libéré, le plus individuel et le plus logique.
Puis, cela est si près de nous, nous tient si fortement encore aux fibres, nous est si compréhensible, alors que rien de l'art grec ou l'art romain ne se rapporte ni à nos idées, ni à nos mœurs, et qu'un effort est toujours nécessaire, sans parler d'une culture classique très sérieuse, pour le ressentir; c'est à Athènes cependant et à Rome que les nations civilisées continuent d'envoyer les lauréats de l'enseignement officiel, et l'architecte, le sculpteur, le peintre vont demander à des sépulcres le secret de la vie.
Il faut donc féliciter M. da Costa de sa sympathie pour la sculpture médiévale. Il lui doit beaucoup, mais il ne doit pas moins, d'autre part, à l'art hindou, à l'art égyptien et à l'art japonais. Qui songerait à lui en faire un reproche? Où est l'artiste capable de s'enfermer assez courageusement en soi pour échapper aux influences que son éducation même et l'étude de son métier le mettent dans l'obligation de subir? Le pourrait-il, s'il le voulait! Tant de séductions le sollicitent, tant de chefs-d'œuvre l'appellent, le tentent, l'enthousiasment! Il faudrait une insensibilité absolue pour leur résister; or un vrai tempérament d'artiste ne vit-il pas justement de vibrer sans cesse à tous les spectacles de beauté, d'être la lyre aux cordes perpétuellement tendues pour les brises et les tourmentes de la nature, de la vie: destin privilégié dont si peu comprennent toute la beauté! L'important, dans le commerce avec la réalité qu'il a sous les yeux et l'intimité qu'il entretient avec ses devanciers, c'est que l'artiste sache découvrir et la forme d'interprétation par où exprimer le plus originellement sa conception des choses et les exemples qui seront le plus utiles au développement de sa personnalité, c'est qu'il tâche de choisir ses maîtres.
M. Mendès da Costa a eu l'instinct, plus
« L'Insulinde », statue en pierre pour un tombeau
Page 8
Art et Décoration
s'inspirait des plus purs principes et des plus simples.
Les consoles, aux génies contournés, aux animaux fantastiques que reproduisent nos illustrations, la série de motifs où il inscrit avec tant de fantaisie et en même temps avec un si grand respect de la vérité, des singes, des écureuils, des lapins, des chats, tout en évoquant des souvenirs précis d'œuvres et de procédés consacrés, n'en apparaissent pas moins personnelles et caractéristiques. La technique est connue, mais l'esprit qui s'exprime là est bien d'aujourd'hui, bien d'un de nos contemporains ; aussi n'avons-nous nul effort à faire pour le comprendre; cela est précis, net, vibrant et vivant. De même, M. Mendès da Costa se soucie de varier les matériaux dont il fait usage; il affectionne particulièrement le grès gris, le grès commun, le grès qu'emploient les potiers paysans; à peine le rehausse-t-il parfois, très légèrement, de noirs, de bruns ou de bleus; la plupart de ses statuettes, femmes du peuple et animaux,
Fille de Huyzen, terre cuite
rare qu'on ne pense, et le bonheur, moins fréquent qu'on ne croit, de discerner tout le parti que pouvait tirer un sculpteur, un décorateur contemporain des procédés de la statuaire primitive en s'efforçant d'en pénétrer et d'en faire revivre l'esprit; il a repoussé fort judicieusement l'influence de la seconde Renaissance italienne et le classicisme qui en demeure le déplorable résultat; l'intérêt que méritent ses œuvres s'accroît d'un enseignement sérieux et profond; leur intensité de caractère, si elle provient certes, avant tout de la valeur de son individualité, n'a pu que puiser plus de force à la fréquentation d'un passé d'art dont l'épanouissement ne fut si glorieux que parce qu'il
Singe de Java
Page 9
Mendès da Costa
Page 115
Text Content
sont faites de cette matière grasse et riche dans sa sincérité. Il use aussi du bronze, du bronze noir à frottis d'or, et vloontiers du petit granit dont le grain bleuté a de si fines nuances.
En grès, également; ces objets usuels, de formes primitives; le service à thé et la jardinière décorée de perroquets, entre les assises pesantes de laquelle est réservée une place pour un petit récipient où se déverse le surplus de l'arrosage.
J'aime la façon simple, naïve dont l'artiste conçoit l'art décoratif ; elle a, parmi nos complications à outrance, le charme des chansons populaires, dans le jardin de nos quintessences et de nos subtilités littéraires, artistiques et morales, l'humble séduction, sans coquetterie, franche et pure, des plantes poussées toutes seules, ces bonnes vieilles plantes de jardins ecclésiastiques que proscrit si volontiers l'orgueil des parvenus. Et cela, pour les gens de vrai goût, a la valeur des choses les plus raffinées.
La préoccupation de semblables recherches, l'inquiétude d'atteindre à de pareils effets domine l'art décoratif néerlandais d'aujourd'hui, et si j'insiste tant sur l'œuvre et la personnalité de M. Mendès da Costa, c'est pour mieux délimiter le milieu auquel il appartient. Au surplus, on comprend qu'une individualité de cette espèce ne peut s'être formée seule, isolément ; un germe, si puissant soit-il, ne se développe et fleurit que dans un terrain favorable ; ailleurs, il végète et bientôt meurt, force inutile et inféconde. L'effort de M. da Costa nous intéressera davantage d'être parallèle à celui de tant d'autres qui, dans l'espace enserré par les mêmes frontières, avec des hérédités similaires et sous la voûte du même ciel bornée par les mêmes horizons, poursuivent un commun idéal. La réflexion domine chez eux, ils sont conscients et du passé auquel ils doivent tant et de l'avenir qu'ils préparent ; au lieu de la spontanéité, de l'ardeur imaginative dont font preuve les méridionaux, ils possèdent au plus haut degré le sens de l'examen et de l'observation ; ils restent analytiques, épris de détail et soucieux toujours de s'appuyer sur la réalité, qu'il s'agisse d'une réalité matérielle ou d'une réalité spirituelle, morale, si l'on peut dire. On retrouve là les traces de leur origine germanique. Seulement, la vision de ces réalités s'est modifiée et son champ s'est élargi, son domaine s'est enrichi de nouvelles conquêtes ; l'influence exercée par la pénétration de l'art hindou, de l'art javanais fut, à ce point de vue, extrêmement bienfaisante ; l'art décoratif hollandais du XVIIe siècle n'avait que des visées immédiatement pratiques, l'art déco-
Images
Danseuse javanaise, bronze
Singe malade
Page 10
Art et Décoration
ratif hollandais du xx° siècle s'est affiné au contact d'un exotisme pour ainsi dire national. Un peintre, un décorateur comme Toorop est l'exemple le plus éloquent des transformations qui se sont opérées et s'opèrent encore dans les couches artistiques des Pays-Bas. Que survit-il en lui du hollandais des deux avant-derniers siècles? Rien ou presque rien, mais assez cependant pour permettre de le situer dans son vrai milieu. Son œuvre est, à cet égard, la plus instructive qui soit; elle est résolument, malgré ses apports exotiques, hollandaise, au même degré que celle de Mendès da Costa avec laquelle bien d'autres analogies la rattachent. Chez un des plus grands (sinon le plus grand) peintres décorateurs hollandais d'aujourd'hui, Der Kinderen on ne découvrirait, en revanche, la trace d'aucune des influences, si diverses et parfois presque contradictoires, que j'essaie de signaler. Lui est remonté résolument comme l'architecte de la gare, du Musée Royal d'Amsterdam, Edouard Cuypers, plus haut que l'époque considérée comme la plus glorieuse des Pays-Bas. C'est au xive siècle italien qu'il a demandé le secret de son art et l'on découvre en lui, avec une tendresse passionnée pour l'esprit et l'art d'un Puvis de Chavannes, le souci de simplification d'un Giotto et d'un Duccio. L'âme du Moyen Age vit en lui ; c'est un vrai grand artiste. De même chez Berlage, l'architecte de la nouvelle Bourse d'Amsterdam, si critiquée et si peu comprise malgré les réelles beautés qu'elle contient, l'esprit du xive et du xve siècles italiens se fait jour. Plus rien ici de germanique ; une simplicité pleine de force, une logique qui jamais ne
Jardinière, grès cérame
Page 11
Mendès da Costa
s'égare, va droit son chemin vers le but, s'ex- prime en conceptions claires, nettes, franches, rationnelles. On pense à ces énergiques constructions de l'Italie féodale où se symbolise une si haute conscience sociale. Et l'on pense aussi, parfois, à notre Moyen Age français, plus clair, plus net, plus franc, plus rationnel encore. Berlage et Der Kinderen sont à juste titre considérés actuellement, avec Cuypers, par les artistes hollandais, comme les plus grands maîtres des Pays-Bas.
Dans ce mouvement, si riche et si curieux, avec ses oppositions, ses diversités, ses antagonismes, ses analogies, un sculpteur comme Mendès da Costa occupe une belle place, celle, en vérité, à laquelle lui donne droit l'originalité de son talent. Qu'il soit compris et apprécié ainsi qu'il devrait l'être à cause de ses dons d'observateur, par le grand public, il est permis d'en douter; mais la situation qu'il s'est conquise parmi les artistes de son pays et de l'étranger est assez considérable pour lui permettre d'attendre une approbation unanime. Qu'importe d'ailleurs, et e jugement de ses pairs, en un temps où trop de douteux artistes accaparent l'attention des masses, n'est-ce pas la meilleure récompense que puisse recevoir de ses efforts un artiste de vraie valeur?
L'art de Mendès da Costa est, on le voit, un art de réflexion et d'intimité; à cet égard, il est délibérément septentrional, en dépit des apports orientaux que nous avons pu y constater.
L'homme d'ailleurs, si peu de temps que j'aie eu l'occasion de le voir et de l'observer, dans son atelier du Neue Prinsen gracht, à Amsterdam, donne l'impression d'un renfermé, d'un replié, n'ouvrant ses yeux au spectacle des choses que pour les clore vite afin de ne point tarder à personnaliser dans le creuset de sa pensée et de son imagination les images qui s'y sont fixées. Il donne aussi l'impression d'un travailleur acharné et patient, d'un silencieux et d'un solitaire, d'un enfin qui ne vit que de ses propres ressources, se suffit entièrement à soi-même, plongé dans un rêve à la poursuite duquel il sent la nécessité de consacrer
"Mon trésor," grès cérame