Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Février 1903
Librairie Centrale des Beaux Arts
13, Rue Lafayette Paris
Prix de la Livraison : 2 fr.
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Sommaire
- Le Tapis moderne.
- M.P. Verneuil
- Saint-Marceaux.
- André Beaunier
- L'Exposition de "la Poignée".
- Gabriel Mourey
- Nos Concours ; Papier peint pour Chambre d'enfant.
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7e Année, N° 2
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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Le Tapis moderne
Il est dans l'art décoratif moderne une industrie dont le renouveau artistique progresse lentement, trop lentement même, c'est bien l'industrie du tapis. Il faut avouer, du reste, que le problème se posait là plus ardu qu'ailleurs, le décorateur ayant à lutter contre l'admirable tapis d'Orient. Constatons aussi que souvent, sinon toujours, le novateur fut vaincu, et que parmi les tapis modernes, bien peu peuvent être comparés aux tapis de provenance orientale.
Mais en quoi donc, en quelles qualités essentielles réside la séduction et la puissance artistique de ceux-ci?
C'est ce que nous allons essayer de voir; mais dès l'abord, ces qualités semblent se diviser en deux groupes principaux : qualités de composition, qualités de coloration.
Nous n'aurons du reste qu'à examiner à quelles conditions générales doit répondre un tapis pour que cela apparaisse nettement à nos yeux.
Qu'est-ce qu'un tapis, quelle est son utilité, quelle doit être sa composition?
Un tapis est une pièce d'étoffe le plus souvent, tissée à la main ou mécaniquement, ornée ou non, plus ou moins épaisse, et destinée, tout en recouvrant et dissimulant le parquet d'une pièce, à décorer celle-ci et à la rendre plus confortable.
Le tapis, disons-nous, doit orner la pièce.
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Mais à coup sûr, ce serait se tromper grossièrement que d'en faire le point initial de l'ornementation, auquel la décoration générale de la pièce doit se rattacher.
C'est au contraire le tapis, ornement secondaire.
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ou l'on veut créer une harmonie d'analogues, ou au contraire une harmonie de contrastes. Mais il reste bien entendu que le tapis doit dans les deux cas faire valoir les meubles, pièces plus importantes de la décoration.
Donc, dans le premier cas, le ton dominant du tapis devra être un rouge chaudron passé, plus foncé ou plus clair que le ton du bois, et plus gris si possible. En un mot un ton analogue, rabattu pour laisser dominer le ton du meuble, et pour la même raison, plus clair ou plus foncé que celui-ci. Mais il va sans dire que si au lieu de ce ton on mettait un rouge franc et puissant, le ton du meuble en souffrirait infailliblement beaucoup, poussé au gris sale par le voisinage du ton trop vif du tapis. Le ton rouge orangé si délicat de l'acajou se ternirait lamentablement. Au contraire, il serait exalté fortement, si,
pour le faire largement valoir, on avait songé à une harmonie de contraste, et qu'avoisinant le ton du meuble d'un ton se rapprochant de sa couleur complémentaire, on avait donné au tapis une gamme voisine des tonalités bleu paon ou vertes.
Les deux cas sont donc bien différents : par l'harmonie d'analogues on crée une harmonie douce, discrète, plus intime en quelque sorte que l'harmonie de contraste, celle-ci plus brillante mais aussi un peu plus tapageuse. A chacun de choisir suivant le cas et suivant la destination de la pièce.
Avouons qu'on raisonne bien peu souvent
daire et non principal, qui doit être subordonné à l'ornementation générale. Il doit s'harmoniser avec la tonalité de l'ensemble, créant ainsi, suivant les cas, ou des harmonies d'analogues ou des harmonies de contrastes, suivant qu'il doit participer du ton général, ou au contraire le faire valoir par l'opposition colorée qu'il fait avec lui.
Car, disons le de suite, ce n'est pas indifféremment que l'on doit choisir la tonalité du tapis d'une pièce. Ce choix doit être raisonné, au contraire.
Prenons en exemple un salon aux meubles d'acajou clair. Deux cas peuvent se présenter :
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ces questions si importantes, et que l'on s'en remet trop volontiers au hasard, procédé sinon plus sûr, du moins infiniment plus facile.
Mais revenons aux qualités essentielles que doit présenter un tapis. Nous avons vu que sa coloration générale n'est pas indifférente. Nous allons voir que son système d'ornementation ne l'est pas non plus.
Un tapis recouvre une surface plane. Donc, une des conditions qui s'imposent surtout, et avant toutes les autres, c'est de garder à cette surface son caractère plan, et d'éviter avec soin de la déformer. C'est pourquoi, et les orientaux l'ont bien compris, les modelés, les trompe-l'œil doivent être bannis. Quel effet fera une guirlande fortement modélée sur une bordure de tapis, si ce n'est celui d'une bosse, d'un obstacle absolument déplacé, et inquiétant pour l'œil du spectateur?
Donc, les aplats seront à recommander avant tout, ou s'ils sont indispensables, des modelés simples et très conventionnels.
Nous en arrivons ainsi à parler de la composition même et du principe ornemental qui préside ou doit présider à la composition d'un tapis. Que doit être ce principe?
Disons de suite qu'il doit être avant tout très conventionnel, et ne doit pas chercher à se rapprocher outre mesure de la représentation réelle des choses. Plusieurs raisons nous forcent à reconnaître le bien fondé de ce principe. D'abord, la raison d'exécution et de matière. Les points composant un tapis forment, pris isolément, une surface, plus ou moins grande, suivant la finesse de l'exécution, mais toujours assez considérable pour déformer un motif non conçu spécialement pour cette mise en œuvre. C'est ainsi qu'une circonférence, par exemple, ne pourra pas être formée par une ligne courbe continue,
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Carton de De Feure.
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décomposé en une série de carrés se rapprochant autant que possible du motif ornemental, mais cette reproduction n'est jamais qu'approximative, et subit forcément une transposition.
Donc, que nous le voulions ou non, le principe nature sera interprété par l'exécution matérielle. Ne vaut-il pas beaucoup mieux que les déformations indispensables soient voulu es et concourent à la beauté du résultat? Que le principe nature soit interprété, en un mot, et transformé en principe purement ornemental?
Voyons les tapis d'Orient. Les tapis persans sont parmi eux ceux qui rappellent parfois le plus directement la nature. Mais un simple regard suffit à nous convaincre que dans leurs rinceaux, les fleurs et les animaux qui s'y trouvent, et rappelant des fleurs ou des animaux connus, sont extrêmement simplifiés, amenés à l'état purementornemental,sans souci de formes ni de proportions exactes; et un lion s'y verra parfaitement de la même taille que l'oiselet qu'il guette. Dans d'autres, et ce sont les plus nombreux, l'ornement pur ne rappelant en rien ou si peu la nature est seul employé, et les résultats n'en sont pas moins beaux ni moins puissants, au contraire.
Un grand défaut qu'ont souvent les compo-
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mais bien par une succession de droites plus ou moins longues, se rapprochant autant que possible de la circonférence demandée. Un tapis n'est, somme toute, qu'un damier aux carrés multiples et très petits, représentés par les points qui les composent.
Or, un dessin à reproduire est forcément
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siteurs de tapis modernes, est de considérer le tapis comme un panneau décoratif et, le traitant comme tel, de le composer sans nul souci de sa destination. N'avons-nous pas vu des tapis représentant des paysages! avec ciel, eau, arbres, etc. !
Sans doute, les décorateurs ne tombent que bien rarement dans de telles erreurs. Mais pourtant, combien souvent voyons-nous des tapis dont l'ornementation ne peut être comprise que d'un seul côté! Or, le propre du tapis est de présenter une composition agréable de quelque côté qu'on le regarde; et non d'un seul point de la pièce qu'il doit orner. Or, supposons une floraison de pavots partant d'un côté du tapis et montant droit.Certes, le motif pourra être en lui-même agréable et bien composé. Mais quel intérêt présentera-t-il au spectateur placé de l'autre côté, et pour qui lesdits pavots seront la tête en bas? Il y a là un non sens auquel il sera facile de remédier en tenant compte,lors de la composition, de la destination du motif, et en lui ménageant au moins deux points de vue. Le mieux est que ce motif soit agréable vu dans toutes les positions; et le motif fortement interprété s'y prête plus facilement que tout autre.
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Une autre erreur, dans laquelle sont trop souvent tombés les compositeurs de tapis,
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Carton de H. Christiansen
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erreur contre laquelle, on doit le dire, lutte le tapis moderne, est la multiplicité des tons de laine employés pour un seul tapis. Des tapis de style dans lesquels quatre-vingts ou cent tons se trouvent être nécessaires sont fréquents:
et cela se conçoit lorsqu'on pense que, pour les fameux modelés de fleurs soit disant nature, chaque dégradation de ton exige autant de teintures différentes qu'il existe de valeurs différentes d'un même ton. Or, lorsque cela se ré-
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pète pour tous les tons d'un tapis, on voit à quel total fantastique on arrive, non seulement comme nombre de tons employés, mais encore comme prix de revient. C'est ainsi qu'à la manufacture des Gobelins, il est couramment employé pour un tapis de la Savonnerie de six à huit cents tons de laine différents!
Or, et ceci nous rend rêveurs, les plus beaux tapis de la Perse n'en demandaient jamais plus de seize à dix-huit !!! Et je crois qu'il est inutile de constater que les bons Persans obtenaient ainsi des résultats autrement artistiques que ceux de notre manufacture nationale. Du reste, et soyons justes, nous devons remarquer que là aussi, pour certaines pièces nouvelles tout au moins, le mouvement de simplification se fait sentir.
Nous disions plus haut que les tapis modernes luttaient pour la simplification des gammes. On en voit souvent, dont l'aspect est excellent, et qui cependant n'exigent que six, huit, dix ou douze tons au plus.
Mais peut-être, dans ces tapis, ne se préoccupe-t-on pas assez de la coloration en elle-même. Il ne suffit pas, en effet, qu'un tapis présente une harmonie agréable, et en dehors de celles vues habituellement. Encore faut-il que cette harmonie s'harmonise elle-même avec la coloration de la pièce qu'elle doit compléter. De plus, les valeurs des tons y sont-elles bien observées? Certains décorateurs modernes arrivent à une anémie colorée déplorable. Il est certes beaucoup plus facile d'harmoniser des tons légers et grisâtres : réséda, rose pâle,
gris perle, que sais-je? que des tons puissants. Mais quelle différence dans le résultat! Et voyez avec quelle aisance, dans leurs tapis, les Orientaux composent leurs gammes somptueuses, où les bleus et les rouges profonds dominent souvent, avec leur belle qualité de ton (surtout chez les Persans), mais aussi où les jaunes, les verts, les bruns, les blancs même arrivent à jouer leur rôle dans l'ensemble, avec une sûreté, une précision remarquables.
Et en dehors de toute préoccupation esthétique, ne faut-il pas tenir grand compte aussi du bon emploi? Or, nulle couleur n'est complètement fixe à la lumière. Toutes passent plus ou moins. Que reste-t-il de ces tapis aux colorations mièvres après quelques mois d'emploi? Toute finesse de coloration a disparu
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pour faire place à des gris uniformément sales et incolores. Croit-on que cela sert le mouvement d'art moderne dans l'esprit du public? Celui-ci sait que les tapis d'Orient tiendront longtemps, et il les préférera aux tapis aux
nuances fort délicates, trop délicates même, mais fugitives; car, qu'on ne l'oublie pas, le public tient au bon emploi de ce qu'il achète, et il a raison.
Mais nous devons maintenant parler, après ces considérations générales, de la technique de cette industrie.
Elle est des plus simples, du reste, comme nous l'allons voir.
La fabrication des tapis se divise en deux procédés, bien distincts par la technique autant que par la beauté du résultat, et c'est ainsi qu'un tapis peut être exécuté à la main ou mécaniquement, au point noué ou au métier Jacquart. La fabrication du tapis à la main, au point noué, est la plus ancienne de beaucoup. C'est ainsi que sont faits tous les tapis d'Orient, les tapis de la Savonnerie et les belles pièces modernes. Cette fabrication est sans contredit beaucoup plus belle, mais en même temps plus longue que la fabrication mécanique. Mais le résultat en est incomparable. Nous allons en voir très rapidement la technique.
Le carton colorié est fait grandeur d'exécution, et livré à l'exécutant. Celui-ci travaille devant un métier très simple, formé de deux rouleaux de bois, d'un diamètre variable, mais de 40 à 50 centimètres environ le plus souvent; les deux rouleaux sont fixés, l'un au-dessus de l'autre, par des axes tournants, à des montants verticaux; et les fils de la chaîne du tapis y sont tendus parallèlement et à distance convenable les uns des autres. L'exécutant a pris un calque du motif qu'il va avoir à reproduire. Il décalque celui-ci sur les fils de la chaîne, et passe ce décalque à l'encre, ce qui lui fournit la mise en place du motif ornemental de son tapis, mise en place dont il ne doit pas s'éloigner. Puis il fait, avec des laines de couleurs semblables à celles du modèle des séries horizontales de nœuds, nœuds spéciaux et dont les bouts, tournés en dehors,
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Le Tapis Moderne
formeront, coupés à bonne longueur, le poil du tapis.
Ces nœuds ou points sont faits à cheval à la fois sur deux fils consécutifs de la chaîne, et les deux bouts de laine repassent entre ces deux fils, une fois le nœud fait. Une série horizontale étant terminée et passant par toutes les teintes qui se trouvent à cette même place sur le modèle, l'ouvrier, afin de consolider le tissu même du tapis, passe une duite de fil de chanvre, puis une trame, lesquelles, avec les fils de la chaîne, constituent un véritable tissu, très résistant. En outre, ces fils maintiennent en place les nœuds ou points, et assurent ainsi la netteté du dessin.
C'est en somme un véritable velours, aux points très gros et au poil très long.
Pour tasser les points et les serrer autant que possible, l'ouvrier les frappe fortement au moyen d'un fort peigne à manche, en bois ou en métal. Lorsque plusieurs rangées de nœuds sont ainsi faites, l'ouvrier, au moyen de ciseaux, tond le velours ainsi formé à la longueur voulue. Le tapis avance ainsi peu à peu, et se trouve terminé sans autre main d'œuvre. L'ouvrier a donc copié son modèle, au moyen de nœuds de laine, en se servant de son décalque comme de mise en place et de points de repère.
Suivant l'écartement des fils de la chaîne, et aussi suivant la grosseur de la laine employée, les points seront plus ou moins gros, et plus ou moins serrés; le dessin par là même sera plus ou moins souple et l'artiste, pour faire son carton, devra plus ou moins forcer son interprétation.
A la manufacture des Gobelins, pour les tapis de la Savonnerie, on fait d'ordinaire quatre nœuds au centimètre en employant de la laine à cinq brins. Pour des motifs plus fins et plus serrés, d'autres tapis y comptent cinq points au centimètre avec de la laine à quatre brins.
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