Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Jules Chéret.
- GUSTAVE KAHN.
- Le "Beethoven" de Max Klinger.
- PAUL VITRY.
- Une maison de campagne.
- CHARLES PLUMET.
- Les montures de vases.
- MAURICE DEMAISON.
Planches hors texte:
1. "La Danse"
2. Pastel
3. Etude
JULES CHÉRET
Une maison de campagne.
Aquarelle de M.P. VERNEUIL.
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DÉCEMBRE
1902
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
6e Année, N° 12
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L'Année parue ...
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Esquisse pour une décoration de salle à manger.
(Apportent à M. M. Fennille.)
JULES CHÉRET
CHÉRET!... A ce nom, c'est dans l'esprit un éblouissement de bouquets de couleur, fleurissant à nouveau tous les matins sur les murs, les façades, les palissades; c'est aux portes des Music-halls un appel pourpre et flamboyant et qui ne ment pas, qui promet juste la joie qu'on y trouve, celle des yeux devant le décor, la parure, la femme et la lumière!
De la vitrine du marchand de tableaux un rappel de jours heureux, de printemps ailé vous saisit, un souvenir de plaisir élégant, de bain de soleil, de petite fièvre près d'une belle femme, et cela s'allie à tout un décor floral, marguerites, bleuets, coquelicots et papillons, si connu, jamais banal, toujours radieux; c'est un pastel de Chéret, où la nature se joue dans du lapis, dans de l'émeraude, dans une veloutine de pierreries. Une petite broche dans une arcature très simple d'or et de perles, vous charme au col d'une femme, comme d'un coup d'éventail de grâce, c'est un bijou de Chéret, et la femme qui le porte a des traits de cet idéal de Chéret, que vous avez vu si souvent aux murs, aux façades, aux affiches, au théâtre, car Chéret a tant observé la parisienne qu'elle le lui a rendu. Elle lui a prêté sa silhouette, il lui a donné des gestes, et souvent elle dénoue sa fourrure de ce mouvement mutin et développé que des affiches anciennes de Chéret lui indiquaient. C'est que Chéret est tout Parisien ; Français, naturellement, en rapport avec Watteau ! Parisien surtout. Son art est le corollaire de ce parterre vivant qu'on voit du haut d'un escalier de théâtre, de cette foule qui par les soirs d'été, par la bouffée heureuse des fraîcheurs, emplit le boulevard à la minute où les théâtres ferment. Cette peinture est Fête galante, elle est aussi Scène de bal et Fête des Fleurs.
Chéret n'est-il que Parisien? Il y a dans son élégance un petit rien d'anglais, mais pas d'un Anglais de Londres, d'un Parisien qui, à Londres, a été frappé par les formes sveltes, par des éclats de couleur hors la brume, qui s'est fanatisé à la minute de soleil exceptionnelle. Ce n'est pas anglais, c'est d'un Parisien qui a goûté certains vernis et certains vermillons britanniques, et qui a mis un peu du 'col de cygne dans la vision de quelques Pierrettes. Aussi il a retenu de Londres l'ensoleillement et la prestesse des Turner, il s'est pénétré de cette atmosphère brouillée, fine et transparente de Constable. Par un effort parallèle, il a créé cette chose étonnante, claire, ciel de féerie, opale peinte, impalpable soie
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Art et Décoration
changeante, qui est un fond de Chéret.
Sur cet écran d'irréalité splendide et de rêve coutumier composé d'éléments butinés à toutes les clartés de la nature, il est libre d'installer ses deux joies : la couleur et le mouvement. Une allée de peupliers, un jardin vert, un coin d'étang (même à la Corot), cela tient le peintre, cela certifie la pesanteur, cela rappelle toutes les lois terrestres et tout le train de la vie. Ce fond de Chéret, panoramique des substances les plus fines, de la douceur la plus aiguë, cela permet de suivre ce désir humain de s'affranchir de la pesanteur qui est toute la musique, toute la poésie, toute la danse, toute la féerie. Cela commande la traduction, non pas stylisée, mais exacte de toute la part que le corps prend à l'enthousiasme et à la joie. C'est l'atmosphère de fête que personne n'avait retrouvée depuis Watteau, qui transposait quelque peu de Vinci, et de ses lointains composites de méditation et de rêverie. Mais le fond de Chéret, en sa confusion apparente, a presque une forme, celle d'un tire d'aile d'oiseau diapré
LES JEUX — Hôtel de Ville.
LES JEUX — Hôtel de Ville.
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LA COMÉDIE — Fragment de décoration pour l'Hôtel de Ville.
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Art et Décoration
le sol de Paris, c'est son rêve. La fête, Chéret l'a dite mieux que personne dans ses affiches, dans cette affiche où la coulisse de l'Opéra s'ouvre, où toute son atmosphère clarteuse et sanglante est notée de taches harmonieusement fondues ; c'est couleur de lèvres, de peau et de lumière.
La fête ! il l'a développée, arquée, culbutée, il en a fait des rondes et des mascarades et des pantomimes ; son gommeux las, un carreau dans l'œil, voit sans cesse l'ébat de sa fièvre dans cette grande femme qui danse ! Mais aussi, il a abordé la joie.
Il y a l'enfant ! l'enfant que Chéret peint, les yeux amusés, s'éveillant de la vie de ses jouets disposés autour de lui, comme les éléments d'une dinette d'esprit. Dans sa décoration, les Joies de la vie, destinée à l'Hôtel de Ville, l'enfant est compté parmi les joies des grandes personnes, et sa propre joie, c'est de tenir dans ses bras, la poupée, le polichinelle, vis-à-vis de qui, il se représente, en sa conscience, comme une grande personne. C'est cette comparaison perpétuelle qu'ils font d'eux-mêmes avec l'avenir, qui donne aux enfants que peint Chéret, cet air de sortir d'un rêve, encore tout chatoyant devant leurs yeux brillants. Dans ce mouvement endiable qui parcourt l'œuvre de Chéret, l'enfant garde un air sage et tranquille. Il voit l'ébat des danseuses, et il ne l'imite pas ; il le regarde, il en enregistre les promesses. Evidemment, il est saisi dans la grande ronde, le vent de la vie froisse et agite les robes des fillettes peintes, mais elles ne dansent pas.
Les Joies de la vie, c'est le jouet, c'est la
Étude
qu'on aurait pu fixer, à un de ses battements. Ce n'est pas la fête, c'est la joie, ce n'est pas
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Jules Chéret
musique, c'est la danse; dans cette œuvre vaste et claire, Chéret résume tout son faire, les séductions colorées de ses pastels, les appels de lignes de ses affiches. S'il y a similitude entre les affiches et les tableaux, c'est que l'affiche était déjà un tableau, que Chéret y observait, y appliquait, en y ajoutant, toutes les flexibles lois de l'art décoratif. Nous avons déjà dit qu'une affiche de Chéret c'est une fresque légère. Mais dans le tableau, Chéret est débarrassé de toutes les charges de l'affiche. L'affiche est un prétexte, qui contient un point de départ; elle est soumise à une logique. Il faut que tout le geste de l'affiche indique une inscription qu'on lit vite, pour revenir au tableau qui est éclos de ce prétexte et de cette utilité..
Tout de même, en lisant, Vin Mariani, ou Musée Grévin, écrits en belles capitales rouges, on pense à une représentation du Songe d'une nuit d'été au temps de Shakspeare avec la pancarte indicatrice: la scène est dans le palais de Thésée due d'Athènes, ou bien: ici c'est le bosquet de Titania. De même que cette inscription
Etude
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Art et Décoration
et ce décor sommaire ne nui-
saient pas au charme de la féerie
amoureuse, le prospectus qu'é-
clabousse de fleurs lumineuses le
faire de Chéret, n'empêche pas
de goûter dans l'affiche le palais
de rêve et de féerie qui y sont
réellement peints. Tout de même
le plaisir qu'on éprouve à voir
toujours accompli l'heureux tour
de force de cet enguirlandement
ne vaut pas la joie d'être trans-
porté dans le parc enchanté.
Pour mieux dire, les affiches
nous promènent dans la ville de
fête, d'élégance, de luxe heu-
reux, de grâce précise, et les
fresques nous transportent en
plein cœur radieux de la cité
d'art, c'est-à-dire son jardin à
l'heure de la plus belle foule, à
cette heure indécise où toutes
les lumières du jour se marient
un instant avec toutes les lampes
du soir, brillantes dans l'atmos-
phère claire encore d'un éclat
de topaze, ce qui est une séduc-
tion si forte parmi les beautés
de nos villes.
Dans ces Joies de la vie, il y
a les enfants, les jouets, il y a
d'adorables figures de femmes
qui parent l'heure de la douceur
voluptueuse qui s'envole des
instruments; il y a surtout la
danse.
Dans le grand panneau de la
Danse, des cortèges descendent
d'un Empyrée couleur de perle
rose, de mer aurorale, de prairies
ointes de la douceur du crépus-
cule ou du charme de rosée de
l'aube. Des déesses en descen-
dent qui sont des ballerines, ou
ce sont des ballerines d'une
beauté de déesse; le char de la
danse est entrainé vers la terre
par la démarche agile et les
bonds harmonieux de danseuses
réunies par des liens de fleurs.
Une sorte d'Iris, une courrière
au geste ailé, les devance
parmi la pluie des fleurs; à
la ceinture de chaque danseuse, un bou-
quet éclate en irradiations lumi-
neuses. Des gazes légères, des
corsages jaunes, des fleurs pour-
pres, des envols de ce blanc et
rose mêlés de l'aurore, des lu-
mières d'or sous les pas légers
composent l'harmonie autour
des mouvements souples.
Dans d'autres fresques, toute
la comédie italienne, toute la
comédie italienne du Paris du
xxviiie siècle, celle où scintille
Marivaux s'unit aux personnages
de la comédie Molièresque pour
fêter les plaisirs de la table. Le
bourriquet de Chéret, si droit,
si attentif, une oreille à la vie,
une oreille à la méditation, les
yeux perdus dans un rêve éme-
rillonné, supporte un digne
Blasius, un consciencieux Pan-
gloss, un Cassandre béat, et tout
autour Toinon campe ses poings
tout faits sur ses hanches robus-
tes, Leporello boit, le Matassin
court, Scapin, dans son bassin
rayé de blanc et rose, salué de
son béret bouffant Géronte vo-
lumineux. Arlequin, de velours
versicolore, danse, Pierrot s'é-
tonne, et Colombine babille à
corps éperdu.
Cette Colombine, elle est par-
tout dans l'œuvre de Chéret,
c'est la Parisienne. Colombine,
la Parisienne, deux médailles
qu'il a gravées ineffaçablement,
deux portraits empreints en
émaux légers, sur des ailes de
libellules. La danseuse de Ché-
ret n'est autre que Colombine;
elle a changé d'atours pour en
prendre de nouveaux, plus
seyants, plus flammés de vo-
lupté, d'une sensualité plus nou-
velle et du même battement que
notre désir. Toutes deux ont
l'horreur du manteau, de l'en-
rubannement excessif et alour-
dissant; toutes deux veulent
être sveltes, parées d'un cor-
sage d'une teinte rare. Colom-
bine, quand elle n'est pas coiff-
née, comme la danseuse, d'une simple ordon-
Pastel
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LA DANSE— Hôtel de Ville
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Art et Décoration
Etude
nance heureuse ou d'un ébouriffement léger des cheveux, arbore des chapeaux chiffon- nés, ironiques, légers, auréolants, avec un rien de paradoxe. Cette auréole légère flamboie de fleurs autour de sa beauté élégante, mutine, railleuse. Et cette Colombine n'a pas besoin pour séduire d'être saisie dans son essor de danseuse; même immobile, elle incarne du brillant de ses yeux et de la souplesse de son corps, tout le désir humain. On la voit au rideau du Joli-Théâtre qui va s'élançer, toute ramassée en immobilité, sur le point de partir en mousse d'ivresse rieuse, ses deux pieds rapprochés en sa pointe. Elle est prête, empreinte de tous les trésors de sa grâce qu'elle va développer, et toutes les promesses tiennent dans la modestie apprise de son mouvement et l'immobilité bougeante de sa face. Déjà un Pierrot glabre et blanc, d'un geste de paillasse, annonce que va foisonner la grande comédie supérieure, la féerie de la ligne féminine. Ils arrivent de l'ombre lointaine du moulin de Cythère, dont on voit, dans la brume, une des ailes, et ils descendent vers les soleils de la rampe, laissant tomber, dans le lait d'étoiles de la nuit enchantée, des bouquets vivants et des jouets animés. Une ligne d'escarboucles, qui s'élance des yeux, anime toute la ligne du cortège qui sort des limbes de la joie; point n'est besoin de chercher un sens symbolique à cette marche de fête, à cette caravane de Thespis vers la lumière.
Il y a dans toute la nature et dans tout le ciel de la gaieté et de l'amour qui descend sans cesse vers nous; il n'y a qu'à s'arrêter pour le voir, et du contact avec la foule Pierrot, Colombine et tous leurs amis sortent plus clairs et plus énamourés; et ceci constitue un merveilleux rideau de théâtre. Dame! le rideau levé, on voit ce qu'on voit, et les lumignons de gaz éclairent des chandelles spirituelles et Ariel se refuse parfois à l'étroite du poète. Mais quoi ! le décorateur est venu, il a tout préparé pour la fête ; il a aménagé les lumières, il en a amoncelé les reflets dans un prologue peint, et c'est lui qui tient la promesse d'artfaite à l'auditeur.
Cet art pictural de Chéret, dont l'artiste explique lui-même qu'il veut rendre, dans la peinture à l'huile, les richesses de tons du pastel, repose sur de solides études, et son vérisme est profond. Chéret n'a pourtant profité d'aucun des enseignements de l'École. Il vient de l'art décoratif, du métier d'artisan. Tout jeune, placé chez un lithographe, il commence par la lettre à main levée sur les têtes de facture; il passe aux médailles, aux armoiries, aux attributs pour boîtes de conserves ou de parfumerie. Un grand parfumeur de Londres l'engagea et lui confia de petites affiches-réclames. A son retour à Paris, ayant
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Jules Chéret
beaucoup travaillé, beaucoup vu, beaucoup regardé dans les musées, il était prêt pour son affiche, pour ses symphonies de couleur sur trois notes, rouge, jaune et bleue. C'est peut-être à son passage dans l'art décoratif que Chéret doit une de ses principales qualités, la liberté de sa composition. Il l'établit tout entière d'après le geste de son personnage principal, ce qui lui donne la logique vraie de sa mise en page. Il y trouve la vérité et une apparence heureuse du caprice, tout ensemble, au lieu de cette monotonie et de cet alignement, si fréquent chez les académiques. Sa composition a toujours des allures de danses et de cortège; elle n'est jamais rectiligne; elle a la beauté de la ligne serpentine.
Son dessin garde quelques raideurs schématiques et singulièrement expressives; je veux bien croire qu'il a conservé beaucoup du tour de main de ceux qui dessinent à main levée sur la pierre; j'y vois surtout une habileté preste amassée par un travail incessant.
C'est par des séries de préparations que Chéret procède. Doué d'une mémoire sûre, il n'a plus besoin du modèle quand il entreprend une affiche ou une fresque; mais si le modèle est écarté de l'exécution d'une grande œuvre, il est abondamment consulté, au long de toute une série d'études préalables. C'est d'abord un dessin, une sanguine; ces sanguines qui seront l'orgueil des musées, fixent chacune, un geste, une attitude, un sourire, une élégance, une allure. Le geste tend une corbeille pleine de fleurs, ou un tablier de bergère du Lignon qui laisse voir des co-rolles; ou bien l'allure septentine du corps est toute saisie. Un rien de particulier noté dans la coiffure, dans l'arrangement, dans la ligne, motive le dessin sûr et rare comme d'un maître du Nippon. Toute radieuse, la mandoline appuyée sur le genou, celle-ci écoute et rêve d'un reflet de sonorité; celle-ci, l'éventail fermé, est tout à la joie de sa beauté et de sa démarche alerte. Celle-ci sourit, si pittoresque dans son décolletage de comédie légère, la corbeille de fleurs, qui est comme la marque de Chéret, à la main; ses lèvres s'entrouvrent d'un sourire
Etude