Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
NOVEMBRE 1902
LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13. RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr.
6e Année, N° 11
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Sommaire
- Luc-Olivier Merson.
CHARLES SAUNIER
- La Maison de René Lalique.
TRISTAN DESTÈVE.
- Une Salle à manger.
G.R.
- Le Plomb dans la Statuaire moderne.
PIERRE ROCHE.
- Planches hors texte :
"La Famille", esquisse.
Étude.
LUC-OLIVIER MERSON.
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L’Année parue ...
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Tapisserie : La devise de la Manufacture Nationale des Gobelins.
LUC-OLIVIER MERSON
Le nom de Luc-Olivier Merson est sympathique entre tous. L'homme, désens droit et d'esprit indépendant, étant sans morgue malgré les honneurs qui lui sont légitimement venus; l'artiste, sincère et personnel. Une œuvre de Merson n'a pas besoin de signature, tant l'auteur est vite reconnaissable à la noblesse du dessin et à la clarté de la composition. Mais c'est encore peu que cela. Luc-Olivier-Merson est, parmi nos peintres, celui qui se rapproche le plus, et sans théorie ni pastiche, de la primitive école française. Il appartient à la famille des Jehan Foucquet et des Michel Colombe. J'entends par là qu'il a dans ses compositions leur liberté d'interprétation, leur amour de l'action pittoresque et de la nature. Il est notre contemporain, mais avec des qualités natives très rares aujourd'hui et trop souvent contrariées chez d'autres.
Peut-être est-ce parce que l'homme et l'artiste forment bloc. Issu d'une vieille famille bretonne, il a conservé le respect des croyances familiales. Les pieuses légendes ont pour lui une signification ingénue qui échappe à d'autres gens. Il partage les joies contemplatives des anciens croyants, il a pris le temps d'être à l'unisson de leur rêve. Mais ce respect, cet amour du passé, n'annihilent pas chez l'homme la faculté d'observation, de fine ironie. Il a le sentiment que les saints les plus doux ne furent pas les plus compassés et que tous témoignèrent d'une large indulgence pour la pauvre humanité. Ainsi l'entendaient les enlumineurs du moyen âge lorsqu'ils mêlaient Jésus et les saints à la vie de l'époque.
Au monstier voy dont suis parroisienne Paradis paint, où sont harpes et luz, Et ung enfer où damnez sont boulluz : L'un me fait paour, l'autre joye et liesse. VILLON.
Néanmoins, ces indications toutes psychiques ne sauraient suffire à expliquer l'art à la fois simple et savant de Luc-Olivier Merson. L'artiste est de son temps, il l'a vécu. Et les joies comme les angoisses ont profondément agi sur lui. Il était bon néanmoins d'insister un peu sur les influences originelles qui ont façonné son esprit et orienté son labeur.
Les débuts de Luc-Olivier Merson ont été heureux. Initié à l'art par un père artiste lui-même, il passa par l'École des Arts Décoratifs, une des rares écoles où personne n'a jamais regretté d'avoir pénétré, reçut les conseils de G. Chassevent, un élève de ce Léon Cogniet dont l'enseignement a heureusement influencé tant de bons peintres, entra enfin, en 1864, à l'École des Beaux-Arts, à l'atelier Pils, nouvellement ouvert. Peu d'années après, en 1869, à l'âge de vingt-trois ans, il remporta le
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grand prix de Rome avec le Soldat de Marathon.
Personne, parmi ceux qui fréquentent l'École des Beaux-Arts, suivent les concours et aiment à revoir dans les salles où sont réunies les œuvres des lauréats d'autrefois, le témoignage de tant d'efforts divers, de courants artistiques contradictoires, personne dis-je,
Chantilly. — Décoration de la maison de Silvie.
qui ne se soit arrêté avec complaisance devant le concours de Merson.
Le soldat de Marathon! que de gestes figés, que d'attitudes poncives ces mots évoquent. Eh bien! avec Merson la scène s'anime, se présente dans une atmosphère pittoresque aussi heureuse qu'imprévue. Les figures où se peint la surprise, l'enthousiasme, la joie, la terreur; les gestes des archontes si éloignés de tout effet théâtral intéressent au plus haut point le spectateur. Certes, il y a un peu d'affectation dans tout cela, mais le génial Ingres, lui-même n'a-t-il pas osé maints gestes précieusement caractéristiques devant lesquels eussent reculé de fougueux romantiques? En fait, la toile est spirituelle et distinguée, la couleur en est fine, agréable, sans monotonie quoique peu vibrante. Luc-Olivier Merson, monté le premier en loges, conserve son rang devant le jury qui lui accorde le grand prix. Une pareille décision est tout à l'honneur des juges. Car,
l'œuvre tranchait sur les concours ordinaires, elle était d'un élève, certes, mais non poncive, pas plus, au reste, que ne l'avait été deux ans auparavant la Téthis apportant à Achille les armes forgées par Vulcain, de Henri Regnault.
Veut-on quelques détails sur la vie du jeune lauréat à cette époque? Luc-Olivier Merson habitait, dans la même maison que ses parents, 126, rue d'Assas, un pittoresque petit atelier perché au sixième étage, d'où l'on voyait ce qui restait de l'ancienne pépinière, le Luxembourg, le Panthéon, le Val de Grâce, au loin les hauteurs de Villejuif et de l'Hay. Les bibe-
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"Dessin appartenant à M. Gabriel Pierrot."
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lots japonais n'avaient pas encore conquis les intérieurs d'artistes. Merson les remplaçait par des choses très diverses, de simples jouets. — On sait qu'il n'a pas perdu ce goût. Une fête y fut donnée et il existe, tirée à très peu d'exem-
Quelques obus firent du dégât. Et plus encore l'explosion de la poudrière. Ce fut alors une pitié! Les toiles étaient crevées, un coq en carton-pâte, monté sur un fil de fer, eut son support coupé, des bonshommes divers furent amputés, qui d'un bras, qui d'une jambe. L'atelier où avait été peint l'Apollon exterminateur, exposé par Luc-Olivier Merson au Salon de 1869, était méconnaissable. Cet Apollon avait de la distinction. Ce fut l'avis de l'État qui l'acquit et l'envoya au Musée de Castres. Auparavant, Merson avait exposé : en 1867, Leucothoë et Anaxandre, en 1868, Pénélope.
Jusqu'ici le jeune artiste ne connaît les maîtres étrangers que par le musée du Louvre. Et encore, dans le Louvre, a-t-il eu une dilection particulière pour les dessins. C'est là que lui et deux autres camarades de l'atelier Pils (1) passent une partie de leur temps. Les préraphaélites, qui n'étaient pas encore à la mode, exercent sur eux une attraction particulière, comme en témoignent de nombreuses copies de Botticelli, Lorenzo di Credi, Ghirlandajo, que les uns ou les autres ont conservé.
Merson part pour Rome. Le pays, les sites, les œuvres d'art sont pour lui un enchantement. Il s'arrête à Florence, à Pise, à Assise, à Orvieto, à Sienne et dans ses lettres s'extasie sur Massacio, Filippino Lippi, l'Angelico, Ghirlandajo, Botticelli. Parlant d'eux il écrit: « Quelle naïveté charmante, quelle simplicité et quel goût, et
(1) Duez et Noël Saunier.
Etude pour la décoration de l'Escalier des Fêtes à l'Hôtel de Ville.
plaires, une eau-forte de Merson lui-même, où l'on voit les invités escalader à vélocipède la distance qui séparait la rue de l'atelier. Repris par mon frère, Noël Saunier, quand Merson partit à Rome, le petit atelier était encore, au moment du siège, tel que l'avait voulu le précédent occupant.
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Luc-Olivier Merson
par-dessus tout, c'est là que je les trouve vraiment forts, quelle recherche approfondie de leurs types, quel amour sincère de la nature! » Un peu plus loin, Michel-Ange, Raphaël dans la Chapelle Sixtine, les Stances se révèlent à lui. L'enthousiasme ne diminue pas. Pendant cinq années il va vivre en compagnie de ces grands virtuoses, et, ce qui est mieux, sous le même ciel qu'eux. Un jeune artiste, venu à Rome avec des qualités natives, va-t-il gagner, perdre, être absorbé ou s'assimiler seulement ce qui lui manque? Grave problème qui n'a cessé de préoccuper les historiens d'art depuis deux cents ans. Beaucoup préconisent le séjour en Italie, d'autres, comme Philippe de Chennevières, dénoncent la pernicieuse influence de l'art italien sur nombre de nos nationaux. Ne peut-on pas soutenir que le séjour en Italie est un repos utile, une initiation d'autres cieux et d'autres beautés pour les esprits bien trempés? — Qu'importe les autres!
J'ai entendu des hommes très éloignés de l'esprit académique, comme, par exemple, Alphonse Legros, qui vit loin de Paris à Londres, parce que la Patrie a été trop dure pour lui, conter avec émerveillement l'impression ressentie dans les jardins de la Villa Médicis dominant le panorama de Rome et souhaiter que l'exemple de la France fût suivi par son pays d'adoption, l'Angleterre.
Luc-Olivier Merson a ressenti cet émerveillement. Il a aimé ces paysages grandioses qui élevèrent si haut l'âme de Poussin, il a compris par eux la supériorité de la simplicité sur les complications inutiles. De Rome il envoie successivement un Saint Edmond roi d'Angleterre, martyr, où l'influence des primitifs est évidente, une copie de la Dispute du Saint-Sacrement, enfin, un épisode de la vie de saint François : Le loup d'Agubbio. La légende raconte qu'un loup dévastait la contrée, s'attaquant à bêtes et gens; le bon saint François, accompagné de ses « fils » et de quelques habi-
Étude pour la décoration de l'Escalier des Fêtes à l'Hôtel de Ville.
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Etude pour un carton de vitrail.
(Cathédrale de Nantes).
tants, se rendit à la caverne où se cachait le carnassier et François ayant fait le signe de la croix, les assistants émerveillés virent la bête furieuse ramper humble et implorante aux pieds du saint.
C'est cet épisode que retrace avec simplicité Luc-Olivier Merson. Mais ce n'est là qu'une partie de l'histoire du loup. Merson doit une suite à ceux que son art intéresse. Ils l'auront six ans après. En attendant, il envoie au Salon de 1873, une Vision, légende du xive siècle.
Lorsque le moment est venu de quitter la Villa Médicis, l'artiste s'est complètement développé. Le Sacrifice à la Patrie, qui lui vaut d'emblée une première médaille au Salon de 1875, a été son dernier envoi de Rome. Cette dramatique scène, qui présente une mère éplorée se désespérant, malgré la Foi qui veille à ses côtés, devant le cadavre de son fils étendu sur un autel, tandis que la Renommée crie la gloire du jeune héros, se recommandait par un remarquable souci de dessin et de composition. Les artistes approuvèrent, et aussi les gens endeuillés par le souvenir d'une guerre récente : ceux-ci trouvant là un écho de leurs angoisses. C'était le temps où Chapu modelait la Jeunesse pour le monument élevé à la mémoire de Henri Regnault et des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts morts pour la Patrie, et où De-george méditait l'é-mouvante médaille que l'on connaît.
En même temps que le Sacrifice à la Patrie, on voyait de Merson, un Saint Michel, modèle d'une tapisserie à exécuter aux Gobelins et destinée à la salle dite des Evêques, au Panthéon.
Retour de Rome et libéré de toute tutelle, Merson reste fidèle à l'histoire légendaire. Elle répond si bien à son esprit, elle a en lui un si compréhensif traducteur! C'est l'avis de beaucoup et notamment de Duc, l'architecte du Palais de Justice, qui lui demanda pour la galerie de saint Louis, deux scènes empruntées à la vie du pieux monarque : Saint Louis, à son avènement, fait ouvrir les geoles du royaume; — Saint Louis, malgré les supplications des nobles et des barons, condamne le sire Enguerrand de Coucy. Ces deux œuvres placées dans la galerie qui conduit à la Cour de Cassation, qui ne les connaît? qui n'a été séduit par l'aimable gravité avec laquelle
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Luc-Olivier Merson
Fragment de la mosaïque du tombeau de Pasteur.
Luc-Olivier Merson les a traitées ? Leur couleur fine et harmonieuse, un peu minutieuse, tranche agréablement sur le peinturlurage doré de la galerie elle-même, mais non avec l'architecture dont les deux tableaux semblent répéter le rythme archaïque.
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es travaux divers, d'autres encore, n'ont pas fait oublier à l'artiste le doux souvenir du bon saint François qui l'avait si bien inspiré pendant son séjour à Rome.
Pour que le repentir soit valable il faut qu'il ait de la durée. Il parait que le repentir du terrible loup d'Agubbio fut durable, car les historiens nous apprennent que devenu doux et familier, il vivait tranquille parmi les habitants d'Agubbio qui subvenaient, au reste, à ses besoins. Luc-Olivier Merson nous le public connut son nom : l'Amérique donna.
Instant critique. Merson pouvait dès lors se répéter à l'infini, peindre variante sur variante, pendant sur pendant : le débit était assuré. On aurait eu à chaque Salon la Sainte-Famille de Merson, comme on avait le Chaudron de Volon, les Huitres de Fouace, le Moine de Frappa. Eh bien non ! le pur et sincère artiste qu'est Luc-Olivier Merson, le contemplatif qui est en lui s'effraye de cette notoriété subite. La fortune sera plus longue à venir, plus difficile à
Étude d'après nature.
montre en un carrefour de jolie architecture, un jour de neige, qu'étant sa pâture à la porte d'un boucher. Cette toile exquise, qui figura au Salon de 1878, a appartenu à M. Lucien Hayem, et se trouve maintenant au musée de Lille.
Mais voici un grand succès : le Salon de 1879 montre de Luc-Olivier Merson, un Saint-Isidore laboureur et le Repos en Egypte. Le succès provoqué par cette dernière œuvre fut énorme. Elle est trop connue, elle a été trop reproduite par la photographie, la gravure, et commentée par les écrivains les plus divers pour que nous en vantions à nouveau l'attrait. Jusqu'alors Luc-Olivier Merson avait eu pour lui les artistes, les connaisseurs, la petite phalange des gens de goût. Dès lors le grand conquérir, mais il restera fidèle à son art, ses amis le retrouveront tel que jadis. Et il le prouva bien l'année suivante lorsqu'il exposa cet exquis tableautin qu'est le Saint François d'Assise prêchant aux poissons. Traitée avec cette sincérité, cette simplicité, une pareille œuvre ne peut que séduire l'élite.
Et puis, voilà-t-il pas qu'il sent le danger des Salons, de ce rendez-vous fixe où l'artiste, qu'il soit prêt ou non, doit être présent. Il espace ses envois. Il faut attendre à 1884 pour le retrouver avec Angelo Pittore et ce précieux Jugement de Paris qui a figuré depuis à l'Exposition Universelle de 1889. En 1885, il envoie une Arrivée à Bethléem, et en 1892, l'Homme et la Fortune et l'Annonciation.
On peut encore citer de lui, quelque autres
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Luc-Olivier Merson
Etude pour la décoration de l'Escalier des Fêtes à l'Hôtel de Ville.
tableaux comme l'Ange Gardien, le Sacrifice des Poupées, un Martyre de Saint-Sébastien, la Dame de Kerbeagh qui figura en 1885 au Salon du Cercle de la rue Volney, le Saint-Louis qui décore la chapelle absidale de Saint-Thomas d'Aquin.