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LES ARTS N° 56 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Août 1906 L'ŒUVRE DE J. JORDAENS A L'EXPOSITION D'ANVERS JORDAENS. — MÉLÉAGRE ET ATALANTE (Musée d'Anvers)
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LES ARTS N° 56 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Août 1906 L'ŒUVRE DE J. JORDAENS A L'EXPOSITION D'ANVERS JORDAENS. — MÉLÉAGRE ET ATALANTE (Musée d'Anvers)
JORDAENS. — OFFRANDE A VÉNUS (Musée de Dreide) L'ŒUVRE DE JACQUES JORDAENS À L'EXPOSITION D'ANVERS Après avoir choisi, pour fêter Rubens en 1877 et Van Dyck en 1899, la date du troisième centenaire de leur naissance, la ville d’Anvers, « soucieuse de sa renommée artistique », n’a pris prétexte, pour honorer Jordaens en 1905, que d’une circonstance extérieure à la vie et à l’œuvre du maître : la célébration du soixante-quinzième anniversaire de l’indépendance de la Belgique. « Jacques Jordaens, disait la circulaire publiée par le Comité exécutif de l’Exposition, sur l’initiative de la Société Artibus Patriae, est une des gloires de l’Art flamand. Il est le peintre coloriste par excellence, l’artiste épris des coutumes et des traditions de son peuple, les faisant revivre et les éternisant par ses toiles. Cette exposition vient à son heure. Jordaens, trop peu connu et apprécié jusqu’ici, conquiert enfin, dans la faveur du public et des connaisseurs, la place qu’il mérite ; l’exposition projetée fournira l’occasion désirée de le mieux connaître, de l’étudier et de l’admirer comme il convient. » L’hommage revêtait ainsi une plus haute signification, devenait une sorte d’amende honorable nationale pour le déni de gloire dont fut si longtemps victime — au bénéfice exclusif du chantre de Marie de Médicis et du portraitiste de Charles Ier — le peintre populaire de la vie flamande. La critique l’avait dédaigné ou méconnu ; il résidait, comme en marge de son époque et de son école, tenu à l’écart à cause de ses outrances, de ses violences, de ses truculences, en un mot de tout ce qui fait son originalité et sa grandeur, relégué sous la tutelle du génie magnifique et tyrannique de Rubens et par l’incompréhension de ses dons les plus précieux, à une espèce de situation inférieure, loin des sommets où planent les maîtres; et les dispensateurs de lauriers lui déniaient tout droit aux palmes ! Fromentin lui-même, si perspicace et si libre d’esprit cependant, ne le cite dans ses Maîtres d’autrefois, que comme la « doublure » de Rubens. De ses mérites mêmes on lui faisait un reproche. Il épouvantait par ses audaces et déroutait par ses inégalités; on ne le jugeait pas assez policé, pas assez conscient, pas assez ordonné et sûr de lui-même ; il ne savait point plaire. D’être si franc, si ouvert de langage, si savoureux de gestes et d’attitudes, si prime-sautier, si ignorant des codes de civilité morale et sociale, si peu soucieux de paraître, si sainement et si violemment sincère, si bellement instinctif, d’être si somptueusement représentatif du tempérament de sa race, au lieu de lui gagner les sympathies et de lui conquérir les enthousiasmes, les éloignait, au contraire. Plus grandissaient dans la lumière le nom et l’œuvre de Rubens et de Van Dyck, plus épaisse devenait l’ombre sur le nom et l’œuvre de Jordaens. Qu’était-il auprès d’eux? qu’aurait-il été — quoiqu’il ne fût rien! — sans eux, sans leur secours, sans leur exemple? Jordaens était, à tout prendre, le parent pauvre de l’École flamande du XVIIe siècle. Puis ses brutalités, ses vulgarités offensaient les regards : son art n’était pas de bonne compagnie. A peine quelques-unes de ses compositions religieuses et mythologiques trouvaient-elles grâce aux yeux des professeurs d’esthétique, à cause, cela s’entend, de leur sujet, mais qui donc eût osé se plaire à ces
L'OEUVRE DE JACQUES JORDAENS JORDAENS. — PORTRAIT D'HOMME A MM. P. et D. Colnaghi (Londres)
LES ARTS scènes de mœurs grossières, à ces godailles de loqueteux et de maritornes, de paysans et de commères, de satyres à faces de portefaix et de nymphes populacières? Ainsi « Jordaens, dit M. P. Buschmann junior dans sa monographie du maître publiée par l’éditeur Van Oest à l’occasion de l’exposition d’Anvers, fut méprisé aussi bien par les critiques, qui ne connaissaient qu’imparfaitement son œuvre ou qui étaient incapables de l’apprécier, que par les collectionneurs et les administrations de musées, se refusant à consacrer le moindre argent à l’achat de ses œuvres, même si celles-ci leur étaient offertes à des prix dérisoires — (la National Gallery de Londres, une des collections les plus Photo P. Becker (Bouvettes). JORDAENS. — LE SATYRE ET LE PAYSAN (Collection de M. Armand Harcq. — Bouvettes) précieuses de l’univers, qui acheta d’un seul coup un Raphaël de 70,000 livres sterling et un Van Dyck de 17,500 livres, ne possède aucune œuvre de Jordaens!) — ou qui, chose pire encore, reléguaient, depuis de nombreuses années, les tableaux du maître comme rebut dans leurs greniers. — (Ce fut le cas, au Louvre notamment, où, jusqu’en 1900, la plupart des tableaux de Jordaens étaient suspendus tellement haut que l’on pouvait les voir à peine, et où le Jugement dernier avait été relégué aux magasins.) » L’exposition Jordaens était donc nécessaire, et l’on ne saurait trop louer les bonnes intentions de ceux qui assumèrent la lourde et difficile tâche de l’organiser; et quand on saura que son catalogue ne comptait pas moins de cent quatre-vingt-deux numéros ainsi répartis : sujets religieux,
L'ŒUVRE DE JACQUES JORDAENS Photo P. Bicker (Broselles). JORDAENS. — L'ADORATION DES BERGERS (Collection du Prince Lichnowsky. — Kuchelma)
LES ARTS trente; mythologie, dix-neuf; histoire, genre, allégorie, vingt-sept; portraits, sept; études, huit; dessins, cinquante-sept; tapisseries, huit; eaux-fortes, sept; une trentaine enfin de gravures d'après Jordaens, on pourra se faire une idée de l'intérêt qu'elle présentait. Cette exposition aura-t-elle servi, autant qu'on était en droit de l'espérer, la gloire de Jordaens, aura-t-elle dissipé, pour l'avenir, tous les malentendus et toutes les méconnaissances? Il est permis de se le demander, sans diminuer en rien la valeur de cette manifestation artistique. On peut douter, en effet, qu'elle ait donné pleine satisfaction à ceux, artistes, écrivains, amateurs qui, de longtemps, savaient à quoi s'en tenir au sujet de Jordaens, et, malgré ses inégalités et ses défauts, le considéraient comme JORDAENS. — LE RÊVE (Appartient à M. Kleinberger. — Paris) une des plus hautes personnalités de l'École flamande, enfin l'admiraien comme il mérite de l'être..., et l'on peut, plus raisonnablement encore, douter qu'elle ait fourni aux autres, c'est-à-dire, d'une part, à ceux qui le connaissaient mal, d'autre part à ceux qui, de parti pris ou non, contestaient sa valeur, une révélation définitive et victorieuse de sa tumultueuse et puissante originalité. Comme il arrive le plus souvent dans des expositions de ce genre, étant données les difficultés presque insurmontables de n'y grouper que des œuvres parfaites et éminemment significatives, les morceaux de second... et de troisième ordre — et l'on sait que Jordaens en a produit, ou plutôt signé, beaucoup, et qu'on lui en attribue autant! — s'y trouvaient plus nombreux qu'il n'eut fallu. De sorte que l'on comprend sans peine la déception qu'en ressentirent les uns et les autres, et surtout les admirateurs du grand peintre, qui se réjouissaient d'avance de voir sortir, incontestablement gloricux, de cette exposition, le nom de Jacques Jordaens. Mais, en admettant qu'il eût été possible au comité exécutif de l'exposition Jordaens de grouper dans les salles
JORDAENS. — LA SÉRÉNADE (Collection de M. Leon Le Blon, Anvers) Photo: Y. Bézard (Bruxelles)
LES ARTS fort bien aménagées d'ailleurs, du musée d'Anvers, tous les chefs-d'œuvre, sans exception, du maître que l'on voulait honorer, le résultat souhaité eût-il été atteint? Autre question dont l'importance est autrement grave. La grande faiblesse de Jordaens, c'est sa pauvreté d'imagination. Il est monotone, peu divers, et l'on a bientôt fait le tour de ses idées et de ses sensations. Son domaine est restreint, son champ d'expériences limité; ses facultés créatrices sont manifestement inférieures à ses dons, miracu- JORDAENS. — LE SATYRE ET LE PAYSAN (Musée Royal. — Bruxelles) force de ses poumons, essoufflé. Il est dépayssé, il se cherche, il cherche son chemin, il ne se reconnaît plus lui-même. Cinq ou six sujets, une dizaine de personnages, de types choisis dans son milieu, présents à toute heure de son intimité, parmi des décors familiers, voilà le motif ordinaire de ses variations ; il le développe, il l'orchestre, avec une verve prodigieuse, il en tire des effets aussi savoureux que puissants, mais il a tout dit, et il n'a plus rien qui vaille, autant, du moins, à nous dire. Parcourez les musées : quelle joie d'y rencontrer deux leux en vérité, de peintre. La preuve en demeure que c'est dans la représentation des réalités les plus directes, les plus immédiates et toujours les mêmes, qu'il se révèle le mieux lui-même, qu'il est incomparable. Dès qu'il veut se hausser, il s'abaisse ; dès qu'il veut se grandir, il se diminue, il devient verbeux, gêné, il a l'air de parler une langue étrangère, et toute sa science de la rhétorique picturale de son temps n'arrive pas à dissimuler le vide de son inspiration. On le sent si vite à bout d'invention, si vite, malgré toute la ou trois de ses œuvres, de les comparer par le souvenir avec d'autres, déjà vues, et d'inspiration identique, de le reconnaître à tels ou tels types qui lui sont personnels, à tels ou tels détails qui lui appartiennent en propre! Quelle ivresse de savourer les succulentes victuailles de sa couleur, les substantiels coulis, les ravigotantes sauces qu'invente son pinceau ! Qui sait être plus vibrant, plus riche, plus souple, plus fastueux, plus jovial, plus ferme, plus chaleureux que lui ! Mais, réunissez sous le toit de verre d'une même salle
L'OEUVRE DE JACQUES JORDAENS Photo P. Becker (Bourgoin). JORDAENS. — LE CHRIST AU TEMPLE PARMI LES DOCTEURS (Musée de Mayence)
LES ARTS cent toiles de lui; prenez place à cette table surchargée de nourritures violentes, de fauves venaisons, de chairs sanglantes, de somptueuses verreries, d'orfèvreries étincelantes; asseyez-vous auprès de ces rustres débraillés et de leurs compagnes rebondies, aux faces allumées par le vin, au rire sonore, aux plaisanteries lourdes et grasses, tous les instincts en liesse, toutes les faims avides de s'assouvir. Goûtez à tous les plats, à toutes les boissons, votre appétit et votre soif seront bientôt satisfaits; après quelques instants, tous vos sens sont repus: le cuisinier de ce festin, l'ordonnateur de cette ripaille a trop peu d'imagination; ses recettes se ressemblent toutes, et votre palais est vite blasé. L'exposition d'Anvers aura, en ce sens, plus desservi Jordaens que servi, dans l'esprit tout au moins du grand public. Six variations sur un de ses motifs favoris, le Paysan et le Satyre, — dont celle de la collection Cels et celle de JORDAENS. — LE SATYRE ET LE PAYSAN (Collection de M. L. Janssens. — Bruxelles) la collection Harcq, celle du musée de Bruxelles et celle de la collection Janssen; celle de la collection Beaufort et celle, enfin, de la collection Wouters d'Oplinter, — y figuraient, et l'on sait qu'il en existe d'autres à Cassel, à Munich, à Budapest. Le Denier du Tribut y était représenté deux fois, par l'exemplaire du musée d'Amsterdam et par celui de la collection Ringborg, et deux fois aussi le Roi boit, par la version du musée de Bruxelles et par celle qui appartient au duc de Devonshire; mais le souvenir obsédait le regard de toutes les Fêtes des Rois qui, au Louvre, à Vienne, à Brunswick, à Cassel, à Munich, avec de bien faibles différences, perpétuent la même vision joyeuse. Du proverbe: Comme les vieux chantaient les jeunes pépient, deux exemplaires aussi, celui du musée d'Anvers et celui de la collection d'Arenberg; mais comment oublier ceux de Dresde, de Munich, de Berlin, du Louvre... d'ailleurs? Que d'analogies, que de ressemblances à noter en outre,
JORDAENS. — LE ROI BOIT (Collection du duc de Devonshire. — Chatsworth, Chesterfield) Photo P. Baker (Inscrits)

Cet ouvrage, numéro 56 de la collection « Les Arts », est consacré à l'œuvre du peintre flamand Jacques Jordaens. Il examine l'exposition organisée à Anvers en 1905 pour honorer l'artiste, soulignant la reconnaissance tardive de son talent par rapport à Rubens et Van Dyck. L'article analyse les forces et faiblesses de Jordaens, notamment sa puissance dans la représentation des scènes de mœurs et sa limitation dans l'imagination et le portrait.