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LES ARTS N° 54 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Juin 1906 LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS PLAQUE HISPANO-MAURESQUE À REFLETS MÉTALLIQUES (Fin du xve siècle)

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FANTIN-LATOUR. — FLEURS ET FRUITS Collection de Madame Esnault-Pelterie On ne tient pas, en général, assez compte de l'influence décisive qu'exercèrent sur l'évolution du goût français, dans le dernier tiers du xixe siècle, certains collectionneurs de tableaux. Guidés par leur heureux instinct et n'écoulant que leur passion pour la peinture, ils recherchèrent des œuvres, anciennes et modernes, que tout le monde dédaignait quoiqu'elles fussent excellentes. D'abord tournés en ridicule et compris seulement par de rares initiés, la mode, après leur avoir été hostile, finit, avec le temps, par leur devenir favorable. Comme on voyait chez eux des peintres décriés supporter avec éclat le voisinage des maîtres, il fallut bien à la longue et en dépit des systèmes, se soumettre à l'évidence. Ils remplirent de la sorte, avec des ressources souvent modestes et dans une société désorganisée, un rôle essentiellement aristocratique. Ils surent, par leur audacieuse et intelligente initiative, imposer leurs préférences à l'opinion que le plus pauvre, le plus terne des arts officiels avait trop longtemps égarée. Madame Esnault-Pelterie appartient à l'élite, malheureusement de plus en plus restreinte, qui continue à s'inspirer de cette noble tradition d'indépendance d'esprit, d'amour désintéressé des belles choses. Elle a borné jusqu'ici ses choix au xixe siècle français, non pas, comme on pourrait le croire, dans un vain but historique ou par étroit dédain des autres pays et des autres époques, mais parce qu'elle n'a pas trouvé, pour donner THOMAS LAWRENCE. — PORTRAIT DE FEMME (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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COLLECTION DE MADAME ESNAULT-PELTERIE E. DELACROIX. — LE BON SAMARITAIN (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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LES ARTS libre cours à la hardiesse de ses goûts, de champ plus vaste ni plus mal exploré. Dans le chaos de la surproduction artistique de cette période, beaucoup de talents inconnus ou méconnus restent en effet à découvrir. Les connais- seurs y peuvent donc glaner à l'aise et réunir ainsi une collection d'une extrême et séduisante variété, car l'individu- alisme désordonné qui sévissait alors favorisa l'écllosion de ce qu'il y avait de plus imprévu et de plus particulier dans chaque tempérament. Les œuvres rassemblées par Madame Esnault-Pelterie forment cependant un ensemble harmonieux et se distinguent par un certain air de famille. Aucune ne laisse indifférent ou ne nuit aux autres, et toutes, que leur inspiration soit plus ou moins haute, ont l'avantage d'avoir été faites par de véritables peintres, qui, pour s'ex- primer, ne cherchaient pas à employer d'autres moyens que ceux, spéciaux et restreints, que leur fournissait leur métier. En parcourant ce groupe choisi, les yeux s'arrêtent d'abord, pour leur plaisir et celui de l'imagination, sur cinq peintures à l'huile d'Eugène Delacroix. Les deux plus anciennes, exécutées l'une et l'autre à l'âge de vingt-six ans, révèlent déjà ces merveilleux dons de coloriste que ni Rubens ni les grands Vénitiens ne possédèrent à un plus haut degré. La première, simple étude pour la tête de la femme grecque accroupie au premier plan, à droite, dans le Massacre de Scio, atteint à la tragique beauté de la figure définitive par la même expression inerte et douloureuse. La seconde séduit et trouble comme une étrange et superbe fleur exotique. C'est le portrait d'un modèle connu sous le nom d'Aline la mulâtresse. Le vaste turban bleu qui entoure la tête et ne laisse libre de chaque côté du front que deux minces bandeaux d'un noir magnifique, la chair d'ambre du visage et de la poitrine largement découverte, le gris fin et chaud de la robe que fixe au corsage un lourd bijou de pierres sombres sorties d'or, d'où la lumière, en s'y reflétant, fait jaillir des lueurs ; le rouge presque grenat du châle, jeté sur les épaules et ramené en avant par les bras qu'il recouvre, forment un savoureux assemblage de couleurs. Les trois autres, le Bon Samaritain, les Bords du fleuve Sebou, les Chevaux sortant de la mer, sont d'un caractère plus grave. Exécutées de 1850 à 1860, elles datent de cette période de pleine maturité, d'équilibre et de maîtrise où la flamme éblouissante de la première jeunesse se change, dans les œuvres de Delacroix, en clarté riche et profonde, partout répandue avec une savante mesure. Le Bon Samaritain est célèbre. Il appartint jadis à Auguste Vacquerie. La reproduction ci-jointe permettra d'en apprécier, sinon la richesse de ton et de matière, du moins l'émouvante simplicité de composition, E. DELACROIX. — ALINE LA MULATRESSE (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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J.-F. MILLET. — LE VOL D'OIES SAUVAGES (pastel) (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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LES ARTS l'expressive plénitude de forme. Les Bords du fleuve Sebou furent composés dans l'atelier, selon la méthode des anciens maîtres, d'après des notes prises vingt-six ans auparavant, lors d'un voyage au Maroc, mais transformées, épurées et simplifiées par une imagination ardente. Les montagnes d'un bleu vert inoubliable et d'une majestueuse noblesse de ligne qui en ferment le fond, les masses harmonieuses des collines plantées d'arbres que contourne la courbe tortueuse du fleuve, forment un cadre grandiose où l'on aimerait voir revivre quelque scène héroïque ou religieuse de la vie antique. De ce pays, non seulement de sa nature, d'une beauté vraiment primitive et que la civilisation moderne n'avait pas encore altérée, mais aussi de ses habitants, de leurs gestes impétueux ou nonchalants, de leur âme instinctive, traditionnelle et guerrière, Delacroix garda toute sa vie un magique et éblouissant souvenir. Il en évoquait sans cesse, avec regret, avec tristesse, sous le ciel gris de Paris, les couleurs éclatantes, les formes souples et splendides. A cette féconde et romantique nostalgie de l'Orient nous devons également les Chevaux sortant de la mer. Ce dernier tableau, terminé en 1860, est comme lustré et d'une limpidité exquise. Deux chevaux, que vient de baigner un Arabe monté sur l'un d'eux, se cabrent légèrement sur le bord du rivage, les jambes de derrière encore à moitié dans l'eau. Leurs mouvements de tête, d'encolure et de jambes de devant sont pleins de grâce et de fougue. Les délicates nuances de leurs brillantes robes humides s'harmonisent délicieusement avec le ciel et la mer. Le seul fait d'avoir distingué ces chefs-d'œuvre suffirait à témoigner de l'excellence du goût de Madame Esnault-Pelterie. E. DELACROIX — LES BORDS DU FLEUVE SEBOU (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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J.-F. MILLET — LE BERGER (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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LES ARTS Malgré les apparences, ils sont rares, en effet, ceux qui comprennent et aiment véritablement Delacroix. La réputation dont il jouit parmi les artistes le désigne, il est vrai, aux spéculateurs hardis. De là les prix, relativement assez hauts, qu'atteignent ses peintures et ses aquarelles; mais, récemment encore, on méprisait ses magnifiques dessins sous prétexte qu'il ne fut qu'un coloriste, et les préférences secrètes du public vont ailleurs. Rien, du reste, ne s'explique plus facilement. Un tel art, par son élévation même, ne saurait plaire à tout le monde et ne fera jamais les délices que de quelques privilégiés. Certaines collections, qui ne renferment que des tableaux de peintres justement célèbres, ne se visitent pas sans ennui. On sent qu'elles ne furent pas faites seulement par plaisir, et, comme les maîtres eux-mêmes, ne laissèrent pas de se tromper, il arrive souvent que les glorieux noms dont elles se parent servent simplement d'étiquettes à des ouvrages indifférents. Celle de Madame Esnault-Pelterie produit une impression tout autre. Les noms illustres n'y manquent certes pas. Ils ne font toutefois qu'ajouter au prestige d'œuvres qui parlent assez par elles-mêmes et qui resteraient belles quand bien même l'auteur en serait inconnu. Les Corot qu'on y admire ne ressemblent guère, par exemple, à ceux fort beaux aussi, sans doute, mais plus aimables, plus faciles à comprendre, plus conventionnels et moins libres qui ornent d'habitude les boutiques des marchands de tableaux ou les galeries des banquiers. Ils ne rappellent ni la classique idylle attendrie au bord des lacs noyés de brume, ni les danses élyséennes des nymphes montmartroises dans les bois du matin où flottent des vapeurs éthérées et bleuâtres. On ne se lasse pas néanmoins de les regarder tant ils révèlent une radieuse joie de peindre, E. DELACROIX. — CHEVAUX SORTANT DE LA MER (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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J.-F. MILLET. — LA FERMIÈRE (pastel) (Collection de Mme Esnault-Pelterie)

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LES ARTS de voir, d'aimer, de sentir. Ce sont, pour la plupart, des figures de femmes, exécutées sans penser à plaire, sans recherche de style, naïvement, et qui, dans leur simplicité exquise, enchantent l'âme et les yeux, à l'égal des plus émouvantes merveilles de l'art. Le génie de Corot s'y montre au naturel, en plein épanouissement, dans toute sa spontanéité et toute sa fraîcheur. Nous nous souvenons particulièrement d'une Italienne assez semblable à celles que l'on voit encore aujourd'hui, lorsqu'on traverse la place d'Espagne, assises, au milieu des fleurs, sur les marches du majestueux escalier qui mène à la Trinité des Monts. Les étoffes multicolores dont elle est vêtue mettent admirablement en valeur son teint foncé, ses cheveux et ses grands yeux noirs. Les passionnés de Corot se réjouiront de trouver ici la reproduction de l'Atelier. Ce pur chef-d'œuvre, qui ferait honneur au Louvre, reste néanmoins bien à sa place dans la collection de Madame Esnault-Pelterie. Il représente une femme en robe rose, un modèle sans doute, assise devant un chevalet avec une aisance charmante et un léger abandon. Une jeune fille accoudée, que sa grâce modeste rend délicieuse, et la Femme à la rose, achèvent de séduire les connaisseurs. Le même sentiment de tendresse ingénue, presque enfantine, mais profonde et intarissable, anime toutes ces figures. Velazquez peignit peut-être avec plus d'ampleur et de science, avec des procédés plus secrets et plus raffinés, mais non pas mieux. Il ne parvint pas, en tout cas, à rendre la vie avec plus d'intensité. Citons encore une Baigneuse au repos, puis deux paysages de France, les Gorges de Franchard et la Scierie. Ce dernier possède les mêmes qualités d'atmosphère, de justesse de valeur et de délicatesse de ton que l'admirable Route d'Arras de la collection Thomy-Thierry. Les Millet sont moins imprévus, mais non moins beaux. Un berger, dont la haute silhouette se détache en noir sur le ciel, à la nuit tombante, et qu'environne son troupeau, se rapproche beaucoup, par le sentiment élevé de la nature et par la grandeur du style, de l'Angelus, et des autres tableaux célèbres où Millet sut si bien rendre la poésie mystérieuse et le solennel silence du crépuscule du soir dans les champs. Un pastel nous montre, dans une cour de ferme toute baignée de fraiche lumière matinale, une femme de la campagne en train de donner à manger à des oies et à des poussins qui accourent en foule. Resplendissante de vie et de santé sous ses habits rustiques, elle est assise sur ses talons, et pour répandre sur le sol les graines qu'elle vient de puiser dans son tablier relevé, elle étend le bras dans toute la longueur, avec un geste simple et naturel d'une majestueuse et primitive beauté. Dans le fond, par une porte à claire-voie grande ouverte, on aperçoit un verger rempli d'arbres en fleurs, où tra-

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COLLECTION DE MADAME ESNAULT-PELTERIE COROT. — L'ATELIER (Collection de Mme Esnault-Pelterie)