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LES ARTS N° 58 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Octobre 1906 LE GRECO. — PORTRAIT PRÉSUMÉ DU CARDINAL QUIROGA (National Gallery. — Londres)

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LE GRECO. — VUE DE TOLEDÉ (Musée de Tolède) DOMENIKOS THEOTOKOPULI DIT LE GRECO Au milieu du siècle qui vient de finir, en 1843, Théophile Gautier, dans son Voyage en Espagne, fut le premier, ou peu s'en faut, à appeler l'attention sur le Greco dont les toiles l'avaient frappé à Tolède. Depuis, le silence s'était fait de nouveau sur ce grand nom d'artiste que tant de légendes absurdes, tant de racontars ridicules avaient sauvé de l'oubli, mais dont l'œuvre était complètement inconnu. Comment d'ailleurs pouvait-il en être autrement? Qui connaissait non seulement en France, mais en Europe entière, les productions de l'école espagnole ou celles des maîtres étrangers qui s'étaient établis dans la péninsule? Personne ou à peu près, car, pour rencontrer ces ouvrages, il eût fallu franchir les Pyrénées et l'on ne s'y hasardait guère. Il y avait bien eu, un instant, au Louvre, une collection de toiles espa- gnoles, propriété du roi Louis-Philippe; mais, à la chute du souverain, en 1848, elle fut transportée à Londres et, bientôt après, dispersée au feu des enchères. Les peintures des artistes castillans n'étaient, il y a peu d'années encore, sorties qu'en fort petit nombre des églises, des couvents et des palais royaux pour lesquels elles avaient été commandées; mais, depuis, beaucoup d'entre elles ont émigré au musée du Prado de Madrid. Dès lors, plus accessibles et plus connues, elles n'en sont pas moins restées dans les Castilles. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'en Espagne le roi, le clergé et les monastères formaient seuls autrefois la clientèle artistique; aussi les ouvrages des peintres et des sculpteurs consistaient-ils presque exclusivement en œuvres religieuses ou en portraits encore aujourd'hui propriété de la Couronne ou biens de main-morte. Photo Moreno. LE GRECO. — DR RODRIGO VASQUEZ, PRÉSIDENT DE CASTILLE (Musée du Prado. — Madrid)

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LE GRECO. — LES MARCHANDS CHASSÉS DU TEMPLE (Collection de D' Aur. de Bernete. — Madrid) Plate Merro.

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LES ARTS Tout cela explique comment jusqu'à ces derniers temps notre ignorance fut si grande sur ce qui touche l'art transpyrénéen. Depuis que les chemins de fer ont fait une percée tra los montes, depuis que l'on peut sans trop de difficultés parcourir la péninsule du nord au sud, del'est à l'ouest, nous sommes un peu mieux renseignés sur les maîtres qui l'ont honorée; nous avons été les admirer sur place, ce qui est le meilleur moyen de le faire, car c'est sous le ciel qui les a vus naître, les a inspirés, qu'il convient de les étudier. Cependant, les amateurs d'art qui n'ont pas encore franchi les Pyrénées ont pu voir à Paris diverses productions assez importantes des maîtres espagnols et, parmi celles-ci, plusieurs toiles du Greco, cet artiste étrange, énigmatique et mystérieux, dont le nom véritable était Domenikos Theotokopuli, que l'on peut compter parmi les peintres castillans bien qu'il soit venu d'Italie. Comme Michel-Ange et Léonard de Vincien Italie, comme Berruguete et Alonso Cano en Espagne, comme nombre d'autres maîtres de la Renaissance et de l'époque qui la suivit immédiatement, il embrassa toutes les branches de l'art, aucune ne lui fut étrangère; tour à tour peintre, sculpteur et architecte, il se montra aussi littérature et musicien. Son œuvre est toute de passion. Son esprit généralisateur le porte à l'appréciation des formes éternelles de la nature. Son âme évocatrice a rendu en des interprétations puissantes et subtiles l'expression de l'idée, les significations du verbe. Le Greco est un penseur sublime qui, au moyen de l'image, a exprimé des êtres et des états d'âme; des êtres aussi compliqués que nous, des états d'âme aussi troublants que les nôtres. Son œuvre est une des plus émues et des plus captivantes quel'artait produites. Le véritable maître est celui qui crée un type, un genre et, par là, il faut entendre un moyen inédit de rendre la nature qui, elle, ne change pas; d'exprimer des sentiments, vieux comme le monde, par un mode nouveau et, par conséquent, d'enrichir le domaine de l'art d'un trésor caché. Le Greco est un de ces êtres privilégiés: son œuvre apporte une surprise et une sensation ignorées; quoique directement puisée dans la nature, elle ravit et conquiert comme une chose neuve. A cette qualité primordiale, il ajoute une émotion intense; intelligence essentiellement émancipatrice, il élève les esprits au-dessus des jouissances et des appétits matériels; une mélancolie sincère et raffinée s'exhale de ses productions comme de celles de notre Delacroix, devant lesquelles il est impossible de ne pas être troublé et saisi parler profondeur, leur noblesse, leur vivacité d'expression, leur grandeur. Ses figures translucides et démesurément allongées, d'une vie surhumaine, aux attitudes étirées, aux draperies cassées, frappent comme des apparitions; ses tonalités maladives, allant du blanc cru au noir absolu, ses harmonies suraiguës, heurtées et capricieuses — accords qui frisent la dissonance — donnent la fièvre. Le maître possède un sentiment indéfinissable de l'invisible; la vie et l'au-delà s'amalgament dans ses figures d'une façon bizarre qui laisse un malaise obsédant. LE GRECO - L'ASSOMPTION (A.M.M. Durand-Ruel et fils)

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LE GRECO. — L'ASSOMPTION (détail) (A MM. Durand-Ruel et fils)

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LES ARTS Elles déconcertent, étonnent, subjuguent. Ce serait une profonde erreur de croire que le Greco, par cette sorte d'illuminisme, aille jusqu'à l'inconsistance et à l'inanité des corps, jusqu'à peindre mièvre et sans caractère. Ses compositions les plus violentes, qui affolent ceux qui les contemplent, sont sorties aisées et naturelles de ses doigts. Elles rendent toujours la nature, mais la nature exaltée, en dehors de toute préoccupation picturale, en une sorte d'allégorie héroïque. Parvenue à une telle hauteur, la passion devient de la sérénité, un rêve de vérité et de beauté. La fougue d'exécution, ce petit grain de folie nécessaire pour produire des chefs-d'œuvre est beaucoup plus raisonnée qu'on ne serait tenté de le croire; du commencement à la fin, dans ses productions les plus outrancières, l'artiste reste maître absolu de sa main et de sa brosse. Son œuvre manque de fini, d'achèvement, diront certains critiques à courte vue; mais toute œuvre n'est elle pas achevée quand elle a donné son entière signification, quand elle a produit l'effet qu'on était en droit d'en attendre? Quoique ceux-ci en aient pu dire, tout se poursuit et s'enchaîne avec une logique admirable dans la production de Domenikos Theotokopuli. Dès ses premières toiles, dès ses premiers contacts avec la nature, ses moyens d'expression s'affirment. Il est bien difficile de dire à quel moment il a été le plus en possession de son métier. Il a sans cesse été d'un procédé à un autre ; de la turbulence, il revient à la sagesse; de la sagesse, il retourne à la turbulence. Chacune de ses toiles participe à son œuvre générale où tout se tient. Il combine ses moyens, les varie, les abandonne, les reprend tour à tour dans sa fièvre inassouvie. Ennemi de la convention et des redites, il dédaigne les axiomes reçus et consacrés, abandonne les chemins tracés et sans cesse parcourus pour gravir les sentiers abrupts qui mènent aux sommets. Toujours cherchant à échapper aux petitesesses et aux banalités de l'existence, solitaire et mélancolique, il eut les nobles inquiétudes, les amères désillusions, les décevantes espérances, les superbes LE GRECO. — SAINT MARTIN PARTAGEANT SON MANTEAU AVEC UN PAUVRE (Collection de M. ***) 387.

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LE GRECO. — SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS MARTYRS (Monastère de l'Escorial)

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LES ARTS enthousiasmes du véritable artiste. En quête de progrès, sans cesse à la recherche de quelque chose de supérieur, il eût pu dire comme le vieux Buonarrotti : « ... Je marche seul dans les routes non frayées », et avec Delacroix : « Tout travail où l'inspiration n'a pas sa part m'est impossible. » Il est à remarquer que pas un seul des tableaux du Greco ne représente les hideux supplices si appréciés des Espagnols au milieu desquels il vécut. Jamais il ne lui est arrivé d'écorcher un saint Barthélemy pantelant sous le couteau des bourreaux; jamais il n'a retourné un saint Laurent sur un gril que rougissent des charbons ardents; jamais il n'a tailladé de chairs palpitantes, arraché d'entrailles fumantes; de son atavisme hellénique, il conserva l'horreur des brutalités, une instinctive, répulsion pour les laideurs et les difformités; aussi les fantaisies picaresques si communes chez Velazquez et Murillo — il est vrai que ceux-ci sont de purs Espagnols — sont absentes de son œuvre. Il ira plus loin; quand il aura à interpréter des figures de l'Ancien et du Nouveau Testament, à rendre des martyrs, des saints ou des bienheureux d'époques plus récentes, il évitera de les voir dans des actions familières. Ce n'est pas lui qui aurait jamais songé à nous faire assister à la Cuisine des Anges! Plus qu'aucun autre peintre — Rembrandt mis à part — il eut le sens du dramatique, mais du dramatique ressortant d'une action simple et souvent par cela même héroïque et noble, sans complications, en dehors du pittoresque de l'instant. C'est de là, en grande partie, qu'il a tiré sa mystérieuse puissance. Peu de maîtres, quoi qu'on en puisse penser, ont poussé plus loin la science de la composition, tout en la dissimulant. Chez lui, les groupes se balancent ou s'opposent avec une rare perfection. Personne n'a montré autant de soin et de science dans la préparation de ses ouvrages. Jamais le Greco ne brossa une toile, ne modela une statue, ne dressa un plan d'architecture sans en avoir préalablement exécuté de nombreuses esquisses, projets ou dessins. On en a d'ailleurs la preuve dans les Entretiens sur la peinture de Pacheco, rapportant qu'ayant été voir le maître à Tolède en 1611, celui-ci lui montra les ébauches de ses tableaux, les maquettes en terre cuite de ses statues. Le beau-père de Velazquez en fut stupéfié, « car, écrit-il, qui croirait que Dominico Greco esquissa ses ouvrages, les retoucha à maintes et maintes reprises afin de séparer et désunir les teintes et donna ainsi à ses toiles cet aspect de cruelles ébauches pour simuler une plus grande liberté de facture et une plus grande puissance? » Laissons au timoré Pacheco la responsabilité de ses dires, mais pouvait-on attendre autre chose de ce pion veule et sans tempérament? Kiriatos Theotokopuli, surnommé le Greco, naquit dans l'île de Crète entre 1540 et 1550, très probablement en 1547 ou en 1548. Dominici en italien, Domenico en espagnol sont la traduction du grec de son prénom Kiriatos. Divers critiques ont longuement disserté sur la véritable forme de son nom: Theotokopuli ou Theotokopulos — fils de Dieu — porté d'ailleurs par de nombreuses familles hellènes. Que ce soit Theotokopuli comme en témoignent les registres du monastère de Santo Domingo el Viejo, Teotocopoli ou Theotocopuli comme le portent indifféremment les archives de la chapelle San José de Tolède et aussi la signature de ses tableaux, peu importe. Il est d'ordinaire désigné sous le surnom de: El Greco Photo Moreno, LE GRECO. — LE BAPTÈME DU CHRIST (Musée du Prado. — Madrid)

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LE GRECO. — LA NATIVITÉ (Musée de New-York)

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porté sans doute déjà par lui en Italie, car s'il ne lui avait été donné qu'après son arrivée en Espagne, il aurait été El Griego. Les renseignements font absolument défaut sur sa première jeunesse. On ne sait rien de ses parents, de son enfance, de l'époque à laquelle il quitta son île natale. Il semble néanmoins devoir descendre d'une famille sinon riche, tout au moins aisée, comme il s'en trouvait alors en grand nombre à Venise ou dans ses colonies. Les archives de la Sérénissime République nous apprennent qu'elle recueillit plus de 4.000 Grecs chassés de Constantinople par les Turcs. Le jeune Kiriatos reçut une éducation soignée et acquit une sérieuse connaissance des lettres grecques; nous en avons la preuve dans les inscriptions et la signature de ses tableaux en langue et en caractères helléniques. Ceci indiquerait qu'il n'aurait quitté Candie qu'après y avoir passé au moins sa prime jeunesse. Il se serait ensuite embarqué pour Venise; il semble d'ailleurs qu'il ne pouvait en être autrement. En prenant le chemin de la ville des Doges, il suivait l'exemple donné par les artistes de sa nation qui, depuis trois siècles, cherchaient un refuge dans les lagunes. La reine de l'Adriatique le captiva et le retint, car il s'y trouva chez lui. L'art vénitien se ressent sur plus d'un point de ses accointances byzantines. L'église Saint-Marc, avec son luxe barbare, sa décoration lourde et grandiose, son porche, son baptistère, ses mosaïques et ses colonnettes de porphyre ne dérive-t-elle pas de Sainte-Sophie? Le style chatoyant et coloré du Palais Ducal ne prouve-t-il pas ses origines asiatiques? A Venise, Domenikos Theotokopuli entra dans l'atelier du Titien, quoiqu'il ne figure pas sur la longue liste de ses élèves. Peut-être est-ce aussi à Venise,—il est cependant impossible de le certifier,—qu'il fit la connaissance du miniaturiste macédonien Giulio Clovio, dont une communauté d'origine le rapprocha sans doute et qui semble avoir joué auprès de lui un rôle important. Giulio Clovio, malgré son dessin correct, son coloris suffisamment chaud, n'est en réalité qu'un illumineur habile et patient, dont les pages fines et minutieuses manquent de puissance et de grandeur. On a retrouvé de cet artiste une lettre datée du 16 novembre 1570 recommandant chaudement son jeune compatriote au cardinal Alexandre Farnèse, alors légat à Viterbe, et le priant d'accorder l'hospitalité dans son palais de Rome—la villa Médicis—à ce «jeune Candiote, élève du Titien, bon peintre qui, d'après son opinion, a fait de lui-même un portrait que tous les peintres de Rome ont admiré». Le Greco avait donc quitté Venice et LE GRECO.—SAINT JOSEPH ET JÉSUS ADOLESCENT (Chapelle San José.—Tolède)

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DOMENIKOS THEOTOKOPULI, DIT LE GRECO LE GRECO. — L'ENTERREMENT DU COMTE D'ORGAZ (Église San Tomé, Tolède)