Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 53 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Mai 1906 A. BESNARD. — PORTRAIT DE Mme M*** ET DE SES ENFANTS (Société nationale des Beaux-Arts)

Page 2

LES SALONS DE 1906 Coup d'œil d'ensemble LORSQUE le philosophe Denis Diderot parcourait, au bras de Mademoiselle Voland, ou bien entre son cher Grimm et Mademoiselle d’Épinay, le parquet ciré du Louvre, ce n’était pas deux mille quatre cent quarante-six œuvres, comme à notre Société Nationale, ou quatre mille quatre cent quarante-sept, comme à nos Artistes français, que l’auteur des Salons avait à inventorier, mais deux cents à peine. Heureux temps où la critique d’art, peu surmenée vraiment, s’en tenait, devant un portrait d’adolescente, à de jolis développements littéraires, agréablement anecdotiques et sentimentaux : « Ah ! petite, que votre douleur est donc profonde et réfléchie ! Que signifie cet air mélancolique et rêveur ? Quoi ! pour un oiseau… Ça, petite, ouvrez-moi votre cœur… Je ne suis ni père ni sévère, etc. » Il n’y avait alors qu’un seul Salon de peinture! Aujourd’hui nous en comptons trois, — au printemps les deux officiels et les jeunes Indépendants, — et un qui a conquis sa place au pâle soleil d’automne. Et s’il fallait dénombrer les salonnets ! Depuis deux siècles et demi environ, que l’institution existe, elle n’a fait que s’accroître jusqu’à prendre, de nos jours, un développement pléthorique qui la tuera peut-être. Mazarin, en 1648, instituant l’Académie des Beaux-Arts, obtient que soit prescrit dans les statuts « que chaque année les académiciens devraient exposer, à la salle de leurs séances, leurs ouvrages et ceux de leurs élèves ». Les artistes, un tantinet paresseux, ne se plièrent guère à cette règle. Colbert décida, vers 1666, que les expositions seraient bisannuelles. On accrochait les tableaux sur un grand mur sans fenêtres de la cour du Palais-Royal, ou plutôt du Palais Brion, sis sur l’actuel emplacement du Théâtre-Français. Le premier livret, imprimé sur une double feuille de format petit in-folio, parut à l’Exposition de 1673. Il portait en titre : Liste des tableaux de MM. de l’Académie de peinture et de sculpture, exposés dans la cour du Palais-Royal. Cent soixante-neuf ouvrages, nous apprend M. Coquiot, y sont décrits. Les plus célèbres sont les Victoires d’Alexandre de Le Brun, et la Prise des villes de Lille et de Dôle, par Van der Meulen. En 1699, Jules Hardouin-Mansart, premier architecte du Roy, surintendant et ordonnateur général des Bâtiments, fait accorder par Louis XIV à MM. de l’Académie la grande galerie du Louvre, avec, en tentures de fond, les tapisseries du Garde-Meuble de la Couronne. Le livret en fut rédigé par Perrault, le narrateur des Contes de fées, alors membre du « Comité des devises ». Deux cent quatre-vingt-quatre tableaux y figurèrent : scènes bibliques de LÉON BONNAT. — PORTRAIT DE M. BISCHOFFSHEIM (Société des Artistes français)

Page 3

LES SALONS DE 1906 HENRI MARTIN. — LES BORDS DE LA GARONNE (Société des Artistes français) Jouvenet, panneaux d'histoire de Coypel le père, effigies d'apparat de de Troy. La Gazette de France, qui ne se souciait guère que des fêtes de la Cour, daigna consacrer trente lignes à cette manifestation. Quarante ans plus tard, en 1738, le livret, rédigé par le concierge de l'Académie, qui remplit en même temps les fonctions de trésorier, mentionne deux cent quatre-vingt-six ouvrages, présentés par soixante-neuf peintres. Il convient de dire que si la quantité n'est point forte, la qualité des œuvres rétablit l'équilibre, car les exposants se nomment Chardin, La Tour, Boucher, Lancret, Rigaud, Parrocel, Desportes, Carle Van Loo. En 1748, M. Lenormand de Tournehem, directeur des Bâtiments, invente le « Jury ». HENRI MARTIN. — LES BORDS DE LA GARONNE (Société des Artistes français) HENRI MARTIN. — LES BORDS DE LA GARONNE (Société des Artistes français)

Page 4

LES ARTS Il faut attendre 1791 pour que David, le plus révolutionnaire des autocrates, fasse décréter par l'Assemblée législative que tous les artistes, français ou étrangers, membres ou non de l'Académie de peinture, seront également admis à exposer leurs œuvres dans la partie du Louvre destinée à cet objet. Voilà donc les non académiciens, — contraints jusque-là à exposer leurs travaux en plein air, le matin de la Fête-Dieu, — qui peuvent bénéficier de la cimaise du Louvre. La mode des Vernissages avait, dès le règne du Bien- Aimé, commencé. Les élégantes en paniers, les godelureaux en perruques à frimas, flanqués de leurs chiens danois, se bousculaient au Salon du Louvre. « Les flots du populaire, écrit le spirituel Mercier dans le Tableau de Paris, ne tarissent pas moins que ceux du beau monde. Il y a des heures où l'on étouffe. On y voit des tableaux de dix-huit pieds de long qui montent dans la voûte spacieuse, et des miniatures larges comme le pouce à hauteur d'appui. Le sacré, le profane, le pathétique, le grotesque, tous les sujets historiques ou fabuleux y sont traités et pèle-mêle arrangés, Photo Grevoux. JACQUES BLANCHE. — LA PETITE MASQUE (Société nationale des Beaux-Arts) c'est la confusion même; les spectateurs ne sont pas plus bigarrés que les objets qu'ils contemplent. Un badaud prend un des personnages de la fable pour un des saints du Paradis, Typhon pour Gargantua, Caron pour saint Pierre, un satyre pour un démon, et l'Arche de Noé pour le coche d'Auxerre. » Peu à peu le nombre, sinon des peintres, du moins des exposants, augmente sensiblement. Le Salon Carré ne suffit plus. Le « Salon » empiète sur la galerie d'Apollon, envahit l'escalier, descend dans les cours. Viennent l'Empire, la Restauration, la bataille des romantiques et des classiques, la victoire de Delacroix. En 1848, le Jury étant supprimé, 5,180 toiles sont exposées ! Les exposants, cohorte formidable, émigrent aux Tuileries en 1849, au Palais-Royal en 1852, dans une salle de banquet du faubourg Poissonnière en 1853, enfin aux Champs-Élysées en 1855, lors de l'Exposition Universelle dans une annexe du Palais de l'Industrie.

Page 5

LES SALONS DE 1906 TH. CHARTRAN. — PORTRAIT DE Mme LA COMTESSE R. DE M*** (Société des Artistes français)

Page 6

LES ARTS En 1889 enfin, le grand schisme ! Meissonier se révèle — ô stupeur ! — révolutionnaire et fonde, à côté du Salon officiel, — contre le Salon officiel! — une société nouvelle : la Nationale. Je ne rappellerai pas les conflits épiques qui marquèrent l’antagonisme de ces deux maisons aujourd’hui réconciliées. Autour de Meissonier se groupèrent Chavannes, Rodin, Dalou, Carolus-Duran, Carrière, Cazin, Roll, Raffaelli, Besnard, Dagnan-Bouveret, Lepère, Bracquemond, d’autres, toute une ardente jeunesse. Des étrangers, tels Whistler et Meunier, vinrent à la rescousse. La « Maison mère » résista ; les tempéraments plus rassis, les esprits pondérés, les créateurs sages, — trop sages parfois — lui demeurèrent fidèles. Hébert, Henner, Harpignies, Jules Breton, Bouguereau, y servirent d’état-major à M. Robert-Fleury. G. LA TOUCHE. — LA FÊTE DE NUIT Panneau décoratif pour le Salon du Corps diplomatique au palais de l’Élysée (Société nationale des Beaux-Arts) Et nous voici — après ce rapide mais utile historique, — parvenus au seuil de l’an 1906. Que nous offrent-ils ces deux Salons, la Nationale et les Artistes français, que le bon public s’obstine à dénommer Champ-de-Mars et Champs-Élysées ? Et tout d’abord il s’impose une remarque, je n’ose dire affligeante. Les terribles révolutionnaires de 1889, à la Société Nationale, se sont singulièrement apaisés. Rien ne heurte plus l’amateur bourgeois qui inspecte les cimaises de la Nationale. On admire le talent solide mais calme, des Cottet, des René Ménard, des Lucien Simon, des Le Sidaner, des Auburtin. Maurice Denis, que nous connûmes plus combatif, se « classicise ». Plus d’outranciers; ils ont tous fui aux Indépendants et au Salon d’Automne. Par contre, un peu dépaysés au milieu des arrangeurs ingénieux ou candides d’anecdotes, qui foisonnent aux Artistes français, vous rencontrerez des coloristes hardis, tels le décorateur toulousain Henri Martin, ou le subtil harmoniste Ernest Laurent. En somme, l’esprit des deux Salons n’est pas loin d’être

Page 7

LES SALONS DE 1906 E.-R. MÉNARD. — TERRE ANTIQUE (LE TEMPLE) (Société nationale des Beaux-Arts) LUCIEN SIMON. — JOUR D'ÉTÉ (Société nationale des Beaux-Arts)

Page 8

LES ARTS le même. Notons, toutefois, les différences. La Société Nationale s'est tout doucement académisée. Il y règne un ton général de bonne compagnie, de demi-teinte, discret, correct. On sent là une aristocratie intelligente, désœuvrée, élégante, répondant assez bien à ce que les sociologues appellent l'élite actuelle. Vous n'y trouverez guère l'expression de la vie populaire, de la vie religieuse, ni des passions qui remuent le monde autour de nous. Les Artistes français sont moins select. C'est une démocratie bruyante, où nous déplorons parfois, souvent, le manque de goût, mais la vie matérielle y bat plus intense, on y perçoit le bouillonnement confus de notre temps. C'est un miroir de l'époque, d'une fidélité grossière. Au point de vue de la technique picturale, les uns et les autres ont ceci de commun, qu'ils ont su bénéficier des conquêtes de l'impressionnisme objectif. La glaciale distinction du whistlérianisme prédomine, — j'allais écrire sévit — à la Société Nationale. Ce que les Manet, les Renoir, les Claude Monet, les Degas, les Lépine, les Sisley, les Paul Gauguin, les Guillaumin, les Toulouse-Lautrec, ont apporté de neuf (et qu'on a si cruellement raillé), sert à tous nos artistes d'aujourd'hui, qu'ils l'avouent ou non. On hésite maintenant à peindre des paysages sous l'éclairage à 45° de l'atelier, et l'école dite du « plein-air » a imposé ses efficaces théories. Il n'est pas jusqu'au néo-impressionnisme des Georges Seurat et des Paul Signac qui n'aît enseigné aux railleurs d'antan qu'il faut tenir compte des lois du chroma-tisme, de la division, et des complémentaires. Au point de vue du « sujet », la supériorité des peintres de la Nationale éclate. Ce n'est pas dans la partie du Grand Palais où sont accrochés leurs envois que vous verrez se multiplier les anecdotes, mais bien chez les Artistes français. Ces derniers raffolent d'allégories surannées, de symbolisme d'école, A. BARTHOLOMÉ. — JEUNE FILLE SE COIFFANT (pierre) (Société nationale des Beaux-Arts)

Page 9

LES SALONS DE 1906 Mme C.-H. DUFAU. — FRAGMENT DE DÉCORATION POUR LA MAISON DU POÈTE ROSTAND (Société des Artistes français) mythologie, de scènes médiévales. L'histoire de France est mise au pillage par d'excellentes gens, aux louables intentions, mais qui n'ont pas toujours, sinon le respect, du moins le sentiment, de notre passé national. Que de Vénus Anadyomènes surgissant de l'onde savonneuse! Que de Salammbôs et de Lédas! Que de Napoléons pensifs, en culotte de daim, un bras dans la tunique, imitant l'acteur Duquesne, le soir de Waterloo! Et les cardinaux L. CHIALIVA. — TROUPEAU AU REPOS (Société nationale des Beaux-Arts)

Page 10

LES ARTS béats, dégustant, l'œil malicieusement cligné, une lampée de Bénédicte! Sans oublier l'inévitable marmiton qui joue à la marelle ou à la bloquette avec le petit télégraphiste! Considérons maintenant les deux Salons au point de vue de l'arrangement, du « placement » : la palme revient à la Société Nationale. Il convient de rendre hommage aux mérites d'organisateur de M. Dubufe. Ce n'est pas une mince affaire que de disposer harmonieusement deux mille tableaux. Il s'agit de plaire à tous... Au siècle dernier, les tableaux étaient placés par un académicien qu'on appelait le « tapissier ». Chardin fut un « tapissier » très aimé. M. Dubufe se réclame de Chardin. Une innovation décorative fut tentée par ses soins à la Société Nationale. « Les salles 6, 6 bis et 6 ter forment (ainsi parle M. Dubufe par la voix du catalogue) un essai d'ensemble, où le visiteur trouvera groupées et mêlées des œuvres se rattachant à toutes les sections. Cet ensemble décoratif se rapproche, autant qu'il était possible de le faire dans une exposition annuelle, de l'appartement d'un amateur d'art. La cimaise supprimée, les harmonies des tentures et des tapis modifiées, le groupement des ouvrages ainsi exposés sont autant d'essais que la Société nationale des Beaux-Arts présente et soumet à l'opinion des artistes et du public. » Innovation? Oui, mais à la Société Nationale seulement. Le mélange des sections avait été déjà mis en pratique ailleurs par MM. Frantz Jourdain, Georges Desvallières et Charles Plumet. Le « genre », au Salon d'Automne, est inconnu, les sections supprimées ; plâtres ou marbres, pastels et aquarrelles, poteries et étains, se complétaient pour l'effet de la plus charmante nouveauté. A la Société Nationale, le dispositif nouveau se décomposait comme suit : des frises, des staffs et des panneaux de peinture murale. Les frises étaient signées des noms appréciés de Mademoiselle Angèle Delasalle, de MM. Georges Picard, Lepère, Gaston La Touche; les staffs, d'un goût architectural très sûr, furent dus à M. Pierre Selmersheim. Mais les panneaux sont l'œuvre de M. Dubufe. Ce sont les panneaux de l'Exposition de Saint-Louis. Le placement, aux Artistes français, est conçu selon la norme hiérarchique. Ce n'est pas ici le lieu de commenter la doctrine en usage en cette société. Jusqu'à cette année, le favoritisme traditionnel réservait aux soixante membres du jury les soixante milieux de panneaux de chaque salle. Et le problème consistait, pour la commission de placement, à mettre en valeur la toile du personnage influent, membre du jury, membre de l'Institut. Si son tableau est clair, on l'encadre de petites œuvrettes de tonalité sombre ; s'il est sombre, on le rehausse de tableautins colorés. Ce n'est certes pas d'une équité absolue; mais l'équité, même L. SCHNEGG. — vénus (plâtre) (Société nationale des Beaux-Arts)

Page 11

LES SALONS DE 1906 relative, est-elle de ce monde? Et puisqu'elle ne fleurit point dans les autres milieux, pourquoi voudriez-vous que nos artistes en eussent l'exclusif privilège? Cette année, du moins, le libéralisme indéniable de M. Dawant, qui présidait le jury, a voulu, malgré vents et marées, que les « hors concours » ne fussent pas seuls à jouir de la cimaise. Et c'est ici que les Artistes français se montrent plus généreux que la Société Nationale. En ce dernier Salon, on néglige un peu trop, on sacrifie même, s'il faut accorder créance aux doléances des intéressés, les envois des jeunes. Ces pauvres jeunes se plaignent amèrement qu'on les relègue dans les pourtours, dans les recoins ténébreux, dans les salles du bas, où nul visiteur ne s'aventure. Reste la question de la rétrospective Carrière à la Nationale et de la salle Henri Martin aux Artistes français. A peine la Société Nationale entr'ouvrait-elle ses portes, CARO-DELVAILE — TROIS MUSICIENS (Société nationale des Beaux-Arts) que le maître Eugène Carrière disparut, terrassé à cinquante ans par un mal qui ne pardonne pas. Le comité directeur eut la pieuse pensée d'honorer sans tarder la mémoire du peintre des Maternités, du portraitiste de Verlaine, d'Alphonse Daudet et d'Edmond de Goncourt. Sans attendre l'exposition plénière, qui aura lieu, sans nul doute, à l'École des Beaux-Arts, on organisa en hâte une salle Carrière. Une trentaine de cartons, d'études et de tableaux, dont la sublime Femme pressant ses seins, prêtée par M. Agache, furent installés. Ai-je besoin de dire que les détracteurs acharnés et incompréhensifs d'Eugène Carrière, ceux qui lui reprochèrent trente années durant de peindre dans les vapeurs roussâtres du sfumato, durent s'incliner devant cet art incomplet, mais profond, et parfois rembranesque? Chez les Artistes français, ce fut un vivant qu'on fêta. On sait que Henri Martin, depuis quatre ou cinq ans d'un labeur ininterrompu, a préparé un vaste ensemble de fresques destinées au Capitole de Toulouse. Le comité des Artistes français (se conformant à deux précédents, la salle Édouard Detaille, en 1902, et la salle Cormon, en 1899) autorisa le peintre Henri Martin — le plus noble décorateur avec Albert Besnard, que possède notre pays depuis la mort de Puvis de Chavannes — à présenter d'ensemble, en place, son triptyque des Faucheurs, ses Bords de la Garonne et l'Inspiration. Une centaine d'esquisses, attestant la probité artistique de ce fresquiste qu'on traitait jadis d'improvisateur, accompagnait ces magnifiques panneaux. Résumons-nous. A l'éternelle question posée depuis qu'il y a des Salons de peinture et des critiques : « Le Salon