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LE MUSÉE J.-J. HENNER
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L es affolés de la vie, ou simplement les désœuvrés en quête de distractions véhé- mentes, ne se doutent guère, lorsqu'ils montent vers Montmartre, que cette place Pigalle, toute ruisselante de lumières, et grouillante, aux époques de fêtes foraines, d'une foule plutôt mélangée, fut naguère un asile du calme, du recueillement et des immatérielles spéculations.
Sans même remonter à l'époque où Puvis de Cha- vannes vint s'installer, à l'un des angles, dans l'atelier d'où il pouvait contempler des troupeaux de moutons et des cultures maraîchères, cette grande maison, tout entière vouée aux arts, abritait entre autres, un homme excellent et un peu singulier, mais des plus attractifs, que voici devenu une figure historique, pour ne pas dire légendaire. C'était le bon Jean-Jacques Henner, ni plus ni moins, dont il convient de ne pas plaisanter à la légère. Voltaire disait à propos de Boileau : « Ne dites pas de mal de Nicolas, cela porte malheur ». De même, on s'exposerait à des regrets (nous ne craindrons pas d'en parler par expérience), en portant sur ce Jean- Jacques un de ces jugements tout faits, qui donnent l'air supérieur (mais qui le retirent aussi), avant d'avoir visité le Musée de l'avenue de Villiers dont les formalités officielles vont permettre enfin l'accès aux méditations.
Henner et Puvis auraient été stupéfaits de voir trans- formée en Pigall's la maison alors précédée d'un jardinet et d'une concierge épique, dragon protecteur de leur tranquillité, où ils poursuivirent et fixèrent leur rêve. L'ombre d'Henner, du moins, retrouve dans les environs du parc Monceau le calme que les tavernes et les cinémas ont fait fuir, voici belle lurette. L'austère bâtisse est encore hantée, grâce à lui, par les nymphes. Et comme on ne rend bien justice que dans le calme, justice va pouvoir lui être rendue.
Il fallait, pour cela, que son œuvre apparût simplifiée, généralisée, débarrassée d'un grand nombre de travaux arrachés par les instances des marchands de tableaux au bon paysan alsacien, soucieux d'assurer l'aisance à une famille qui était, avec l'adoration opiniâtre du mo- delé féminin, sa seule passion. Sans doute ces choses, même maintenant qu'elles sont dispersées, prennent à leur tour un autre sens que commercial. Mais en s'en tenant à ce qui fut de profonde recherche ou de réussite heureuse, on peut affirmer, à présent, que l'ironie n'est plus de mise, et que l'œuvre vraiment de Henner nous réservait des joies et aux artistes des enseignements.
Le Petit Palais, devancier en cela comme en maintes autres occasions, s'était assuré déjà, en nombre, des éléments glorieux. Mais peut-être alors était-il encore trop tôt, et voici que ses collections, loin de perdre de leur importance par l'ouverture du Musée Henner, vont en recevoir une qualité et une portée nouvelles. On ne pourra plus visiter l'un sans l'autre, et tous deux prendront une signification qu'il se trouve en ce moment très opportun de faire ressortir.
Ce n'est pas une arrière-pensée malicieuse qui nous a fait faire allusion à l'amour de Henner pour sa famille et au stimulant que ce sentiment a pu exercer sur sa production. Cette famille a transmis doublement envers la France tout ce qu'Henner avait conquis de prestige et tout ce qu'il lui avait confié à elle-même. Ce serait faire un remerciement presque injurieux à Mme Henner, veuve de son neveu et donatrice du Musée, que de la féliciter d'avoir réservé, pour le plus grand profit de l'art, quantité d'œuvres qui représentaient, matériellement, une somme considérable, étant précisément de celles à l'égard desquelles toute opération commerciale avait ou aurait échoué, le peintre vivant. Telle est la première manifestation de ce beau fidéi-commis d'affection et de pensée. Nous dirons à l'instant quelques mots de cette belle transmission en elle-même, accomplie avec une noble simplicité. Mais la seconde façon dont la famille d'Henner s'est acquittée envers le public de tout ce que l'affection du vieux peintre, de l'oncle bienfaiteur, avait de sincère, c'est en faisant de la partie du Musée où il a retracé depuis la prime jeunesse les objets de sa sollicitude, la clef même de son œuvre.
Le Musée Henner est parfaitement aménagé pour l'appréciation de cette œuvre en elle-même ; mais on ne comprend l'âme que lorsque, monté aux petites pièces de l'étage supérieur, on voit se développer l'histoire et la nature de cette famille qui expliquent l'artiste comme l'artiste est expliqué par elle. Portraits rustiques, humbles, intenses, décrits avec le sentiment même qu'ex- primeraient les modèles s'ils pouvaient s'analyser et se raconter. Des frères paysans, l'un en blouse, l'autre en l'uniforme de son temps de service. Une vieille mère de qui le visage grave ne laisse que deviner, par sa concentration même, l'ardeur dévouée de toutes les heures. Une sœur sur son lit de mort, pleurée par cette mère ; à la fois une note d'art singulière et un document comme rarement la peinture en offre de si directs, de si naïfs et de si secrets.Tout cela noté, caressé, repris à divers âges,
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et jusqu'à celui où Henner lui-même était arrivé au seuil de la vieillesse, avec tendresse, avec obstination. Tout ce poème, ce roman de famille, expressif par sa simplicité, et parlant d'autant plus vivement qu'il n'était pas destiné (le Musée n'étant pas prévu, cela se conçoit) à tomber sous les yeux, non pas des indifférents ou des dédaigneux, mais de ceux qui ont la passion de lire dans les âmes humaines, dont les plus ingénues sont parfois les plus éloquentes. Voilà, comme nous le disions, une des explications de la vie sentimentale d'Henner, et par conséquent, un des mobiles les plus constants et les plus actifs de son œuvre.
Mais cela donné et compris, en ce qui concerne l'homme, quels objets hanteront la pensée, solliciteront sans trêve, avec une joie toujours renouvelée, le peintre ?
Incontestablement, cela apparaît tout de suite, et prend au fur et à mesure le caractère d'une transposition persistante, jamais interrompue, du rêve dans la vie : le modelé à la fois mystérieux et lumineux du corps féminin dans la pénombre, noyé en elle et pourtant surgissant d'elle et l'éclairant.
C'est vouloir ne pas comprendre cette recherche passionnée qu'y voir de la monotonie.
Depuis que nous y avons réfléchi, en présence des œuvres ainsi réunies, nous avons pu nous rendre compte de ceci, qui nous échappa ainsi qu'à tant d'autres, de ceci qui est digne de méditation et d'étude : c'est qu'il ne s'agit de rien moins qu'un des plus troublants et des plus difficiles problèmes de la peinture : le clair obscur.
Le clair obscur ! Il est plus facile de le nier et de le mépriser que de l'empêcher, après quelques périodes de trouble d'innovation ou d'ignorance, de revenir un jour ou l'autre hanter l'esprit des peintres-nés. D'ailleurs, il existe en pleine lumière autant qu'aux heures crépusculaires. Tous les efforts et tous les succès de la peinture contemporaine qui l'ont éludé périront sans doute par là. Il serait trop long et trop spécial de poursuivre ici la démonstration ; mais ne suffit-il pas d'énoncer simple-
ment les mots : lumière, ombre, pour concevoir aussitôt un seul et troisième terme qui les implique tous deux inséparablement, sans décomposition possible : modelé ?
Ce sont là les leçons et la vertu de l'œuvre d'Henner, à la condition d'éviter dans l'étude de cette œuvre, aussi bien l'admiration fanatique, irraisonnée, que la moquerie banale et le systématique dénigrement.
On ne songe pas à refuser à la musique ce que l'on n'accorde qu'en rechignant à la peinture de certains. Les plus grands musiciens édifient toute leur œuvre sur un très petit nombre d'accords et de figures, variées indéfiniment. On en est charmé, et l'on regimbe quand il s'agit d'œuvres picturales, destinées, notez-le, à être le plus souvent dispersées, où qui lorsqu'elles sont, comme ici, rassemblées, apportent non seulement du charme, mais un enseignement profond.
Henner varia ses études du corps féminin avec tant de volupté que les spectateurs un peu attentifs auront vite fait de discerner les différences entre celles qui paraissent redites. Parfois aussi, sa pensée se porta avec recueillement sur le modelé éclairé non plus par la lumière de la vie vespérale, comme celui de ses tendres et pensives nymphes, mais par celle du tombeau ; et ce sont alors ses puissantes recherches sur le Christ encore plongé dans les ténèbres mortelles.
Mais, en somme, la grâce l'attira plus que la douleur. Il n'en faut pour exemple que certains portraits de jeunes filles aux yeux veloutés et les souples attitudes de ses dryades. La meilleure manière pour les artistes à venir de profiter de ce nouveau Musée, ce sera d'étudier l'œuvre non pas en surface, mais en intensité. Ils ne seront point empêchés de se diversifier, mais ils pourront acquérir une leçon de force et d'amour.
On ne douterait pas de la présente appréciation de l'œuvre d'Henner si on avait pu, comme nous certain jour, au Louvre, entendre ses réflexions sur les pieds blancs de Marie de Médicis par Rubens, et sur le Christ en croix de Prud'hon.
ARSÈNE ALEXANDRE.
LE MUSÉE HENNER, AVENUE DE VILLIERS.
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GEORGE BARBIER
DESSINATEUR DE THÉÂTRE
PARLONS des décorateurs de théâtre, de ceux qui exécutent les maquettes de ces fabuleux et extravagants défilés destinés à étourdir l’homme d’affaires qui, après une journée d’après débats, n’a plus le courage, ni la force de lire et qui « feuillette » une revue de music-
avait, dès l’apparition des Ballets Russes, publié ces charmants et précieux albums, aujourd’hui introuvables, sur Nijinsky, puis sur Tamar Karsawina, M. George Barbier semblait destiné à réussir au théâtre.
A la scène, l’imagination ne sert point le décorateur s’il ne possède que du goût et de la fantaisie ; l’éru-
LA POMPADOUR. — Mme MOLNAR-FÉDAK.
COSTUME MYTHOLOGIQUE, ARGENT, POURPRE, VIOLET
hall ou certaines pièces à grande mise en scène, comme un livre d’images.
L’illustrateur de Personnages de Comédie, des Chansons de Bilitis, l’artiste de goût et de curiosité qui
dition aussi est nécessaire. Il ne faut pas que ses connaissances l’alourdissent, ni, surtout, qu’il prétende s’en servir pour nous donner des reproductions fidèles de costumes de jadis. Nous devons convenir, une bonne
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CASANOVA. — DUBOIS. — TAFFETAS NOIRBRODÉ D'ACIER.
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CASANOVA. — UN MASQUE.TAFFETAS NOIR ET CERISE.
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CASANOVA. — M. LOWELL SHERMAN.VELOURS ROUGE, BRODÉ D'OR ET DE DIAMANTS.
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CASANOVA. — UN ÉLÉGANT. — VELOURS PRUNE,GILET ROSE.
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LA POMPADOUR.
ROSE ET ARGENT.
fois pour toutes, que le xviiie siècle, par exemple, tel qu'on le concevait à l'époque Romantique ou sous le règne de l'Impératrice Eugénie, puis au début du xxie siècle, ne se ressemble jamais et n'offre, en aucun cas, que d'assez lointains rapports avec la période dont on s'est inspiré tour à tour.
Pourtant, une connaissance heureuse et sûre des documents originaux, permet à l'artiste, tout en reflétant la mode de son temps, d'évoquer celle qu'il veut faire renaître à nos yeux, avec l'assurance de trouver des accents, une sorte de vérité qui assureront à son travail, un succès non seulement momentané mais durable.
Ainsi, nous sommes frappés en écoutant la musique charmante, légère, aux rythmes si modernes et si marqués, de M. Maurice Yvain dans chacune de ses opérettes et particulièrement la dernière, La Dame en décolleté, nous sommes frappés de la richesse de son inspiration, de ses connaissances musicales et de ce qui se révèle de maîtrise dans des airs en apparence si faciles à retenir.
George Barbier possède ces qualités indispensables à un artiste tenté par le théâtre, en ce sens qu'il n'est pas de ceux que la vérité, telle que nous pouvons la trouver dans la nature, attire jamais. Qu'il illustre des contes de Boylesve, une comédie de Musset, les
LE TAMBOURIN DE RAMEAU. — Mme Pavlova. — BLEU, VERT ET JAUNE
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LE TAPIS PERSAN. — 1er TABLEAU. — MURS DE PORCELAINE A DESSINS BLEUS.
TAPIS ROSE ET JAUNE.
aventures de Casanova, il demeure dans l'exactitude théorique, c'est-à-dire que personne n'est plus documenté que lui sur ce qui peut ou ne peut pas se faire, mais la nature, la réalité plastique, animale, le laissent indifférent. Il illustre, c'est-à-dire qu'il orne, qu'il met des arabesques, mais ne cherche pas à donner à ses personnages de fausses et matérielles apparences de réalité.
Il aime les assemblages de tonalités, il invente des ornements avec une facilité, une grâce exquise. Il agit avec la même liberté pour l'architecture, il la schématisse ; il nous donne le sentiment, l'impression des choses, des masses, sans chercher à recréer leur atmosphère, à la manière d'un peintre. S'il lui arrive de placer un arbre dans le décor d'une illustration, cet arbre est lui-même interprété, travesti, adapté par l'auteur à son sujet. Son feuillage sera rare et doré, ses fleurs démesurées, éclatantes. C'est une flore qui n'a pas besoin d'air, ni d'eau — et qui pique.
Pour le costume de théâtre, cette absence de côté matériel devait le servir. Il n'a plus à se préoccuper de peindre la chair, d'en donner la saveur, de communiquer à ses personnages un mouvement qui s'inspire de l'instantané photographique. Il est un émule d'Aubrey Beardsley qui serait le petit-fils de Saint-Aubin.
Dans une récente revue des Folies-Bergère, George Barbier avait eu a réaliser les Grottes de Pierreries. Il me semble que l'apothéose en était formée par les Stalactites. Pour un dessinateur de théâtre, qui est un poète, un érudit, un imaginatif, ce devait être une joie torturante d'avoir à présenter de belles filles aussi dévêtues que possible, dont les ornements suggéraient cependant la rigidité, la scintillante agglomération des pierreries sortant de la gangue souterraine, — et montrer le rubis, la topaze, le diamant qu'elles vont devenir.
Il y réussit splendidement.
Les Américains, qui apprécient le talent de nos artistes et en reconnaissent avec beaucoup plus de
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LE TAPIS PERSAN. — 2e TABLEAU. — VERT, ROSE SAUMON, POURPRE, GRIS ET OR.
L'ARBRE CENTRAL EST FAIT DE CABOCHONS DE VERRE.
finesse qu'on ne l'imagine, toutes les nuances et les subtilités, sont venus demander à George Barbier des costumes pour habiller d'abord une pièce sur Catherine de Russie, Tzarina, ensuite sur Casanova.
L'illustre vénitien, n'était pas un inconnu pour M. George Barbier, qui s'était occupé précédemment de lui, au sujet de la jolie pièce de M. Maurice Rostand représentée aux Bouffes-Parisiens et à propos encore d'un livre : Les plus belles heures d'Amour de Casanova.
La Venise du XVIIIe siècle est familière à M. George Barbier et c'est à lui que s'étaient adressés les directeurs de la Porte-Saint-Martin, lorsqu'il avait fallu habiller les personnages de la Dernière Nuit de Don Juan, l'œuvre posthume d'Edmond Rostand, qui se déroule à Venise.
Les amples robes à crinolines, les tricornes, les loups, les « baüta », les paniers brodés de corbeilles et de guirlandes, le mystère blanc ou noir des dentelles, étaient interprétés, maniés avec une si sûre dextérité et cette pointe indispensable de sadisme qu'on cueille à l'œuvre de Rops, que chaque « entrée » souleva les applaudissements de la salle.
Le décorateur de théâtre, le dessinateur de costumes, sont des poètes, auxquels on donne aujourd'hui tous les moyens de s'exprimer. Jadis, ils travaillaient avec de belles étoffes brodées, mais les facilités d'éclairer leurs inventions étaient piteuses.
De nos jours, la qualité des étoffes varie à l'infini. Les costumiers ne travaillent plus qu'avec des matières somptueuses et fragiles qui, à la lueur d'une seule ampoule de vingt bougies prennent déjà des reflets aveuglants ; les tissus sont tramés d'or et d'argent, tissés de métal et arachnéens... Des fabricants, comme M. Rodier, imposent en secret leur goût au monde entier, leurs soieries et leurs lainages, transforment l'aspect des femmes et sont exécutés avec tant d'ingéniosité que le travail des couturiers pour les présenter semble bien réduit.
Il faudrait un peu moins d'esprit de routine encore de la part de ceux qui exécutent des maquettes pour la
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scène. Ils devraient oublier ce qu'ils ont fait pendant trop longtemps, et, pareillement, de la part des directeurs de théâtre, lesquels ne semblent voir curer vingt-cinq secondes de surprise et de plaisir aux spectateurs, de belles créatures, gemmées de la tête aux pieds et qui, moins elles sont habillées, plus elles
LA DERNIÈRE NUIT DE DON JUAN. — UNE OMBRE. — GRIS PERLE ET ARGENT.
dans un costume qu'un sujet de dépense, non un motif d'ornement pour la pièce qu'ils font représenter.
Il y a de fastueux organisateurs de spectacles, mais on ne les trouverait plus guère au théâtre. C'est au music-hall qu'ils prodiguent leur goût du luxe et de l'imprévu, Mme Rasimi ou M. Volterra, par exemple, sur les planches de Bataclan ou du Casino de Paris. Ou, encore, dans quelque « folle » revue des Folies-Bergère.
Les sommes qui se dépensent pour ces spectacles eussent servi jadis à en monter une douzaine. Le public est habitué maintenant à ces ruineux cortèges, où défilent, lentement, sous les feux croisés des projections, une à une, sans prononcer un mot, sans autre but que de pro- éblouissent, — plus elles sont dévêtues, plus elles paraissent costumées...
Il semble que ce doive être pour celui qui collabore à ces quelques fugitives secondes de plaisir, une jouissance incomparable que de manier à la fois la lumière électrique, qui est comme une impalpable et fulgurante broderie, la chair des femmes et les étoffes semblables aux rayons du soleil ou aux éclats diamantés dont la lune vêt la surface de l'eau.
Quels artistes, ne se sentent attirés par ces improvisations ? Elles leur permettent d'ébaucher quelques-uns de ces souhaits de prodigalité, de ces imaginations que les poètes laissaient jadis aux seules fées le pouvoir de réaliser.
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GEORGE BARBIER — AMARILLA DE GLAZOUNOW — LE PARC.
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Des peintres font des décors, comme J.-M. Sert, comme M. Piot, comme Drésa. L'exemple de Bakst, d'Alexandre Benois, entraîna les dernières hésitations d'artistes qui croyaient encore au vieux préjugé que c'était un art inférieur que de peindre autrement que sur des toiles destinées à être encadrées et accrochées sur les boiseries ou les décorations murales de palais et d'hôtels particuliers.
La guerre a élargi tous les cercles dans lesquels se meuvent nos contemporains. Les situations, les fortunes, le rang comptent moins que les hommes ou ne viennent qu'après leur personnalité.
Peu importe la manière dont on s'exprime, le tout est de marquer l'originalité, le talent, la valeur qu'on possède. C'est un bon temps pour les audacieux et pour ceux qui joignent aux mérites personnels, la faculté de les extérioriser et d'en tirer honneur et profits.
*
J'ai eu le plaisir de voir, à la fin d'une brûlante journée du dernier été, dans une pièce exiguë, d'un immeuble étroit, dans une rue étirquée, du cœur de Paris, une partie des costumes exécutés par George Barbier, qui allaient partir pour les États-Unis. C'était une de ces extrémités d'après-midis si pesantes qu'on a le sentiment de ne pouvoir se trainer jusqu'à l'heure du diner. Paris étouffe sous un ciel dont l'azur se violace. La poussière s'élève de l'asphalte, malgré les nappes d'eau que versent les arroseurs et de l'intérieur des bars et des débits s'échappe une chaude odeur d'alcool, comme d'une omelette au rhum qui flambe.
Il faut être Parisien d'avant la naissance pour supporter cette atmosphère. Je la supportais donc.
Je retrouvai Barbier au premier étage de l'immeuble étroit, dans la pièce exiguë et je découvris sur leurs mannequins, les robes préparées à mon intention.
Les tricornes posés sur les bâits de soie noire, les loups de velours, les robes de tarlatane et de soie, les grands ramages et les mignardises, les couleurs osées et les nuances discrètes, les modernisme de certains rapprochements et le charme désuet de ces arrangements anciens, qui donnaient tant de préciosité à la femme, me firent bientôt oublier la température, la chaleur, Paris, juillet, — et la campagne même, après laquelle j'aspirais quelques instants plus tôt.
C'était un plaisir, savoureux, aussi, de penser que ces belles créatures « vides », ces somptueuses apparences de femme, se rempliraient si j'ose dire, outre-Atlantique, de la chair jeune et vivante des comédiennes anglo-saxonnes. Et qu'une fois de plus, l'art et le charme indéfinissables de Paris, seraient applaudis en Amérique.
J'ai su depuis qu'ils l'avaient été, bruyamment, profusément, avec des échos si sonores que George Barbier, de Nantes, est aujourd'hui le premier « habilleur », le plus somptueux faiseur de mise en scène des États-Unis et que la fameux Rudolph Valentino lui-même, vient de lui commander les costumes de deux films nouveaux !
ALBERT FLAMENT.
CASANOVA. — UN MASQUE. OUTREMER ET BLEU TURQUOISE.
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LES ÉBÉNISTES DU XVIIIe SIÈCLE
LIT. BOIS DE HÊTRE SCULPTÉ, PEINT EN GRIS. — LOUIS XVI. MINISTÈRE DE LA MARINE.
DÉTAIL DU LIT CI-DESSUS.
QUAND on évoque l'art du XVIIIe siècle, le souvenir des beaux meubles du temps, presqu'autant que celui des chefs-d'œuvre de Watteau et de Boucher, charme la mémoire. Les yeux se complaisent au chatoiement de ces bois rares, si délicats au toucher, de ces formes onduleuses, de ces lignes infléchies, enrichies de bronzes d'une fantaisie suprême. Rien, dans le passé, de comparable aux créations des ouvriers de ce temps, rien depuis, qui puisse être mis en balance, pour la pureté de ligne, la richesse bien entendue du décor, la perfection du travail. On exécute présentement des meubles fort beaux, dénotant un goût pur et bien dans l'esprit de cette heure; ils sont, si l'on veut, le fruit d'un effort suivi et très intelligent, mais l'art du XVIIIe siècle en était la fleur.
Et puis, quelles essences précieuses, douces, luisantes, étaient alors employées! En ce siècle là, le commerce des bois exotiques avait pris toute son ampleur, ils affluaient dans nos ports, notamment à Bordeaux, bien situé pour recevoir les chargements des fabuleuses Antilles. L'acajou, débarqué en lourdes billes, y était si abondant qu'on l'utilisait pour la confection de grandes armoires en bois massif, le revêtement des boiseries d'appartement, et même dans les parquets. Pour les autres essences: bois de rose, de citronnier, bois d'amarnthe ou de violette, comme leur richesse n'est pas en rapport avec leur volume, c'est