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PUVIS DE CHAVANNES. — MARSEILLE, PORTE DE L'ORIENT.
[MUSÉE DE MARSEILLE, PALAIS DE LONGCHAMP].
LES RICHESSES ARTISTIQUES
DE LA
FRANCE COLONIALE
A M. ALBERT SARRAUT,
MINISTRE DES COLONIES.
SIL est encore des gens à qui il est nécessaire de prouver que la France a été victorieuse, il n'y aura qu'à envoyer ces entêtes, ou ces timorés, à l'Exposition Coloniale de Marseille, qui s'ouvre en ce moment et à l'occasion de laquelle La Renaissance de l'Art Français et des Industries de Luxe est fière de consacrer ce numéro.
Pour la première fois, avec cette ampleur depuis la guerre, notre pays va présenter un immense tableau de son activité, de son influence dans toutes les parties du monde, ou, pour tout résumer en un mot, de son rayonnement.
Ce n'est pas, on le sait, la première manifestation de ce genre. Dès l'Exposition universelle de 1889, les jardins du Trocadéro avaient déjà été le décor d'une très intéressante et pittoresque présentation de certains aspects brillants de nos colonies. En 1900, l'Esplanade des Invalides, théâtre déjà plus vaste d'un ensemble plus raisonné, avait encore accusé un progrès considérable, — si considérable même, qu'il avait contribué à stimuler les appétits de l'Allemagne, aujourd'hui déchue de sa puissance coloniale. Nous demeurons, après l'Angleterre, la nation qui possède l'empire colonial le plus magnifique et le plus solide. Et c'est cela qui va prouver, comme nous le disions, avec un éclat qui n'avait pas encore été égalé par les précédentes Expositions, que la France est vraiment une République victorieuse.
Ce n'est pas Paris, cette fois, qui offrira ce grand spectacle. Mais, par une heureuse, ou plutôt par une nécess-
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saire occurrence, ce sera Marseille. Elle avait déjà elle-même, rappelons-le, organisé jadis une Exposition remarquable. Celle de 1922, d'une ampleur exceptionnelle, sera plus qu'une préface à celle que nous verrons à Paris en 1925 et Marseille aura la gloire d'avoir « ouvert le feu », si l'on peut employer ce mot pour une pareille affirmation de la paix.
« Marseille, porte de l'Orient ! »
Le génie de Puvis de Chavannes, qui excellait si bien à notre activité, par ses transactions multiples. Or, tout cela, pendant la période de l'Exposition Coloniale, va se trouver plusieurs fois centuplé en un fourmillement inoui.
Il importe qu'un si beau et si grand effort, qui ne peut manquer d'être d'un grand profit matériel, devienne également et demeure d'un non moindre profit intellectuel et esthétique. Nos collaborateurs vont dire ici en détail tout ce que notre Empire colonial représente
CL. RENAISSANCE
synthétiser les beautés, les forces et les vertus des grandes régions de France (Ile-de-France, Picardie, Poitou, Normandie, Provence enfin), avait du premier coup dégagé la dominante de celle-ci en une formule qu'en même temps il s'appropriait et popularisait. C'est en effet à la fois, pour nous, une porte lumineuse ouverte sur les visions de splendeur, de richesse, de rêve, de lointaines origines, d'arômes envirants, de fruits singuliers et d'étranges fleurs qu'évoque ce seul mot : Orient ! — et pour les Orientaux, d'autre part, c'est le seuil de notre civilisation régulatrice.
En temps ordinaire déjà Marseille agit puissamment sur nos imaginations par son étonnant arrivage de races et de produits et joue un rôle non moins vivant dans de richesses d'art et de beautés encore insuffisamment célèbres. Leur compétence nous interdit de donner à cet égard la moindre indication, mais il n'est peut-être pas sans intérêt, avant de suivre ces guides dans les quatre autres parties du monde, d'essayer de chercher ce que la France peut attendre, au point de vue artistique, de ses colonies et de ce qu'elle peut et doit leur donner en échange.
Bien que le monde tende à s'uniformiser, il demeure assez de différences entre les aspirations et les formes, entre les aptitudes et les créations des diverses parties du globe où nous avons semé nos colonies, pour que ce tableau présente autant de diversité que de splendeur
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Reprendons très sommairement, car ceci n'est pas une causerie géographique, quelques-uns des foyers et quelques-uns des caractères.
Tout d'abord, nous avons nos splendides domaines d'Afrique. Par l'Algérie et la Tunisie, nous sommes en communication avec le génie musulman et nous demeurons en relation avec le génie antique. Toute la poésie et tout le raffinement arabes ont fini par former une harmonie avec Rome et Carthage, éternelles ennemies rapprochées par l'histoire, souveraine pacificatrice. En Algérie et en Tunisie, les métiers les plus délicats demeurent prospères. Nous avons là encore des brodeuses exquises, des ouvriers du cuir et du métal, des tisseurs et tisseuses de tapis qui n'ont en rien dégénéré. Personnellement celui qui écrit ces lignes rappellera, non pas pour se mettre en avant mais simplement à titre de témoignage, que, chargé d'une mission en 1904, en Algérie, il fut émerveillé de ces ressources d'art et qu'en un rapport approuvé par M. Jonnart il fit ressortir tous ces humbles et beaux talents et indiqua quelques moyens de leur conserver leur caractère et de développer leur vitalité.
Pour le maintien et le perfectionnement de ces arts, dans le sens indigène, il y avait alors, et il y a encore des maîtres et des maîtresses d'une intelligence supérieure, et qu'il est aisé d'encourager.
Le Maroc nous a mis en présence d'une civilisation d'un caractère à la fois fraternel et différent. Le raffinement et la profondeur s'allient dans les monuments, dans le décor et les accessoires de la vie. Grâce au maréchal Lyauté toutes ces beautés, tous ces enseignements ont été non pas seulement respectés mais encore mis en lumière, et l'on peut dire que la France, grâce à lui, a rattaché à un passé magnifique un avenir incalculable.
Si nous continuons plus avant dans l'Afrique cette promenade triomphale, nous voyons, au Sénégal comme au Soudan, au Congo comme au Dahomey, à Madagascar enfin (un joyau sans prix de l'écrin) que les indigènes sont aptes à perfectionner dans leur propre sens et avec quelques encouragements plus encore que des leçons, des facultés qui sont loin d'avoir dit leur dernier mot, et même leur premier.
C'est sous ce point de vue que nous pouvons véritablement, et sans rapprochements ironiques, considérer que l'art nègre, avec sa rude candeur, ses interprétations primitives, dans l'acception complète du terme, a sa place dans le domaine décoratif. Il s'y mêle même quelque chose d'antique et de jeune pourtant, qui, s'il ne peut nous servir de modèle, a beaucoup de prix comme spécimen et apport de toute une immense partie de l'humanité. Apport et aptitudes qui font singulièrement douer du bien-fondé de la théorie des races inférieures. Quelles collaborations imprévues l'avenir nous réserve-t-il ? L'Exposition de 1922 ne sera sans doute pas sans donner quelques indications, si vagues soient-elles, en réponse à cette passionnante question.
Si maintenant nous passons à un non moins merveilleux et non moins riche empire (nous serions bien téméraires de décider s'il l'est ou ne l'est pas davantage) nous
HENRI MARTIN. — PORTRAIT DE M. ALBERT SARRAUT, MINISTRE DES COLONIES, PETIT PALAIS.
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voici en communication avec l'âme asiatique, avec tout ce qui découle des sommets vénérables, des régions éternellement augustes et mystérieuses qui furent le berceau de l'humanité.
Cochinchine, Annam, Tonkin, Cambodge, Laos, autant d'évocations, autant de sources, autant de trésors. Là, les arts de la couleur, la céramique, le tissu, l'incrustation en nacre, la sculpture sur bois précieux sont encore en honneur. Le Cambodge, lui, mérite une mention toute spéciale, grâce aux voies lumineuses ouvertes désormais à l'étude du merveilleux art kmèr. Là encore, on retrouve l'action du Ministre à qui cet article est justement dédié. Le Musée Albert-Sarraut et les diverses fondations de ce genre, font de l'Indochine avec des facilités qu'on n'aurait osé espérer naguère, un centre d'art et d'érudition de premier ordre. Toutes ces colonies, quoique ne pouvant prétendre à rivaliser avec la Chine et le Japon eux-mêmes, sont les plus à la portée de s'inspirer de ces maîtres admirables, et le deviendront de plus en plus à mesure que l'instruction asiatique mais éclairée par l'érudition et la critique européennes leur permettra de voir plus clair en elles-mêmes.
Des autres colonies que nous possédons en Amérique et en Océanie, nous ne saurions parler avec un détail qui allongerait cette simple introduction.
Toutefois, comment ne pas rappeler ce que Taïti inspira de ressources d'art nouvelles à un Gauguin ? Par cet exemple, nous avons déjà une idée de ce que les artistes d'Europe, sans s'africaniser, s'asiatiser ou s'océaniser, peuvent cependant toujours tenter pour se rafraîchir l'imagination et s'aiguiser la vue.
Il nous semble que si nous avions vingt ans, une bourse de voyage et que nous fussions peintre, nous serions attiré vers ces colonies d'Océanie qui portent des noms musicalement troublants : Roaroutou, Rimatura, Maria, Ranouna, Manikiki ! La civilisation européenne est incontestablement puissante entre toutes, et savante et créatrice, et lumineuse. Celle du Nouveau Monde l'est tout autant, même plus si l'on veut ; cela ne fait rien à la question. Mais ce que nous voulons dire, c'est que l'humanité a la fortune inespérée, imméritée peut-être, d'avoir encore des sauvages. Qu'elle les garde précieusement ! Ils pourront faire avec elle des échanges qui ne seront pas sans valeur.
Nous espérons que l'on comprendra ce à quoi tend cette formule qu'on nous pardonnera de hasarder si imagée. Et c'est par cette explication que nous conclurons. La France possède un incomparable trésor de colonies douées des aptitudes et des talents les plus brillants et les plus divers. Elle ne doit pas chercher à leur substituer sa propre façon de chercher et de créer. Elle doit au contraire leur donner tous les moyens de se développer dans le sens de leurs traditions, de leurs races, de leurs convictions. En ce faisant, elle augmentera leur fortune et la sienne, elle s'attirera leur reconnaissance et rendra définitive son autorité sur elles.
Car c'est là, on ne saurait trop le dire, que le rôle de la France vis-à-vis de ses colonies peut prendre toute sa grandeur. Elle leur apprend sans doute à la connaître, à la comprendre, à apprécier son influence, bienfaisante dans son ensemble, malgré les critiques qu'ont peut adresser dans certains détails, et qui ont leur utilité de contrôle et de progrès ; — mais elle leur apprend à se comprendre elles-mêmes et à se connaître.
Cette tâche grandiose se trouve désormais et avec une opportunité dont nous ne saurions trop nous réjouir, facilitée par le grand colonial, par le Ministre éminent, M. Albert Sarraut, qui a donné sa charte à la France Coloniale.
C'est à cette œuvre sublime que sont appelés les représentants de notre pays. Ils ont montré déjà que leur énergie, leur enthousiasme et leur intelligence étaient à la hauteur d'une telle mission.
En vérité, l'Exposition de Marseille, première et éclatante partie du grand spectacle qui se complétera à Paris en 1925, pour toutes ces raisons, peut avoir une portée incalculable, et c'est un événement non moins important et autrement bienfaisant qu'une guerre. La preuve en est déjà faite pour l'Allemagne.
ARSÈNE ALEXANDRE.
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AFRIQUE
AFRIQUE DU NORD ALGÉRIE
L'ART ANTIQUE EN ALGÉRIE
Les populations berbères, qui ont occupé l'Afrique du Nord dès l'époque la plus lointaine à laquelle l'histoire puisse remonter, n'ont jamais su développer spontanément un art original; mais elles ont toujours été très aptes à s'assimiler une civilisation supérieure, à s'en approprier l'outillage matériel, à en adopter l'esprit.
En Algérie, la première influence qui s'exerça fut celle de la civilisation punique. Les Carthaginois n'ont possédé en propre qu'un petit nombre de comptoirs échelonnés sur la côte algérienne ; mais les princes numides, c'est-à-dire berbères, qui se partageaient l'ensemble du pays, étaient eux-mêmes très pénétrés par les influences puniques, et c'est la civilisation punique qu'ils introduisaient dans leurs royaumes. Très nette au troisième siècle avant l'ère chrétienne et au début du second, cette influence carthaginoise survécut à Carthage : les mœurs des classes dirigeantes et les arts, en pays numide, continuèrent à être de type punique après l'année 146, date à laquelle Carthage fut détruite.
Ainsi le mobilier des nécropoles préromaines découvertes sur plusieurs points de la côte algérienne est semblable à celui des cimetières de Carthage : ce sont les mêmes bijoux, les mêmes céramiques, les mêmes verres.
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ries, produits hybrides où se mélangent des éléments orientaux et des éléments grecs. Quelques grands monuments, qui sont probablement des tombes royales élevées aux deux derniers siècles avant l'ère chrétienne, sont les témoignages les plus imposants de la civilisation acceptée et propagée par les princes numides. L'un est sur la côte : c'est celui qu'on appelle, d'un nom absurde, « le Tombeau de la Chrétienne », à l'ouest d'Alger. Les deux autres sont dans l'intérieur : Souma du Kroubs, près de Constantine ; Medracen, dans la région de Batna. A l'origine de ces monuments est le tumulus indigène ; mais il a reçu un revêtement architectural qui est punique. Des formes grecques s'y reconnaissent, parvenues aux Berbères par l'intermédiaire des Carthaginois. La combinaison de la force native et du raffinement hellénique, a du caractère et de la grandeur.
L'Algérie est devenue romaine en deux étapes : c'est en 46 avant J.-C. que Rome s'est annexé la partie orientale, comprenant Bône, Philippeville et Constantine, jusqu'à l'oued el Kébir ; en 42 après J.-C., elle a réduit en province tout le reste de l'Afrique du Nord, jusqu'à l'Atlantique. Dans l'intervalle, grâce aux efforts personnels du roi Juba II, contemporain d'Auguste, un contact direct s'était établi entre l'art grec et un point de la côte mauritanienne : Cherchell.
Homme de goût, formé par les lettres et les arts helléniques, Juba II a réuni dans sa capitale une collection de sculptures grecques, originaux du second et du premier siècle, et répliques d'œuvres plus anciennes. Des sculpteurs grecs, dans sa ville, ont travaillé pour lui. Une tradition s'est créée, qui a transformé Cherchell, de façon durable, en un centre d'art où le décor de l'existence a toujours été plus soigné, la réalisation de l'objet — chapiteau, statue ou mosaïque — plus heureuse que dans le reste de l'Afrique du Nord. Le Louvre, le Musée d'Alger et le Musée de Cherchell se partagent les œuvres helléniques ou hellénisantes recueillies dans la capitale de Juba.
Mais Cherchell est, en Afrique, une exception ; c'est par un privilège unique que cette ville a été un foyer d'art grec. Partout ailleurs, c'est l'art romain que l'on rencontre, tel que les indigènes l'ont appris, aux quatre premiers siècles de notre ère, de leurs maîtres et de leurs moniteurs italiens.
A mesure qu'on allait de l'est vers l'ouest, la profondeur de la domination romaine diminuait : dans le département de Constantine, elle s'étendait jusqu'aux confins du Sahara ; dans celui d'Alger, elle entamait à peine les hauts plateaux ; en Oranie, elle s'est longtemps arrêtée à une faible distance de la mer. La densité des ruines romaines décroît dans le même sens et dans les mêmes proportions : c'est à l'est que les agglomérations urbaines étaient les plus nombreuses, que les exploitations d'huile, de vin et de blé étaient le plus prospères. Mais c'est la quantité, non la qualité des objets qui varie en fonction de cette différence de peuplement. Il n'y a pas d'écart sensible entre l'art romain de Tlemcen ou de Saint-Leu, en Oranie, et celui de Timgad ou de Tébessa.
Cet art est plus robuste que délicat. Les Romains ont eu plus d'ingénieurs que de sculpteurs ; ils ont développé chez les populations romanisées l'habitude du confort plus que le sentiment esthétique. Des routes commodes et sûres, des ponts, des aqueducs, toute sorte de travaux réglant de la meilleure façon possible l'utilisation et la bonne répartition de l'eau, tels sont les ouvrages par lesquels ils ont, avant tout, modifié la face de l'Afrique. En même temps, ils ont multiplié les organes de la vie municipale, pour restreindre le nomadisme, pour répandre en pays berbère les images de la cité romaine : colonies au plan géométrique, forums, arcs, temples, marchés, théâtres, salles de réunion, thermes, rues bordées de portiques, ont amené les indigènes, progressivement, aux coutumes italiennes. Pour tous ces monuments, les architectes se sont tenus aux modèles traditionnels. Les statues élevées en l'honneur des dieux, des empereurs, des magistrats, ont été conformes aux types que l'on reproduisait dans tout le monde romain. Les stèles funéraires, les mosaïques sont souvent intéressantes par les scènes qu'elles représentent, par ce qu'elles nous révèlent de l'existence quotidienne, des croyances et des connaissances communément répandues. Mais il faut bien avouer que ce sont là, presque toujours, productions d'art industriel, et non efforts de création artistique.
Si, malgré cette médiocrité générale du style, l'étude des antiquités d'Afrique est captivante, c'est par ce qu'on y sent de volonté, d'application méthodique, de force patiente et tranquille : dans la mise en valeur du monde par Rome, l'Afrique du Nord a trouvé une prospérité économique qu'elle devait perdre, à la chute du monde antique, pour ne commencer à la connaitre de nouveau qu'au xixe siècle. Villes dont on voit les vestiges, aujourd'hui au milieu des friches et des landes, maisons et monuments qu'on dégage intacts du sable qui peu à peu les a enfouis, ce sont les témoins d'une vie qui fut active, et qu'il est facile d'évoquer jusque dans le détail, sous ce climat propice à la conservation du passé.
Avant de disparaître, d'ailleurs, l'antiquité a laissé en Algérie les vestiges d'une dernière phase qui ne fut pas la moins brillante, la phase chrétienne. Les basiliques chrétiennes très nombreuses, nous reportent au temps où l'Église d'Afrique ne le cédait pas en importance à celle de Rome, où les plus grands écrivains chrétiens étaient des Africains, depuis Tertullien jusqu'à saint Augustin, où les querelles entre catholiques et donatistes passionnèrent toutes les villes. Ce sont de beaucoup les édifices les plus intéressants qu'aient laissés les siècles qui ont précédé immédiatement l'invasion musulmane ; car ce qu'on peut attribuer aux Vandales est peu de chose
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et l'œuvre propre des Byzantins ne comprend guère que des forteresses élevées à la hâte.
Pour le voyageur qui veut parcourir les sites les plus caractéristiques de l'Algérie ancienne, Alger est le meilleur point de départ : Alger n'était qu'une petite ville à l'époque romaine, mais une visite au Musée national des antiquités est une bonne préparation aux promenades sur le terrain. Une excursion vers l'ouest permet de voir, au « Tombeau de la Chrétienne », un monument capital de l'époque prérromaine ; à Tipaza, dans un paysage admirable, un abondant ensemble d'édifices civils, de basiliques et de nécropoles chrétiennes ; à Cherchell, les plus belles sculptures qui aient été découvertes en Afrique. Puis, allant vers l'est, par Sétif, on gagne Djemila, que des fouilles sont en train de déblayer complètement, et qui groupe, autour de deux forums, de riches maisons et de beaux temples. Constantine se présente ensuite comme le type des forteresses berbères ; Philippeville et Bône, comme deux exemples de ports fréquentés depuis les Phéniciens. De là, il faut revenir sur ses pas pour connaître, à Lambèse et surtout à Timgad, la force et la splendeur des villes créées par les Romains afin de couvrir vers le sud leurs territoires. Une autre série de villes africaines, fouillées en partie, est celle qui entoure Guelma, dont le Musée rassemble les sculptures de toute cette région : Announa, Khemissa, Mdaourouch. Enfin Tébessa, terme normal du voyage, à l'extrémité sud-est du département de Constantine, possède l'église la plus complète et la plus instructive qui nous soit parvenue des premiers siècles chrétiens.
L'organisation du monde par Rome est le fait dominant de toute l'histoire, celui qui a porté les conséquences, les plus variées et les plus lointaines : nulle part on n'est mieux placé qu'en Algérie pour en percevoir l'ampleur et s'en présenter les aspects.
ALBERTINI,
Directeur-Adjoint du Musée des Antiquités Algériennes et d'Art musulman à Alger.
ENFANT ET AIGLON. — BRONZE.
MUSÉE D'ALGER.
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THÉÂTRE DE TIMGAD.
PARMI LES VILLES D'OR
CHERCHELL - LAMBÈSE - TIMGAD
LORSQUE le président de la République, après avoir vu grandir devant ses yeux l'inoubliable vision des murailles marocaines, dépassera les bornes d'or de Tlemcen et — tout ébloui encore des fastes atlantiques — montera lentement vers la Méditerranée, j'imagine qu'aussitôt accourront au-devant de lui les grands souvenirs antiques dont cette noble terre africaine demeure à jamais imprégnée.
Malgré ses préoccupations officielles, malgré son désir de lancer sa pensée vers l'immense avenir dont, à chaque pas sur ces routes neuves, il recueillera les brûlantes promesses, il n'oubliera certes pas un passé qui, aujourd'hui encore, dresse des témoins si grandioses et, quoique muets, si éloquents.
Alors, sur son passage, quels délégués augustes, quels sublimes ambassadeurs !
Au-dessus du décor islamique et pseudo-arabe, il verra reparaitre cette Afrique latine toujours vivante au milieu de ses ruines éparses. Et les ombres éclatantes de Sophonisbe, de Massinissa, de Juba II, de Tertullien, de saint Augustin s'empresseront, visibles, autour de ce voyageur devant lequel se portent les faisceaux proconsulaires.
***
L'Afrique latine, l'Afrique romaine, je la voudrais prier ici en égrenant un chapelet dont chaque grain sonore ferait tinter un nom héroïque : Chiniava, Mascula, Thysdrus, Cirta, Madaure, Khamissa, Djemila, Théveste, Auzia, Lambessa, Suffehila, Thamugadi...
Mais c'est surtout dans la poussière de Cherchell, de Lambèse et de Timgad qu'il me conviendrait de maintenir dans son exaltation et dans sa ferveur ma méditation immobile.
Au pied de ce Chenoua qui hausse comme un centaure marin sa croupe puissante et ruisselante d'écumes, voici Cherchell, l'antique Césarée, capitale des Mauritanies.
Elle est la première étape de cette voie royale où se dressent les Villes d'or. Les poètes l'ont chantée. Louis Bertrand lui a consacré des pages inoubliables (1).
(1) Bertrand : Les Villes d'or, pages 64-66.
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L'APOLLON A LA COLOMBE, CHERCHELL
« Décorée avec magnificence par un prince indigène, le roi Juba II, avant de passer complètement sous la domination romaine, Césarée comptait plus de deux cent mille habitants. C'était une des grandes villes de l'empire. Aujourd'hui, Césarée est devenue Cherchell, un modeste chef-lieu de canton de notre Algérie française. »
Mais Cherchell est charmante. Elle l'est d'abord par son cadre de mer et de montagnes, par son paysage, d'une noblesse et d'une grâce toutes campaniennes.
« Quand je veux, écrit Louis Bertrand, me figurer une ville latine de l'Afrique ancienne, c'est tout de suite à Cherchell que je pense. Avec les arches rompues de son aqueduc, les tronçons de colonnes et de chapiteaux, les têtes colossales qui décorent sa grande place, les énormes décombres de ses thermes, les vestiges de son amphithéâtre, de son cirque et de ses murailles, elle surgit au milieu de ses roseraies, en face de la mer bleue. Ses jardins, ses vignes, ses collines ombragées de pins en parasol lui font une fraîche ceinture. Au détour de ses allées jalonnées de cyprès, on cherche instinctivement les coupoles et les loggias des villas romaines, les xystes et les exédres, pavés de mosaïques éclatantes comme des tapis babyloniens, où l'on voyait Amphitrite sur son char, Bacchus trainé par des lions, ou les Charites entrelaçant leurs doigts. Et, là-bas, sous cette pergola festonnée de glycines, on évoque invinciblement un petit autel domestique, ou bien la chapelle coiffée d'un toit pointu, dont le tétrastyle abritait une Vénus pudique émergent de sa conque »...
Malheureusement les villas antiques ont disparu, comme le grand temple de Césarée, comme son cirque et son amphithéâtre. Mais ce qui reste de ces vieilles choses, les débris qui parsèment le sol, les morceaux admirables de sculpture qui décortent la bourgade moderne, lui composent, à eux seuls, une physionomie vraiment unique. Enfin, Cherchell a son musée — un petit musée, sans doute, mais dont presque toutes les pièces ont une valeur.
Parmi un grand nombre de bustes d'empe-reurs ou d'imperatrices, des stèles, des bas-reliefs funéraires, des mosaïques, des vases et des terres cuites de toute forme et de toute dimension, deux chefs-d'œuvre s'imposent à l'admiration du touriste qui visite Cherchell : la Vénus à la sandale, petite statuette de bronze, dont la grâce piquante et un peu manierée semble annoncer déjà notre XVIIIe siècle français, — et surtout l'Apollon à la colombe, une des plus belles créations qui nous soient restées de la statuaire gréco-romaine, un morceau au moins égal sinon supérieur aux œuvres les plus fameuses de cette époque, l'Antinous ou l'Apollon du Belvédère, œuvre de grand style encore, mais tout amollie de volupté et qui fait songer aux Eros et aux Diadumène célèbres par Martial...
« Si Cherchell, écrit Louis Bertrand, ne possédait que l'Apollon à la colombe et son paysage marin, il faudrait encore la visiter. Mais elle est riche de ses ruines et de tous les grands souvenirs de Césarée. Celui de sainte Marcienne, une martyre des premiers siècles chrétiens, devrait y attirer les pélerins. Celui de Juba II, le vrai fondateur de la cité, le type du Maure hellénisé et romanisé, provoque les méditations de l'historien et de l'archéologue. »
***
Lambèse n'a pas l'impressionnante grandeur des ruines que gardent le silence et la solitude.
DANSEUSE...
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Mais quel charme émane aussi de sa tranquille retraite! Il y a là le village avec ses buvettes aux tonnelles poussiéreuses enrubannées de liserons, avec son église et le frais feuillage de ses arbres.
Le pénitencier, à quelques mètres à peine des ruines du poste où vivait la légion, conserve cependant au paysage quelque chose de sévère et de rigoureux.
Groupées autour du prétorium qui élève au soir le cube massif et rougeâtre de ses murs romains, les ruines de Lambèse donnent assez l'impression d'un cimetière bouleversé dont les tombes désormais vides bâillent, béantes, au soleil. Les murettes des maisons — étroites comme des cellules monastiques — entourent des rectangles de terre empourprée. Et de ces petits enclos jaillit à profusion, d'une sève vigoureuse, le feuillage ciselé des noyers américains.
Sur ce champ mêlé de ronces et de pierres, le prétorium s'élève, massif, avec d'énormes faces d'ombre et la bouche ouverte de ses porches, semblables aux voûtes d'un pont.
L'ensemble de ce cube de maçonnerie aux quatre murailles crevées où ne vivent plus que les lézards et le vent, est d'une puissance qui en impose encore.
Non loin de là, sur le bord de la route, est le petit musée communal avec son jardinet rempli de marbres.
C'est l'ancienne halle aux grains.
Balançant sa grosse clef, le gardien qui, sous son chapeau de jardinier, a la tête ronde, rougeaude et glabre d'un colon romain, nous fait les honneurs de la petite salle.
Derrière un grillage de poulailler, entassés contre le mur, des projectiles de fronde et de machines de guerre, ronds, poussiéreux, bosselés, ont tout à fait l'aspect de pommes de terre.
Un squelette est étendu dans un sarcophage. Entre les côtes, une araignée a tendu sa toile et travaille.
Au-dessus, de toutes ses couleurs restées éclatantes, vit une mosaïque représentant le triomphe d'Amphitrite.
Assise sur un dauphin, le dos tourné, montrant ses hanches et, sous le tissu luisant de sa robe collante, une cuisse mollement arrondie, Amphitrite bien coiffée se découvre de profil sous l'arc-en-ciel de son écharpe qu'elle retient d'un beau bras cerclé d'or. Une panthère, que semble dominer un amour, se dresse, les griffes sorties, laissant voir son ventre aux larges rayures. Une seconde néréide, malheureusement plus effacée, est assise sur un hippocampe à peau de lion, marquée de taches bleues cernées de rouge.
Dans une vitrine, quelques monnaies de bronze et d'or, et des fragments de pâte de verre, irisés, couleur d'aurore, mêlant l'éclat des rouilles ardentes et du feu aux lueurs glacées des peaux de poisson.
Mais ce qui m'a le plus longuement retenu, ce sont ces tuiles marquées au chiffre de la légion III Augusta et qui, vives et neuves, semblaient sortir à peine du four.
Par cette chaude journée de l'été africain, une douce lumière descendue des fenêtres hautes venait caresser le marbre des torsos. Des mou- ches bourdonnaient dans le silence et, du jardin, nous parvenaient avec des murmures de feuilles de légers pépiements d'oiseaux.
Le bon gardien au chapeau de jardinier nous tend, pour signer sur un registre où nous lisons des noms illustres, une plume d'écolier tout encrou- tée d'une obscure rouille.
Je ne sais pourquoi, — bo-nasse; pesant, rubicond — le brave homme me fait songer aux gros pâtres arcadiens qui, à l'heure de la sieste, s'essouflaient sur la flûte et vivaient dans la crainte des faunes malins et du terrible satyre...
Nous le quittons, joyeux de son large sourire, de ses petits yeux brillants, de ses éclatantes joues. Il referme soigneusement derrière nous la porte de la petite salle — la halle aux grains ! — où les Amphitrite poursuivent sur le dos luisant de leurs dauphins et
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de leurs hippocampes un silencieux et calme voyage.
Sa grosse clef aux doigts, il nous regarde partir de l'air d'un homme qui en a vu bien d'autres.
Autour de l'automobile, de vieilles gens devisent, fumant la pipe. Il y a des rires derrière le treillage vert d'une tonnelle, mêlés d'un choc de verres et d'un bruit de bouteilles bruyamment débouchées. Tout cela, dans la poussière d'août, sent l'heureuse paresse, les longs loisirs, la tranquille somnolence du village assoupi sous le soleil.
Un jeune Arabe, beau comme un bronze, contemple curieusement la voiture qui pétrarade. Je me demande si
Mais à l'heure du crépuscule, tu prends une sérieuse beauté.
L'ombre de ton aqueduc s'allonge démesurément sur ta plaine et tandis que le prétorium déserté élève vers les premières étoiles un énorme bloc de nuit, l'angélus qui tinte met en fuite les faunes de tes jardins et rend le soir plus émouvant.
Voici l'instant où je t'aurai le plus profondément aimé, tandis qu'aux grillages du musée la lune curieuse vient, dans un recueillement de chapelle, éclairer cette Dea nutrix si semblable, avec son enfant nu sur le bras, à une Vierge Marie.
PRÉTORIUM — LAMBÈSE.
l'Apollon enfant du musée — malgré le grillage des fenêtres et la clef du gardien — ne s'est pas soudain enfui jusqu'ici.
Petit village de Lambèse, je garderai de toi le plus gracieux souvenir. Tu ne parais pas surpris outre mesure du voisinage émouvant des ruines. L'ombre géante du prétorium ne te gène point. Tu regardes, indifférent, passer dans un nuage de poussière la diligence.
On rit sous les volubils poudrés de tes buvettes, malgré les murs du pénitencier où luit l'éclair d'une baïonnette, malgré tes murailles romaines dont l'ombre toujours impérieuse est la même que jadis, jetée aujourd'hui sur les citrouilles et la vigne de tes jardinets.
Ici, les souvenirs gambadent, lestes et joyeux dans le soleil, comme des épipans. Tes ruines ne t'attristent pas. Elles ont la couleur ambrée des raisins et l'éclat pourpre de tes feuillages. Tu parais presque heureux qu'elles attirent jusqu'à tes cyprès l'hôte rapide que tu veux séduire !
Nous voici repartis vers Timgad. La plaine se déroule à perte de vue devant nous au pied des monts aurésiens. Ecrasée de soleil, elle s'étend, livide, fauve, marquée par les touffes sauvages qui la tachent comme un pelage de panthère.
Sur le bord de la route sans fossé et sans arbres, un campement parfois apparaît.
Une fillette chargée de bijoux, à peine vêtue d'une guenille orangée ou rouge nous regarde venir, la main sur les yeux, puis lorsque nous passons dans un vertige, nous salue d'un cri violent en agitant ses bracelets.
Nu, un enfant danse comme un petit bronze en secouant sa toque mauve ou jaune. Et lentement détourné vers nous, paisible, d'une sérénité immuable, un chameau voit surgir sans un tressaillement au tournant de la route, notre voiture tonnante.
Rien n'est plus impressionnant après cette course brûlante à travers les solitudes que l'apparition de Timgad.
Un orage tonnait sourdement au-dessus de ce cirque