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VOICI DES PATINEURS... DEVANT SMOLENSK OU DEVANT SAN-FRANCISCO ? JE NE SAURAIS VOUS DIRE. PERSONNE NE SAURA JAMAIS LE DIRE, EN AUCUN TEMPS, ET VOILA POURQUOI CES PATINEURS NOUS ENCHANTENT ; LA GLACE EST COMME UN MIROIR SOUS L'ARÊTE D'ACIER DE LEURS PATINS ET JAMAIS CES CHARMANTS HURLUBERLUS NE SENTIRONT SUR LEURS ÉPAULES LE FROID NI LA BISE... Un Décorateur de Palais JOSÉ-MARIA SERT José-María Sert n'est pas seulement un grand artiste : il a su harmoniser son talent avec l'heure présente. Dans cette « manière » si personnelle, qui est la sienne et qui est également prisée à Londres et à Buenos-Ayres, à New-York et à Madrid, il faut voir la manifestation d'un de ces génies cosmopolites, continuation rivale des maîtres passés, dont on ne saurait dire s'ils influencèrent leurs contemporains de toute leur volontaire intelligence ou bien si la clarté qui se dégage de leur œuvre n'est pas formée, au contraire, de tout ce qu'ils surent accaparer de l'époque à laquelle ils vécurent. Trois immenses Salons annuels, sans compter les Indépendants — ni ce qu'on appelle les Expositions particulières, au nombre d'une dizaine à la journée, — ne donnent une faible notion de ce qui se peint en France entre le commencement d'une année nouvelle et le premier janvier suivant. Cependant, ce qui manque le plus, ce qui manque toujours à ces manifestes-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE tations artistiques, auxquelles le public ne semble jamais découragé de se rendre, c'est un grand peintre décorateur. Or, M. José-Maria Sert n'est uniquement que décorateur. Il n'a jamais exposé ni un portrait, ni un paysage... Il ne brosse pas un plafond, comme certains, à ses moments perdus ou par le grand hasard d'une commande officielle. D'ailleurs, je ne sais pas s'il accepterait de ne peindre qu'un plafond. Il lui faut la pièce entière et qu'on veuille la lui abandonner sans retour, de la plinthe à la corniche, des portes aux fenêtres, — qu'il enjolivera ou supprimera à sa guise, — selon le plan qu'il aura conçu et adopté... Un décorateur, en 1921, c'est tout le monde..., c'est-à-dire n'importe qui..., c'est le premier venu, c'est un homme — ou une femme, car les femmes s'en sont mêlées — qui a du goût... Sur tous les pays civilisés, et, probablement aussi, sur ceux qui ne le sont pas, un souffle, une tempête de goût a sévi... On peut juger aisément, un peu partout, de l'état dans lequel elle nous a laissés! L'homme «de goût», qui fait, hélas ! métier de son goût, qui se charge de «faire» un appartement ou une maison pour des gens incapables de «faire ça» eux-mêmes, l'homme de goût, — il se fait appeler «décorateur», aujourd'hui, — a tout simplement achevé de tuer ce qu'on ne pouvait plus que difficilement déjà appeler «le goût». Les bourgeois privés du sentiment, qui paraît bien naturel cependant, de créer l'ambiance des chambres dans lesquelles ils vont vivre, achètent le goût de cette néfaste «providence» des temps modernes qu'est le petit monsieur, d'âge et de sexe incertains, qui s'intitule décorateur. Ils lui achètent son goût, sans réfléchir qu'il est aussi impossible de vivre dans «le goût» d'un autre que de le faire respirer pour soi-même.... Que n'achètent-ils aussi d'un homme d'esprit des réparties toutes faites, avant d'aller diner en ville ! On peut acheter un collier de perles ou un meuble d'appui de Riesener, on n'achète pas du goût, même celui de quelqu'un d'éprouvé, pour la bonne raison qu'en la maison la mieux arrangée du monde, par le plus subtil, perspicace et harmonieux des décorateurs, dès l'instant que l'étranger auquel elle appartient et qui vient y vivre en franchit le seuil, — à moins que cet intrus ne soit une statue de cire, — l'atmosphère se trouve changée, dispersée, anéantie... Un décorateur, autrefois, c'était un artiste qui créait des décorations peintes ou sculptées, pour un homme ou une femme qui les lui commandaient et, par la suite, s'en accommodaient à leur guise. Les grands et petits seigneurs, les financiers, qui s'adressaient jadis à un Fragonard, un Hubert-Robert, un J.-B. Huet, un Boucher ou, avant ceux-là, aux Tiepolo, aux Le Brun, ou, plus loin encore, aux Rubens et aux Véronèse, pour ne citer que les plus illustres, n'étaient pas forcément des coloristes, doués du sens de l'harmonie. Il y eut alors, comme aujourd'hui, malgré Vernet, malgré Casanova, Desportes ou Bérain, des salons monstrueusement riches, désolés, sinistres. Mais que d'autres, grâce à la collaboration de grands artistes, encouragés par un amateur qui avait du goût, durent offrir à l'esprit des contemporains le sentiment d'une vie agréable, sans ombres, ni amertume, aisée, facile, s'écoulant en paix, dans l'abondance et la sérénité. Tout l'art du décorateur ne devait tendre qu'à ce but : donner l'illusion du bonheur, enchantez la demeure, l'emplier du tourbillonnement des génies ailés, répandre sous les corniches des avalanches de fleurs, rendre vraisemblable l'invraisemblance et possibles tous les caprices de l'imagination... PANNEAU EN HAUTEUR, DE LA DÉCORATION DESTINÉE À LA PROPRIÉTÉ DE LORD SASSOON.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Nous voici bien éloignés du « décorateur », dans le sens désormais donné à ce substantif. Son but n'est encore qu'ilusoire, puisque tout ne saurait être ici-bas que vaine apparence, non seulement dans ces demeures terrestres que nous nous efforçons d'embellir, et où nous ne faisons que passer, incertains de l'heure qui va suivre, — mais encore, au delà de la vie même, dans le tombeau où notre corps s'évanouit en poussière... L'esthétique, les moyens employés par le décorateur contemporain, ses matériaux, sont aussi différents de ce qu'ils étaient qu'une automobile d'un carrosse, un veston d'un habit de cour et un « palace » d'un palais. L'abus des couleurs neutres et des teintes plates, celui surtout du noir, le manque d'équilibre dans les proportions, la négligence de l'exécution, l'incohérence voulue des formes, ont répandu dans certaines demeures récemment aménagées une atmosphère trouble, malsaine, à laquelle le fixe et brutal éclat de la lumière électrique, dont le foyer est tenu invisible, achève de donner une apparence de caverne d'Ali-Baba ruiné ou d'arrière-salle de temple bouddhique. Mais en est à jamais bannie l'essence de cette philosophie qui empreint d'un si large et doux sourire le visage du dieu chauve et pansu. * Cette dégénérescence d'un art, qui fut jadis le premier de tous, aux mains de grands artistes, dont le talent avait parfois la souplesse et la légèreté du roseau, mais qui restait un roseau pensant, ne vient pas seulement de l'industrialisation de l'art et du goût, ou de l'entreprise, — en bloc et à prix convenu, — d'une demeure, dans laquelle les gens qui en ont fait la « commande » n'ont plus qu'à entrer, leur valise à la main, comme dans tous les Claridge ou les Carlton du monde entier. Les artistes qui ont laissé prendre leur place sont les premiers coupables, coupables involontaires et inconscients peut-être, mais fautifs. Depuis Prud'hon et Delacroix, le xixe siècle ne compte qu'un décorateur au sens le plus noble de ce mot : Puvis de Chavannes. Un autre : P.-V. Galland, possédait la science ; cependant son génie n'avait que des ailerons ; il contempla les cimes, mais de loin. Les peintres comme Jean-Paul Laurens, dont le plafond de l'Odéon est noble, comme Benjamin-Constant, à qui nous sommes redevables de celui de l'Opéra-Comique ; Roll, Gervex, qui ont commémoré sur la toile des fêtes républicaines ; Toudouze, qui fit des cartons mièvres pour les Gobelins; Carolus-Duran, dont on peut voir au Musée du LA BOULE ROSE... CETTE BOULE DE VERRE DÉMESURÉE, QUE TRANSPORTENT, SOUS UNE FURIEUSE MENACE D'ORAGE, DES SERVITEURS ÉCHAPPÉS DU THÉÂTRE DE GOLDONI, NOUS DONNE LE FRISSON... LES ARBRES SE TORDENT SOUS LA RAFALE... RASSUREZ-VOUS, M. SERT RAMÈNERA, SANS DOMMAGE, LA BELLE BOULE DANS LE PLACARD AUX ACCESSOIRES.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Louvre, dans les salles de poteries étrusques, un plafond, qui est à Rubens ce que M. Chauchard pouvait être à Laurent de Médicis; puis Gorguet, Rochegrosse, etc..., ne sont pas et n'ont jamais été des décorateurs. Ce sont des peintres, tout simplement, qui ont agrandi des tableaux, toiles de chevalet ou d'histoire, avec une ignorance presque toujours absolue des lois qui régissent l'art de l'homme chargé, non plus de couvrir un espace plan, limité dans le champ d'un cadre et destiné à être vu sur un plan perpendiculaire aux regards, mais obligé de créer, dans une architecture impérieusement adamantine et dont toutes les rigueurs sont inflexibles, d'autres architectures, improvisées, aériennes. Sous le pinceau du décorateur, les voûtes de pierre revêtent l'éclat et l'inconsistance de l'azur et du nuage. Le mammifère s'enlève du sol avec la grâce de l'oiseau. Tous les prodiges du surnaturel et de la métapsycose favorisent, non seulement ce qui vit et se transforme dans la nature, mais encore la matière inanimée. Les dieux de l'Olympe comme les saints du Paradis, et jusqu'au plus humble des mortels jouissent avec la plus magnifique indifférence des bénéfices de la lévitation. Rien ne paraît inconcevable à l'esprit du décorateur, il est le réalisateur du chimérique, son entreprise perpétuelle est la témérité. Ses éléments sont, à son gré, le feu, l'air, la terre et l'eau et, tour à tour, il s'y meut avec l'aisance de la salamandre, de l'aigle, du tigre et du dauphin. ... A son caprice, les saisons passent et renaissent ; il peut enflammer le soleil ou déployer les plus sombres nues sur la campagne, répandre la pluie, enfiler le simoun qui anéantit, faire souffler le siroco qui dessèche, jeter sur la nature les linceuls mouvants de la neige ou rendre libre ce zéphyr ambigu qui précède, dans une averse, l'acide et tiède saison du renouveau... Il rajeunit les plus anciens monuments du monde et saura donner l'aspect du vestige caduc aux récentes créations de l'architecte. Sa fonction est de griser et d'émoi voir, de faire rêver et réfléchir et, s'il sait comprendre et réaliser le rôle qui lui échoit, il mêlera aux allégresses que son œuvre a la mission de répandre, cette utile et indispensable CES DISEURS DE BONNE AVENTURE, TURLUTUTU CHAPEAU POINTU, ET CETTE JOUEUSE DE BOITE A MUSIQUE, NOUS PRÉDISENT TOUTES SORTES DE MÉCHANTES AVENTURES. LA TOUR DE PORCELAINE DE PÉKIN ET L'HIMALAYA SE SONT RAPPROCHEES DANS LES NUAGES... C'EST ÉVIDEMMENT LA FIN DU MONDE QUE PRÉVOIT CE DEVIN AU NEZ CROCHU !

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 437 LES CLOCHES DE LA MARNE SONNENT A TOUTE VOLÉE, A L'APPROCHE DE L'ENVAHISSEUR ET, DANS LA NUE, LES GLOIRES DE LA FRANCE, LES HÉROS VALEUREUX S'APPRENT A FONDRE SUR L'ENNEMI. PARTIE D'UNE DÉCORATION DE GRANDE SALLE, DANS LA PROPRIÉTÉ DE M. X., DANS UN ANCIEN MONASTÈRE CONSTRUIT DEVANT LA MER, AUX ENVIRONS DE BARCELONE. CETTE DÉCORATION, EXÉCUTÉE PENDANT LA GUERRE, RETRACE D'UNE FAÇON SYMBOLIQUE LES GRANDES ÉTAPES DE LA LUTTE. amertume que fait naître le spectacle constant de la vie et de la mort étroitement embrassées; spectacle qui permet à l'homme de tirer le maximum de jouissances de son passage ici-bas, parce qu'il en sait le peu de durée et qu'il lui est ainsi loisible à toute heure de percevoir à ses côtés le voisinage du néant. * Des peintres comme Luc-Olivier Merson, Henri Martin, qui ont fait œuvre de décorateur depuis vingt ans ou davantage, ne peuvent cependant pas rentrer dans le personnage type du décorateur, tel qu'il doit exister, tel que l'ont compris tous les âges et tel qu'il fut déjà, au temps des Grecs et de Rome, et, avant ces peuples, dans le cycle resplendissant des civilisations asiatiques et du nord de l'Afrique. M. Albert Besnard et M. Maurice Denis, — ainsi que M. Bourdelle, dans le pourtour de l'escalier du théâtre construit par M. Astruc, — se sont montrés plus réellement décorateurs que ne l'étaient leurs contemporains. Mais celui qui s'est révélé comme possédant de nos jours, au plus haut degré de perfection, l'imagination et le métier du décorateur, tel que nous avons tenté de le peindre, c'est un Espagnol, vivant en France depuis vingt-cinq ans, M. José-Maria Sert, que plusieurs expositions privées et d'ailleurs trop restreintes ont mis à sa vraie place. * C'est par une décoration dont les proportions, au-dessus de tout ce que nous sommes accoutumés de voir, retenaient l'attention des visiteurs du Salon de la Nationale que nous connûmes, voici bientôt quinze ans je crois, le nom de M. José-Maria Sert. Cette décoration, destinée à la cathédrale de Vic, dans les environs de Barcelone, évoquait avec ses patriarches, ses archanges, deux fois grandeur naturelle, aux gestes dramatiques et par toute l'envolée des groupes au cœur des nues, ce pathétique d'opéra qui s'accommode du roulement sonore des grandes orgues, de l'audace des voûtes, de la dorure des autels et des mouvants brasiers de cires allumés au pied des images miraculeuses. On y découvrait l'imagination

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE d'un croyant, les souvenirs d'un jeune artiste enthousiaste, éclairés de ce feu qui dénote le génie créateur, l'indépendance unie au respect des maîtres passés. Les divinités bénissantes, les ailes ouvertes dont chaque plume frémit depuis le commencement des âges aux grands souffles sortis de la voix des prophètes, les mains qui enserront la croix et se joignent en prières, sublimées par le voisinage de l'oreille divine qui les reçoit sans intermédiaire, les draperies flottant à tous les pagnèrent les travaux de M. Sert. Les salons qu'il décorait de fleurs de vermeil, de vasques endiamantées, de paysages de givre sur fond d'argent ou d'or, se détachaient toujours à nos yeux sur quelque fragment de la fameuse décoration de Vic. Quelque gigantesque tragédien de l'Écriture Sainte passait toujours un bras ou la tête et la barbe, par-dessus les pagodes, les Chinois, les éléphants chargés de trésors et ces ponts arqués comme le dos d'un drama- BOUDDAH ÉNIGMATIQUE A CHANGÉ DE SOUIRE ; IL DEVIENT ÉGRILLARD DANS LA SOCIÉTÉ DE CES HISTRIONS EN VOYAGE. TOUTE LA FANTAISIE D'UN DÉCORATEUR, QUI NE SE SOUCIE D'AUCUNE LOI ET D'AUCUNE ÉTIQUETTE, PARVIENT À CRÉER, POUR LE DIVERTISSEMENT DE NOS YEUX, CES GROUPES IMPRÉVUS QUI NOUS REPOSENT DE L'EXISTENCE MONOTONE... courants de l'éther, sur des corps ayant perdu déjà leur consistance terrestre, les murs de la cathédrale de Vic devaient bientôt en être couverts et leurs voûtes retentir de continuels hosannas et de ces ouragans de miséricorde, de piété et de victorieuse libération que déchaînent les âmes évadées d'un monde où tout n'est qu'apparence et dont toute apparence ment. * Pendant des années, rangés le long de l'atelier de la rue Barbet-de-Jouy, ces énormes fragments aux lignes découpées comme celles des portants de théâtre, accom- daire que franchissaient cortèges, caravanes et processions... Un jour, José-Maria Sert décida de refaire entièrement cette décoration, à laquelle il avait si longtemps travaillé et devant laquelle il rêvait depuis dix ans. Les gris, les bleus lui en paraissaient ternes, insuffisants pour le cadre qui leur était destiné. Il voulut que les surfaces non remplies par le mouvement de personnages fussent dorées à leur tour... Et, malgré les avis partagés de quelques amis, les objurgations de ses intimes sur les dépenses de temps et les frais matériels qui allaient en résulter, il recommença. Bientôt, — mais ce mot de

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 439 bientôt ne saurait trouver ici la même acception que dans le courant habituel de nos phrases, bientôt pour un artiste et pour un artiste qui entend décorer, de la base des piliers au point culminant des voûtes, une basilique déjà considérable sans ses proportions, bientôt signifie tout aussi bien six mois que six ans ! — bientôt, donc, nous verrons sur leurs nuées dorées, les Ezéchiel et les salons de M. Arnold Seligmann, l’antiquaire de la place Vendôme, au commencement de juillet dernier. La dernière des expositions auxquelles M. José-Maria Sert convia les Parisiens, c’est-à-dire cette élite à la fois restreinte et nombreuse, faite de personnalités prises dans tous les mondes, comme dans tous les pays, qui ne crée certainement pas les réputations, mais passe avec quelque semblant d’apparence pour les imposer au reste du monde, cette dernière exposition eut lieu dans les Jérémie, les Marie, mère de Jésus et les archanges armés de leur épée de flamme. Peu de travaux de cette importance auront été exécutés depuis le commencement de ce siècle et même, en réfléchissant que l’artiste aura recommencé deux fois ces toiles immenses, le public ne pourra se faire que difficilement une idée approchant la réalité de l’effort et du travail accomplis. Malgré leurs vastes proportions, la hauteur des plafonds anciens, les salons de la place Vendôme semblaient exigus pour loger ces deux décorations de salles à manger, destinées l’une à l’Espagne, l’autre à l’Angleterre et qui offraient entre elles autant de contrastes que peuvent en marquer l’horizon désert, glacial L'UN DES QUATRE PANNEAUX DE SALLE A MANGER DE LA DUCHESSÉ DE SALAMANCA, EN ESPAGNE, EXÉCUTÉS EN CAMAÏEU, DANS LES NUANCES DE ROUGE ET DE CRÈME DES ANCIENNES TOILES DE LA MANUFACTURE DE JOUY.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE CE VASTE PANNEAU CENTRAL D'UNE DÉCORATION DE SALLE A MANGER DESTINÉE À LA PROPRIÉTÉ DE MRS C., EN ANGLETERRE, OFFRE LE SPÉCIMEN LE PLUS FRAPPANT DE L'ART FANTAISISTE ET SINGULIER DE M. J.-M. SERT, LE MOUVEMENT ENDIABLE DES PERSONNAGES, LA FOLLE HARDIESSE DU DÉCOR, LA CHUTE DES CATARACTES D'EAU QUI SERVENT DE FOND À LA COMPOSITION ARRIVENT À CRÉER, NON SEULEMENT UNE SORTE D'ÉBLOUISSANT KALÉIDOSCOPE, MAIS ENCORE LE BRUIT RÉEL D'UNE KERMESSE. ou calciné de l'Escorial et les vertes prairies du Sussex à travers lesquelles la Tamise roule, vers Windsor, le reflet des mouvantes cargaisons de nuages... L'espagnole d'abord. C'est la dernière en date de toutes. Elle est en camaieu, deux tons, du rouge rosé des vieilles toiles de la Manufacture de Jouy, sur fond crème. L'artiste a imaginé comme une grande draperie sur chaque panneau de la salle. Deux ou trois plis peu marqués sont simulés à ses extrémités qui se relèvent aux ouvertures de la baie vitrée et des portes. Des foules en liesse, des corridas ou des autodafés, des catafalques portés à bras d'hommes derrière des ostensoirs et des croix, remplissent cette salle de la vertigineuse, délirante et morbide ivresse populaire. Pas un de ces êtres humains silhouettés qui ne marque d'une façon particulière son caractère et sa collaboration au mouvement général. Les œuvres de Rabelais et de Balzac laissent l'impression de ces grands rapprochements d'individus... C'est que le décorateur qui réalise avec tant de bonheur le groupement des masses et les ensembles de sa composition, n'oublie jamais la nature et demeure réaliste dans sa plus grande fantaisie. De même qu'il sait être moderne avec les dernières ressources de la modernité en demeurant lié à ses prédécesseurs par la tradition. La seconde décoration, celle destinée à l'Angleterre, marquait, avec plus de relief encore, l'actualité du talent de M. Sert. On y pouvait voir accumulés les plus superbes magots, les potiches les plus étincelantes,

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 441 mêlées aux ébats de personnages, moitié vivants, moitié figurés, inspirés de ceux qui composent les souriantes petites tragédies de la nativité dans les crèches napolitaines. Des poissons rouges dans des aquariums, des boules de verre, des entassements de fruits exotiques donnaient à cet ensemble un aspect de richesse, de mouvement, de féerie possible, réalisée, dont la saine allégresse s'en ira porter à travers les âges la renommée de leur auteur. * ... Large d'épaules, le bas du visage encadré dans une barbe rousse frisottée, l'œil brun, le front vaste, debout devant un chevalet planté non loin d'un grand vitrage, dans un coin de son atelier, José-Maria Sert est occupé à chercher la maquette d'une décoration nouvelle qui vient de lui être commandée par S. M. la reine d'Espagne. Une draperie de satin blanc est jetée devant lui sur une sorte de ces échafaudages improvisés qui servent d'armature dans l'atelier d'un artiste aux projets que l'imagination a conçus, mais que la main demeure encore hésitante à réaliser. Une toile enduite d'une légère couche d'argent sert de fond à l'étoffe. L'œil ne saurait guère éprouver de jouissance plus délicate que celle qui lui est procurée par le voisinage du satin nacré et de l'argent... M. Sert est parti de cette harmonie pour créer l'atmosphère, l'ambiance du boudoir qu'on l'a chargé de décorer. Le chevalet devant lequel M. Sert travaille, en manches de chemise, le cou emprisonné dans un vaste faux-col, ce chevalet supporte une autre toile enduite d'argent, sur laquelle l'artiste poursuit avec le pinceau le sujet des « Miracles » qui vont se dérouler sur les cloisons du boudoir royal. D'une brosse trempée dans un bleu intense, le peintre esquisse prestement quelques silhouettes d'arbres et de personnages, puis, pour fondre le cobalt dans l'argent, il l'étale avec le pouce, le rend plus transparent, plus léger... Des nuages s'indiquent ainsi avec une ampleur, une rare délicatesse et une vigueur assourdie. De chaque côté des panneaux esquissés en camaieu, la draperie blanche retombe, pour former autour de la pièce comme une tente entr'ouverte sur des points de vue différents... A la reine Eugénie-Victoria, qui est Anglaise, le peintre catalan José-Maria Sert veut offrir une série de miracles, de lieux de pèlerinages espagnols. Ainsi l'esprit de la souveraine, dans son boudoir argenté, blanc et bleu, ne sera sollicité que par des sujets qui la mettront plus intimement en communication avec l'âme de son peuple... * Cette âme d'un peuple — et de quel peuple! — José-Maria Sert l'a exprimée déjà dans maintes 'décorations, avec une vigueur, une fantaisie et un réalisme mêlés remarquables. Bien qu'il ait vécu en France depuis sa jeunesse, il est imbu de la tradition, du charme, des langueurs, de la rudesse et du mystère espagnols. Il a regardé, il admire, il aime familièrement Tiepolo et Piranèse et l'on retrouve à la fois dans ses œuvres la splendeur fastueuse de la Chine impériale et l'intimité élégante des décorations françaises de la seconde moitié du XVIIIe siècle, des ateliers de Jouy. On pourrait dire qu'il fait voguer le navire de Joseph Vernet sur les vagues dorées d'un laque de Coromandel... Il rend possible et vraisemblable la traversée des bassins de Versailles à l'invisible Armada ; puis, devant l'horizon neigeux de la Nevada rose, il fera LA PARADE DES CHARLATANS, PANTINS FARDÉS, HABILLÉS DE SOIERIES MULTICOLORES, RUSTIQUES ET SPIRITUELS, QUI FONT PENSER À GUARDI ET À TIEPOLO, MAIS DEMEURONT, CEPENDANT, BIEN CARACTÉRISTIQUES DU TALENT DE LEUR AUTEUR.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE DESSUS DE PORTE POUR LA DÉCORATION DU SALON DE LORD SASSOON : CHIENS DE FAÏENCE, POUPÉE DE CRÈCHE NAPOLITAINE, MANTILLE ESPAGNOLE, FORMENT UNE « NATURE MORTE » ÉTRANGEMENT... VIVANTE. patiner pour nous de belles négresses couvertes de colliers et vêtues comme des archiduchesses sur les carnets de Saint-Aubin... Tantôt, il nous transporte à Wurtzbourg et tantôt à Séville ; et c'est Maria de Padilla qui se baigne dans les vasques de Murano. ...Voici passer les comédiens du Doge Dandolo qui s'en vont jouer pour le Grand Turc, tandis que, sur les chevaux de bois d'une fête de Neuilly, transformée en pompeuse illustration des Mille et une Nuits, tournent, tournent les rois asiatiques des crèches de San Martino... Mais les ombres et les feux de l'Inquisition donnent certainement, à la cantonade, un relief que le spectateur ne s'explique point, à ces cortèges fanatisés et quelque peu démoniaques, qui traversent des ponts squelettiques par-dessus les eaux pailletées d'un Tage antédiluvien.... Et ce talent si varié, si impressionnable, tantôt si robuste et tantôt si délicieusement maniére, qui est une œuvre d'art de grande envergure et un bibelot précieux, — ce talent est marqué le plus souvent de toutes les qualités, les particu- larités, l'originalité du pays de M. Sert. Lorsqu'il paraît s'en affranchir le plus, on voit percer dans ses œuvres les réminiscences d'une jeunesse, d'une enfance hantée par les cathédrales et les palais espagnols et leur voisinage avec les mosquées et les alhambras andalous. La prodigalité, la richesse de l'invention, la faculté de ne vouloir point connaître de difficultés, ni admettre qu'aucun caprice de l'imagination puisse rester irréalisé pour le peintre, le souci de se prêter avec souplesse, avec duplicité, avec perfidie, à toutes les ressources du goût le plus féminin et de la plus mâle robustesse, font de ce peintre le décorateur idéal. Les succès de M. Sert à l'étranger ont désigné à l'attention de ses compatriotes cet enfant prodigue, qui s'en était allé dès l'adolescence cueillir des lauriers au delà des Pyrénées. Une commande importante de cartons de tapisseries vient de lui être faite pour les ateliers de cette manufacture royale fameuse qui tissa jadis, d'après Goya, les magnifiques panneaux que nous eûmes la bonne fortune de pouvoir admirer au Petit Palais, voici deux ans.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 443 TOUTE LA NOBLESSE, L'ÉMOTION AUXQUELLES PEUT ATTEINDRE L'ART DU GRAND DÉCORA- TEUR CATALAN SONT MARQUÉES AVEC UNE RARE PUISSANCE DANS CE FRAGMENT DE L'UNE DE SES ŒUVRES MAITRESSES : LA CATHÉDRALE DE VIC, PRÈS DE BARCELONE. IL SEMBLE QUE LA COMPOSITION DE CETTE « DÉCOUVERTE DE LA TERRE PROMISE » FASSE SUITE À L'ŒUVRE DE REMBRANDT. Il faut se féliciter de voir un décorateur, qui n'est que décorateur, obtenir la grande consécration à un âge qui fait espérer la réalisation de projets auxquels seul peut rêver un artiste de cette qualité. Les trop rares particuliers à qui leur fortune permet de décorer de grandes salles admettent plus aisément aujourd'hui qu'il y a vingt ans la nécessité de n'avoir pas éternellement recours aux œuvres anciennes, aux tapisseries et aux toiles que les maîtres de jadis créaient pour leurs contemporains. Mais il faut aussi qu'à l'exemple de José-Maria Sert, les décorateurs comprennent ce que doit être la décoration et cessent de nous donner pour telle quelque tableau anecdotique agrandi, qui remplit des panneaux, certes, qui les remplit même trop, mais ne décore point ! ALBERT FLAMENT.