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5e Année. N° 1. — Janvier 1922 LE N° 5 Fr·ETRANGER 6Fr DIRECTEUR: HENRY LAPAUZE LA RENAISSANCE DE L’ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE --- SOMMAIRE HENRY LAPAUZEUn nouveau chapitre sur l’Œuvre de Francesco Guardi.31 Illustrations et 1 Hors-Texte en 3 couleurs. --- GUILLAUME JANNEAULe Mouvement moderne : Du Salon d’Automne à l’Exposition de 1924.30 Illustrations. --- ARSÈNE ALEXANDREToulouse-Lautrec au Musée d’Albi.14 Illustrations. --- LE CURIEUXLe Carnet d’un Curieux.11 Illustrations. --- 86 Illustrations dans le Texte et 1 Hors-Texte en 3 couleurs. --- ABONNEMENTS 50 Francs PAR AN POUR LA FRANCE 65 Francs POUR L’ÉTRANGER RUE ROYALE · N° 10 · PARIS 8e Av. G. C. 18

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Un Nouveau Chapitre sur l'Œuvre de Francesco Guardi HISTOIRE DE L'Art en Italie a ses classiques, et d'abord le grand vétéran, Adolfo Venturi — mais surtout l'histoire de l'Art ancien. Pour ce qui est du XVIIIe siècle, autant dire que c'est le néant. Il n'a pas beaucoup intéressé les écrivains italiens, ou il ne les a pas retenus, et il faut le regretter. Car, le jour où les Italiens se donneront la joie d'écrire l'Histoire de l'Art au XVIIIe siècle, dans les diverses provinces d'Italie, il y aura profit pour tout le monde. Pour l'instant ils en sont aux monographies individuelles, surtout à la reproduction d'images avec texte sommaire, et à l'usage des touristes pressés. Ce n'est pas assez. Ainsi, prenons Francesco Guardi. Il n'existe aucun livre sur Guardi, ni à plus forte raison sur les Guardi — car ils sont cinq * le père, Domenico ; ses fils, l'aîné Giovanni-Antonio, qui fut très célèbre de son vivant, le cadet Francesco, le troisième Niccolo, et le petit-fils Giacomo. Il faut aller en Angleterre pour avoir la biographie de Francesco Guardi, rédigée par Simonson. Cette biographie, qui s'offre à nous avec opulence, si elle est incomplète et vague, n'est pas non plus sans erreurs. Il n'y a qu'à ouvrir le livre pour s'apercevoir que Simonson attribue à Francesco des tableaux qui sont de Giacomo, ce qui est démontré par les ombres des personnages sur le sol, indifféremment à droite et à gauche, quelle que soit la position du soleil : ça, c'est du Giacomo tout pur ; ce n'est pas du Francesco. La vie de Francesco Guardi est peu connue. Son œuvre, moins encore. Sans doute les tableaux de Guardi proclament son charmant génie à travers le monde, dans les musées et les collections privées. On ne les compte plus. On ne les compte pas assez, car leur nombre s'augmente tous les jours : il y a des officines où on les fabrique, à Venise même. Ce sont les vues de Venise, avec les petits personnages traditionnels, qui ont toujours l'air de trépider, fussent-ils en gondole et jusque sur le Bucentaure. Les faussaires ni les collectionneurs n'ont pas soupçonné qu'il est une autre manière de Guardi. Nous allons la leur révéler. --- UN NOUVEAU TABLEAU DE FRANCESCO GUARDI "LE BERGER PÂRIS ET LES TROIS DÉESSES" OU "LE JUGEMENT DE PÂRIS". (COLLECTION RENÉ LALOU, A PARIS.) Au cours de l'hiver dernier, un grand industriel de nos amis, M. René Lalou, fit l'acquisition d'un tableau PHOT. TOMASO FILIPPI. GIOVANNI-ANTONIO GUARDI, FRÈRE AÎNÉ DE FRANCESCO GUARDI ET SON INITIATEUR. LA MORT DE SAINT JOSEPH. MUSÉE DE BERLIN.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PHOT. RENAISSANCE qui représente Le Berger Paris et les Trois Déesses ou, si l'on préfère, le Jugement de Paris. C'est une toile qui mesure 55 centimètres de largeur sur 40 centimètres de hauteur. Un cartouche, sur le cadre, portait ce nom : Tiepolo. Au revers du cadre, à l'encre, on lisait : Guardi. L'œuvre provient d'une famille parisienne où elle est restée pendant plus d'un demi-siècle. Lorsque le tableau me fut présenté, il était recouvert d'une épaisse couche de poussière et même de vieille crasse. Mais, tout de suite je me prononçai contre l'attribution à Tiepolo. — « C'est et ce ne peut être qu'une œuvre de Guardi », déclarai-je, en accord avec l'inconnu qui, il y a fort longtemps, inscrivit ce nom au dos du cadre. J'ajoutai : — « Le paysage est, formellement, de Guardi. Il n'y a pas de doute possible. Seul Guardi a peint ce fond où le nettoyage fera réapparaître toutes les qualités du

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PHOT. RENAISSANCE. FRANCESCO GUARDI. — LES TROIS DÉESSES HÉRA, ATHÉNA ET APHRODITE, LAQUELLE TIENT LA POMME. FRAGMENT. --- peintre et sa manière nerveuse, vibrante et... trépi- dante. Les arbres, au premier plan, derrière le berger Paris, comme ceux qui, au second plan, à droite, s'inclinent vers les Trois Déesses ne peuvent pas être d'un autre peintre que Guardi, — Francesco Guardi. « Tiepolo n'a pas peint ces arbres-là : il en a peint d'autres, aussi vivement enlevés — mais ceux-là, non pas. Ce sont les arbres de Guardi. « Donc, éloignons Tiepolo pour n'y plus revenir. --- — « Parfait, me disait-on. Mais les figures ? — « Évidemment, il y a les figures et c'est cela seul qui est embarrassant. Je ne connais pas de tableaux de Guardi avec des figures de cette importance. Je n'en ai encore jamais rencontré où les figures dominent le paysage. Cependant, si on examine de près les Trois Déesses notamment, on découvre que leurs petits pieds sont dessinés comme le sont par ailleurs les petits pieds des tout petits bonshommes qui animent les tableau-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PHOT. TOMASO FILIPPI tins de Guardi. Pareillement, le dessin du berger Pâris semble un agrandissement d'autres menues figures de notre maître vénitien. « Et en tous cas, la couleur de ce berger Pâris, sa culotte remontée aux cuisses, les manches retroussées, son gilet : c'est du Guardi frémissant, avec ses bleus, ses rouges et ses blancs purs, qui chantent, dans cette harmonie de tons dont se réchauffent ses fantaisies vénitiennes les plus audacieuses. » Le tableau fut nettoyé, respectueusement, mais sans faiblesse. On enleva les repeints qui alourdissaient les jambes nues des Trois Déesses, et quand les vernis accumulés eurent disparu, l'œuvre surgit d'une beauté rayonnante, avec son paysage frissonnant au bord de la mer, le château féodal et sa tour dominante, dans un coup de lumière, son ciel comme tout criblé de soleil. Plus que jamais, je mettais le nom de Francesco Guardi là-dessus, d'ailleurs résolu à trouver la solution de ce problème, et à rendre très authentiquement l'œuvre à son auteur véritable. M. René Lalou voulut bien faire photographier le Berger Pâris et les Trois Déesses et comme mon collaborateur et ami Adrien Fauchier-Magnan se rendait à Venise, je le priai, épreuves en mains, de chercher, de se renseigner, de vérifier. M. A. Fauchier-Magnan possède personnellement une douzaine de petits tableaux de Guardi, et de nombreux dessins. Il collectionne aussi les Tiepolo : une partie de sa maison du boulevard Haussmann, c'est Venise, la Venise du XVIIIe siècle, restituée par quelqu'un qui sait très bien ne pas mettre à côté. Naturellement, notre tableau l'intéressait, piquait au plus vif sa curiosité. Il avait pourtant des hésitations, tout en reconnaissant qu'il était impossible de donner le paysage à qui que ce fût qui ne serait point Guardi. Même les figures qui le préoccupaient lui semblaient bien être de la main de l'honnête Francesco. Et pourtant !... À son retour de Venise, il me tint à peu près ce langage : — « Savez-vous bien que votre tableau — votre, hélas, non ! — a mis la tête en feu à bien des gens de là-bas ? Les photographies sont arrivées juste au moment où critiques, historiens et amateurs s'acharnaient à discuter si l'on peut découvrir un Guardi qu'on ne connaissait pas jusqu'ici : un Guardi décorateur et peintre de grandes figures ! J'ai annoncé votre arrivée prochaine à Venise. On vous attend, non sans impatience, car vous apportez à une thèse nouvelle de notre collègue Fiocco, un élément d'une extrême importance. » UNE THÈSE NOUVELLE DU PROFESSEUR GIUSEPPE FIOCCO, INSPECTEUR DE L'ACADÉMIE DE VENISE. L'HISTOIRE DE TOBIE DÉCORATION DE FRANCESCO GUARDI À L'ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, À VENISE. Je ne croyais pas que les choses iraient si vite ni si bien. Je m'attendais à des si, à des mais, à des car... Dès que je fus installé moi-même à Venise, au mois de juillet, j'eus le sentiment non pas seulement que le Berger Pâris et les Trois Déesses est de Francesco Guardi, mais que par la vertu singulière de ce tableau on allait faire avancer d'un grand pas la thèse du professeur Fiocco, à savoir que les tableautins qui ont rendu célèbre le peintre vénitien ne sont pas l'essentiel dans son œuvre. Il y a plus que cela, il y a autre chose que cela dans le génie de Francesco Guardi, et il faut savoir gré à qui s'emploie à le démontrer. M. Fiocco est un jeune Inspecteur de l'Académie de Venise, aux destinées de laquelle préside M. Fogolari. Nous avons déjà connu il y a vingt ans en cette magnifique Académie, un autre jeune Inspecteur qui a fait son chemin depuis, et dont les travaux sont hautement

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PHOT. TOMASO FILIPPI. FRANCESCO GUARDI. — HISTOIRE DE TOBIE. — ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, VENISE. estimés : M. Lionello Venturi, digne fils d'un père illustre. M. Fiocco est d'ailleurs le disciple d'Adollo Venturi, à l'école duquel il a été élevé. Il a étudié à Rome et à Bologne. Une vaste culture à la disposition d'une curiosité toujours en éveil assure à ce jeune écrivain d'heureuses fortunes. A Venise déjà il a fait une excellente besogne : il a découvert des plafonds de Tiepolo que les historiens de Giambattista croyaient détruits ou qu'ils n'ont pas soupçonnés. Des rapprochements ingénieux lui ont permis de mettre des noms sur des œuvres — peinture ou sculpture — qu'on donnait à ce génie multiforme qui s'appelle Ignoto en Italie, et Inconnu en France. Un jour enfin il a rendu à Francesco Guardi toute une décoration, qui avait précédemment plusieurs pères, et même un père français, complètement ignoré en France, mais qui a laissé quelques souvenirs en Vénétie, Louis Dorigny (1). Examinons les explications que M. Fiocco nous apporte au sujet de cette décoration qu'on voit aux orgues de l'église de l'Angelo Raffaele, de Venise. Voici pour l'attribution à Dorigny. L'orgue qui fut plusieurs fois renouvelé par suite d'accidents de toutes sortes est aujourd'hui daté de 1749. Les peintures ne furent pas commencées avant 1750, et Dorigny était mort à Vérone en 1742. Cela résulte de documents trouvés dans les archives de la paroisse et de l'État. Si Dorigny a décoré l'orgue, c'est avant 1735, époque à laquelle celui-ci fut détruit. Les panneaux de 1749 sont donc de qui ? M. Fogolari a timidement rappelé Guardi, à propos d'un tableau de l'église du Belvédère, près d'Aquilée. Dans son rapprochement entre le tableau et les peintures de l'Angelo Raffaele, il a écrit qu'elles lui paraissaient « dérivées de Sebastiano Ricci, mais allant » si loin dans la belle manière de l'improvisation et du « fantastique, qu'elles pouvaient faire prévoir Francesco « Guardi » (1). C'est le premier son de cloche. M. Fiocco l'évoque, puis il prend le battant et ébranle l'air à toute volée. La décoration de l'Angelo Raffaele représente, de gauche à droite : 1° Les Adieux de Tobie et d'Anne à leur fils qui, accompagné par l'Archange, part pour toucher chez Gabel (1) Arte Cristiana, IV, 1916. --- (1) Cenni storici sulla chiesa e parrochia di S. Raffaele Arcangelo di Venezia, par Luigi Scoffio, Venezia, 1862, p. 58. Voir aussi pour les décorations de Dorigny à Venise : Guida da Venezia, par Gianantonio Moschini, Venezia, 1815 (église S. Silvestro). Il a travaillé à Venise, et les visiteurs de Tiepolo à la villa Valmarana (Vicence) connaissent les décorations de la Rotonde, qui sont de Louis Dorigny.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE FRANCESCO GUARDI. — HISTOIRE DE TOBIE. — ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, VENISE. --- une somme qu'on doit à ses parents. Le vieux Tobie fait ses dernières recommandations tandis que la mère se détourne pour cacher son chagrin. Et les deux voyageurs s'acheminent, précédés par le chien fidèle. 2° La Pêche miraculeuse. 3° - 4° Les Noces de Tobie. — D'un côté Tobie et sa femme prient Dieu de les préserver, afin que Tobie ne soit pas tué par le démon comme les sept premiers prétendants de Sarah. De l'autre, les parents de Sarah qui font creuser la fosse du huitième prétendant et en même temps apporter la moitié de leurs biens pour le cas où Tobie n'aurait pas le sort de ses prédécesseurs. 5° Tobie guérit son père. 6° L'Archange Raphaël retourne au ciel accompagné par les bénédictions de Tobie et de son fils et par les aboiements désolés du chien fidèle. 7° - 8° De part et d'autre du premier et du sixième panneau, des angelots. Suivant M. Fiocco, ce qui doit le plus nous surprendre dans ces peintures ce n'est pas tant l'adorable facilité narrative, mais c'est de voir portées à la conséquence la plus logique, par pure intuition, les méthodes essentielles de la façon de peindre vénitienne. Rien en effet, dans ces peintures, qui ne soit compris « coloristicamente ». Les teintes n'y sont pas comme de la « nonpareille sur un gâteau bien cuit », ainsi qu'il arrive trop souvent chez les anciens et les modernes. Une généreuse atmosphère adoucit et unit les choses et les personnes, et celles-ci ne se découpent pas sur le fond comme sur un décor qui ne ferait fonction que de comparse. Partout domine la même compréhension élevée du paysage, et un sens presque complet du plein air pénètre partout, frais et lumineux. Il y pénètre abondamment mais sagement comme un siècle plus tard chez Renoir, sans dégénérer en une de ces orgies solaires qui furent le plus grand titre de gloire mais aussi la plus grande erreur de l'impressionnisme. La main d'un grand artiste se révèle dans la technique très audacieuse de ces peintures traitées avec un papillonnement de coups de pinceau gras et savoureux qui, vus de près, semblent se confondre et s'entrelacer en rugosités et en arabesques inexplicables, se répandre en ruisseaux et en cascates de précieux pigments, mais qui, en s'éloignant, se recomposent avec sûreté, montrant toute leur vitalité vraie et profonde. Quel peintre parcourut le chemin du pré-impressionnisme avec une intuition infaillible sinon Guardi seul ? Seul, parce qu'aucun autre ne sut prendre à l'abondante source de Sébastien Ricci une telle science de touche, un tel mépris artistique des formes construites. La teinte de café brûlé qui domine et harmonise les couleurs est celle de Guardi ; et la façon dont sont interprétées les petites scènes qui font un tout avec les paysages ornés de bouleaux déplumés et tronqués ou de pins sveltes à la cime légère ; la flore de ses dessins qui nous rappellent infailliblement le temple à la riche décoration rococo, les anges des panneaux latéraux et jusqu'au fossoyeur qui, en bon lagunaire, tient sa bêche à l'envers avec le même geste que le gondolier se servant de

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 7 PHOT. TOMASO FILIPPI --- FRANCESCO GUARDI — HISTOIRE DE TOBIE. — ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, VENISE. sa rame : tout cela, c'est Guardi, et Guardi seul (1). Voilà donc qui est établi : Francesco Guardi est l'auteur de l’Histoire de Tobie qui se déroule autour de l'orgue de l'Angelo Raffaele, à Venise. --- FRANCESCO GUARDI NOUVELLE MANIÈRE “L'HISTOIRE DE JOSEPH”, VENUE DE BASSANO AU PALAZZO STUCKY. Il y avait cependant une nuance de scepticisme chez quelques-uns lorsque M. Fiocco, avec une foi d'apôtre, prêchait en l'honneur de Francesco Guardi. Et, craignant lui-même de s'aventurer, il se recueillait. C'est à ce moment-là qu'il eut la révélation inattendue — et capitale — du Berger Pâris et les Trois Déesses, de la collection René Lalou qui est comme la liaison entre les deux périodes. Lorsque j'arrivai à Venise porteur de sérieux documents photographiques : agrandissements des figures, les figures seules, puis le paysage seul, etc., mon jeune collègue, frémissant de joie, me proposa de parcourir avec lui quelques-uns des palais, églises et collections particulières où il nous serait loisible d'étudier des tableaux peut-être de Francesco Guardi. Il fut convenu que nous ne chercherions pas à nous influencer, la seule passion de la vérité devant nous guider. (1) Rassegna d'Arte, n°8 11 et 12, nov.-déc. 1919, 223-230. --- A l'Angelo Raffaele, la bonne grâce du vénérable curé de la paroisse nous permit d'étudier à l'aise la décoration de l'orgue, du haut d'une échelle double. Imaginez Fragonard peignant la légende de Tobie : il ne s'y serait pas pris autrement que Francesco Guardi et n'oubliez pas que Fragonard était fou de Tiepolo, qu'il le copia, qu'il le grava même. Les huit panneaux — angelots compris — c'est de la veine, de la meilleure veine de notre Fragonard. Naturellement, j'y retrouvai le berger Pâris de nos Trois Déesses, et c'est le jeune Tobie, ou bien les petits Vénitiens qui, dans le Mariage, à gauche, se dirigent vers les parents de Sarah. Le chien fidèle de Tobie, c'est le chien qui somnole, taché de blanc et noir, sous la main droite du gentil Pâris. Même facture dans le tableau et dans la décoration de l'Angelo Raffaele. Pour M. Fiocco, sur l'heure, Pâris et les Trois Déesses, comparé à Tobie, c'était du Guardi à ne le pouvoir nier sans déraison. La première confrontation nous mit tous deux en parfait accord. Bientôt, ce fut mieux encore. Un amateur d'art, que Venise a depuis longtemps adopté, voulut bien nous ouvrir toutes grandes les portes de l'ancien Palazzo Grassi, aujourd'hui Palazzo Stucky, et lui-même, M. Stucky, nous en fit les honneurs. La patricienne demeure est solennelle. Elle s'ouvre sur un haut escalier de marbre où Alessandro Longhi — et non pas Pietro Longhi, comme on l'a toujours cru — inscrit les masques fameux de son temps. Le palais est rempli de belles

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PHOT. TOMASO FILIPPI FRANCESCO GUARDI. — HISTOIRE DE TOBIE. — ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, VENISE. œuvres du XVIIIe siècle vénitien. Récemment il y est entré deux pastels de la Rosalba, fort remarquables — et c'est rare — venus en droite ligne de la Galerie Royale de Dresde, qui liquide... Deux vues de Venise, par Guardi, parmi les plus séduisantes, leur sont un voisinage de grand choix. Or, M. Stucky venait d'acquérir, à Bassano, dans une villa de la Brenta, une série de vastes toiles peintes à la détrempe. Ni les sujets représentés, ni l'auteur ne l'avaient encore arrêté. Il avait été profondément intéressé par la vie qui émane de ces grandes pages, par la séduction de la couleur et il les avait fait transporter dans son palais. Mis en présence de ces toiles, j'eus aussitôt l'impression que quelque chose de décisif s'annonçait pour l'histoire de la peinture vénitienne : il faudrait désormais restituer à Francesco Guardi tout son dû. Notre berger Pâris et nos Trois Déesses revivaient là, sur ces toiles, un peu partout. Le paysage de l'Angelo Raffaele, il était là aussi : le même, les mêmes que dans les huit panneaux de l'Histoire de Tobie. La technique : pareille. Evocation d'un sujet profane ou traduction d'une scène biblique empruntée à l'Ancien Testament ; pour Guardi, comme pour les maîtres français du même temps, c'est tout un. Les modèles viennent du même coin de rue (ou de Canale) et le décor est le même, qu'il s'agisse de Pâris ou de Tobie ou de Joseph, car les six toiles du Palazzo Stucky représentent l'Histoire de Joseph : Joseph rêve qu'il est rêvé par le soleil et onze étoiles ; Joseph vendu par ses frères ; Joseph et Madame Putiphar ; Joseph explique les songes dans sa prison ; Joseph triomphateur ; Joseph reçoit son père en Égypte. Il doit manquer là dedans quelques épisodes, notamment celui de la coupe de Benjamin... Mais ce sera pour une autre découverte ! Je ferai grâce d'une vaine littérature descriptive : je n'ai pas besoin de dire ce que sont les Francesco Guardi du Palazzo Stucky. Je les publie, et cela vaut mieux pour tout le monde. " LE TRIOMPHE DE VENISE ", GRAND PLAFOND, ENTRE AUSSI AU PALAZZO STUCKY. Ainsi, nous étions maintenant en présence de trois éléments d'appréciation : 1° l'Angelo Raffaele ; 2° le tableau de Pâris et les Trois Déesses ; 3° les six toiles peintes plus rapidement, à la manière largement décorative, du Palazzo Stucky. Qu'allions-nous encore trouver ? J'ai à peine besoin de dire que nous étions sollicités un peu partout. On savait que nous cherchions avec frénésie : dans cet état d'hypnose, on s'offrait à nous montrer Guardi décorateur dans les moindres recoins. Cela devait arriver. Mais M. Fiocco et moi, nous n'étions

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE pas hommes à nous laisser charmer par les sirènes plus ou moins désintéressées. Je ne parlerai pas de ce que nous avons vu, et qui n'était rien. C'est assez de nous arrêter à ce qui est vraiment significatif et hors de conteste. Non loin du Grand Canal, parmi les plâtras des démolitions d'un vieux palais et à travers la forêt d'échafaudages qu'y dresse le nouveau propriétaire, nous avons rencontré une œuvre de Francesco Guardi, et peut-être la plus forte. C'est un plafond, avec deux écoinçons, qui glorifie Venise. D'où vient-il, ce plafond, et pour qui fut-il exécuté ? Mystère ! C'est un mystère qu'il n'y a pas à approfondir. Ici, au pays de l'édit Pacca, où l'exécution de la loi contre l'exportation des œuvres d'art prend souvent un caractère de véritable férocité, on ne sait pas toujours tout ce qu'on souhaiterait savoir. Quand, dans les périodiques d'art italien, où se dépense beaucoup de talent, vous lisez sous la reproduction d'une œuvre : « Raccolta privata », c'est qu'on n'a pas voulu vous en dire davantage. N'insistez pas : s'il est vénitien, le collectionneur ne souhaite pas renseigner le sévère Fogolari ; s'il est milanais, c'est de la curiosité du farouche Modigliani qu'il entend se préserver pour le cas où, un jour ou l'autre, la dureté des temps le contraindrait de se dessaisir de son chef-d'œuvre au profit d'un étranger plus favorisé par le change. Je ne compris jamais mieux cela que devant ce Triomphe de Venise, si pareil d'inspiration et d'accent — quoique plus somptueux — d'une couleur si ardente, peinte d'un pinceau si allègre et si chaleureux dont personne encore n'avait soupçonné la paternité véritable et sur lequel M. Fiocco et moi nous mettions sans la moindre hésitation le nom de plus en plus grand décidément de Francesco Guardi. Si on ne peut pas dire d'où nous vient cette œuvre glorieuse, on peut du moins nommer son nouveau propriétaire. C'eût été pour Venise un désastre que l'exil de ce chef-d'œuvre.. Le Triomphe de Venise, œuvre capitale de Francesco Guardi, restera à Venise, et je me réjouis de n'y être point étranger, pour l'honneur même de Venise : il est entré au Palazzo Stucky dans un cadre digne de lui, parmi les nobles figures de l'Histoire de Joseph, à côté des deux éblouissants tableaux où Guardi — le Guardi classique — a peint Venise dans la vivante animation de son Grand Canal. PHOT. TOMASO FILIPPI. FRANCESCO GUARDI. — HISTOIRE DE TOBIE. — ÉGLISE DE L'ANGELO RAFFAELE, VENISE. SEPT PANNEAUX, AU PALAZZO XXX, ÉVOQUENT (a) " VÉNUS (OU VENISE) A SA TOILETTE ", PORTÉE SUR UN CHAR, (b) DES ENFANTS TRAVAILLANT AU CHAR, PUIS A SON ORNEMENTATION. Et, maintenant, nous voici dans le Palazzo XXX, toujours à Venise, et on comprendra que nous ne le définissions pas plus clairement. Dans la vaste galerie du rez-de-chaussée, entre le sombre canal et le jardin, fleuri de rouges lauriers et de magnolias, nous accueille un marbre inachevé de Canova : l'Empereur ! C'est le Napoléon Ier qui sur la Piazza devait former le centre de la Nuova Fabbrica, sur l'ancienne église de S. Geminiano, élevée par Sansovino. La place est toujours vide : elle n'attend que ce marbre imperator. Tel quel, les Vénitiens songeront-ils à l'y établir définitivement pour que le souvenir de Napoléon Ier ne soit pas tout à fait exclu de la place Saint-Marc ? L'heureux possesseur tient, par une suite d'héritages, les sept panneaux que certains testaments attribuent, sans plus, à Tiepoletto. Que signifie Tiepoletto ? Informations prises, il faut penser que le diminutif ne signifie pas le fils de Tiepolo, mais Tiepolo lui-même. On disait Tiepoletto pour différencier la famille noble des Tiepolos de tous les autres Tiepolos, le peintre par conséquent compris. Ce n'est que dans la propre famille de Giambattista Tiepolo que Tiepoletto voulait désigner le fils de Tiepolo.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE FRANCESCO GUARDI. — HISTOIRE DE JOSEPH. COLLECTION STUCKY, VENISE. L’attribution à Tiepoletto — à Tiepolo — des sept panneaux du Palazzo XXX n’est basée sur aucun document précis, je m’en suis assuré. On ne savait pas : alors on a écrit ce que l’on croyait être le plus près de la vérité. Mais la vérité est ici aussi éloignée de Tiepolo qu’à l’Angelo Raffaele et au Palazzo Stucky. Un panneau représente ou la Toilette de Vénus ou, à mon avis, la Toilette de Venise, qui se mire dans un élégant miroir comme son ciel dans les eaux de la lagune. Elle est déjà — Vénus ou Venise — sur un char de triomphe. Et ce sont les adorables enfants de Venise qui, sur les six autres panneaux, compléments du panneau central, si riche de couleur, si harmonieux, et d’un si aimable esprit, ont forgé, construit, préparé et orné le char de la déesse Anadyomène. Quelle merveilleuse surprise et quel attendrissement ! Francesco Guardi — car c’est lui qui a brossé cette inoubliable merveille de grâce — avait une inspiration exquise, et si tendre ! Partout où nous l’avons rencontré, il nous a séduits. Rappelez-vous la maman Tobie, si jeune et si femme ! Voyez le bon Tobie père quand il signifie à son fils qu’il lui faudra être prudent et « bien sage »… C’est un miracle de gentillesse, c’est un chant de poésie aimable d’où l’épique est banni. Car Francesco Guardi n’a rien de solennel. Ici encore, dans ce Palazzo où Tiepolo a laissé un de ses plafonds les plus lumineux, et où le maître de Raphaël Perugin, est seul, dans un très beau tableau, à prier gravement, — ici Francesco Guardi a laissé chanter son âme puérile à la gloire de cette jeune femme, au nez relevé, qui est une des Trois Déesses de notre berger Paris, — Vénus ou Venise, comme on le voudra. UN FRANCESCO GUARDI A VIGO D’ANAUNIA. L’église de Vigo d’Anaunia, située dans cette même Valle del Noce (Trentin) d’où était descendu à Venise Domenico Guardi, possède une série de peintures : La Communion sacrilège, Saint François d’Assise et le Lavement des pieds, exécutées en 1730 et qui ont figuré à l’Exposition d’Art sacré du Trentin, de 1906. Elles étaient attribuées à Francesco Guardi. Le curé de l’église était, à l’époque de leur exécution, Pier Antonio Guardi, le propre oncle de Francesco. La date aurait dû exclure l’attribution, qui contenait pourtant un fond de vérité, puisque ces peintures passables sont de Giovanni-Antonio, le maître de la Mort de Saint Joseph. Mais si ces peintures ne sont pas de Francesco, il n’en est pas ainsi, dans la même église, du délicieux