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LE CIRQUE AMBULANT.
De la Gravure Originale
& d'un Graveur Original
AUGUSTE BROUET
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N a dit souvent, et c'est même un de ces clichés que les ignorants aiment à employer pour se donner des airs avertis : « L'Allemagne est avant tout un pays de graveurs, le pays des graveurs. » Tout cela, surtout, parce qu'en effet Albert Dürer a été un grand maître que ne valent pas tous ses successeurs à peu près réunis et que, même de nos jours, il y a eu divers artistes de talent, tels que Max Klinger que nous pouvons citer, quoique signataire du manifeste des quatre-vingt-treize, et la dramatique Kate Kollwitz, qui était un peu comme la Rosa Luxembourg de l'art.
Mais... et la France !
C'est elle qui est, par excellence, le pays des graveurs, comme par excellence elle est le pays de beaucoup de bonnes et belles choses. Et c'est de cela qu'on ne semble jamais suffisamment informé.
Sans doute, il y a — pour ne pas remonter plus haut — d'excellents graveurs au cours du xixe siècle dans d'autres pays. Il y en a encore que l'on peut citer dans le commencement de ce siècle-ci. Il est certain qu'en Angleterre, Whistler, Legros et Brangwyn entre autres ; en Hollande, Baüer et Zilcken ; en Italie, Fattori, Celestini, etc. ; en Suède, Zorn ; en Belgique, Rops, Ensor, etc. — bien d'autres encore ont jeté beaucoup de gloire sur leurs patries. Mais est-il une seule de ces nations qui offre une aussi parfaite, continue et brillante suite de maîtres, et capable de constituer, à proprement parler, une école de gravure, et surtout de gravure originale?
Pour ne citer que les sommités, rappelez-vous les noms de Méryon, de Léopold Flameng, de Bresdin cher à Montesquiou, de Desboutin, de Buhot, de Lepère, de Boilvin, de Bracquemond, de Paul Renouard, du trop injustement oublié Goeneutte ; puis comme lithographes, Nanteuil, Daumier, Gavarni ; puis comme génial graveur sur bois en couleurs Henri Rivière ; puis les peintres qui, à côté de leur œuvre proprement dite, ont accumulé des trésors comme aquafortistes ou lithographes improvisés et délicieux : Corot, Millet, Fantin, Manet, Raffaelli, Lautrec, Forain, Renoir, Degas, Besnard, Jean Veber, Steinlen, Lunois, Willette, Bernard-Naudin — il faut abréger la liste et en omettre par douzaines, — et cela encore sans compter tous nos habiles, spirituels, profonds graveurs actuels, entre lesquels il est difficile de faire un choix, mais qui, annuellement, exposent chez Petit, chez Simonson, chez Devambez, aux Arts Décoratifs, d'innombrables merveilles. Faut-il rappeler la série véritablement glorieuse que l'un de ceux de qui nous venons d'écrire le nom, Besnard, révélait tout récemment au Pavillon de Marsan ? Faut-il compter comme un événement négl-
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RACCOMMODEURS DE FILETS.
MARCHAND DE GUI.
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BARQUES DE PÊCHE. — PORT DE CANNES.
LE CREUSOT. — VUE EXTÉRIEURE DES FOURS A GAZ.
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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
geable la captivante exposition que, dans le même édifice, composaient les ouvrages de nos graveurs sur bois ? Si tout cela se trouvait réuni, catalogué, comparativement au contingent des autres pays d'art, le nombre des volumes de ce catalogue égalerait peut-être, pour la France, celui de tous les autres réunis. On dira que la quantité ne prouve rien ; certes, mais c'est de la qualité aussi que nous parlons. L'eau-forte, avec ses mystères soudains, ses ressources endiablées, correspond admirablement au talent même, à l'esprit même de la France : l'esprit qui jaillit, l'improvisation éblouissante, le sentiment vrai et direct. Et des travaux plus patients, comme celui de la gravure sur bois, ne paralysent pas non plus nos artistes, à preuve la résurrection de la gravure au canif, renaissant de la tradition des anciens xylographes. Et si nous parlions de la gravure de traduction, qui, battue en brèche par les surprenants procédés de reproduction modernes, n'en demeure pas moins une forme réellement artistique avec certains maîtres exceptionnels, comme furent Florian, Léveillé et Lepère, comme sont actuellement les Beltrand, pour le bois, comme fut Gaillard pour le burin, nous verrions encore ici la suprématie de notre école.
Il n'y a rien de plus durable, en art, que les choses fragiles. Alors que beaucoup de nos sculptures et de nos peintures seront détruites par le temps, ou périmées par le goût, combien ne demeurera-t-il pas, dans les cartons publics ou privés, de ces légères feuilles de papier, si évocatrices, si colorées, si vivantes, que notre temps aura vu éclore et qui rivaliseront, tout en les continuant, avec les chefs-d'œuvre des graveurs de jadis et de naguère !
C'est une bien grande joie pour le passionné d'art, d'ajouter à cette longue et illustre liste des graveurs français, un nom nouveau et une œuvre digne de s'égal er aux plus brillants comme métier, aux plus aigus comme observation, aux plus attachants comme sentiment !
Sans autre détour, nous écrirons ici ce nom et nous dirons un mot de cette œuvre. C'est de Brouet qu'il s'agit, et si nous en parlons ici, c'est pour deux raisons : l'une c'est que, comme nous venons de le prouver, la gravure originale n'a jamais été plus à l'ordre du jour que maintenant ; l'autre, que le nom de Brouet est en train de prendre une telle importance à l'étranger, et aussi, reconnaissons-le, chez certains avisés collectionneurs français, que c'est simplement arriver à l'heure que de le faire connaître aux lecteurs de cette Revue.
Entendons-nous cependant. Quand nous disons : un nom nouveau, nous ne voulons pas dire celui d'un de ces débutants que l'on « lance » plus ou moins artificiellement. Il s'agit d'une évolution ample et logique, et qui en est arrivée à un point qui permet d'en apprécier maintenant la courbe et d'en prévoir la continuation de plus en plus brillante et de plus en plus remarquée,
et c'est cela qui constitue la nouveauté de cette sorte de révélation, si l'on peut l'appeler ainsi. Réclamation serait un terme plus exact.
Voici, en effet, longtemps qu'Auguste Brouet a reçu des maîtres de la gravure originale le flambeau dont il s'est immédiatement servi pour enfumer la planche de cuivre, et la pointe pour l'égratigner avec joie. Ce qui nous séduit dans son œuvre, c'est que non seulement il l'a œuvrée, mais encore qu'il l'a vécue. C'est l'accent qui marque chacune de ses eaux-fortes qui nous le crée, car, personnellement, nous ge le connaissons point, ce qui nous met tout à fait à l'aise pour parler de lui.
Nous nous le représentons ainsi, moralement s'entend, car il nous paraît suivre à la lettre le profond précepte de Victor Hugo : cacher sa vie et répandre son esprit « Cacher » n'est pas de rigueur, mais encombrer est du gaspillage pour tout artiste fier. Nous voyons donc un homme doué d'un regard aigu et d'un esprit en éveil, pratiquant cet art inconnu de tant de gens : regarder devant soi et autour de soi. Les vrais artistes, a dit Théophile Gautier, sont des hommes pour qui le monde matériel existe.
Avez-vous remarqué, pour peu que vous soyez doué de cette faculté, que, dehors, les gens que vous voyez ne vous voient pas, ne voient rien devant eux ni autour d'eux ? Si encore ils y voyaient en eux-mêmes ! C'est ainsi que, dans un quartier, dans une rue, dans une maison, ces aveugles aux yeux ouverts ont fait mille fois le chemin sans avoir remarqué le caractère, le drame, la beauté, la couleur, tout enfin.
Prenez au contraire un homme comme Auguste Brouet. Il entre dans une boutique de fruitier, de savetier, dans un atelier de ciseleur ; il y entre parce qu'il a été attiré par cette sorte d'instinct, cette divination spéciale qui avertissent le véritable artiste, comme le véritable écrivain, qu'il va trouver là le spectacle d'une minute qui lui fournira des mois de travail. Alors, tout l'amuse et l'enchanté, les types ravagés, les loques pittoresques, les jeux étranges de la lumière et de l'ombre, le pèle-mêle des objets, la logique de l'illogisme, l'extravagance de l'ordinaire. Désormais ce spectacle est gravé dans la mémoire de ce graveur. Il n'aura plus qu'à laisser toutes ces images se décaper, toutes ces valeurs s'ordonner, pour que tout cela, le jour prescrit, se mette à ruisseler sous sa main.
Ou bien encore, il se promènera dans les banlieues les plus déshéritées, il se mêlera aux foules les plus limo-neuses, il ira à la découverte dans les clairières raboteuses de la forêt humaine. Il ramassera là-dedans des épaves qui deviendront des types, il collectionnera des marchands de choses sans valeur pénétrés de leur propre valeur, des vieux épiques, d'inénarrables bonnes femmes.
Mais cela encore ne lui suffira pas. Il faudra encore qu'il
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LES FRÈRES ZENGANO
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se mêle lui-même, intimement, à cette vie inévitable et intense. Un jour les petites boutiques des pentes de Montmartre le raviront. Une autre fois la vie intime des forains lui paraîtra significative et il s'arrangera de façon à la vivre imaginativement ou réellement. Il reconstituera pour nous, comme il les a senties pour lui, les sombres popotes en plein air, cependant que dans le cirque de toile les trombones mugissent et tourne le cheval à tout faire, sous le poids léger de l'écuyère pailletée qui, tout à l'heure, viendra avaler sa part de rata.
Ces choses sont misérables, sordides, humaines, c'est tout dire ; mais avec un petit outil pointu incisant le métal et une feuille de papier qui recevra le dépôt d'encre de ces traits entrecroisés, légers, véhéments, volontairement tremblotés, l'artiste nous procurera un moment d'art splendide et durable. C'est le portrait d'Auguste Brouet que nous venons de faire, mais c'est en même temps celui des grands artistes qui l'ont précédé et parmi lesquels nous n'avons eu que l'embarras du choix pour citer tout à l'heure des exemples. Il n'imitera pas ; il continuera. Ce nouveau Callot ne ressemblera pas à Callot. Ce sont les modèles qui se ressembleront à travers les temps. Ce sont les mêmes, avec un accent moderne et un métier plus libéré.
Ces pauvres gens pleins de bonadventures,
Ne portant rien que des choses futures.
Toutefois, ils sont de notre temps avant de devenir de tous les temps.
Ainsi, il s'imposera, par l'opération même de tout ce qu'il a vu, noté, gravé, comme le collaborateur des écrivains qui ont également noté et su voir. Par exemple, sa connaissance des saltimbanques fera de lui un illustrateur adéquat, — chose rare, — pour les Frères Zemgano, de Goncourt. Qu'il soit pour cela appelé par l'éditeur Grégoire, ou que, comme auteur d'estampes détachées, encouragé à produire en toute liberté par le marchand de tableaux Bignou, il demeure le traducteur primesautier et vibrant de tout ce qu'il y a de bizarre et de vrai dans la vie.
Au commencement de la guerre, nous avions été frappé de certaines petites eaux-fortes montrant les convois mornes et résolus des territoriaux, le pénible embourbement des convois, le long des campagnes détrempées. Nous nous étions promis, saisi par l'accent et le métier, de mieux connaître ce singulier artiste qui faisait tenir tant de choses sur de si modestes surfaces et, au besoin, de le remercier de l'émotion qu'il nous avait causée. Voilà notre dette acquittée.
Nous nous sommes assez longuement étendu sur l'œuvre et le caractère de ce « visionnaire de la réalité » — expression chère à Eugène Carrière — qu'est le graveur Auguste Brouet. C'était de toute justice, car son effort a été rude et la célébrité a été longue à lui venir.
Mais son histoire et son œuvre ainsi mises en relief, notre tâche ne serait pas complète si nous n'en tirions pas, suivant notre habitude, certains enseignements généraux profitables aux artistes à venir, et même à ceux de notre moment.
Certes, on a fini par comprendre chez nous tout l'intérêt de l'art, aux multiples effets et aux multiples procédés, de la gravure. Les collectionneurs sont devenus nombreux depuis que les Burty, les Alexis Rouart, les Beraldi, d'autres encore, leur ont ouvert la voie. Le temps est loin où un Cadart, le premier éditeur, exclusivement, d'estampes originales, risquait de faire faillite avec la production d'une phalange de merveilleux aquafortistes aujourd'hui glorifiés.
Toutefois, a-t-on encore fait pour cet art tout ce qu'il est en droit d'exiger ? Tout d'abord, il semble que la gravure de traduction soit en ce moment victime d'une réaction un peu féroce. Il est certain qu'au point de vue documentaire les procédés photographiques et l'héliogravure, entre autres, lui ont porté de rudes coups. La faute en est aux graveurs eux-mêmes, à certains d'entre eux, du moins, qui avaient fini par recouvrir d'excellentes planches d'héliogravure avec des égratignures insignifiantes ou même déplacées, pour faire croire à un travail d'interprétation personnelle.
Mais vienne encore un Gaillard ou un digne successeur de Waltner, et leurs ouvrages réclameront et obtiendront encore leur place dans les meilleures collections.
Ce point une fois réglé, il serait bon que, dans les Salons annuels, l'on fit un meilleur et plus net classement entre les gravures originales et les gravures de traduction. Au contraire, on les mélange au hasard des dimensions (ou des protections) et il en résulte une confusion telle que le visiteur passe rapidement à travers les salles où ces œuvres sont exilées. On devrait, au contraire, en faire des salles attrayantes, raffinées et dignes de retenir l'attention. A la Société Nationale des Beaux Arts, on a fini par leur laisser les places les plus ingrates. Au Salon des Artistes français, cela ne vaut guère mieux, quoiqu'il y ait un petit essai de meilleure présentation. De la sorte, on laisse uniquement aux marchands le soin de révéler et de lancer un graveur, bon ou moins bon. Il est parmi ces marchands des hommes très intelligents, très actifs et de goût très sûr. Mais il en est aussi de non moins actifs de qui le goût n'est pas précisément pour éclairer le public et qui maintiennent les pires traditions, quand elles demeurent assez lucratives. C'est aux Salons qu'il appartiendrait de remettre les choses au point.
D'autre part, pourquoi le Cabinet des Estampes qui, sous la direction passionnée d'Henri Bouchet, avait commencé de faire des expositions périodiques de la gravure, a-t-il complètement renoncé à d'aussi intéressantes manifestations ? Cela se fait couramment dans
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LES TROIS ROULOTTES.
MARCHÉ AUX POISSONS, MARSEILLE.
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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE
les autres pays. Les expositions temporaire du département des Estampes au British Museum, notamment, sont des plus belles, obtiennent un très grand succès et forment de nouvelles générations d'artistes originaux. Il y aurait avec notre Cabinet matière à maintes expositions éblouissantes. Cela présenterait cet avantage de faire connaître non seulement au public, mais encore aux artistes, surtout aux artistes, un immense répertoire absolument ignoré. Il n'y a en effet aucun musée à Paris qui consacre aux plus beaux maîtres de la gravure la place la plus sacrifiée.
Alors, si l'on faisait cet effort, aux Salons, ainsi qu'à la Bibliothèque Nationale, on verrait bien vite se produire la véritable renaissance de la gravure française. Alors, aussi, cet art étant mieux apprécié et mieux compris de toute personne autre que les spécialistes, on verrait
enfin à l'École des Beaux-Arts,l'enseignement des procédés, de tous les procédés de la gravure, alors qu'on ne connaît guère encore en ce «temple» que le vénérable burin.
Si l'on nous taxe d'exagération, nous demanderons qu'on nous dise le nom d'un seul des Prix de Rome pour la gravure au burin, qui se soit fait connaître par une œuvre de gravure originale... même au burin. Dira-t-on que cela ne vaut pas la peine de mettre les jeunes artistes portés vers la gravure, sous le patronage de Rembrandt comme sous celui de Marc Antoine?
Telles sont les réflexions auxquelles nous a amené l'étude d'un artiste original, tant il est vrai que toute belle manifestation particulière apporte avec soi d'utiles conséquences d'ordre général.
ARSÈNE ALEXANDRE
EXTRAIT DES FRÈRES ZENGANO, D'EDMOND DE GONCOURT, ILLUSTRÉS PAR AUGUSTE BROUET, PARIS, 1921.
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SCEAUX DE LA VILLE DE GAND.
1276. ARCHIVES. LILLE.
1300. ARCHIVES. PARIS.
L'ART FRANÇAIS EN FLANDRE
(XIVe ET XVe SIÈCLES)
Je ne me flatte nullement d'être le premier à signaler l'importance des influences françaises en Flandre au moyen âge; M. H. Pirenne, notre grand historien belge, n'a-t-il pas remarqué « qu'il faut chercher le secret du développement de la Belgique en dehors de ses frontières »? Et, comme l'a prouvé M. R. Koechlin, « cette remarque qui a éclairé pour M. Pirenne toute l'histoire politique de la Flandre, n'est pas moins juste au regard de son histoire artistique ». M. R. Koechlin ne s'est occupé que de la sculpture belge, et dans ce domaine, il a victorieusement montré l'influence prépondérante de l'art français aux XIIIe et XIVe siècles. Influences qui s'attestent par l'examen des monuments artistiques du Tournaisis et de la Flandre, voisins de la France et politiquement soumis à son influence, le comte de Flandre étant un vassal de la couronne.
Oui, aux XIIIe et XIVe siècles, c'est l'art des grands imagiers de Chartres, d'Amiens, de Reims et de Paris qui inspire les artistes flamands, et personne n'a songé à le nier. Mais je me suis toujours demandé pour quelles raisons on a cru devoir arrêter ces influences à la fin du XIVe siècle. Un fleuve ne remonte pas, tout à coup et sans raisons, à sa source !
Or, tout nous prouve que cette influence s'étendit jusqu'à la première partie du XVe siècle. Et qu'elle seule peut expliquer la genèse de l'Agnneau mystique ; ainsi que l'écllosion de nombreuses peintures préeyckiennes considérées, à tort, comme énigmatiques. Dès cette époque, un centre d'art franco-flamand devait exister quelque part. D'éminents historiens d'art français en eurent l'intuition. Ils osèrent dire tout haut ce que d'autres et moi-même avaient pensé tout bas. Mais ils ne songèrent pas à chercher ce centre d'art et de richesse hors de la France proprement dite,
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c'est-à-dire là où l'Agneau mystique fut conçu et peint (1). Dans son beau livre : Les Primitifs français et la Peinture en France sous les Valois, H. Bouchot répudie, en homme sensé et logique, la théorie du « miracle » et de la « génération spontanée ». Selon lui, « les van Eyck, comme Giotto, eurent des précurseurs, ils ne tombèrent pas certain jour à la façon d'aérolithes inattendus, ils n'inventèrent ni la peinture à l'huile, ni le paysage aérien... Ils furent devancés par d'autres que nous ignorons, mais que nous cherchons... » Il nie, comme nous, l'influence d'un van Eyck qui aurait eu ses ateliers à La Haye et qui se serait imposé tout à coup à tout un siècle : « subjugant la France ! eyckienne au Nord, italienne au Sud... et française nulle part ! » (2)
Georges Lafenestre, dans sa magistrale introduction au catalogue de l'Exposition des Primitifs français, a vu clair également :
« On trouvera un jour, dit-il, la preuve matérielle des contacts par lesquels se sont formées deux grandes écoles de peinture, la flamande et la florentine, dont la virilité éclata presque en même temps, à Gand, par le triomphe de l' « Agneau » des frères van Eyck (1420-1432), et à Florence, par les fresques de Carmine de Masolino di Panicole et de Masaccio (1422-1427). A cette date, hélas ! l'école française avait perdu son avance : quel qu'en soit notre désir, nous ne saurions montrer alors une peinture puissante et harmonieuse, dont l'exécution à la fois correcte et pondérée, libre et savante, solide et brillante, pût être comparée à ces chefs-d'œuvre d'un naturalisme si profondément poétique par sa gravité supérieure. Dans le désarroi où les événements avaient jeté l'école de Paris, et celle des provinces, en proie à l'invasion étrangère, aucun des centres successifs qui se formeront çà et là, sous la protection de quelques princes éclairés, ne devint assez prépondérant et prospère pour qu'il s'y développe avec suite et méthode une tradition scolaire assez forte pour grouper de nouveau tant d'éléments hétérogènes... »
Comme on le voit, G. Lafenestre ne songea pas à Gand. Il ignorait d'ailleurs l'importance de ce centre de richesse, qui attirait à lui les artistes de tous les pays, qui y trouvaient des mécènes fastueux, et une ville riche, où la demande d'œuvres d'art surpassait l'offre ; si bien que les artistes autochtones inquiets édictèrent, pour endiguer cet afflux étranger, des règlements protectionnistes d'un caractère parfois draconien...
La pénétration française eut certainement lieu par ce fleuve venu de France : l'Escaut. Nous en avons eu la preuve lors de l'Exposition de l'Art ancien dans les Flandres (région de l'Escaut) qui eut lieu à l'occasion de l'Exposition universelle de Gand, en 1913.
Dès lors, on put constater que toute cette vallée scaldienne, qui correspond à l'ancien territoire de la Flandre, depuis Cambrai et qui comprend le nord français, l'Artois, le Hainaut et une partie du Brabant, possédait un art commun, d'origine française, qui devait aboutir à cette esthétique merveilleuse des auteurs de l'Agneau mystique. Les deux grands centres de ce domaine artistique, qui n'eut rien à voir ni avec la diplomatie, ni avec l'histoire, furent Gand et Tournai.
Tournai et le Cambrésis fournissant ses pierres et ses marbres, ainsi que ses sculpteurs, aux architectes de toute la région riveraine ; tandis que Gand, la fastueuse résidence des comtes de Flandre, constituait pour Tournai et le nord de la France un débouché incomparable, grâce à sa cour et à ses nombreux marchands enrichis par l'industrie des laines et le commerce...
Nous ne disposons malheureusement pas ici de la place nécessaire pour prouver, pièces d'archives en main, l'importance de ces deux villes au point de vue de l'histoire de l'art français, de cet art occidental, qui prit naissance en France et s'y développa, comme il le fit aussi dans la région de l'Escaut, jusqu'au milieu du xve siècle.
Mais si je ne puis, en ce moment, m'étendre en longs discours, je puis au moins vous faire connaître quelques documents artistiques, généralement ignorés, qui à eux seuls suffiront à prouver l'importance méconnue de la capitale de la Flandre, et ses affinités françaises, avant et pendant l'époque des van Eyck.
I. — LES SCEAUX DE GAND DU XIIIe SIÈCLE.
On sait que l'origine des ateliers monétaires gantois remonte jusqu'aux époques carlovingiennes. Il en existait en trois endroits différents de la ville. Les ateliers du comte de Flandre étaient situés rue de la Monnaie. Ceux de la ville, rue longue de la Monnaie, tandis que ceux d'autre-Escaut furent établis sur la terre de l'Empire, où l'on battait monnaie lorsque le roi de France défendait de le faire dans le royaume. Nous avons reproduit un certain nombre de ces sceaux dans des études antérieures (1), car nous trouvons en eux des documents certains, offrant des origines et des dates indiscutables.
Voyez la grâce et l'élégance toute française d'Aëlis d'Audenaerde dont le sceau est attaché à une charte de 1219, conservée aux archives de Gand. Voyez aussi, du xiiiie siècle, le sceau du comte de Flandre Guy de
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(1) Voir La Renaissance de l'Art Français, septembre 1919.
(2) Henri Bouchot. — L'Exposition des Primitifs français : Un dernier mot (à M. H. de Loo). (Revue de l'Art ancien et moderne, 1904, p. 169 et suivantes.)
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(1) L. Maeterlinck. — Hubert van Eyck et les peintres de son temps. Gand et Paris, 1920. — Autour du Retable de l'Agneau mystique. (Gazette des Beaux-Arts, n° de février 1921).
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Dampierre, qui date de 1279 (même provenance) (1). Comparez surtout entre eux les sceaux de la ville de Gand, où nous trouvons une preuve si convaincante et non encore invoquée, que le sujet de l’Adoration de l’Agneau, interprété par les van Eyck, est bien un sujet gantois. Voyez le plus ancien, celui de 1199. Il nous montre déjà saint Jean-Baptiste, le patron de la ville, devant l’autel d’une église romane. Il tient le calice contenant le sang symbolique du Rédempteur, ou de l’Agneau, qui est représenté sur le contre-sceau de cette empreinte (conservée aux archives de Paris). Voici celui de 1275, où nous constatons de la façon la plus évidente l’influence des grands imagiers des cathédrales gothiques françaises ; tandis que d’autres sceaux nous montrent les influences qui existaient également à Gand, à la même époque. Car ces quatre empreintes, de mains diverses, sont pour ainsi dire contemporaines. Mais dans toutes, depuis celle de 1275, celle de 1276, de 1300 et de 1303, nous remarquons la répétition du même sujet, cher aux Gantois : l’Adoration ou le Triomphe de l’Agneau, ainsi que celui de Saint Jean, le patron vénéré de la vieille capitale de la Flandre.
Remarquons, en passant, que parmi les noms des anciens graveurs de sceaux des ateliers monétaires gantois, nous avons trouvé, dans les archives belges, ceux de plusieurs artistes français et même des noms d’Italiens.
II. — QUELQUES SCULPTURES D’INFLUENCE FRANÇAISE, AU XIVe SIÈCLE.
Parmi les quelques sculptures gantoises du XIVe siècle, préservées, comme par miracle, pendant les vingt années d'iconoclastie officielle dont la capitale de la Flandre eut tant à souffrir au XVIe siècle, il faut citer tout d'abord la statue provenant de l'église de l'ancien Béguinage, ainsi que celle du couvent de Saint-Aubert, dit le « Poortaker ». Toutes deux sont en bois polychromé et présentent des garanties d'origine indiscu-
(1) A comparer avec l'empreinte de 1336, représentant Louis de Crécy, également comte de Flandre.
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POL DE LIMBOURG ET SES FRÈRES. — LES TRÈS RICHES HEURES DU DUC DE BERRY. JANVIER. LE DUC DE BERRY A TABLE. — CHANTILLY, MUSÉE CONDÉ (FIG. 1).
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CL. GIRAUDON.