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LES BESOGNES DE LA SAISON 1921-1922 La poésie bien connue — car on nous la sert à chaque Saint-Sylvestre : > Dans ta main fermée, > O la jeune année ! > Dis-moi, que tiens-tu ? est d’actualité artistique, et même très urgente, longtemps avant le temps des étrennes, c’est-à-dire dès la réouverture de la saison, autrement dit encore au moment même où paraît ce numéro. Jadis c’était extrêmement commode, et l’on n’avait pas à se mettre martel en tête. On savait qu’au printemps il y aurait le Salon. Les artistes se préparaient à loisir à cette solennité d’où dépendaient les intérêts de chacun et la satisfaction générale. Il y avait dix à douze marchands qui se tenaient à l’affût des « hors concours » achalandés et de celui qu’un clou pouvait mettre soudain en vedette. (Le Clou du Salon ! Voilà encore une chose antédiluvienne !) En outre, deux ou trois marchands plus audacieux tenaient l’article révolutionnaire ou encore âprement discuté. Ces intermédiaires étaient d’importance fort inégale. Durand-Ruel et Joyant dominaient de beaucoup ce petit groupe, qui comprenait des apôtres comme Portier, Tanguy et Le Barc de Boutteville. Cela changea vers la fin du siècle dernier. Volland, qui le croirait ? fut l’élève du doux Portier, qui craignait toujours de vendre trop cher ses Manet, ses Berthe Morizot et ses Cézanne. Puis les fils d’Alexandre Bernheim jeune firent monter d’un bond imprévu les Impressionnistes et prirent le rang que l’on connaît. Et puis ce fut et c’est maintenant l’Océan. Une masse agitée et confuse, où les spectateurs n’y voient goutte, où les artistes, la plupart sans boussole, ont la plus grande peine à diriger leur barque, et d’ailleurs ne savent pas où la diriger. Mais ce qu’il y a d’admirable dans notre pays, c’est que ces grands passages d’effervescence, de doute, de bouillonnement, d’obscurité, ne sont pas moins féconds ni moins grands que les périodes parfaites d’ordre, de discipline, de règles proclamées par des Académies et observées par des esprits limpides et altiers. L’histoire en est quitte pour se clarifier un peu plus lentement, pour reviser les opinions avec plus de rigueur, mais elle n’a pas moins de belles acquisitions à ajouter à celles que nous avons accumulées en France depuis tant de siècles. Nous nous trompons peut-être quand nous nous emballons, mais nous avons la certitude de léguer. Cette année 1921-1922 sera donc aussi riche et aussi active que les deux dernières, sinon considérablement davantage. Et, malgré le heurt des Écoles, ou de ce qui en tient lieu, malgré les problèmes de l’heure (dont les arts et les artistes ne devraient jamais se préoccuper, sinon comme patriotes du moins comme producteurs) nous pouvons jeter un coup d’œil assez lucide sur l’Océan tumultueux et nous livrer au plaisir, nullement inutile, de conseiller et de prédire. *** L’architecture, bien évidemment, ne pourra encore, vu le prix toujours trop élevé des matériaux et de la main-d’œuvre, envisager d’exceptionnels travaux et de vastes palais. Mais comme il faut, coûte que coûte, sortir des difficultés actuelles et faire face aux nécessités de donner à la population trop nombreuse les maisons qui le sont trop peu, on peut être certain que cet art ne chômera pas. Les régions libérées ne se contenteront pas toujours des cabanes en bois et en tôle ondulée. L’élégance et la propreté, luxe suprême, inspireront d’heureuses innovations, des formules pratiques et séduisantes. Je n’en veux pour preuve que la très belle et déjà oubliée exposition de 1916 au Jeu de Paume, où des centaines de projets pour les villes et les villages détruits, montraient une légion d’architectes spirituels, savants, inventifs, égale à celles que peut présenter n’importe quel pays, même la Belgique. Nous avons donc là à observer une vaste et belle besogne commencante. Pour ma part, je me promets, aux Salons prochains, d’apporter

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE une attention particulière aux sections d'architecture dont la critique a trop de tendances à se désintéresser. Toute cette tâche civile n'empêchera pas les grands projets d'avenir de préoccuper les jeunes artistes. Ils ont de l'ardeur, des idées neuves, du savoir, de la réflexion. Nous en connaissons plusieurs qui sont tout prêts pour les grandes occasions. Ils sont à la hauteur des besoins matériels et intellectuels de la société de demain. * Pour la peinture, il semble que nulle École nouvelle ne puisse surgir d'ici assez longtemps. La raison en est bien simple. La tendance innovatrice est arrivée à un point au delà duquel il n'y a plus rien. Elle est donc forcée de se discipliner, de s'ordonner, de tirer quelque chose des résultats acquis, si tant est qu'elle en ait obtenu quelqu'un. Nous ne demandons pas mieux, soit dit sans la moindre ironie. Quant à la tendance conservatrice, elle a aussi sa tâche, et qui n'est pas mince, ne craignons pas de le lui dire. L'enseignement de l'École des Beaux-Arts est entièrement à réorganiser. Elle demeure un merveilleux instrument de travail, mais élèves ni maîtres ne savent plus s'en servir. Dans les ateliers, ne croyez pas que l'on restera inactif. Sans doute les artistes sont troublés encore, sans doute les difficultés de vivre et de produire sont grandes. Mais ce trouble est utile puisqu'il sert à nettoyer, pour nous servir d'une expression célèbre, «les mares stagnantes de la peinture». Et quant à la production elle est presque trop riche. Nous avons le travers bien fâcheux de traiter avec un dédain supérieurement dégoûté l'ensemble des Salons. Ceux pourtant de cette saison passée avaient leur valeur; tant pis pour nous si nous ne nous en sommes pas aperçus. Ceux qui viendront après nous s'étonneront peut-être de nos airs dégoûtés. Or, s'il s'ajoute à cette considérable production des trois grands Salons celle des expositions particulières, à qui fera-t-on croire qu'un si grand nombre d'artistes chercheurs, qui ont intérêt à donner de leur mieux, et parmi lesquels il est de beaux et incontestables talents qui nous causent tant de joie, n'ont fourni et ne fourniront encore cette année au Temps, jouant le rôle de chiffonnier, qu'un amas de loques et rogatons bons à jeter dans sa hotte et de là aux égouts de l'histoire? Soyons donc attentifs aux prochaines expositions, et malgré la boutade connue, encourageons nos artistes, Encourageons-les surtout en pensant qu'aussitôt la paix complètement rétablie et assurée dans le monde, ce qui est beaucoup plus probable que la reprise de guerres dont personne pour le moment ne veut et que personne ne peut, ils auront de rudes concurrences à subir de la part des artistes de toutes les nations des Deux Mondes. Ni Bruxelles, ni Londres, ni Berlin, ni Munich, ni Venise, ni Copenhague, ne sont disposées à abandonner le tournoi où elles trouvaient, avant la guerre, tant d'honneur et de profit. Et cette guerre-là on peut toujours la reprendre avec plaisir, parce que, finalement, il y a de la place pour la victoire de tous les adversaires. C'est pour cela que, de notre côté, nous devons préparer et commencer notre effort sur ce qui peut nous valoir le plus haut succès. Or, nous tenons, nous devrions tenir du moins, la plus belle occasion d'affirmer notre Renaissance. Cette occasion, à laquelle nous avons commencé et continuerons de contribuer puissamment dans notre Renaissance à nous, c'est l'exposition toujours projetée, jamais mise en train, des arts décoratifs. * Il faut que cette année l'on commence à envisager cette grande manifestation internationale, quelles que soient les nations que nous jugions dignes d'y prendre part. Il faut qu'un comité sérieux, — c'est-à-dire limité, et non pas innombrable comme celui qui a si bien avorté il y a deux ans, — un comité composé uniquement de compétences et d'activités, ce qui en rend le recrutement facile... et restreint, commence à examiner l'organisation, à préparer les cadres, les sections, les proportions de l'ensemble. C'est une de nos supériorités que celle-là. Nos décorateurs sont exceptionnellement brillants. Ils produisent, en grand nombre, de beaux et précieux ouvrages. Quelles que soient les rivalités, ils sont assurés de donner pour la future exposition un éclat décisif à l'art français. La tâche n'est pas mince rien que de leur assurer ce triomphe. C'est pourquoi il faut s'y adonner dès à présent. Du Rhin maintenant jusqu'aux Pyrénées, on verra que la France ne compte pas moins dans l'univers par les arts que par les armes. Et c'est pour cela que si on sait bien le comprendre et le vouloir, les tâches de 1921-1922 s'imposent par la nécessité comme par la beauté. ARSÈNE ALEXANDRE.

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--- MARIE IVANOVNA NARYCHKINE NÉE SALTYKOV (1788). (APPARTIENT A MME PILENKO, PÉTROGRAD.) COMTE TOLSTOÎ. (APPARTIENT A M. WILDENSTEIN.) COMTESSE TOLSTOÎ. (APPARTIENT A M. WILDENSTEIN.) Jean Louis Voille PEINTRE DE PORTRAITS De tous les artistes français de la fin du XVIIIe siècle qui s’expatrièrent, fort peu sont aussi foncièrement inconnus dans leur patrie que Jean-Louis Voille, et il en est cependant très peu, à notre avis, qui méritent moins d’être aussi négligés. Parti jeune pour la Russie, sans être agréé à l’Académie de peinture et de sculpture, et ne l’étant pas devenu par la suite ; n’ayant figuré, chose étonnante, à aucun des Salons du Louvre — sauf à un des Salons libres de la Révolution, où il n’envoya que « plusieurs portraits sous le même numéro » — ; n’ayant apparemment fait qu’un petit nombre d’ouvrages dans son pays, car il n’aurait pu les y exécuter qu’à ses débuts, ou pendant ses séjours passagers à Paris, ou à son retour de Russie, alors que son art était démodé et sa santé délabrée, Voille a porté plus lourdement qu’aucun autre artiste la peine de son exil. Une seule de ses toiles se trouve dans un musée français, à Lille, et c’est tout juste si nous avons trouvé par hasard les traces de deux autres de ses œuvres en France. Son nom primitivement mal orthographié au Musée de Lille — et qui l’était encore de même dans le catalogue récent d’une grande vente, et dans celui d’une exposition — n’a provoqué que les points d’interrogation, restés vains, de deux ou trois critiques ; ceux que nous avons joints aux leurs n’ont pas eu plus d’effet. Il paraît même acquis que le nom de Voille n’éveille aucun intérêt, puisque, à une demande formelle de renseignements, insérée dans l’Intermédiaire des Chercheurs et Curieux (1), il ne nous a été fait aucune réponse. Nous espérons, en publiant ici une suite notable des œuvres du peintre, attirer l’attention sur lui de façon plus efficace que nous ne l’avons pu jusqu’à présent. En même temps, nous fournirons le premier ensemble de renseignements que nous sommes parvenus à recueillir. Aussi intéressants qu’en soient les détails, nous omettrons délibérément la confusion, commencée de son vivant, et qui dura plus d’un siècle, faite entre l’artiste et le miniaturiste suisse Henri-François-Gabriel Viollier. Elle aboutit à faire de lui un aquarelliste (2). Entre temps on prit Louis Voille pour un peintre de Dresde nommé Viol, et le critique zurichois Fuesseli écrivit froidement qu’il tenait ces trois artistes « pour une même personne au nom différemment transcrit où d’ailleurs la forme Voille peut être entièrement fausse » (alle diese drey halten wir fuer Eine Person in verscheidenlichter Schreibart, wovon VOILLE aber ganz falsch seyn mag…) (sic!). Enfin, tout récemment, après avoir nié si longtemps son identité, on crut devoir distinguer en lui deux artistes différents, que l’on proposa d’appeler : « Jean Voille l’Ancien » et « Gabriel-Henri Voille le Jeune » (3). Quelques recherches à Paris établirent que Voille, âgé de 21 ans, était, en 1765, élève de Drouais le fils --- (1) 20 juillet 1909. (2) D. Roche, Quelques précisions sur Jean Voille et, accessoirement, sur Henri-François-Gabriel Viollier (en russe) dans Staryé Gody, octobre 1909, p. 575-598. (3) Rousskaia Starina, mai 1907, p. 347-351.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE après l'avoir été de Drouais le père. Son acte de naissance, retrouvé aux archives de la Seine, est du 4 mai 1744. Son père était maître orfèvre ; sa mère s'appelait Marie-Madeleine Malaisier ; son parrain fut un marchand orfèvre, J.-B. Castanier (1). Il devenait impossible, dès lors, que J.-L. Voille fût arrivé en Russie... en 1737, voire en qualité d'acteur, comme l'affirment Stohlin et Rovinski. Néanmoins, la date de départ du peintre pour la Russie reste inconnue ; ni congé pour s'absenter, ni recommandation diplomatique ne la révèlent et la précision que fourniraient apparemment les archives consulaires échappe, parce que ces archives, n'étant pas encore classées, ne sont pas communiquées. Il est à présumer que Voille fut orienté vers la Russie par les relations de Drouais le fils avec ce pays et avec la Pologne (2) et, peut-être aussi, par le séjour de quelque parent du jeune artiste en Moscovie. Les registres paroissiaux de Saint-Pétersbourg contiennent, en juillet 1758, l'acte de décès d'un certain André Voil, Français, qu'il faut mentionner, encore que sa profession ne soit pas rapportée et que la transcription de son nom laisse un doute. La présence de Voille en Russie, au début des années 70 du XVIIIe siècle (empruntons la commode expression russe) — fort peu de temps, en somme, après sa sortie de l'école — résulte de deux portraits qui furent gravés en 1773. L'un, celui du grand-duc Paul, fils de Catherine II, porte sur la tablette de son cadre, au Palais d'Hiver, la date de 1771. Et cette date est très plausible. Paul Petrovitch marque à peine, en cette image, l'âge de 17 ans, qu'il avait en 1771. Le second portrait montre Voille en relations avec Ivan Élaguine, directeur des théâtres impériaux, et permet d'éclairer, tant soit peu, la question de Voille acteur. (1) Bull. Soc. Hist. de l'Art fr. 1909, p. 114-116. (2) 1762, portraits du prince Dmitri Golitsyne (Salon de 1763) et de la comtesse Daria Soltykov (Salon de 1763) : Une Petite Fille jouant avec un chat (Portrait de Mlle Silvestre, fille de Louis de Silvestre, peintre d'Auguste III). Nous avons vu, enfin, jadis (copie ou original ?) deux portraits d'enfants groupés, à Potchef, gouvernement de Tchernygov. L'œuvre que nous reproduisons, et qui a été gravée par Christian de Mayr, est une variante d'un autre portrait gravé en 1773 par Guérassimov. Mieux que dans l'autre toile, plus officielle, Élaguine apparaît tel qu'on le conçoit d'après toutes les données dont on dispose à son sujet. Gros, chauve, le col ouvert, la plaque d'un ordre russe sur son habit, ce curieux personnage, assis en un beau fauteuil français dans la pose du portrait de Bouchardon, par F.-H. Drouais — est peint la plume en arrêt, prêt à écrire d'un air inspiré au coin d'une table ornée de bronzes dorés. C'est qu'en dehors de sa charge officielle et de son titre de sénateur, Élaguine tranchait de l'homme de lettres. Il a écrit des romans et des pièces de théâtre ; il a même traduit Le Misanthrope. Élaguine était acquis à l'influence française et, en 1773, Denon, attaché d'ambassade à Pétersbourg, le cultivait pour en tirer des renseignements. Dix ans auparavant, le prétentieux Élaguine avait prié le marquis de Breteuil de lui faire venir de France une belle berline, que le roi jugea utile de lui offrir. La berline fut expédiée, mais, au dernier moment, Élaguine refusa le présent qu'il avait accepté, en une lettre si bien tournée qu'on crut y reconnaître le style de Catherine elle-même (1). Élaguine dut être, aux débuts de Voille, un très profitable modèle. Créature de Grégoire Orlov, ayant la mission officieuse d'écrire l'histoire de Catherine II (2), il semble qu'il aurait pu ménager à un artiste de son département qui sans doute avait réussi à flatter sa vanité, — puisqu'il fit graver ses deux portraits, — l'honneur de peindre sa souveraine. C'est ce qu'avait fait, en 1768, Nicolas de la Pierre, auteur de deux portraits du grand-duc (1767 et 1769). Il est pourtant à noter tout de suite qu'aucun portrait de Catherine II par Voille n'est connu. En dehors de quelque prévention personnelle, on peut croire que la double carrière que courut Voille — piqué de la tarentule dramatique comme l'avait été jadis son (1) D. Roche, Le Mobilier français en Russie, Paris 1912, t. I, p. 20. (2) Aff. étr. Paris, Corresp. de Russie, t. XCI, p. 112-113. LE SÉNATEUR ÉLAGUINE, DIRECTEUR DES THÉÂTRES IMPÉRIAUX (1771). APPARTIENT AU BARON G. MANTEUFFEL, RIGA Figure Caption: LE SÉNATEUR ÉLAGUINE, DIRECTEUR DES THÉÂTRES IMPÉRIAUX (1771). APPARTIENT AU BARON G. MANTEUFFEL, RIGA

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE LE COMTE PANINE. APPARTIENNENT A LA COMTESSE S. B. PANINE, A MARFINO. ainé Danloux — lui ait porté tort. D’après ce que l’on sait du goût antiquisant de Catherine et de son humeur, on entrevoit que le patronage de Drouais, peintre de Mme de Pompadour ; que la modestie de Voille, qui le faisait paraître homme de mince étoffe ; que son séjour trop prolongé à Pétersbourg ; que l’incidence de ses voyages à Paris et sa qualité, plus tard, de peintre de « la Jeune Cour » ; qu’enfin, la nuance jacobine qu’il eut un jour, ou qu’on lui prêta, purent détourner de lui la tsarine. Voille semble, en outre, avoir toujours été en bonnes relations avec l’ambassade de France, et Catherine et sa chancellerie ne virent jamais cela d’un bon œil. On sait par exemple, que le 1er août 1772, l’acteur-peintre, ayant gagné environ 9.000 livres, les remit au chargé d’affaires Sabathier de Cabres pour les faire passer plus aisément en France ; et, ce jour-là, Voille partit de Cronstadt pour Paris. Sabathier, le jugeant « homme honnête, intelligent et sûr », lui avait confié un paquet pour le duc d’Aiguillon et remis un passeport de courrier (1). Voille, au moment de ce premier départ, pouvait avoir déjà rempli le terme d’un premier engagement (ils étaient ordinairement de trois ans). Il venait à Paris soit pour y rester, soit pour voir quels changements dans le goût, au théâtre et en peinture, avaient apportés des événements comme l’établissement de Mme Dubarry dans la faveur royale ou le mariage de la Dauphine. (1) Aff. étr., Paris, Corresp. de Russie, t. XC, p. 140. LA COMTESSE PANINE (1791). Quelles qu’aient été ses intentions, Voille revint en Russie après un temps indéterminé pour s’y adonner à ses anciennes occupations. Deux portraits seulement, se rapportant à cette période, ont été retrouvés ; ils sont datés de 1775 et de 1776. C’est un portrait de femme inconnue, recouverte d’un domino blanc, œuvre fine et fraîche comme un Drouais, et c’est le portrait de Mme de Ribeaupierre, née Agrippine Bibikov (1). Importantes pour la Cour de Russie, comme l’avaient été les trois précédentes pour la Cour de France, les années 1773-1776 virent, à Pétersbourg, les fiançailles du grand-duc et son mariage avec la princesse Wilhelmine de Hesse-Darmstadt, devenue Nathalie Alexiéyeva. (Il pourrait y avoir dans quelque château de la Hesse des portraits de Voille datant de ce temps-là.) Le grand-duc, dont la popularité inquiétait Catherine, goûtait le charme d’une première espèce de liberté et s’adonnait à ses plaisirs favoris : la comédie et les évolutions militaires. Maladive, soupçonnée d’être attaquée de la poitrine, peu populaire, la grande-duchesse, après avoir tardé à « donner des marques de fécondité », en donnait enfin, quand l’harmonie du mariage commençait à s’altérer. C’est en ce temps-là que Voille peignit l’intelligente et « rare » princesse, en grand atour, en un charmant portrait ovale, qui a été mis au carré. Poignante de tristesse et de vérité physiologique, son œuvre est inoubliable. Le ton vieil or de la robe est en (1) Staryé Gody, novembre 1910, p. 33.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE harmonie profonde avec les fourrures du corsage et est ajusté magnifiquement avec le cordon rouge de Sainte-Catherine. Le portrait est daté de 1776 et cette même année, le 12/22 avril, la grande-ducesse mourut, sans avoir été délivrée, en pleine connaissance, et dans une entière résignation. Elle fermait les yeux sur les intrigues de Cour dont Corberon, dans son Journal, note avec une émotion durable l'indécence et la laideur. Catherine avait pris en grippe sa belle-fille et n'épargna rien — mais rien — pour que le grand-duc se consolât au plus tôt (1). Le malheureux Voille venait de signer un chef-d'œuvre inopportun. Il s'était en vain mis en heureuse rivalité avec Roslin, qui a marqué bien lourdement la gravité de son modèle, et avec Falconet fils, dont le portrait, beaucoup moins profond (et d'ailleurs non terminé), a été présenté récemment aux lecteurs de la Renaissance (2). Avant même la fin de l'année, Catherine avait fait venir de Montbéliard la duchesse de Wurtemberg et le mariage eut lieu le 1/13 octobre. Voille devait être un des portraitistes attitrés de la nouvelle grande-duchesse et de ses enfants. Peu de jours avant la mort de Nathalie Aléxeïevna, Voille eut un fils de Catherine-Marie Protet, dont on ignore la profession. L'acte de naissance dit ni que Voille fût marié, ni que l'enfant est illégitime. Le parrain fut le Lyonnais Gérard Dufour, le premier valet de chambre du grand-duc, aussi mal vu de Catherine que Dufour l'était bien de son maître (7 avril 1776). On ne sait si l'enfant a vécu. Mais revenons à Élaguine, pour en finir avec la carrière dramatique de Voille. Une lettre du 17 août 1777 explique à l'Assesseur des Théâtres que, bien que l'engagement de Voille n'expire que le 1er juin 1779, l'acteur est congédié « parce qu'il ne plaît pas ». Élaguine est convenu avec lui de lui payer immédiatement ses appointements jusqu'au 1er juin 1778, ainsi que 300 roubles de frais de voyage et d'annuler son contrat. Rien ne prouve ni que Voille soit reparti pour la France, pour en revenir bientôt, ni qu'il soit resté en Russie. Il existe de lui deux portraits d'inconnues russes, en 1778; et, en 1780, selon Vassiltchikov, il reçut du grand-duc le titre de peintre de sa Cour. Deux ans après, tandis que le comte et la comtesse du Nord faisaient en Europe leur célèbre voyage, il est compréhensible que Voille ait quitté Pétersbourg. Après le départ de ses maîtres, il se trouvait encore dans sa ville natale le 6 septembre 1782. Ce jour-là, en effet, il annonça dans les Affiches et Avis divers, la vente d'un tableau de S. Bourdon, Le Christ, à mi-corps, grand comme (1) Journal du ch. de Corberon, Paris 1901, t. I, p. 226-252. (2) La Renaissance de l'Art français, 1920, p. 248. LE GRAND-DUC ALEXANDRE JEUNE, PLUS TARD ALEXANDRE 1er (1793). ANCIENNE GALERIE ROMANOV, ERMITAGE, PÉTROGRAD.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE nature. Il se dit peintre de M. le grand-duc de Russie. Il habitait sur le boulevard, au coin de la rue de la Lune. Et l'on ne sait rien, encore une fois, du retour du portraitiste en Russie, sinon que l'année 1787 est ensuite la première d'une suite d'années brillantes pour lui, allant jusqu'en 1793, et qui est, au point de vue de sa production, la mieux fournie que l'on connaisse. Cette année-là, Voille peignit Mlle Protassov, l'influente demoiselle d'honneur — « dame à portrait » en 1784 — à laquelle lord Byron, dans Don Juan, a fait une célébrité équivoque et drôle, peut-être calomnieuse (1). La sévérité de la morose demoiselle dans l'éducation de ses cinq nièces (avec lesquelles elle s'est fait peindre par Angelica Kaufmann) semble démentir ce brocard, non moins que le titre nobiliaire que lui accorda Alexandre Ier, le jour de son couronnement. Le portrait, très paré, de la future comtesse est d'une jolie couleur. Sur la robe mauve clair chante le nœud de ruban bleu moiré du chiffre de demoiselle d'honneur tandis que, au cou, un ruban rose tendre joue dans les dentelles. Cette même année, Voille signa le délicieux portrait de la toute jeune princesse Sophie Curovsov, plus tard comtesse Stroganov. Deux miniatures de la même année, et une de 1788 montrent ce que l'artiste avait su retenir des leçons de Drouais le père, miniaturiste unique en son temps. Au contraire de Drouais le fils, qui aimait tant les groupements de portraits, Voille ne semble avoir recouru que rarement à cette formule ; du moins, une seule de ses œuvres en ce genre est-elle connue, le portrait de la princesse Catherine Dolgorouki et de ses deux fils. A ce temps-là doit être rapporté le portrait, rayonnant et puissant, d'une autre princesse Dolgorouki, née Smirnoi, dont le père avait été tué par Pougatchev. La grande-duchesse Nathalie Aléxéievna s'était, pour ce motif, chargée de son éducation et la seconde femme de Paul Pétrévitch la protégea à son tour et la garda à la Cour ; son mariage fut célébré au palais grand-ducal, le 31 janvier 1787. La jeune femme jouait avec tant de succès à la ville Nina ou la Folle par amour, que dans le monde le nom de l'héroïne de Dalayrac lui était donné. Qui eût dit, à la voir si robuste, — et pourtant l'indication s'en trouve dans le portrait de Voille ! — que la séduisante actrice mourrait de la phthisie à trente-quatre ans ? (1804.) En récompense de l'effort si soutenu et si heu- (1) Loc cit. ch. IX, LXXXIV. reux de Voille, l'Académie de Pétersbourg l'agréa le 11 novembre 1788. Il ne ressort pas des documents publiés à l'heure présente que le portraitiste ait jamais été reçu académicien, chose particulièrement étonnante à cause de ses relations avec les Stroganov, et notamment avec le comte Alexandre, devenu président de l'Académie, en 1800. En 1789, Voille fit un second portrait du grand-duc, œuvre plusieurs fois gravée l'année du couronnement et ensuite, et l'une de celles qui fixent le type connu de Paul Ier. Il est à noter combien Voille, en saisissant la physionomie et en gardant la ressemblance stricte des traits, sauve son modèle de la caricature dans laquelle tombèrent, fort involontairement, la plupart de ses autres portraitistes. La même année, plusieurs portraits en buste de Marie Féodorovna, vêtue de cette robe d'été qui s'appelait une gaulle, le corps tourné à gauche et coiffée d'un grand chapeau noir. Deux autres types d'images de cette princesse par Voille sont connus : un portrait en robe noire, avec une grande plume d'autruche dans les cheveux, et un portrait plus officiel, la tête tournée à droite, avec une aigrette, et les cordons ou rouges ou bleus de Sainte-Catherine ou de Saint-André sur un corsage mauve clair, à manches blanches. Voille est à l'apogée de la vogue et du talent et les représentants les plus qualifiés de la jeune Cour défient devant lui. C'est tout d'abord, semble-t-il, le prince Alexandre Kourakine, peint en habit de velours vert et extrêmement ressemblant. On peut le dire presque de visu, car il n'est pas d'homme du temps de Catherine II dont on ait plus de portraits. « Le prince aux diamants », compagnon du grand-duc Paul, s'était fait peindre, en 1776-1777, par Roslin, et devait demander à Borovikovski un grand portrait en pied (1). Un jeune homme brouillon et sec, robuste et grand, qui ne tarda pas à se disputer avec Paul et prit part, plus tard, à la conspiration contre lui, — au reste, successivement disgracié par tous les empereurs, — le comte Nikita Panine, neveu du précepteur du grand-duc, s'adressa à Voille on ne sait comment, car il fut toujours fort hostile à l'influence française. Voille fixa à merveille son air inquiet, mécontent, et le contraste de ses traits. En 1791, portrait de la comtesse Panine, fille du comte Vladimir Orlov, mariée l'année précédente, et qui, « douce, aimable, d'un cœur bienveillant », préoccupée d'améliorer le sort de ses serfs, fut en tout l'opposé (1) Gaz. des Beaux-Arts, novembre 1906, p. 379-380. PORTRAIT DE LA COMTESSE PROTASSOV (1784). MUSÉE RUSSE, PÉTROGRAD.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE de son ma- ri. Même année, por- trait, de lim- pide intelli- gence, d'une princesse de Holstein- Beck, née comtesse Golovine. En 1792, portrait, excellent d'écriture et d'enve- loppe, du jeune Paul Stroganov auquel le grand-duc Nicolas Mi- khailovitch consacra un livre si com- plet. Paul Stroganov, né à Paris en 1774, est le fameux élève de Romme avec lequel il fut inscrit, en août 1790, au Club des Ja- cobins, sans préjudice probablement du Club des Amis de la Loi, fondé par son pré- cepteur, et où le déluré jeune garçon lia une intrigue avec Théroigne de Méricourt. Le bruit de ces histoires, parvenu à Pétersbourg, obligea le comte Stroganov à rappeler son fils et à le priver de son gouverneur (décembre 1790). A son retour, « Popo », le déterminé philosophe, fut envoyé par Catherine dans un bien de sa mère, près Moscou, où il demeura jusqu'en 1796. C'est apparemment à son arrivée à Pétersbourg ou à quelque séjour que Voille le peignit. En octobre 1789, le comte Stroganov avait écrit à Romme de faire peindre le portrait de son fils, « à l'huile, en grand, par le meilleur peintre qui soit. Vous m'obligerez beaucoup » (1). Un portrait non moins ferme, et non moins réussi de tous points, d'un cousin de Popo, le baron Grégoire Alexandro- vitch Stro- ganov (né en 1770) et nommé gen- tilhomme de la Cham- bre en 1790, avait pro- bablement précédé le sien, ainsi que celui de la soeur du baron, de- venue, par son mariage en 1787, Mme Na- rychkine. Il ne faut pas oublier, dans cette série de beaux por- traits, celui de la com- tesse Tatia- na Ioussoupov, une des nièces de Potem- kine, rema- riée en 1793 au second successeur d'élaguine à la direc- tion des théâtres.Vi- gée-Lebrun la peignit, en 1797, (1) Grand-duc Nicolas Mikhailovitch, Graf Pavel Alexandrovitch Stro- ganov, Saint-Pétersbourg, 1903, p. 250, 255. LA GRANDE-DUCHESSE HÉLÈNE PAVLOVNA. — ANCIENNE GALERIE ROMANOV, ERMITAGE, PÉTROGRAD. assise dans un parc, faisant une couronne de roses. Après Lévitski, c'est principalement en 1792 que Voille fut occupé à peindre les enfants de Paul Ier. Ayant connu et même suivi, à ce qu'il semble, le succès des « petits polissons » de son maître Drouais (1), Voille, après avoir été un peintre si magnifique de la pleine jeunesse, se fit sans difficultés un admirable peintre de l'adolescence. Si jolis soient les portraits d'enfants de Lévitski, ceux qu'il fit des jeunes grands-ducs et des grandes-duchesse, sont maniérés et menus — presque minaudiers — comparés aux portraits si larges, si francs (1) C'est une petite fille à corsage en pointe, les bras tombant sur l'am- pleur de la jupe à paniers, décolletée, les cheveux poudrés, vêtue d'une soie bariolée de rouge et de bleu, qui se trouvait figurer dans la collection Piogey, en 1874, et que Racinet a reproduite dans la planche 371 du Costume historique,

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 497 et si profonds de Voille. C'est à se demander si des enfants de Cour pouvaient avoir une fraîcheur de naïveté si délicieuse, et s'ils ne doivent rien de ce côté-là à leur peintre. Mais, en somme, il faut se rappeler que nous sommes en Russie, et il y a plus d'un siècle. On a de Voille les portraits du grand-duc Alexandre (né en 1777), de son frère Constantin (né en 1779), et de leurs sœurs Hélène (née en 1784) et Catherine (née en 1788). C'est tandis qu'il peignait le grand-duc Constantin, que Voille eut avec lui une curieuse conversation, transmise à Paris par le chargé d'affaires Genêt. « Vous êtes démocrate, monsieur ? » lui demande le grand-duc. « Monseigneur, j'aime beaucoup ma patrie et la liberté », répondit Voille (que Genêt appelle Vouelle et les éditeurs du ministère des Affaires étrangères : Venelle !). Sur quoi le jeune prince (il avait treize ans) protesta que le peintre avait raison, qu'il ne le lui reprochait pas, que s'il était en France, il se battrait de bon cœur, car il ne pouvait pas souffrir les émigrés (1). Dans de pareils sentiments — si Genêt ne les exagère pas un peu — il n'est pas étonnant que Voille ait songé à rentrer en France lorsque parut l'oukaze du 8 février 1793, exigeant des Français restés en Russie, un serment d'abjuration des principes de la Révolution. Ceux qui ne s'y soumettaient pas devaient quitter l'empire dans les trois semaines. J.-L. Voille, peintre, est inscrit dans les Sanktpetersbourgskie Vedomosti du 4 mars comme quittant la Russie. Partit-il sur-le-champ ? L'expérience montre que car il avait toujours du retard, car les étrangers avaient une peine infinie à obtenir leurs passeports ; au reste, dans le cas présent, il pouvait y avoir des accommodements avec un peintre de la Cour. Un portrait du comte Valérien Zoubou, frère du dernier favori de Catherine II, suscite ces doutes et les confirme. Zoubou porte, en effet, dans le portrait de Voille, outre le chiffre de Catherine II, l'ordre de Saint-Georges de 4e classe que lui valut la campagne de Pologne, en 1794, où il eut une jambe emportée par un boulet. Peint au retour de Voille en Russie, après la mort de l'impératrice (novembre 1796), le jeune guerrier aurait certainement le 2e degré de Saint-Georges qui lui fut décerné en 1796 (2). Et sous le règne de Paul il eût été hardi pour un Zoubou de témoigner trop de reconnaissance rétrospective. On retrouve Voille en France au Salon de l'an IV. (1) Aff. étr. Paris, Corresp. de Russie, t. CXXXIX, p. 95. (2) Staryé Gody, juin 1914 p. 4-5. C'est en cette année républicaine qu'il signe, en toutes lettres, de son nom (auquel le catalogue du Musée de Lille ajouta un s !), le portrait de la femme du graveur Liénard. Et c'est en signalant ce portrait, acquis en 1875, qu'un historien, croyant pouvoir ajouter une précision aux fausses indications accumulées sur lui par Nagler, Duplessis et autres, le fit mourir « à Lille, vers 1797 » (1). Il n'en est rien; Voille retourna en Russie. Il est probable que voyant renaître, à la mort de Catherine II et à l'avènement de Paul, des espérances analogues à celles qu'avait pu lui ouvrir la Révolution en France, le portraitiste alla se mettre à la disposition de son maître, dont il avait peint toute la famille. Non seulement, en effet, comme on l'a vu, un des portraits du couronnement fut gravé d'après lui, Voille semble, en outre, avoir peint le nouveau tsar. Le 22 août 1799, en effet, un portrait de l'empereur, de sa façon, fut envoyé au directeur de l'Académie avec ordre d'en faire exécuter six copies. Le goût avait certainement évolué beaucoup depuis F.-H. Drouais; et la charmante manière, toute française et intime de Voille, à laquelle il s'était tenu avec une remarquable ténacité, devait sembler étiquetée. Les portraits historiés, à la mode de son ancien maître, n'avaient jamais été son fait et il ne se laissa pas ébranler par les œuvres plus pompeuses, et plus creuses, dans le goût de Vienne, qu'il vit faire auprès de lui aux Lampi, aux Grassi, aux Scotti, et avec lesquelles Vigée-Lebrun (arrivée à Pétersbourg le 25 juillet 1795), et Jean-Laurent Mosnier, prirent à cœur de rivaliser. Les toiles ovales du temps de sa jeunesse devaient lui sembler, au fond, tout à fait suffisantes pour étudier une physionomie, l'arrêter, et rendre un caractère ; il en prit de rectangulaires, et de dimensions plus grandes parfois, pour obéir aux tendances courantes, (c'est le cas du portrait de Mme Jérébtsov, née Zoubou, accoudée sur une table, la main posée sur un livre relié en maroquin vert) (2). Ce fut sa seule concession. A Alexandre Ier, arrivant au trône à 23 ans, en mars 1801, il fallait plus encore qu'à son père des ar- (1) F. Benoit, L'Art français sous la Révolution et l'Empire, Paris, 1897, p. 347, en note. — Le portrait est reproduit dans L. Gonse, Les Chefs-d'œuvre des musées de France, La Peinture, 1900, p. 157, et dans le livre de M. F. Benoit, La Peinture au Musée de Lille, 1909, t.III, pl. 141, (notice p. 160). (2) La tablette de ce portrait, non signé, porte le nom de Voale, déformation nouvelle du nom de l'artiste que nous avons rencontrée dans cet article. Il y en a ainsi une douzaine. (Ce portrait figurait à la vente Orlov et a été vendu 25.700 francs.) — A l'Exposition récente des Petits Maîtres et Maîtres peu connus du XVIIIe siècle, il y avait un petit portrait de femme, en bleu, par Voille. PORTRAIT DE LA GRANDE-DUCHESSE MARIE FEODOROVNA. PALAIS DE PAVLOVSK.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE tistes nouveaux. Le jeune empereur — « le plus affable des princes », dit Mme Lebrun — ne refusa point au peintre de ses jeunes années la satisfaction de faire encore de lui un portrait d'avènement. Mais c'était, à tort pensons-nous (bien que le portrait ait peu réussi), une satisfaction dernière. L'œuvre est aussi intéressante que curieuse. On voit de quelle façon se sont arrêtés les traits du jouvenceau de 1792, et l'on croit lire, sinon dans les yeux du jeune idéaliste, au moins sur sa bouche, les traces du combat moral et de l'affliction où le plongea si durement l'assassinat de son père. Tout est en place, tout paraît définitif en ce portrait — un peu moins léger peut-être de facture que d'autres — pour lequel l'artiste eut un grand nombre de séances. Il n'en avait pas été ainsi pour les bustes hâtifs, au pastel, que fit, d'Alexandre et de l'imperatrice, Mme Lebrun, pressée de partir, et qu'elle emporta à Dresde et à Berlin pour les y amplifier (1). La seule lettre que l'on ait de Voille est révélatrice en chaque phrase et parle justement à l'em- pereur de son portrait. « Sire, c'est avec la plus grande peine que je me vois forcé, manque d'occu- pation, de quitter encore une fois les États de Votre Majesté Impériale. Le dépérissement de ma santé m'en fait également une nécessité et malheureusement mon âge déjà avancé (58 ans !) me laisse peu d'espoir de la recouvrer assez pour pouvoir, par mon travail, subvenir à mes besoins. » Le peintre a reçu de Paul Ier, en considération de l'ancienneté de ses services et « du malheur qu'il a éprouvé de perdre par la révolution le fruit pénible d'un travail de toute sa vie », une pension de 600 roubles qui peut à peine lui donner le plus étroit nécessaire. Il sollicite « de la bienveillance dont S.M. a toujours daigné l'honorer », une légère augmentation, et le bonheur de pouvoir le servir, « à Paris où il va se fixer, comme son commissionnaire pour tout ce qui a rapport aux beaux-arts ou à la littérature ». Il se dispose, en raison du moindre prix de cette voie-là, à faire son voyage par mer et voudrait profiter de la saison. « Le portrait de Votre Majesté étant la seule chose que j'aie à terminer, je prends la liberté de la lui rappeler et de lui demander ses ordres. » (9 août 1802) (2). Sensible à la supplique de Voille, Alexandre ordonna, le 15 août, de porter sa pension à 1.000 roubles, « que le portraitiste put toucher jusqu'à sa mort où qu'il se trouvât » (1). Déjà, au commencement de la même année, le président de l'Académie avait reçu de l'empereur l'ordre de faire examiner et évaluer un tableau rapporté de Paris par Voille et représentant l'Intérieur de l'Eglise Saint-Jean, à Malte (2), et qui fut certainement incorporé aux collections impériales. Voille ne reçut probablement pas la commission dont il demandait à être chargé. Il semble être demeuré à Pétersbourg au moins jusqu'au printemps de 1803, car cette année-là, le 2/14 juin, l'imperatrice écrivait à la margrave de Bade, sa mère : « Vous me parlez du portrait de l'Empereur, par Voille ; personne ne s'en est emparé, mais le cher homme a été si longtemps à le faire, qu'il n'a été achevé que l'hiver passé, et il est si mal réussi que vous n'auriez aucun plaisir à le voir. On l'a mis dans un coin de l'Hermitage, mais je le ferai prendre et vous l'enverrai si vous le désirez. » (3). Son nom ne s'est pas rencontré ensuite dans les dépouillements d'actes d'état civil que nous avons pu faire faire en Russie. Voille arriva-t-il à Paris ? Pas plus de trace que s'il eût fait naufrage. M. Gonse, dans sa notice du Musée de Lille, a jugé que « en France, Voille eût été l'émule de Mme Vigée-Lebrun ». La formule, excellente pour frapper l'esprit et donner une impression rapide, est, comme toute première formule, inexacte et insuffisante. Voille put être, en Russie, « l'émule » de Mme Lebrun, — plus jeune que lui de onze ans : — il ne réussit pas, on a vu pour quelles raisons artistiques, auxquelles il ne faut pas oublier d'en joindre de politiques et mondaines. Nous sommes entièrement convaincu qu'en France, s'il y fût demeuré, Voille eût été bien certainement... VOILLE ! Rien de plus et rien de moins, tant sa personnalité de portraitiste et de peintre est marquée, fine, élégante et rare. Il eût pris nettement sa place — et doit la retrouver dans notre École — auprès de ses contemporains les plus proches, Vestier, Danloux, Ducreux et Vincent (considéré comme portraitiste). Et nous ne voyons vraiment pas auquel des quatre peintres il doit céder le pas. DENIS ROCHE. (1) Souvenirs... Ed. Charpentier, t. II, p. 81. (2) Rousskaia Starina, mai 1907, p. 350. LE COMTE PAUL STROGANOV (1792). APPARTIENT AU PRINCE P. P. GOLITSYNE, MARINO. LA COMTESSE SOPHIE STROGANOV (1784). (1) Arch. Minist. de la Cour, Petrograd, 352/1343. (2) P. Petrov, Sbornik materialov, t. II, p. 575. (3) Grand due Mikhailovitch, L'Impératrice Elisabeth, épouse d'Alexandra Ier, Saint-Pétersbourg 1909, II, p. 91.

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La Sculpture au Musée Jacquemart-André VICTOIRE APTÈRE. — ART GRÉCO-ROMAIN. Dans l'hôtel du boulevard Haussmann qui l'abrite, somptueuse et lourde production de l'architecture du Second Empire, au style incertain, le Musée Jacquemart-André fut inauguré à la veille même de la guerre. Réservé, jusqu'à cette année, une fois par semaine, à un public payant, il ouvre à tous, le dimanche, depuis janvier, ses précieuses collections, confiées aux soins éclairés de M. Pierre de Nolhac, retour de Versailles. Éclectique et divers, mais ne comprenant, dans tous les genres, que des spécimens de premier ordre, le Musée André nous expose, dans les appartements de l'ancienne maîtresse du logis et dans leurs vastes salons de réception, peintures, sculptures, fragments architecturaux, céramiques, faïences, verreries, porcelaines, objets mobiliers, tapisseries, miniatures et livres d'Heures, et mille objets de curiosité, le tout appartenant aux époques les plus variées, de l'Antiquité jusqu'aux temps modernes. De toutes ces richesses d'art, qui voisinent les unes avec les autres, il est nécessaire, afin de pouvoir pousser en quelque détail, de sérier la description et l'étude. Les œuvres sculpturales offrent un des ensembles les plus complets du Musée et c'est à elles que nous demanderons la matière de cet article. Parmi quelques torsos mutilés, mais encore beaux, et quelques fines petites terres-cuites, une Victoire Aptère, ou sans ailes, en marbre blanc, dont la tête semble provenir d'une Vénus, dont les pieds sont prêts à se poser sur le sol et dont les draperies légères, maintenues sur la poitrine par une bandelette croisée, moulent les formes jeunes, évoque pour nous, dans l'ancien Jardin d'Hiver de l'hôtel, en compagnie d'une Nympha ou Flore, en marbre de Carrare, au torse nu et charmant, la grâce sereine et profonde de l'art grec et gréco-romain. Combien différent de sentiment, ce buste de marbre d'Empereur Romain, exécuté en Italie, au xvie siècle, dans le style antique, et qui orne le palier supérieur du Grand Escalier! Lauré et cuirassé, cet ancien maître du