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LES SALONS ET LA LÉGION ÉTRANGÈRE --- La fusion des Salons est à l'ordre du jour. Nous ne savons pas à l'heure actuelle si les trois grandes Sociétés pourront encore cette année se mettre d'accord. Il y a sans doute intérêt à ce que cette fusion s'accomplisse. Mais pour le moment il n'y a pas grande vraisemblance. Trop d'intérêts sont opposés, trop d'amours-propres sont engagés. Or l'intérêt des personnalités est généralement, en pareille matière, plus puissant que celui de l'art en général. Quant aux amours-propres, ils demeurent le plus actif élément de division. Jusqu'ici, les tentatives de fusion n'ont pas réussi, et pourtant les efforts ne datent pas d'aujourd'hui. On ne se rappelle sans doute pas que Guillaume Dubufe avait fortement travaillé au rapprochement entre la Société Nationale des Beaux-Arts et celle des Artistes Français, vers laquelle ses affinités et sa préférence avaient fini par le rappeler malgré la part active qu'il avait prise à la fondation de la première. MM. Dagnan-Bouveret, Friant et Muenier, il y a deux ans, essayèrent également d'entrainer aux Artistes Français un groupe notable de leurs camarades, dont le départ eût certainement contribué à la dissolution de la Nationale. Ils en furent pour leurs frais, et ils passèrent tout seuls ce petit Rubicon qui sépare l'Avenue Nicolas II de l'Avenue Victor-Emmanuel. Sans doute c'est un rôle difficile que celui de médiateur entre des sociétés rivales, quand on appartient à l'une d'elles. On semble travailler contre la maison à laquelle on a dû des succès décisifs. Il n'est pas très commode non plus de concilier des points de vue, ou, si l'on veut de grands mots, des esthétiques, aussi différentes que celles des Salons de M. Frantz Jourdain, de M. Bartholomé et de M. Laloux. Ces trois noms sont également représentatifs et ce n'est pas sans dessein que nous les écrivons ici. A supposer qu'ils puissent jamais s'entendre contre les périls qui menacent leurs Sociétés, nous sommes payés pour savoir ce que valent les ententes. Ces périls sont de deux sortes : le nombre excessif des exposants et des œuvres, et l'envahissement des étrangers. Le premier rend la situation difficile à dénouer. Nous l'examinerons en temps et lieu, car la question reviendra sur le tapis plus d'une fois avant que le moindre résultat ait été obtenu, et semblables aux chœurs d'Opéra, les sociétaires les mieux intentionnés des trois groupes vont continuer de chanter : « Marchons ! Marchons ! Unissons-nous ! » en demeurant sur place. Mais la seconde question est plus grave qu'on ne semble s'en douter, et nous ne saurions trop appeler sur elle l'attention des artistes et du public pendant qu'il est temps encore. Tout d'abord, il est évident que les trois sociétés d'artistes auraient plus de facilité à organiser une seule exposition collective si elles ne nous présentaient plus, exclusivement, que des œuvres françaises. Nous avons fait l'an dernier, une statistique grosso modo des exposants par nationalités. Nous ne nous rappelons pas exactement les proportions et nous ne les réinscrirons pas ici de toute façon, car elles auront encore changé cette année ; mais c'était formidable. En supprimant les artistes étrangers qui nous font l'honneur de prendre part à nos Salons, on serait arrivé, non pas peut-être à ne plus faire que la matière d'un seul, mais tout au moins de deux, ou même d'un et demi. Voilà déjà l'indication d'une solution. Un peu radicale sans doute, mais ce n'est pas par des compromis et des demi-mesures qu'on déblaie un champ aussi encombré. Sans doute nous sommes des gens merveilleusement hospitaliers. Nous en sommes fiers. Notre génie de l'hospitalité a été jusqu'à héberger et acclamer des quantités d'artistes allemands qui, outre leur art, pratiquaient celui de l'espionnage ; nous leur faisions des succès dont ils profitaient aussi bien chez nous que chez eux-mêmes. Sans la pousser jusque-là, nous pouvons continuer à pratiquer cette vertu de bienveillance, mais ne demeurons pas dupes d'une qualité que nous sommes à peu près seuls à pratiquer en Europe. Voulez-vous un exemple saisissant ? Les artistes anglais sont chez nous extrêmement nombreux. Ils l'étaient avant la hausse des changes. Cette situation financière n'a pas été pour diminuer l'affluence de ces

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE hôtes, la France étant un pays agréable où l'on peut acheter pour vingt francs tout ce qui en coûterait quarante-cinq de l'autre côté de la Manche. Les artistes anglais n'abondent pas seulement dans nos ateliers de la rive gauche — au moment où les artistes français ont tant de peine à trouver ou à conserver un atelier, — mais encore ils prennent largement part aux Salons. Ils y sont reçus et bien placés, parce que la saveur exotique de leurs ouvrages les fait paraître quelquefois plus originaux qu'ils ne sont. Or, le Salon important de Londres, celui de la Royal Academy en agit-il de même avec nos peintres ? Les traditions s'y opposent. Tous les ans, l'art français s'y trouve bien représenté, mais en la personne de deux ou trois invités tout au plus. Que n'instituons-nous une tradition analogue ? Ce serait tout à fait juste... et national. Notez que nous n'avons que de vraies sympathies pour la plupart des artistes britanniques, que nous avons beaucoup d'admiration pour leurs grands génies, ainsi que pour les qualités de savoir, de métier, souvent aussi de virtuosité, qu'ils déploient. Mais est-il juste que cette école ait des facilités permanentes de se manifester chez nous, alors que notre école ne peut produire en Grande-Bretagne que d'une façon éventuelle et hérissee de difficultés? Toutefois, nous prenons, quoique significatif, un des cas les moins lourds de nos «devoirs», comme nation hospitalière. Nous avons vu un moment où l'art munichois, le vrai, était devenu fort encombrant et menaçait de s'installer tout à fait en maître. On a beaucoup épilogué sur le bien ou le mal-fondé de l'épithète de «Boche» appliquée chez nous à de nombreux essais de «nouveautés» picturales ou architecturales. Que dans les esprits, se soient parfois établies certaines confusions, admettons-le. Il y avait cependant des analogies, des réminiscences, et l'on pourrait facilement remonter jusqu'au point où il y avait de véritables et directes inspirations. Ce qui caractérise notre race, ce sont ses merveilleuses facultés d'assimilation. Il y aurait une comparaison très intéressante à faire à ce sujet. On prendrait d'une part, les édifices allemands rococo, tels que la Voute Verte de Dresde, ou tel autre édifice où la volute, l'acanthe et la chicorée de notre style Régence sont poussées jusqu'aux extrêmes limites de l'exagération, et lourde exagération celle-là. D'autre part, on comparerait les meubles français modernes qui furent fabriqués pendant la saison où l'exposition mobilière de Munich au Salon d'Automne, fit fureur. On suivrait ce genre de fabrication jusqu'en ces récentes années, où peu à peu, le sens de la mesure et de l'élégance de chez nous, tout en procédant d'une même origine, ont épuré les formes, harmonisé les colorations, de façon à créer un art qui n'est pas encore précisément, à cause de son coût trop élevé, un art national, mais qui du moins porte assez nettement notre caractère de race. Cette comparaison démontrerait sans doute que notre tempérament résiste à tous les envahissements, suivant un beau phénomène, analogue à celui jadis observé dans l'art grec, par rapport au romain : Græcia capta ferum victorem cepit, avec cette différence que nous avons naguère été finalement victimes de nos envahisseurs. Mais il vaudrait mieux pas d'envahissement du tout pour que le génie et tout simplement le talent français puissent se manifester encore avec plus d'éclat et d'ampleur. Les très grandes époques de l'art français ont été celles où les étrangers n'avaient pas chez nous voix au chapitre, ou n'étaient appelés que très exceptionnellement : A la voix de Colbert, Bernini vint de Rome. ... Mais il ne réussit guère, alors que Le Brun, Mansard et leurs grandioses collaborateurs créèrent un style et produisirent des ouvrages demeurés parmi les plus grands de toute l'histoire de l'art. Sous Louis XV et sous Louis XVI, continuation du même beau phénomène. Quant à l'Empire, rien que le nom évoque l'image d'un art magnifiquement original, tout de volonté, ne devant même pas, en vérité, à l'an-tique les inspirations qu'il croit lui emprunter. Car, je vous le demande, quel rapport y a-t-il entre l'art égyptien et l'art romain proprement dits et les créations de nos grands peintres, sculpteurs et décorateurs impériaux? On pourrait croire que les écoles étrangères commencent au temps du romantisme à exercer sur les esprits une certaine influence. Constable et les paysagistes anglais sont admirés par nos paysagistes de 1830 qui demeurent d'ailleurs Français excellemment et ni Anglais, ni Hollandais. Les littéraires vantent bien les vastes et froids faiseurs de tartines murales d'Allemagne : les Overbeck et les Cornelius, mais il ne viendrait tout de même à l'esprit d'aucun de les déclarer plus grands que nos propres peintres. Ce n'est guère, pour abréger l'histoire, qu'après 1870 que l'invasion cosmopolite commença pour de bon. Elle mit même quelque temps à se manifester avec un peu d'ampleur. Vers 1880 on regarda avec sympathie au Salon les envois de certains paysagistes écossais et ceux du brillant orientaliste Brangwyn. Puis vint la fondation de la Société Nationale des Beaux-Arts à qui, par une étrange fortune et un jeu de mots non voulu, il était donné d'accueillir le plus grand nombre d'artistes étrangers que l'on eût vu dans nos expositions pendant tout le siècle. Des réputations d'ailleurs très méritées s'établirent ainsi et se consacrèrent chez nous. Mais bientôt l'art allemand, slave, scandinave, autrichien, hongrois, ne subit absolument plus aucune formalité de frontière. La gloire de quelques maîtres avait mis en appétit la foule des petits peintres secondaires. Comme au dehors les névroses ne sont pas rares (appelons simplement névrose, si vous voulez, une

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE façon de sentir et de rendre qui n'est pas la nôtre), toutes les tentatives les plus folles s'étalèrent largement chez nous, quitte aux sévères nations de dire que ces Français étaient vraiment bien extravagants. Avez-vous vu quelquefois, en voyage, ou dans certains salons, ou même tout simplement à Paris, au théâtre, des étrangers réunis qui ne sont pas tout à fait sûrs de leurs nationalités respectives et qui se méprennent les uns les autres pour des Parisiens pur sang ? Il n'y a rien de plus comique que leurs quiproquos, leur façons de se tenir et leur langage. Eh bien ! à partir de 1900, année de la plus grande foire et de la plus grande illusion qu'ait connue la civilisation, Paris et ses expositions présentèrent perpétuellement le même spectacle. Ces façons bizarres, forcées, finirent par agir sur certains de nos propres artistes qui avaient la tête un peu faible, ou sur d'autres qui voulant le tapage à tout prix, croyaient ces grimaces un moyen rapide de l'obtenir. Les marchands étrangers se multiplièrent et fondèrent d'innombrables Galeries où désormais ils prétendaient imposer à Paris, et par suite à la France, des milliers de contorsionnistes et de teinturiers. Les critiques étrangers vinrent même publier dans notre langue des livres où ils prétendaient nous faire comprendre mieux que nous ne l'avions fait jusqu'ici. C'est ainsi que ces écrivains (qui se préparaient en même temps à d'autres travaux), nous révélèrent Renoir, Daumier, Lautrec, Manet, et en un mot tous ceux que nous avions glorifiés vingt ans et plus avant eux. Eh bien! il est temps que cela cesse, et que les artistes français reconquièrent leur pays. Si les artistes étrangers ne sont admis désormais que modérément dans nos expositions officielles, s'ils ne se montrent pas, dans les expositions particulières, dans une proportion telle que l'on ne fasse attention aux jeunes artistes français sérieux, ainsi qu'aux vieux injustement méconnus, alors la France ne perdra pas pour cela sa réputation ni ses goûts de libérale hospitalité, de curiosité intellectuelle, mais elle gagnera de ne plus jouer le rôle de dupe et beaucoup de questions qui paraissent en ce moment difficiles, telles que celle des Salons, des ateliers, de la mévente des œuvres, etc., se résoudront à beaucoup moindre effort. La légion étrangère est pleine de mérites divers, mais ses qualités s'exerceront beaucoup plus logiquement et plus utilement sur des territoires un peu éloignés. ARSÈNE ALEXANDRE. CL. RENAISSANCE. CLODION. — BACCHANTES. — TERRE CUITE XVIIIe SIÈCLE. (APPARTIENT A M. HODGKINS.)

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PANORAMA DES QUAI DE BORDEAUX. BORDEAUX VILLE D'ART L est en France de bien belles cités ; on en rencontre peu d'aussi séduisantes que Bordeaux. Ses quais aux constructions anciennes et régulières bordent un fleuve large comme un bras de mer ; en arrière, c'est une ligne de monuments et d'églises dont les hautes flèches se découpent sur un ciel rose ou bleu, le matin ; cuivre, feu ou pourpre, vers le soir. Au premier plan, les eaux balancent des voiliers et des barques qui abordent, partent ou, le crépuscule tombé, somnolent à l'ancre. Heure délicieuse ! Encore un peu d'activité, de lumière à l'ouest où se pressent les grands steamers, où les hautes cheminées des ateliers de Bacalan jettent leurs derniers feux, et la ville s'illuminera, déversant sur les cours, les places, une population où l'homme est souriant et la femme douée de naturelle élégance. C'est que Bordeaux « au ciel doux et clément, aux longs printemps et aux courts hivers » (1), a pour elle le charme des cités qui ont lentement vieilli. Chaque époque lui a apporté, avec un nouvel élément de richesse, une parure imprévue, et tel a été son bonheur que, ce qui faisait, dès le IVe siècle, sa gloire, « les rues bien tracées, les maisons alignées, les places spacieuses », demeure au XXe l'une des raisons de sa beauté. (1) Ausone. Cependant entre l’emporium cité par Strabon et la belle ville moderne que de différence, combien de transformations, quoique chaque période ait laissé une particulière trace ! Si le majestueux temple de Tutelle dont le Grand-Théâtre occupe la place ne vit que par le souvenir, des fragments d’un Amphithéâtre disent l’importance de la ville romaine, jalonnent son étendue. Le Bordeaux médiéval a mieux résisté. Les hautes flèches qui s’élancent vers le ciel un peu partout, en situent les quartiers. Si la tour de Saint-Michel est la plus haute, celle de Pey-Berland est la plus attrayante. N’indiquet-elle pas le voisinage de la cathédrale Saint-André dont certains porches conservent de si belles sculptures ? Point de façade à cause des remparts tout proches, mais on s’était rattrapé aux transepts. Toutefois, celui du sud a perdu ses statues ; mais comme l’autre, le septentrional, compense avec sa riche décoration demeurée à peu près intacte ! Celui-ci fut élevé en grande partie aux frais et avec le concours de cet extraordinaire Bertrand de Goth qui, liant partie avec le roi de France, d’archevêque de Bordeaux devint pape sous le nom de Clément V et transféra le Saint-Siège à Avignon. Une tradition, très soutenable, veut que la statue adossée au trumeau soit taillée à son effigie : le personnage qui porte la chasuble et la pèlerine est en effet, coiffé de la tiare et bénit de la main droite. Mais elle a été re-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 535 faite à une époque déjà ancienne, ou réparée, car elle est d'une tenue inférieure à celle des six évêques mitrés qui occupent, à droite et à gauche, dans des niches surmontées de dais, les ébrasements du portail. Et ceux-ci intéressent, non seulement par leur parfaite qualité d'art, mais encore par leur physionomie accusée, révélant des portraits : ceux des membres du clergé élevés au cardinalat par Clément V, en 1305, pensent certains. D'autres veulent y voir les évêques suffragants de la métropole, ayant participé à la construction des parties neuves de la cathédrale. Qu'im- porte, nous les aimons simplement pour leur beau caractère. Sur le même côté, un peu plus à l'ouest, se voit la Porte Royale, charmant portail remontant au temps de Saint-Louis, c'est-à-dire à cette époque plus robuste, où la statuaire libérée à peine de l'hieratisme, conservait une gravité émue que l'habileté manuelle, un courant de maniérisme réaliste allaient faire disparaître aux siècles suivants! Quoique, à l'intérieur, Saint-André soit riche d'œuvres d'art, on n'en signalera qu'une, mais si douloureuse, si exceptionnelle : le Christ en MAUSOLÉE DE MICHEL DE MONTAIGNE. FACULTÉ DES LETTRES. ivoire du xiiie siècle, conservé dans la sacristie. Un corps torturé, déchiré, agonisant, cauchemar de misère qui passe en souffrance, les plus raffinées fantaisies des peintres espagnols. Bien d'autres monuments du moyen âge et de la Renaissance sont, à Bordeaux, susceptibles d'attirer l'attention de l'artiste. Cependant ils ne constituent pas la physionomie particulière de la cité. Ce sont, seulement, des témoins de son passé, des titres de noblesse que, malgré leur or, ne possèderont jamais les villes industrielles nées d'un caprice du sort, enrichies des malheurs de deux peuples qui en viennent aux mains pour conquérir ou sauver un lambeau de sol contenant le trésor de traditions précieuses. Mais, avant d'abandonner le Bordeaux médiéval, il convient de gagner par d'an-tiques rues la porte Saint-Eloi, appelée plus ordinairement la Grosse-Cloche. Voisine de la Maison de Ville des temps héroïques, elle était intimement liée à la vie de la Cité. Aussi figurait-elle dans ses armoiries et c'est son bourdon qui, aux heures de sédition ou de péril, appelait les citoyens aux armes. Elle était familière aux yeux de Mon-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE GRAND SALON DE L'HOTEL DE VILLE. ANCIEN HOTEL DE ROHAN-GUÉMÉNÉE. et Fragonard, et en sculpture pour Falconet et Clodion, que vaut un pareil souvenir, qu'est surtout ce Bordeaux archéologique ! Pour une fois, il a grandement raison. Car Bordeaux est avant tout une ville du XVIIIe siècle, et nulle part, si l'on excepte Paris, l'architecture et la décoration de cette époque charmante n'ont trouvé mieux qu'ici leur affirmation. L'honneur de la transformation revient aux Intendants qui firent d'une cité encore gothique, mal construite, aux rues étroites et tortueuses, enserrée entre une enceinte en ruine, des forts menaçants et des marais malsains, une ville claire, harmonieuse, empreinte d'une beauté prenante. Œuvre difficile, entreprise et soutenue contre les habitants, mais légitimée par la prospérité magique que connut alors le port de Bordeaux devenu le grand entrepôt des richesses naturelles de l'Amérique, — des Iles comme on disait alors. Tout y afflue : café, sucre, indigo, cacao, bois précieux. Le chiffre de ce qu'on appelait « les retours des Iles » qui était, en 1729, de sept millions et demi de livres, passe, en 1782, à cent trente millions. Un seul armateur, Bonnaffé l'Heureux, simple commis en 1740, possède, en 1791, une flotte de trente navires et une fortune de seize millions de livres. Comment, avec une pareille richesse jointe aux profits assurés par le négoce des vins expédiés dans toute l'Europe, ne pas être tenté de créer de la beauté! La chose n'allait pas toute seule, certes, mais conduite avec méthode, merveilleux en furent les résultats. L'Intendant Claude Boucher réalise d'abord l'indis- taigne, par deux fois appelé aux fonctions de maire. Aussi ne serait-il pas difficile, évoquant sa silhouette, de le surprendre ici même, en pleine réflexion ou discutant avec son ami Estienne de la Boétie, avant de gagner par de petites voies qui n'ont guère changé, l'anguleuse, étroite et sombre rue de la Rousselle, où était son domicile Pour le voyageur de ce temps, pour le curieux qui, soumis à la mode, met au-dessus de tout une console rocaille, une commode de Crescent ou un bureau de Riesener ; qui, en peinture, n'a d'yeux que pour Boucher

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE pensable en assurant à Bordeaux des eaux saines et abondantes. C'est alors que sont élevées en différents points de la ville, ces jolies fontaines monumentales que l'on rencontre toujours avec un nouveau plaisir : fontaine de la Grave, fontaine de Sainte-Croix, fontaine Saint-Projet. Puis c'est le tour des Hôtels des Fermes et de la Bourse qui, élevés sur le dessin de Gabriel, doivent constituer les principaux éléments d'une place monumentale, la place Royale (aujourd'hui Richelieu), au centre de laquelle s'élèvera une statue du Roi, par J.-B. Le Moyne. Prévue en bordure de la Garonne, cette place Royale sera le point de départ d'une ligne de constructions régulières devant suivre les quais jusqu'à la porte de la Grave. C'est le rôle du nouvel Intendant Louis-Urbain Aubert de Tourny d'assurer l'exécution de l'entreprise dont l'ingénieur Portier sera l'architecte. Mais, malgré leur prospérité, les riverains, armateurs et négociants répugnent à supporter les frais de l'opération. Passant outre, M. de Tourny fait élever la ligne régulière des nouvelles façades, légèrement en avant des anciennes, et, par suite, force est aux récalcitrants d'accorder leurs vieux logis avec elles. L'opération n'a pas été de médiocre importance. Pensez donc ! Onze cents mètres de constructions en belle pierre bien appareillée, égayées au-dessus de chaque fenêtre, à la hauteur de l'étage principal, de mascarons alternant avec de souples coquilles ! Et pendant qu'étaient poursuivis le percement des cours et l'alignement des voies principales, Portier était encore chargé de placer à leurs extrémités des portes monumentales, parmi lesquelles les portes d'Aquitaine, Dijeaux, de la Monnaie existent encore, mais amoindries, les entrées latérales qui flanquaient l'arc central et donnaient du corps au monument ayant été, sous des prétextes divers, abattues. Cette architecture paraîtrait de peu de séduction si elle n'était revêtue d'une décoration parfaite. Or, Bordeaux eut ce bonheur d'attirer des ornemanistes excellents qui ont formé une école si robuste, qu'elle est demeurée avec PETIT SALON DE L'HOTEL DE VILLE. ANCIEN HOTEL DE ROHAN-GUÉMÉNÉE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE toutes ses qua- lités jusqu'au mi- lieu du xixe siècle. Le premier en date, Verbeckt, sculpteur ordinaire du Roi, avait, avec la collaboration de Vanderwort, été chargé de la décoration de l'hô- tel des Fermes, et les deux compagnons s'étaient montrés artistes habiles quoique un peu lourds. Mais la fortune voulut que, rappelé à Paris, Verbeckt fut remplacé par Claude Francin. Venu tout d'abord avec la seule mission d'achever la décoration de l'hôtel des Fermes et d'en- treprendre celle de son vis-à-vis, l'hôtel de la Bourse, il fit à tel point merveille qu'on n'exécuta bientôt plus à Bordeaux des monuments publics ou privés sans y prévoir un morceau de sa main. Une des œuvres les plus caractéristiques qui soient demeurées de lui est assurément le Char du Soleil, inscrit dans le fronton du portique de l'ancienne École royale d'équitation du Jardin Public. Toute la grâce, tout le moelleux de sa sculpture se retrouvent dans ce morceau, malheureusement transporté maintenant rue Judaïque, dans un endroit sans recul où il se voit mal. Francin est, sans conteste, l'initiateur de cette école d'ornemanistes, qui, sur tous les points de la ville, devaient agrémenter les façades de tant de demeures, de ces grands et petits motifs, de ces mascarons si fins et si spirituels, enchantement de l'artiste et du connaisseur ! Dans ceux qui ornent les façades des places Richelieu et Lafayette, par exemple, quelle variété dans l'expression, quelle fantaisie dans l'exécution ! La mythologie, la comédie italienne filtrée par Watteau sont mises à contribution. Mais, bien plus encore les types, LE GRAND-THEATRE. les visages de contemporains. Combien sont la charge d'un passant ou de tels des joyeux artistes qui les exécutaient ; combien aussi fixent le sourire de jolies filles musant au bas des échafaudages ou devant le traiteur chez lequel les auteurs de ce musée en plein air prenaient leurs repas. Car, après avoir bougé, voilà que les notables pris d'énumération, se mettent à construire. Maintes belles demeures voient le jour. C'est, par exemple, de ce temps que datent : l'Hôtel du Président Le Berthon (Mont-de-Piété), l'Hôtel du Gouvernement (hier encore archevêché, présentement hôtel particulier du Préfet, demain Musée, espérons-le) ; l'Hôtel de Lecomte marquis de la Tresne (à M. Gounouilhou). Mais, pour pleinement juger du charme de ces demeures, il faut y entrer afin d'en admirer les lambris finement ouvrages et travaillés dans quel bois : l'acajou qui, parvenant en billes et en quantité, était employé massif et sans ménagement dans la décoration des appartements, la confection des meubles, notamment de ces grandes armoires à linge, sculptées, qui sont une des particularités de l'art bordelais. Pour ces travaux, un maître était alors réputé entre tous : Barthélémy CabiroI. Lorsque le cardinal de Rohan, devenu archevêque de Bordeaux, fait construire pour son usage la somptueuse résidence utilisée depuis comme Hôtel de Ville, c'est lui qui taille dans la pierre la décoration extérieure et dans le bois d'acajou les magnifiques lambris garnissant encore certaines pièces des appartements.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 539 **Bordeaux, enrichie et embellie, était la ville la plus souriante de France, et cependant Bordeaux n'avait pas de théâtre ! La salle qui en tenait lieu avait brûlé en 1755, et, depuis ce temps, les acteurs jouaient dans des baraquements. Ce fut une des préoccupations des Intendants, successeurs de M. de Tourny, c'est-à-dire MM. Es-mangart, de Clu-gny et Dupré de Saint-Maur, soutenus d'ailleurs par l'influence du fastueux maréchal de Richelieu, gouverneur de la province, que de doter la ville d'une salle digne d'elle. Or, le théâtre qui fut construit est un chef-d'œuvre et rend immortel Victor Louis, son architecte. Le mot n'est pas trop fort. Nulle part on n'avait eu un tel sentiment des exigences qui gouvernaient une salle de spectacles. Jamais on ne s'était préoccupé à ce point de la logique de ses parties, des conditions acoustiques et optiques en même temps que des artifices propres à en faire un monument de féerie aux perspectives quasi infinies. Des générations d'architectes l'ont visité avec la ferveur de pèlerins, tant il y a à apprendre, même dans l'assemblage de ses matériaux. Charles Garnier s'en est inspiré, et en grand artiste riche de talent, il a eu la coquetterie de dire lui-même combien il avait d'obligations à Victor Louis. Ce qui est admirable chez celui-ci, c'est que la science la plus consommée s'allie à un sens artiste des plus affinés. Il était décorateur autant que constructeur. Aussi quel émerveillement chez les Bordelais élus qui, le 7 avril 1780, étaient conviés à l'inauguration. Ce n'était plus seule- ment la grandiose colonnade extérieure déjà familière, ni les gracieuses statues de l'acro-tère du péristyle se découpant sur le ciel bleu qui charmaient, mais la salle avec la nette ordonnance de ses quatre grands arcs tangents, la succession de ses balcons revêtus d'une décoration alors blanche et fleurie de fines arabesques. Ils y accédaient comme aujourd'hui par un vaste vestibule jalonné de colonnes dont l'espace est le secret d'une illusionnante perspective, puis c'était le grand escalier avec sa première rampe de quatorze marches aboutissant au noble palier sur lequel s'ouvre la porte monumentale, gardée par deux cariatides : Melpomène et Thalie, œuvres de Berruer, comme les autres sculptures du monument. En haut, deux vastes péristyles menaient aux foyers latéraux et au Salon de musique, création délicieuse maintenant détruite pour faire place à un grand foyer dont le plafond est peint par Bouguereau ! De même, dans la salle, la claire décoration blanche a été remplacée par un badigeonnage rouge. Qu'importe, l'œuvre de pierre demeure avec la logique de son ordonnance, l'élégance de ses parties, la magie de ses perspectives si nobles tout en demeurant à l'échelle humaine. En dehors de la construction du théâtre, le rôle de Victor Louis a été, à Bordeaux, considérable. D'abord, du fait des demeures qu'il a élevées dans la ville et aux environs : grand et petit Hôtel Saige (Préfecture), Hôtels Legrix de La Salle, de Roly, Gobineau, de Nairac, Maisons Fonfreide et La Molère, Château du banquier

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Peixotto, à Talence. Ces diverses constructions valent extérieurement par la distinction de l'ensemble, la pureté des lignes, l'harmonie des proportions ; intérieurement par d'heureuses combinaisons donnant l'illusion de perspectives monumentales, même là où le terrain Dufart, l'architecte du petit Théâtre-Français qui se trouve en haut du cours de l'Intendance, et aussi de la Maison carrée, à Arlac. Quant à Laclotte, cet adversaire avoué qui commettait la sottise de vouloir écraser de la masse de son «îlot Bonnaffé», le Grand-Théâtre, force est est de petite superficie. Ensuite, par l'influence heureuse qu'il a eu sur ses confrères : qu'il s'agisse de collaborateurs directs, attachés aux chantiers du Théâtre, comme les frères Durand, dont la dynastie s'étend sur une partie du XIXe siècle ; comme Thiac ; comme Lhote, l'auteur du majestueux Hôtel Piganeau et de cet Hôtel Journu que Louis, lui-même, appelait le «bijou de Bordeaux»; comme de reconnaître qu'il subit bon gré mal gré l'influence commune. Bonfin, seul, était déjà une personnalité quand Louis, pour se la concilier, l'attacha comme vérificateur à son agence. Outre l'ancien archevêché (Hôtel de Ville), il a donné sa mesure dans ce bel Hôtel de Lisleferme (aujourd'hui Musée d'Histoire Naturelle), si près des œuvres de Louis qu'on le lui a souvent attribué. Par

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 541 HOTEL GUESSIER, ANCIENNEMENT DE FOISSAC. COUR D'ALBRET. analogie, nous sommes tentés de donner à Bonfin l'Hôtel de Poissac, de si belle ordonnance avec la ligne de ses pilastres dont la gravité est atténuée par la présence de médaillons du plus pur Louis XVI. C'est aujourd'hui la propriété d'une personnalité bordelaise très avertie, M. Guestier, qui estime à son prix cette belle demeure. Mais à quel architecte donner la maison de plaisance des frères Rabat, à Talence ? N'importe. C'est une œuvre délicieuse, surtout depuis que MM. Albert et Robert Ellissen avec un goût très sûr et un tact encore plus grand, l'ont restituée dans son état ancien avec son beau parc peuplé de statues. C'est parmi les architectes cités et leurs émules anonymes que doivent être cherchés les auteurs de la foule de petites constructions Louis XVI qui abondent à Bordeaux et aux environs. Il en est de modestes dont les façades se réduisent à trois fenêtres à l'étage et ce n'est pas sur celles-ci que la décoration est la moins gracieuse. En allant par le cours d'Albret et les petites rues qui voisinent le Jardin Public ou qui se croisent et s'entre-croisent aux Chartrons, c'est plaisir de les rencontrer. Ces modestes riens, mais parfaits, contribuent, eux aussi, à donner à Bordeaux ce caractère XVIIIe siècle qui est sa dominante. Caractère qui demeurera, espérons-le, car les Intendants prévoyants firent si grand et si bien, que des quartiers depuis ont pu naître, des voies nouvelles ont pu être tracées qui ne sont que la continuation logique du plan arrêté par Aubert de Tourny et ses successeurs. CHARLES SAUNIER.