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ENLUMINURE POUR L'HISTOIRE DE TESSANCOURT. J. GRANIÉ
JOSEPH GRANIÉ
Lorsque vous avez considéré ce petit homme, vous vous dites: «Avant tout, c'est quelqu'un.» Puis vous hésitez: sa vigueur, quelque brusquerie, son regard sont d'un moderne et d'un nerveux: œil qui saute, qui juge, qui voit profond, qui déshabille et qui dissèque, coup de pouce de celui qui crée, qui modifie, souplesse de corps de celui qui sait rendre la souplesse et le mouvement, tout est d'un impressionniste (et ici impressionniste a son sens le plus fort et, si j'ose dire, idéal). Mais laissez l'homme sourire: c'est un sourire renseigné, lent et qui dure, c'est le sourire du philosophe qui sait, qui a appris, et vous retrouvez ce sourire patient dans les yeux qui, malgré leur vivacité ont lu, ont vu, ont regardé et à qui il a fallu du temps et des études avant de s'emparer de la nature, de la poser, de la mettre en place, de la réduire à son expression la plus simple, la plus intense et la plus complète. Allez plus loin. Inventoriez le logis de l'artiste: des reliures et des textes, des livres anciens et modernes, des romans et des Bibles, des auteurs classiques et symbolistes: vous êtes chez un érudit, chez un passionné du Verbe, chez un poète, un chercheur — et un trouveur.
Car Joseph Granié a trouvé et retrouvé: en un effort, en sa féconde inquiétude, il ne s'est pas contenté de saisir l'instant qui fuit, le geste qui ne s'achève pas, le caractère qui se dessine sans s'affirmer, en ce qui vaut toute une vie: l'hésitation, la demi-moue, l'accent des sourcils ou la virgule de lèvres où cette vie se
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définit, se résume, s'éternise pour l'art: il ne s'est pas contenté de nous rendre plus vivant et plus immatériel que jamais, humain et divin, le Christ dans des toiles inoubliables et d'asseoir devant l'émotion des siècles ce portrait de Marguerite Moréno qui est au Luxembourg et où, transfigurée des rêves qu'elle incarne, les yeux chantants, les lèvres en murmure, les mains hiératiques et cependant, frémissantes (à peine) du frisson de l'autre vie, truchement des poètes et poète elle-même, âme et femme, l'actrice s'offre comme un symbole de la vie et une bonheur), puis héroïquement il décida non de les imiter, mais de les remplacer, de reprendre, à ce crépuscule électrique d'un siècle d'affaires et de trucs, leur tradition de patience, de sincérité, qui demande tant d'abnégation, tant de coeur — et une âme! C'est ainsi que l'enluminure put ressusciter, plus admirable, plus parfaite, plus jeune que jamais. Fidèle à la devise de M. André de Chénier:
«Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques», il ennoblît les événements modernes, les paysages d'aujourd'hui des procédés du passé,
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entité. Il ne s'est pas contenté de ses harmonies de couleur, de son trait large et évocateur, de son dessin puissant et fin, de ses raccourcis et de ses reliefs; cet amoureux de la perfection a voulu trouver la perfection en sa quintessence, ne devoir rien à la facilité. Il interrogea tout à la fois les vieux maîtres d'Allemagne, les moines byzantins et d'ailleurs qui, au bord des livres saints et des vieilles chroniques, déposèrent leur respect en lents ornements et en riches traductions graphiques d'une naïveté précieuse et documentaire. Il leur emprunta leurs secrets, grâce à un labeur opiniâtre (et quelque apporta à la science antique le mouvement et le dessin, le drame incessant que les siècles surent conquérir peu à peu, le sang actif que les siècles infusèrent à la froideur figée, à la roideur morte des «tailleurs d'ymaiges» d'autrefois. Ses enluminures ne sont pas un anachronisme: qu'il nous présente en haut d'un feuillet de vélin un homme rustiquement vêtu retenant un cheval robuste, nous voyons immédiatement «le seigneur de la plaine et du mont» dont parlent les chansons d'antan: le château blanc, le village et le clocher doucement violacés, si menus derrière la masse du cheval, c'est à la
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fois une merveilleuse réussite de perspective, et des armes parlantes: c'est un blason et c'est la nature — et sous quel ciel! Parlerons-nous des fleurs que cet éminent botaniste cueille complètes avec leur parure, leurs soutiens et leurs attributs et dispose tout armées, dans le pli même que Dieu leur donne, autour de l'Ecclésiaste, en des cadres pensants, ou qu'il sème, sublimes et rares, au bord de ses versets, comme une végétation constante et cependant adéquate aux portes des cimetières? Toute la bonne foi, toute la foi que les moines de jadis inédite: il ne veut pas être loué de cela: ce n'est pas assez pour lui: des heures et des heures il peinera sur un carré de vélin pour emprisonner en quelques centimètres ces trouvailles, cette lumière, ce mouvement, d'autres choses encore, et il demandera à ceux qui verront son œuvre une attention minutieuse, une étude de ses traits patients, de ses prudentes caresses de pinceau, plus que de l'admiration: une communion absolue, une communion religieuse, dans le culte du travail et de la beauté. Mais quels résultats! Notons, en passant, que,
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mettaient à figurer, à fignoler Dieu, les saints et les grands de la terre, Granié les met à comprendre, à saisir, à rendre la vie et la pensée (c'est tout un); il a hérité des secrets de Dürer et du Vinci; le fond d'or inaltérable et primordial, quasi-mystique en sa pureté, l'évaluation et l'échelle de la perspective, le calcul du recul, il les a demandés aux livres et aux reliques peintes de ces maîtres: il les a confessés, il les revit, il les vit. Retiré en sa haute demeure, loin du monde, il ne se confie qu'au travail: a-t-il, en une toile rapide, tramé un mouvement, un jeu d'ombre, une lumière au cours de son labeur, en des touches, Granié découvre les émaux sur vélin, que cet orfèvre, cet amant de l'or peut accomoder l'or à la moindre matière et créer des pierres précieuses à peine pierres, précieuses sans plus, merveilleuses sorties dans le Verbe même et pures, et d'un éclat, d'une éternité uniques. Mais à quoi bon d'autres mots? Je n'ai pas eu la prétention de classer, de définir cet artiste aussi divers que l'art même, qui procède du Passé et de l'Avenir et qui est si moderne, qui résorbe tous le temps — et qui travaille. Le peintre, l'enlumineur nous échappe, ne s'adresse qu'à l'admiration
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et à l’admiration simple, non préparée, sincère comme lui. A peine si nous indiquerons une idée, un rêve près de sa réalisation de ce poète qui ne laisse pas ses rêves mourir en route: je veux parler de la création d’une sorte de temple laborieux et sacré du Labeur et de la Beauté, en dehors des temps et du Progrès, d’un équivalent de la Manufacture de Sèvres, où émailleurs, peintres et dessinateurs, calligraphes et orfèvres se réuniraient dans de la verdure et du soleil pour établir sans hâte le patrimoine incessant de la Pensée et de l’Ecriture française, où l’on enluminerait dignement les chefs d’œuvre qui naîtraient au jour le jour, où, se riant des impressions odieuses et des injurieuses typographies, les manuscrits immortels ornés d’initiales adéquates se vêtiraient de couleurs et d’ors pour faire revivre à jamais une époque, son goût et son effort. Ah! l’idée chère! l’idée qui nous transporte loin de cet âge pressé! La belle et claire idée! Et il ne faudrait qu’un peu de bonne volonté puisque déjà Joseph Granié s’est assuré, a assuré à l’Etat français une maison immense et un domaine sans égal! Mais nous ne pouvons que former des voeux. En attendant, au terme de cet article qui est non une étude documentée, mais l’impression modeste d’une visite à l’atelier d’un artiste qui n’expose pas au Salon et qui veut des expositions à soi, très rares, à l’étranger ou à Paris et ne rien devoir qu’à soi, disons, comme au début, notre admiration pour ce créateur, pour ce rénovateur, pour son bel effort, pour ses résultats. C’est un peintre, c’est un cerveau, c’est une «patte» et une âme.
ERNEST LA JEUNESSE.
QUELQUES BIJOUX DE VICTOR PROUVÉ
M. Victor Prouvé est certainement, parmi les artistes dont l’art français peut s’enorgueillir, l’un de ceux (on serait presque tenté de dire celui) dont le talent se présente sous les aspects les plus multiples, et qui excelle aux activités les plus variées. Sculpture, peinture, eau-forte, cuir repoussé, fer forgé, orfèvrerie; il n’est pas de domaine artistique qui lui soit étranger. Mais ce qu’il faut retenir surtout de la multiplicité de cet artiste, ce n’est pas seulement qu’il s’est attaqué aux œuvres les plus variées et les plus diverses; cela seul prouverait un esprit curieux, mais ne suffirait pas à justifier la réputation justement acquise de M. Prouvé. Ce qui fait sa vraie valeur, c’est qu’il a su rester fidèle à l’esprit de chaque matière traitée,
et y déployer, sans aucune prétention à cela, une technique qui étonne les spécialistes les plus pointilleux.
Mais M. Prouvé n’abdique pas pour cela les grandes qualités qui distinguent son talent, et tout en se pliant aux exigences de la matière, toute la puissance originale de son imagination conserve à chacune de ses productions un caractère particulier. Son œuvre si diverse en apparence, reste, pour peu qu’on veuille y réfléchir, parfaitement une, et compose un des plus beaux ensembles que notre art moderne ait produits.
Aussi ai-je toujours constaté avec le plus profond étonnement que jamais aucune exposition n’avait jusqu’ici réuni l’ensemble de l’œuvre de ce grand artiste. Un groupement de ce genre échapperait pourtant aux critiques que l’on pourrait faire à la plupart de nos expositions monotones et d’où l’originalité ne se dégage jamais suffisamment. Et je ne puis m’empêcher en y songeant de grouper en mon souvenir tant et de si belles choses que nous vimes presque toujours séparées; je revois dans son éclat sombre cette belle toile du musée de Nancy: le Cercle des Damnés, où l’artiste fait revivre avec une audace incomparable une des pages les plus terrifiantes et les plus évocatrices de l’Alighieri; puis encore les panneaux de l’hôtel de ville de Nancy si simplement décoratifs, préparant déjà la grande fresque exécutée pour la mairie d’Issy à Paris. Et dans un autre ordre d’idées, voici le beau Monument à Carnot (Nancy); voici à peu près à la même date les premières reliures exécutées en collaboration avec Camille Martin, ce charmant et délicat artiste que la mort est venue enlever à notre amitié, au moment où la fortune commençait à lui sourire. Et la coupe la Nuit, et, à des dates diverses, les reliures d’une si belle tenue où Victor Prouvé a essayé comme une synthèse de Salammbo, d’Hérodiás, et de bien d’autres œuvres.
Les activités diverses de l’artiste, l’art avec lequel le peintre sait rendre les grandes harmonies, avec un rare souci de l’unité de l’œuvre, et la fougue généreuse du sculpteur qui s’affirme dans la belle coupe exposée ici, vous feraient presque oublier, et ce serait fort dommage, certains côtés moins connus de l’œuvre de Victor Prouvé: je veux parler de ses remarquables travaux d’orfèvrerie. C’est depuis cinq ou six ans, ce me semble, que M. Prouvé s’est senti attiré vers cet art qui exige une forme impeccable et une logique rigoureuse, et qui fut cultivé avec tant d’amour par les grands peintres italiens du XVᵉ siècle, tels que le Ghirlandajo, Andrea Verrochio, les Pollaiccolo, et bien d’autres encore.
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Les bijoux que nous reproduisons aujourd'hui marquent une intéressante étape dans l'art de M. Victor Prouvé. Ses premiers essais, tout en étant personnels comme chacune de ses œuvres, n'échappaient pas à une critique que méritent bien des productions de ce genre: elles étaient difficilement utilisables, ses diadèmes surtout, qui apparaissaient comme de belles pièces de vitrine. Mais voici que M. Prouvé, chaque jour plus pénétré du côté utilitaire du bijou, a évolué vers une forme essentiellement simple et facile à porter.
Il n'est du reste pas besoin de paraphraser ces œuvres qui s'imposent d'elles mêmes par leurs belles qualités de modelé, leur gracieuse imagination, et — ce que la reproduction ne peut malheureusement pas rendre — par leur savante et harmonieuse patine.
En présentant ces plaquettes, ces broches et ces pendants à nos lecteurs, je m'en voudrais de ne pas dire que ces bijoux ont été très finement traduits par l'orfèvre Rivaud.
HENRY FRANTZ
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DÉCORATION DU MUSÉE DE NEUCHÂTEL
Le musée des beaux-arts de Neuchâtel (Suisse) se compose d'un rez-de-chaussée, affecté aux collections historiques, et d'un étage supérieur, dans lequel sont les salles de peinture. On monte de l'un à l'autre par un escalier de pierre à double volée, au sommet duquel un vaste palier, ou plutôt un vestibule précède les salles.
M. Paul Robert, neveu de Léopold Robert et peintre en renom lui-même, avait peint trois grands panneaux pour ce vestibule, et le succès enthousiaste par lequel ses compatriotes accueillirent cette œuvre (M. Robert est de Neuchâtel) conduisit au projet de décorer complètement le vestibule.
M. Clément Heaton, de Londres, faisait à ce moment un séjour à Neuchâtel. Il s'y occupait entre autres choses d'un travail en cloisonné pour une église d'Irlande. Il avait longuement étudié les ressources que ce procédé de décoration peut fournir. M. Robert, au courant des idées de M. Heaton, résolut de les appliquer, et les deux artistes se mirent à l'œuvre, l'un aidant l'autre: M. Robert facilitant l'exécution en composant ses dessins en vue de celle-ci, M. Heaton facilitant le dessin par la suggestion d'idées propres à faire valoir les matières.
Le cloisonné n'est pas un art récent, comme quelques-uns pourraient le conclure du fait que ce sont les cloisonnés du Japon qui ont attiré l'attention sur lui. Les Égyptiens le connaissaient déjà; la Phénicie, la Grèce, et surtout Byzance en firent un grand emploi. Dans les monuments italiens aux environs du Xème siècle, on le trouve fréquemment; la «Pala d'Oro» à Venise fut ainsi décorée. Les premières œuvres de l'art gothique en France et en Allemagne fourmillent de traces de l'influence du cloisonnage; il est même probable que le vitrail, venu plus tard, ne fut qu'une transformation des émaux cloisonnés.
C'est donc dans l'étude de l'art ancien que M. Heaton a puisé les principes de celui qu'il s'attache à répandre; mais il se rend, bien entendu, indépendant du passé dans l'application qu'il en fait. Au musée de Neuchâtel, la décoration ne s'est inspirée que de la nature, et particulièrement de la flore du pays.
Les parties de la décoration du vestibule exécutées en cloisonné sont les bordures ou encadrements des panneaux, les pilastres, la corniche et les archivoltes. Les matières colorées que les cloisons de cuivre séparent les unes des autres ne sont pas des émaux, ce sont des matières auxquelles l'exposition à l'air donne la dureté et la résistance sans que le secours du feu soit nécessaire. Leur surface reste mat. Cette surface tranquille est plus appropriée aux revêtements d'intérieur qu'une surface vitreuse, s'il s'agit de grandes étendues; à l'extérieur, il faut nécessairement des matières vitrifiées, la mosaïque de verre ou le cloisonné emaillé.
Dans le choix des couleurs, les deux collaborateurs se sont arrêtés au parti d'assimiler les tons des panneaux et pilastres au ton générale de la peinture. Ainsi, dans les peintures, la dominante est un mélange de bleu, de blanc et de gris. La bordure, qui est bleue, verte et grise, fait passer l'œil sans contraste au vert foncé des pilastres et des archivoltes; de sorte que la décoration entière s'harmonise avec les peintures.
Les bords des plaques de cloisonné (qui ont été vissées sur place) sont recouverts et maintenus en place par des moulures en cuivre martelé et bronze fondu. La corniche et sa frise à tête de lions en bronze sont également en cuivre repoussé, de même que le sous-bassement. Les grandes figures ailées au-dessus, entre les retombées d'archivoltes, ont également été modelées en plâtre par M. Robert. Enfin, pour ceux des grands panneaux entre les pilastres qui ne sont pas occupés par les peintures (on a vu tout-a-l'heure qu'il n'y en a que trois)
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M. Heaton a cherché un procédé de décoration qui ne fût pas en désaccord avec le reste, et l'a trouvé dans le papier repoussé à la main.
On devine la grandeur de l'effort qu'il a fallu pour exécuter un tel travail dans une petite ville, avec des matériaux à créer et une main d'œuvre à former. C'est tout une industrie qu'il a fallu faire surgir de terre. Mais l'élan est donné, et d'autres travaux n'ont pas tardé à succéder à ceux du musée pour alimenter l'atelier de Neuchâtel.
L'industrie du cloisonné d'intérieur ainsi créée, M. Heaton a dû se mettre à l'œuvre pour créer celle de la mosaïque de verre, indispensable à l'extérieur. La commande faite à M. Robert d'une grande frise de façade pour le musée de Berne a été l'occasion. L'atelier des mosaïques de verre est actuellement en pleine marche, parallèlement à celui des cloisonnés de cuivre. Grâce à la persévérance des deux artistes, les architectes ont désormais à leur disposition le procédé de décor dont leurs devanciers de dix siècles tirèrent les merveilleux effets que nous admirons encore aujourd'hui.
o. g.
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ANDRÉ MORISSET
Morisset est encore inconnu. Il faut voir dans cette obscurité consentie un des traits les plus estimables de son caractère. N'avoir pas encore, à vingt-quatre ans, réuni une exposition générale de ses œuvres constitue aujourd'hui une surprenante exception. Il arrive à tant d'éphèbes de croire qu'ils servent pompeusement l'histoire artistique en rassemblant leurs premières ébauches, leurs enfantines pochades sans soupçonner l'indulgence amusée que font seulement naître ces exhibitions impertinentes!
Tout autre est le sentiment éveillé par les premières productions de Morisset.
Des paysages. — Pas de coins, pas de motifs. Des grandes lignes et une coloration choisie. Les premiers plans traités scrupuleusement, l'ensemble témoignant toujours une volonté déjà discernante et un souci d'effet décoratif. Peu à peu les horizons se simplifient, se réduisent à des fonds. Les plantes, les fleurs du premier plan se développent, l'esprit de leur forme s'exalte, leur teinte s'affirme en des touches larges et plates, leurs caractères propres deviennent nettement perceptibles.
Pour être durable, cette belle époque de vie au plein air et de labeur devant chaque brin d'herbe rencontré était trop belle et trop heureuse. Morisset, mettant à profit sa connaissance intime de la flore, et la mémoire encore toute chantante de soleil, composa quelques projets de dessins industriels.
Ce fut une révolution.
De vieux traditionnalistes, regardant par-dessus leurs lunettes, aigres, envieux, féroces, commentèrent et critiquèrent à plaisir: «Vous n'y êtes pas du tout, jeune homme! Vous faites du camaïeu: ça ne tranche pas. Puis, de quelle époque relevez-vous? sur quelle autorité vous êtes-vous appuyé pour faire cela? Donnez-nous du nouveau, soit, mais du nouveau procédant de l'ancien. Reprenez un vieux dessin de style, ajoutez-y, retranchez-en, voilà le moyen de faire du nouveau qui plaira au public.»
Mais Morriset s'exerçait à composer des dessins pour étoffes dont le motif principal s'inscrivait dans la surface garnissable d'une chaise ou d'un fauteuil, qu'on pouvait ainsi recouvrir sans avoir à couper et à défigurer le thème décoratif. Il s'efforçait d'imager de grandes lignes d'ensemble n'ayant que des raccords très simples et très réduits.
Je voudrais ajouter ici quelques détails exacts sur l'impression. Lorsqu'une première couche de teinte uniforme est étendue sur la feuille, on procède à l'application du jeu de fond, c'est à dire d'un semis régulier de formes élémentaires, isolées ou dépendant les unes des autres. Le jeu de fond est de même couleur que le fond, mais de valeur différente. Supposons un fond orange. Le jeu de fond sera orange plus clair ou plus foncé. On l'éclaircira avec du blanc chaud, on le foncera avec du bistre. Mais pourquoi ne pas employer pour le jeu de fond une couleur différente, et par exemple l'imprimer jaune sur fond orange, bleu sur fond vert? On éviterait ainsi de salir le ton local par l'adjonction toujours alourdissante d'un bistre ou d'un blanc. — Appliquer cette innovation fut l'objet de tous les dessins de Morisset. Il obtint des papiers qui, au lieu d'être uniformément plâtreux et ternes, avaient une fraîcheur et un éclat absolument inattendus.
Pour le tissage des étoffes destinées au décor il souhaitait la même amélioration. Ce travail nécessite une «trame» et une «chaîne». La trame est l'ensemble des fils horizontaux, la chaîne est l'ensemble des fils perpendiculaires. L'une donne la teinte, l'autre la valeur. Or la tradition française s'obstine à faire produire les différences de valeur par le passage dans la trame de fils de chaîne bistres pour les ombres et crème pour les clairs. L'inconvénient signalé plus haut se reproduit ici. — Les projets de Morisset étaient conçus de telle sorte que les fils de chaîne n'avaient plus besoin d'être neutres, et les tons très particuliers des étoffes qu'il
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composa tiennent à ce que ces fils possédaient une couleur propre qui, s'unissant à la couleur des fils de trame, formait un ensemble vibrant et lumineux.
En somme, c'était l'application du pointillisme élémentaire.
Mais ce procédé est invariablement repoussé par les fabricants français. «On ne peut obtenir ainsi des modèles précis et simulateurs de la nature. Un lys se trouve être blanc dans la lumière et mauve ou verdâtre dans l'ombre, au lieu d'être simplement gris.» Telle est leur objection. Et ils se contentent de petits fleurettes, de petits bouquets grossièrement imités, de petits tableaux, de petits motifs de chevalet, sans se rendre compte de l'effet produit par la multiplication du sujet et l'application murale.
Qu'arrive-t-il alors? — que chez lui le client a sous les yeux non plus trois ou quatre mais deux mille petits bouquets papillotant aux parois de sa chambre; c'est hallucinant. Il semble qu'un cours d'aquarelle et de gouache pour jeunes filles ait fait tout entier irruption dans le logis, puis s'en soit allé, laissant du haut en bas des murs la trace désastreuse de son passage. Impossible de rien suspendre la-dessus. Les objets se confondent, les dessins se brouillent, la peinture s'éteint.
Pourtant le public achète. Quoi d'étonnant? on lui affirme que c'est de l'«art nouveau». Et qu'arrive-t-il alors? Les dessinateurs originaux vont porter leurs œuvres aux maisons anglaises ou allemandes qui les achètent sans tarder, si bien que plusieurs des tissus et papiers fournis par Liberty et Maple sont composés par des artistes français. A qui va la gloire d'une innovation? aux autres. A qui le déshonneur d'être retardataires? A nous.
Et ce serait si facile de réformer le goût sans violence, au lieu d'immobiliser le public en flattant ses habitudes! On pourrait si bien l'amener à un art contemporain qui serait respectueux des traditions précisément parcequ'il ne les plagierait pas! Cette ascension se ferait méthodique et progressive. Pour atteindre à l'art pur, la foule a toujours besoin de passer par des degrés intermédiaires qui sont les marches du temple.
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Obéissant à son pur instinct, Morisset se libéra bientôt de toute contrainte. Il revint à ses travaux d'autrefois, mais d'une âme mûrie et modifiée. Jadis il avait cru trouver dans la représentation scrupuleuse des éléments décoratifs tels qu'ils existent naturellement le secret de l'ornementation murale. Il dessinait amoureusement les lignes, indiquait tous les modèles, reproduisait tous les détails. L'imperfection de ce procédé lui apparut bientôt. Il renonça même à introduire des formes vraies dans un milieu conventionnel. Genre bâtard: effet équivoque. Il en arriva à la convention pure et simple. Là était sa voie. Toutes ses œuvres ainsi conçues portent le témoignage d'un talent créateur et volontaire.
Son respect pour la nature ne s'en amoindrit pas. Dans ses conceptions, même les plus fantaisistes, jamais le caractère primitif n'est abandonné. Il accentue la symétrie et même la rigidité si la plante l'exprime déjà, ou au contraire la flexibilité si elle présente cette tendance. Il affirme les mouvements seulement ébauchés et conserve à chaque fleur ses accents intimes et personnels. Bref, c'est toujours dans le sens de la nature que se font ses stylisations. Je l'ai parfois entendu s'indigner en voyant cette faute si souvent commise qui consiste à faire fleurir un lys au sommet d'une tige courbe ou à donner une tige droite à un chévrefeuille. La flore présente assez de choix pour que soient facilement évitables ces contre-sens injurieux à tous ceux qui, comme lui, sont des fidèles de la nature.
Si la connaissance approfondie de la botanique lui permet de décider la forme essentielle de chaque sujet, son sens artistique très vif l'incline à en ordonner excellemment le groupement et la coloration.
Même à distance, la vision de ses papiers est facile. Ils se lisent tout de suite et sans confusion. Les détails sont scrupuleux, mais l'ensemble décoratif. Le parti est toujours franchement adopté, tout s'y trouve à sa proportion comme à sa place, les répétitions s'y font d'un rythme harmonieux et charmant.
Après avoir longtemps cherché des accords de couleurs très différentes, André Morisset s'est arrêté aujourd'hui à un ton-sur-ton rigoureux. Certes il se prive ainsi d'une grande ressource. Quelques-unes de ses compositions ressemblent à des gammes régulières plus qu'à des mélodies. Mais quel charme s'en dégage! — Le camaien, en matière décorative, est un grand point de désaccord. Il a la monotonie, mais il a la douceur. Il est le rêve, mais par là même il est le repos et la sérénité. Dans un tableau, la recherche d'une enchromie composite peut être exigible. Or un papier, une étoffe ne sauraient être assimilés à un tableau. Ce qui est vrai pour l'un est faux pour les autres. Le tableau est un tout; papiers et tentures ne sont que des fonds. Ils accompagnent et enveloppent les petits faits de notre vie quotidienne comme les vêtements couvrent nos corps. — Et le bon goût d'un ameublement, le «chic» d'une toilette sont toujours assurés quand celui qui les combine
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a le respect du ton-sur-ton. Là est la manière de les marquer au véritable cachet aristocratique.
J'ai dit qu'André Morisset ne modifie jamais la nature sans une raison suffisante. Il faut ajouter qu'il n'y cherche comme source d'inspiration que ce qui est modifiable.
«Schematiser», telle est sa formule favorite. Souvent même il ne tente pas de suggérer la fleur ou la plante par une représentation élémentaire. Il y cherche seulement des lignes harmonieuses, des sujets d'ornements purement linéaires.
Ce mode est un des plus précieux et de ceux qui conviennent le mieux à nos âmes.
Nous n'avons plus le temps de fleurir nos esprits d'images. La pompe extérieure du XVIIe siècle, l'obsession voluptueuse de la régence, le césarisme romain de l'empire ne sont plus nôtres. Confus et multiples, nos aspirations et nos goûts paraissent peu propres à être divinisés par les artistes et pliés à cette décoration faite pour charmer nos vies. Les champs, même, nous attirent médiocrement.
Nous aimerons peut-être les fleurs dans les vases, mais à la condition que la fleur soit étrange et la vase inattendu; encore faut-il une discrète dissémination de ces objets à l'intérieur de nos logis. Inquiets, après, incrédules que nous sommes, nous avons perdu la paix de l'existence en même temps que la paix de notre pensée. Aussi voulons-nous pour nos yeux ce que le tourment de vivre refuse à nos âmes, de la douceur, de la simplicité.
Ses recherches, André Morisset nous en a fait grâce pour nous présenter seulement le total pondéré de ses efforts. Son inspiration du premier moment s'est assagie et a pris possession d'elle-même. Il ne tombe jamais dans le baroque, le biscornu et le surchargé; il ne violente pas notre imagination et ne l'oblige pas à chercher le sens d'entrelacs compliqués, à reconstituer la forme trop altérée des choses familières, à supporter des couleurs heurtées en dissonance violentes et laborieuses. Des tons éteints, de grandes lignes calmes, du repos: tel était notre voeu intime. Il l'a compris, il l'a réalisé.
PAUL REBOUX
A. MORISSET
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J. SALMON & SON À GLASGOW
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ROWANTREEHILL, VUE DU NORD-EST
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RAMPE DE L'ESCALIER ET PALIER
J. SALMON & SON, «ROWANTREEHILL»
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