Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

2e Année. — Numéro 1 BEAUX-ARTS REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE • LE JARDIN ÉLYSÉE DU MUSÉE DES MONUMENTS FRANÇAIS La vente toute récente du « Musée de Balaine », précédée, le 6 décembre, d'une exposition à l'hôtel Drouot, a fait reparaitre, entre autres curiosités, un grand tableau d'un petit maître fort peu connu du commencement du xixe siècle, Philippe Budelot, qui représente une sorte de musée en plein air. Cette méchante peinture, d'une valeur artistique médiocre, constitue, en revanche, un document très précieux pour l'histoire de Paris, car ce musée en plein air n'est autre que le Jardin Elysée du Musée des Monuments français, l'œuvre de prédilection d'Alexandre Lenoir, dont il ne reste plus que le souvenir, puisque les bâtiments de l'Ecole des Beaux-Arts couvrent aujourd'hui l'emplacement de ce Campo santo romantique. A ce titre, le tableau de Budelot, qui évoque avec un charme suranné cette oasis, ce Bois sacré du Paris révolutionnaire et impérial, où vinrent dessiner tant de jeunes peintres, où rêva Michelet enfant, méritait d'être retenu, sinon par le Louvre, au moins par le Musée Carnavalet. Lenoir avait baptisé Elysée ce poétique jardin du couvent des Petits Augustins, en l'honneur des grands hommes : Descartes, Molière, La Fontaine, Boileau, dont il avait groupé les tombeaux à l'ombre des saules pleureurs. La plus grande fantaisie régnait dans le choix et l'arrangement de ces sculptures, tristes épaves d'un grand naufrage : du tombeau factice d'Héloïse et Abélard, les promeneurs passaient sans transition à la fontaine de Diane du château d'Anet, attribuée par Lenoir à Jean Goujon, ou aux débris du tombeau des Condé de Jacques Sarrazin. Tous les siècles et tous les styles étaient confondus dans une vaste fosse commune dont les « squares archéologiques », qui subsistent dans certaines villes de France, peuvent nous donner quelque idée. Les descriptions de Lenoir lui-même dans ses Catalogues du Musée des Monuments français, de Deseine dans son libelle intitulé Opinion sur les Musées (1801), nous permettent d'inventorier ce capharnaüm : « Un Elysée, écrit Lenoir, m'a paru convenir au caractère que j'ai donné à mon établissement et le jardin m'a offert tous les moyens d'exécuter mon projet. Dans ce jardin calme et paisible, on voit plus de quarante statues; des tombeaux posés çà et là sur une pelouse verte s'élèvent avec dignité au milieu du silence et de la tranquillité. On y retrouve le tombeau d'Héloïse et d'Abélard sur lequel j'ai fait graver les noms de ces infortunés époux; dans des sarcophages exécutés sur mes plans et dessins reposent les illustres restes de Descartes, de Molière, de La Fontaine, ceux de Turenne, de Boileau, de Mabillon et de Montfaucon. » La description du sculpteur Descine complète celle de son ennemi Lenoir : « Dans le grand jardin, le premier objet qui s'offre à la vue est une grande statue nue, représentant une Diane couchée nonchalamment et appuyée sur un cerf dont la tête est couronnée d'un énorme bois. Près de la statue de Diane est une grande colonne montée sur un piédestal orné de grands bas-reliefs provenant de l'ancien monument de la place des Victoires; au haut Le jardin Elysée du Musée des Monuments français par PHILIPPE BUDELOT.

Page 2

BEAUX-ARTS de cette colonne se trouve placée une statue de bronze (1). Plus loin est un groupe en marbre, grandeur naturelle, représentant le Baptême de saint Jean (2). Sur le mur, à droite du jardin sont scellés les superbes bas-reliefs de bronze placés autrefois dans la balustrade de la chapelle des Condé; au même endroit sont plusieurs statues de bronze provenant de ce monument, si admiré autrefois lorsqu'il était placé dans l'église des Grands Jésuites. La plupart de ces monuments sont facilement reconnaissables dans le tableau de Ph. Budelot. ECKERSBERG. Le tombeau de Molière au Jardin Elysée. Mais ce n'est pas, tant s'en faut, le seul document graphique que nous possédions sur le Jardin Elysée. Les artistes qui le fréquentaient s'en sont maintes fois inspirés. Nous connaissons, pour notre part, quatre ou cinq peintures ou dessins qu'il est intéressant de rapprocher du paysage de Budelot. On remarquera que ces œuvres se rattachent presque toutes à l'école d'Hubert Robert et de David. Il convient de placer en tête de cette iconographie un dessin d'Alexandre Lenoir, récemment entré au Musée du Louvre, qui représente une Vue du jardin du Musée des Monuments français. On y reconnaît très nettement le mausolée de Descartes, soutenu par des griffons, le tombeau du prince de Condé, le Baptême du Christ de J.-B. Lemoyne. Le palais de Pavlovsk, près de Pétersbourg, conserve un très curieux tableau d'Hubert Robert que M. Troubnikov, croyant à une simple fantaisie architecturale, avait publié sous le titre de Monuments de la France (1). J'ai démontré jadis, dans la Gazette des Beaux-Arts (2), que ce tableau représentait en réalité le Jardin Elysée des Petits Augustins. On y reconnait le tombeau de Descartes, la colonne corinthienne de l'Ecole des Beaux-Arts, la Diane d'Anet, etc. Un élève d'Hubert Robert, Jean-Lubin Vauzelle (1776-1837), exécutait, à la veille de la dissolution du Musée des Monuments français, une série de dessins d'après le Jardin Elysée qui fut gravée et publiée dans l'Album des vues pittoresques et perspectives du Musée des Monuments français, par Réville et Lavallée (1816). En 1821, Biet donnait encore sous le nom de Souvenirs du Musée des Monuments français, un recueil de quarante dessins gravés par Normand (3). Signalons enfin deux aquarelles d'un peintre danois, élève de David, Christoffer-Wilhelm Eckersberg (1783-1853), qui appartiennent au Musée de Copenhague. Eckersberg était venu travailler à Paris à la fin de l'Empire, de 1811 à 1813, et il a fixé plusieurs aspects de Paris : vues du Pont-Royal (1812), du Château de Meudon (1813). Mais ses deux vues du Jardin Elysée du Musée des Monuments français méritent particulièrement notre ECKERSBERG. Un coin du Jardin Elysée. (1) Staryé Gody. Oct. 1912. (2) Louis Réau. L'œuvre d'Hubert Robert en Russie. Gaz. B.-A., 1914, p. 173. (3) Une aquarelle de Vauzelle conservée au Cabinet des Estampes, (collection Destailleur) a été publiée par M. Roy. La Fontaine de Diane du château d'Anet, Gaz. B.-A., 1921. — Voir Courajod. Alexandre Lenoir, son journal et le Musée des Monuments français. T. II, 1886. (1) Cette colonne se dresse encore aujourd'hui dans la cour de l'Ecole des Beaux-Arts. (2) C'est le groupe des deux Jean-Baptiste Lemoyne, l'oncle et le neveu, aujourd'hui dans la chapelle des Fonts à l'église Saint-Roch.

Page 3

BEAUX-ARTS attention (1). Dans la première, une promeneuse pensive, tenant son enfant par la main, passe dans une allée ombreuse, à côté du tombeau de Molière. Dans l'autre, c'est une jeune femme assise sur un banc, qui lit tranquillement, à quelques pas du tombeau de Descartes, non loin du tombeau des Condé, chef-d'œuvre de Jacques Sarrazin, exécuté pour les Jésuites de la rue Saint-Antoine, et reconstitué aujourd'hui grâce au duc d'Aumale, dans la chapelle du château de Chantilly. On reconnaît, encastrés dans le mur de fond, les bas-reliefs en bronze qui représentaient des Triomphes dans le goût de Pétrarque et, se détachant sur des socles de pierre, les quatre grandes statues allégoriques de la Religion, de la Justice, de la Piété et de la Force. Cette iconographie du Jardin Elysée demanderait à être complétée par celle des Intérieurs du Musée des Monuments français. Contentons-nous de rappeler les peintures de deux autres élèves de David : un Portrait de Lenoir, par Delafontaine (1799), qui a été récemment offert par la famille Lenoir au Musée de Versailles et qui représente Alexandre Lenoir debout dans une des salles de son Musée, auprès du tombeau de François Ier, et deux tableaux fort intéressants de David Coche-reau, acquis à Londres par M. Marquet de Vasselot. Louis Réau. NOUVELLES Exposition Gilbert Bellan. Notre collaborateur, M. Jean Locquin, dans le numéro de Beaux-Arts du 15 décembre dernier, entretenait nos lecteurs de l'ensemble de peintures que M. Gilbert Bellan avait exposé au Cercle interallié et souhaitait que l'Etat acquit ce témoignage émouvant des souffrances et des efforts de la France dévastée. Ce vœu a été entendu et la totalité des œuvres exposées vient d'être achetée pour le Musée de la Guerre. Legs Richtenberger. L'Académie des Beaux-Arts est autorisée à accepter le legs fait en sa faveur par M. Eugène-Lazare Richtenberger, du capital d'un prix de 500 francs, à distribuer tous les deux ans, qui portera son nom et sera destiné à récompenser l'auteur du meilleur ouvrage sur la peinture de la Renaissance ou sur l'un des peintres du quatorzième, quinzième ou seizième siècle. Parmi les derniers monuments élevés à la mémoire des morts de la guerre, deux sont particulièrement dignes de retenir notre attention : l'un est celui qui vient d'être inauguré à l'Ecole normale supérieure et qui est dû au sculpteur Landowski; l'autre, comme-more l'héroïsme des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts. Il se compose d'un motif architectural dû à M. Alexandre Marcel, devant lequel se dresse une statue de poilu, par Jean Boucher. Les Amis du Vieux Marly. Une heureuse initiative vient d'être prise par la société des Amis du Vieux Marly. Par ses soins, on a replanté sur le faite de l'Abreuvoir les vingt-trois ifs taillés en cône qui s'y trouvaient sous Louis XIV, un peu en arrière des célèbres Chevaux de Marly et que nous montre un tableau de P.-D. Martin. Cette ligne d'ifs se repliait en éventail du côté des grands bassins et allait rejoindre, à droite et à gauche, les Allées des Boules, ainsi nommées des buis en boule qui les ornaient. La Villa Carlotta. Tous les voyageurs, qui ont parcouru le lac de Côme, se souviennent de la villa Carlotta. La beauté du site, la magnificence de la végétation, habilement disciplinée, forment un cadre merveilleux à l'ensemble d'œuvres d'art qui y figurent. La villa Carlotta, propriété allemande, passe, aux termes du traité de paix, dans le domaine de l'Etat italien et celui-ci vient de manifester l'intention de transporter à Rome les œuvres qui en font l'ornement, entre autres, le groupe en marbre de l'Amour et Psyché de Canova et les bas-reliefs de Thorwaldsen. De toutes parts, des protestations se sont élevées contre ce projet, aussi bien en Italie qu'à l'étranger. Nous espérons qu'elles seront entendues et qu'une solution interviendra qui conservera intact cet ensemble unique que célèbra Ruskin. NECROLOGIE Né à Lausanne en 1859, STEINLEN est décédé dernièrement, laissant une œuvre considérable au double titre de peintre et de dessinateur. Il collabora à un grand nombre de journaux illustrés, notamment au Chat Noir et à l'Assiette au Beurre. Des romanciers comme Champsaur et Courteline, des poètes comme Jean Rictus, des chansonniers comme Bruant et Delmet l'avaient mis à contribution pour l'illustration de leurs œuvres. DANIEL DOUROUZE vient de mourir. Né à Grenoble en 1874, il s'était fait connaître comme aquarelliste et comme peintre décorateur. C'est à ce dernier titre qu'il avait exécuté la décoration du théâtre de Bourges. Il exposait aux salons d'Automne et des Indépendants. LOUIS LUMET, critique d'art, inspecteur de l'enseignement du dessin à la direction des Beaux-Arts, fondateur de l'Art pour tous, est mort dernièrement, à l'âge de 53 ans. ACADEMIES SOCIÉTÉS SAVANTES Académie des Inscriptions et Belles-Lettres Séance du 7 décembre. M. Cagnat, secrétaire perpétuel, donne lecture de la correspondance comprenant une lettre de M. Montet sur les fouilles de Byblos (époque égyptienne). M. Montet (1) Nous devons la communication de ces photographies, inédites en France, à l'amabilité de M. Léo Swane, conservateur du Musée de Copenhague. — La première vue a été reproduite dans une publication de luxe de M. Karl Madsen, parue à Copenhague en 1919 Ti Tegninger af. C. W. Eckersberg.

Page 4

rappelle qu'une fouille antérieure avait permis de découvrir le tombeau d'un Pharaon. Il s'agit d'Amménahat (xviii° s. av. J.-C.). Il signale également la découverte de plusieurs inscriptions curieuses, notamment en ce qui concerne le nom ancien de Byblos. Enfin, dans certains tombaux, divers objets de poterie ont été trouvés qui pourront être apportés en France. M. Franz Cumont communique à l'Académie les principaux résultats de sa mission à Salihyeh (l'ancienne Osura Europos): une ancienne peinture représentant cinq dieux palmyriens debout sur deux sphères célestes et recevant l'offrande de deux sacrificateurs. Dans le temple d'Artémis, ont été recueillis des débris de marbres polychromes et de sculptures ainsi que de curieuses inscriptions. Séance du 14 décembre M. Pottier donne lecture d'une note de M. Pilliet, architecte au service des antiquités d'Egypte, sur la découverte à Karnak (Thèbes), d'un naos consacré par le pharaon Senousi Ier (de la XIIe dynastie) au dieu Amon; ce tabernacle avait été remplacé au dix-huitième siècle et semble avoir servi de bassin rituel. M. Salomon Reinach achève la lecture de son étude sur les Trois Grâces. M. Sénart fait, de la part de MM. Foucher et Godart une communication sur les fouilles faites en Afghanistan, à Djela-labad, et qui ont mis au jour d'importants monuments boudhiques, précieux pour l'étude de l'art gréco-bouddhique. Académie des Beaux-Arts Séance du 15 décembre M. Lemonnier a donné lecture à l'Académie d'une étude sur le petit château de Chantilly. Société Nationale des Antiquaires de France Séance du 5 décembre M. Banchereau entretient la Société des fouilles exécutées dans l'église de Saint-Benoist-sur-Loire et des tombes qui y ont été découvertes et montre un morceau de chancel de l'époque carolingienne. Séance du 12 décembre M. Collinet signale un camée romain portant une légende qu'il croit inédite: «Souviens-toi d'être fidèle dans la bonne et la mauvaise fortune». Société de l'Histoire de l'Art français Séance du 8 décembre M. Hautecœur reconstitue l'appartement qui fut aménagé au Louvre pour Anne d'Autriche, en 1652, et dont la partie la plus magnifique était la Chambre des Bains. M. Paul Ratouis de Limay présente plusieurs œuvres inédites de J.-B. Perronneau, qui se trouvent, dans des collections particulières. Le colonel Maumené et M. Rouchès font connaître un tableau de Simon Belle, les enfants de Jacques II, roi d'Angleterre, tableau qui, après bien des aventures, figure dans la collection de M. Harris, correspondant du Times à Tanger. M. André Tessier signale de curieuses peintures murales des textes de plain-chant, qui décoraient la collégiale de Saint-Quentin. MONUMENTS HISTORIQUES Paris. — Le cabinet de la directrice du Lycée Lamartine, faubourg Poissonnière, conserve intacte sa délicate décoration du xviiie siècle, dont la photographie, jointe à la présente note, montrera le charme et la grâce. Aussi a-t-on cru Paris. Lycée Lamartine. Décoration fin xvm° siècle bon de les classer pour éviter que, quelque jour, un restaurateur, bien intentionné, peut-être, mais malencontreux, n'en altérât l'ordonnance. On sait que, parmi les multiples propriétaires qui occupèrent cet hôtel au xviiie siècle, il y eut Louis Phelypeaux, due de la Vrillière, puis la marquise d'Urfé, et, enfin, en 1785, Duclos-Dufresnoy, avocat au Parlement. Si c'est au premier qu'on peut attribuer l'agencement des boiseries, dont le style dénote nettement l'époque de Louis XV, c'est sans doute le dernier, grand amateur d'art et collectionneur de peintures, qui fit décorer les panneaux des portes et les étroits trumeaux entre les fenêtres et les glaces, des délicieuses peintures polychromes sur fond blanc, qui ont subsisté, et qui rappellent les arabesques de Salembier ou de Rançon. Jean Verrier.

Page 5

[1] 1er JANVIER 1924 5 BULLETIN DES MUSÉES UNE TERRE CUITE GRECQUE DU LEGS ALFRED BAILLEHACHE au Musée du Louvre La jolie statuette de terre cuite que nous présentons à nos lecteurs a été léguée au Musée du Louvre par M. Baillehache-Lamotte, en 1922. A la suite de retards dus aux règlements des legs faits par le défunt à plusieurs établissements, elle n’a pris place définitivement dans nos collections qu’en décembre 1923. Nous devons au généreux donateur une des plus charmantes figurines de l’art hellénistique que contienne la « Salle des Tanagres »; c’est pourquoi cet ami du Louvre mérite d’abord quelques mots de biographie personnelle, dont un de ses parents, M. Warrain, a bien voulu nous fournir les éléments. Né à Paris, le 19 janvier 1872, M. Alfred Baillehache-Lamotte y est décédé le 15 février 1922. Sa famille était de souche normande. Dès sa jeunesse, il eut le goût des voyages et les intérêts qu’il avait dans les mines du Laurium l’amenerent en Grèce. C’est dans ce pays qu’il acquit lui-même la statuette dont il nous a fait présent. D’ailleurs, il aimait l’art sous toutes ses formes. Il avait réuni un ensemble assez important de tableaux, de plaquettes, de livres et, comme beaucoup d’amateurs, il était amené parfois à se défaire de quelques pièces pour les remplacer par d’autres. Mais jamais il ne consentit à se dessaisir de sa « Tanagre », qu’il considérait comme la perle de sa collection. Plusieurs fois on le sollicita d’écrire dans des revues, de publier lui-même un choix de ses richesses; mais, délicat et discret, il aimait mieux se renfermer dans l’intimité silencieuse de sa contemplation et garder pour lui ses joies de dilettante. Ceux qui l’ont connu font l’éloge de son caractère, de la dignité de sa vie et de ses sentiments. En 1914, à la déclaration de guerre, alors qu’il s’attendait à recevoir un ordre de mobilisation, il rédigea un testament qui assurait à son pays la possession des plus beaux objets de sa collection. L’inscription de son nom, au Louvre, perpétuera le souvenir de ce galant homme et de ce bon Français. Regardons maintenant la figurine qui dessine dans la vitrine de la Salle L sa fine et élégante silhouette (1). Debout, la jambe droite fléchie, (1) Inv. C. A. 2552. Haut., 0,27, Larg. à la base, 0,09. Argile brun rougeâtre. Pied droit brisé. Le socle manque. Large trou d’évent carré au revers. la main droite nonchalamment posée sur la hanche et retenant les plis du manteau, la tête tournée vers l’épaule droite, elle est vêtue d’une longue tu- nique peinte en blanc, serrée à la poitrine par un Cl. Giraudon. Statuette en terre cuite grecque. (Legs Alfred Baillehache) mince cordon peu saillant. La draperie qui a glissé sur l’épaule gauche, laisse le sein nu. Quelques traces de dorure marquent un collier autour du cou et un bracelet sur le haut du bras gauche. Elle a jeté sur son épaule droite son manteau rose, plié en écharpe, qui passe dans le dos et revient s’enrouler autour de la main gauche. La chevelure est d’un ton brun; deux boucles

Page 6

légères se répandent sur la nuque; deux feuilles de lierre et une baie, qui étaient dorées, ornent le côté droit; du côté gauche, on ne voit plus qu'une feuille plantée derrière l'oreille, mais il est vraisemblable que l'arrangement était symétrique. Les nus sont enduits d'un engobe blanc, ainsi que le revers de la statuette. Sur les lèvres on distingue encore un peu de rouge pâli. Mortelle ou déesse? C'est toujours la même énigme qui se pose en présence de ces gracieuses créatures dont les archéologues, depuis un demi-siècle, cherchent à définir la personnalité. Le lierre piqué dans les cheveux pourrait passer pour un symbole dionysiaque et nous engager à donner le nom de «bacchante» à cette coquette flâneuse. Mais que de cérémonies rituelles, que de fêtes populaires, où les femmes devaient mêler à leurs atours cette parure naturelle de feuillage, pour faire honneur au dieu du vin! Nous nous en tiendrons donc à la solution que j'ai cru devoir adopter autrefois, en ajustant la théorie d'Heuzey aux découvertes nouvelles et aux fouilles des nécropoles grecques: nous avons affaire ici à des œuvres du IVe ou du IXe siècle, dérivées des grands modèles du Ve et du IVe, dont le caractère religieux n'était pas douteux, mais elles ont été accommodées à la mode de leur temps. Elles se sont «laïcisées» au contact des sujets familiers, devenus si fréquents dans la catégorie des ex-voto de terre-cuite placés auprès des morts. Cette «bacchante» est la sœur des promeneuses indolentes, des rêves assises, que la Béotie a produites par milliers. Elle a quelque chose de l'accoutrement divin de ses ancêtres, mais elle a perdu sa qualité d'immortelle. Je ne suis pas aussi sûr que M. Baillehache de la provenance tanagréenne de sa statuette; cette origine me paraît fort douteuse. Ni l'argile rougeâtre, ni le style ne conviennent à cette désignation. Cette figurine se rapproche plutôt des terres-cuites de Cyrénaique ou d'Alexandrie, chez lesquelles on observe des dimensions plus grandes que celles des Tanagres ordinaires, des attitudes plus mouvementées et, pour tout dire, un certain «romantisme» d'allure qui annonce la venue prochaine des terres cuites de Smyrne et de Myrina. Si elle est grecque et faite en Grèce, elle appartient à une fabrique autre que celle de Tanagre. En effet, nous possédons, au Musée du Louvre, comme en bien d'autres collections publiques ou privées, des spécimens d'Attique, d'Egine et autres lieux, qui prouvent la variété des ateliers grecs, en dehors de la Béotie. E. POTTIER. BEAUX-ARTS LE LEGS DE M. LOUIS HUGOT au Musée du Louvre M. Louis Hugot, en mourant l'été dernier à Paris, léguait au Musée du Louvre une vingtaine d'objets de sa collection, qui apportent un réel enrichissement au département des objets d'art. Une grande armoire à deux corps, en bois sculpté, de la fin du xvie siècle, probablement du Midi de la France, rentrera dans la série du mobilier de la Renaissance. Une tapisserie des Flandres de la même époque, représentant un lion et un ours dans des verdures aux couleurs agréables, est pour nos collections, si riches en tapisseries, un document curieux qui nous manquait. La série si variée des coffrets de fer que le Musée Grande plafond en faïence de Moustiers a reçu de Sauvageot et Davillier s'enrichit d'un important coffret italien du xvie siècle, au couvercle bombé, en fer entièrement damasquiné d'or et d'argent, avec armoiries. Deux ivoires vont entrer dans l'incomparable collection du Louvre: un diptyque français du xive siècle, offrant sous des arcatures six scènes de la vie du Christ ou de la Vierge, et un délicieux petit coffret italien du xve siècle, rehaussé d'or, à sujet civil, avec des dragons et rinceaux, et, sur sa face, un couple tenant une corbeille de lys. M. Hugot était surtout grand amateur de céramique. Parmi les faïences italiennes, il destinait au Louvre une assiette, acquise par lui à la vente Gavet, en 1889. Décorée et gravée sous une

Page 7

[3] BULLETIN DES MUSÉES 7 couverte d'émail jaune et vert, avec un amour s'appuyant sur un grand écusson, cette pièce du nord de l'Italie date du xve siècle. Une bouteille à panse aplatie en faïence de Perse, du xvie siècle, émaillée vert foncé, avec des personnages entourés de branches fleuries, apportera un type nouveau à nos collections de céramique persane. Cl. Serv. phot. B.-A. Cruche en faïence de Rouen 1731. M. Hugot avait réuni un remarquable ensemble de faïences françaises du xviiie et du xviiiie siècle, principalement du xviiiie. Il a très généreusement réservé au Louvre une quinzaine des plus rares. Ce sont des échantillons infiniment précieux des fabriques de Rouen, de Moustiers, de Nevers et de Paris, qui manquaient à notre collection. La série des faïences françaises du Musée du Louvre, dont M. Gaston Migeon rédigeait, en 1901, le catalogue, s'est considérablement enrichie, depuis une dizaine d'années, par la donation Bichet d'abord, puis par l'admirable collection Isaac de Camondo, aujourd'hui par celle de M. Hugot. Une gourde en faïence de Nevers, de la fin du xvive siècle, à fond jaune passé, est décorée en camaieu bleu sur ses deux faces, de deux scènes : Vénus et l'Amour endormi ; Vénus désarmant l'Amour. La série des faïences de Moustiers du xviiie siècle s'enrichit d'un très beau et grand plat rond de près de $ \frac{1}{4}60 $ cm de diamètre, à décor chinois bleu sur fond blanc. Des nains déguisés jouent à la guerre sous un gigantesque arbre chinois fleuri, avec des oiseaux fantastiques. Un plat ovale aux bords contournés offre en son centre un couple jardinant devant un château, en camaieu jaune, dans un encadrement rocaille bleu, vert et jaune. Les pièces de Rouen du xviiie siècle forment ici un ensemble de tout premier ordre. Un grand plateau de table mesurant 0,52 cm. de haut sur 0,68 cm. de large, représente, sur fond de faïence blanche, une chasse au sanglier, polychrome, dans un encadrement rocaille à fleurs et fruits. Le rebord du plateau est formé de bandes jaunes et noires. Un grand plat porte au centre sur fond blanc une corbeille garnie de fleurs, et, au marli, des guirlandes de fleurs et grenades sur fond bleu. Deux assiettes à décor chinois en bleu et rouge sont de charmants et rares modèles qui manquaient, eux aussi, à notre collection. Un saladier de forme carrée, aux côtés arrondis, est également décoré d'un sujet chinois polychrome. Le Musée, riche en faïences bleues de Nevers, n'en possédait pas de Rouen. La collection Hugot nous apporte une de ces pièces, plus rare que belle Cl. Serv. Phot. B.-A. Cruche en faïence de Rouen 1769. C'est un pot monté en étain décoré, dans le style chinois, de fleurs en relief sur fond bleu, sensiblement plus clair que le bleu de Nevers. Deux cruches datées sont de précieux documents pour l'histoire de la céramique de Rouen. L'une d'un magnifique émail, décorée de cinq zones horizontales polychromes sur fond

Page 8

bleu, séparées par des bandes jaunes, porte des médaillons à sujets chinois et une anse ornée de ceps et grappes de raisin. Cette belle pièce est signée, sous son anse : Duverdray 1731. Dans un rapport sur les travaux de la manufacture de céramique de Rouen au XVIIIe siècle, ce peintre en faïence est cité comme étant l'auteur de pièces qualifiées de chefs-d'œuvre. L'autre cruche est un présent de mariage qui porte sous son anse, avec la date 1769, les noms des époux : Jean Chualier et Marie-Marguerite Devergne. Au goulot, une couronne de vicomte accompagne les initiales MCV entrelacées. Sur la face on voit, en camaiue bleu, la Vierge avec l'Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste, dans un encadrement polychrome de style rocaille. Un plat creux très profond, d'une exécution plutôt grossière, est intéressant par la date qu'il porte. Il représente en bleu un jardinier arrosant un oranger en caisse, dont les fruits sont seuls émaillés jaunes. Au pourtour, des instruments de jardinage et l'inscription : Antoine Pouset. 1742. Il s'agit vraisemblablement d'une faïence de Paris, imitant les pièces de Rouen, et d'un présent de mariage adressé à un jardinier du nom de Pouset. Les quelques pièces de céramique de Delft que le Louvre a reçues autrefois de M. Giraudreau, de Mme Marchand et du comte Isaac de Camondo, trouvent un précieux enrichissement dans un beau plat de Delft doré, de la collection de M. Hugot, émaillé sur fond blanc d'un vase de fleurs et de papillons rouge et or, avec marli à lambrequins. Carle Dreyfus. MUSÉE DU LOUVRE A propos du Portrait de Mme d'Orvilliers D'après des indications aimablement fournies par M. le comte de La Rochelambert-Montfort, je dois rectifier une erreur commise dans mon article sur le beau portrait de David qui vient d'entrer au Louvre. Ce n'est pas M. Jullien qui fit faire la copie de ce portrait. M. Jullien avait commandé à David les portraits de ses deux nièces, Mme de Thélusson et Mme d'Orvilliers. C'est le comte de Thélusson, fils et neveu des deux modèles de David, qui commanda à De Bay les copies des deux portraits. L'original du portrait de Mme de Thélusson échut par héritage au baron de Villequier. Il se trouve maintenant dans une autre branche de la famille, chez M. le marquis de Beaucourt. Paul Jamot. Dessins et Sculptures de L.-P. Deseine M. Georges Le Chatelier, qui a publié, il y a quelques années, une monographie très complète de l'œuvre du sculpteur Louis-Pierre Deseine (1749-1822) (1), son grand-oncle, ainsi que de l'œuvre du frère de celui-ci, le sculpteur Claude-André Deseine, le sourd-muet, a bien voulu donner aux Musées nationaux une partie des documents relatifs au premier de ces sculpteurs, conservés dans sa famille ou recueillis par lui au cours de ses études. C'est d'abord, un précieux carnet de croquis exécutés à Rome vers 1780 par Deseine, alors pensionnaire de l'Académie de France : il contient, à côté de quelques notes de voyage, nombre de figures d'après l'antique, mais aussi quelques silhouettes curieuses d'après des types de la rue. C'est ensuite un buste de jeune garçon, en plâtre patiné, exécuté par Deseine en 1788, d'après son neveu Claude-Pierre-Louis Durand, qui se trouve être le grand-père de M. Le Châtelier. Un petit modèle en plâtre daté de 1809 se rapporte à la statue du chancelier de l'Hôpital qui décore l'escalier de la façade de la Chambre des Députés, avec celles de Sully par Beauvallet, de Colbert par Dumont, et celle de d'Aguesseau, dont Deseine donna lui-même le modèle en 1814. Une esquisse, en plâtre également, était enfin la pensée première de l'une des statues du tombeau du cardinal de Belloy, que l'artiste exécuta pour l'église Notre-Dame de Paris en 1819. Ces différents documents, dessins et maquettes, sont destinés au Musée du Louvre. Le Musée de Versailles recevra du même donateur deux bustes du même artiste représentant l'un le cardinal de Belloy, l'autre le cardinal de Périgord qui lui succéda comme archevêque de Paris : ami du comte de Provence, plus tard Louis XVIII, créé pair de France en 1815 après avoir été député aux Etats généraux de 1789; c'était l'oncle du célèbre Talleyrand. (1) Paris, s. d. Librairies-Imprimeries réunies. J.-F. MILLET. Paysans bêchant.

Page 9

[5] BULLETIN DES MUSÉES 9 LES COLLECTIONS DE LÉON BONNAT Septième exposition au Musée du Louvre La série se continue et approche aujourd'hui de son terme. Voici les modernes qui apparaissent, Ingres et Delacroix, les deux grands premiers rôles du xixe siècle pictural, ont été réservés pour une exposition spéciale; mais avant et après eux, voici paraître dans la suite magnifique des dessins qui iront révéler tout l'art français aux visiteurs du Musée de Bayonne quatre belles études de DAVID, probes et fortes, pour le Socrate buvant la cigué, pour le Vieil Horace, et pour ses fils, à côté d'un petit paysage romain où quelque chose survit de la pittoresque fantaisie d'Hubert Robert. Côté à côte, le grand précurseur du romantisme que fut GÉRICAULT, est représenté par quelques fougueux croquis d'animaux, de chevaux surtout (entre autres une admirable étude à l'aquarelle de percheron à l'écurie), par deux ciels tempêlueux, et par quelques robustes études de nu où sa culture classique transparaît encore. Mais c'est une silhouette tout à fait inattendue d'exotisme et de pittoresque que nous offre son jeune peintre vêtu d'un costume persan que nous reproduisons ci-contre. GÉRICAULT. Portrait d'un artiste en costume persan. (Collection Léon Bonnat) BOILLY, avec son précieux portrait de femme, J. PRADIER, avec les trois têtes rapprochées d'une famille d'amis, tiennent l'emploi obligé des portraitistes, sans faire oublier l'absence momentanée d'Ingres. Quelques brillantes esquisses de portraits de LAWRENCE rappellent, avec des croquis de paysage de BONINGTON, les maîtres anglais et leur action salutaire sur notre école. Mais celle-ci triomphe avec les petites études d'un naturalisme serré de BENLLIURE. Buste de Léon Bonnat. Offert à l'Académie des Beaux-Arts par l'auteur. THÉODORE ROUSSEAU, avec les poétiques esquisses d'un COROT, notamment une composition de Vénus avec l'amour dans un paysage boisé qu'il reprendra maintes fois en peinture, et surtout avec la magistrale série des dessins de MILLET, groupés autour d'un de ses vergers fleuris, si frais et lumineux, paysans maniant la serpe ou la bêche, faneuses au repos ou en action, dont on sait apprécier aujourd'hui toute la grandeur et la force originale. MUSÉE DES ARTS DECORATIFS Legs et dons récents. Au cours des derniers mois, le Musée des Arts Décoratifs a reçu un certain nombre de dons et legs, parmi lesquels plusieurs méritent d'être signalés. Beaux-Arts a déjà publié une note sur l'importante collection d'émaux cloisonnés de la Chine, offerte par M. David Weill; il est donc inutile d'y revenir. Dans le legs de M. Lejeune-Laroze, composé de sièges anciens, d'objets divers et de livres, on remarquera notamment: une grande bergère Louis XV, ayant fait partie d'une chaise longue en deux parties; un fauteuil canné par NOGARET (de Lyon); une bergère de style de transition

Page 10

et une chaise à pieds en forme de console, signées l'une et l'autre G. Jacob. La vicomtesse de Pully a fait don d'une peinture de l'artiste anglaise Elisabeth Harvey, qui fut élève et aide de Gérard, peinture illustrant le début de Croma, l'un des poèmes publiés sous le nom d'Ossian : Malvina, que ses compagnes s'efforcent en vain de consoler par les sons de la harpe, pleure la mort de son amant Oscar, fils d'Ossian et petit-fils de Fingal, roi de Morven. Exposé au Salon de 1809, ce tableau, agréable de couleur et d'arrangement, est tout à fait typique du goût de l'époque; il a été gravé la même année, à la manière noire, par Dickinson. M. Vollard a enrichi le Musée de plusieurs œuvres décoratives modernes du plus grand intérêt: on aimera le parterre d'éclatantes fleurs jaunes et rouges, et le paysage méridional de Valtat, les deux cartons exécutés par Forain vers 1894, pour la décoration du Café Riche (où ils furent reproduits en céramique), la Bicycliste et la Femme aux Courses, qui viennent compléter les trois panneaux du même ensemble déjà conservés au Musée; surtout on admirera la magnifique esquisse au fusain de Degas, grandeur nature, représentant, — chose probablement unique en son œuvre, — deux femmes se baignant dans un ruisseau auprès d'un saule et d'où se dégage un sentiment de poésie qui fait penser à Renoir. Du legs Rainaud proviennent un portrait de femme attribué à Lawrence, un poële en faïence blanche du Midi, d'époque Louis XV, une collection d'étuis de pipes et de plaques de postillon (xviiie et xixe siècles); du legs Corroyer, une plaque en émail de Grandhomme, un service à thé en argent, et une garniture de toilette en or à décor de fleurs et d'insectes, par Lucien Falize (1894). De cette garniture, on en rapprochera une autre, de style plus classique, exécutée en argent et en or par Boin-Taburet, don de M. Levée. M. Houppe a légué dix objets du xviiie siècle, particulièrement précieux. Quatre d'entre eux sont des meubles: d'époque Louis XV, un «en-cas» marqueté de fleurs et un petit meuble d'appui en bois de rose et bois d'amaraute; d'époque Louis XVI, un tabouret de pied en bois sculpté et doré, et une charmante table de chevet avec porte à coulisse et tablette mobile, entièrement décorée de marqueterie. Les baromètres en forme de lyre ne sont pas rares, mais celui que le Musée doit à M. Houppe est encadré de deux draperies traitées avec autant de liberté que de goût, qui viennent se réunir à la partie inférieure, dans un anneau, de la façon la plus gracieuse. Cet objet en bois sculpté et doré offre de plus l'intérêt d'être exactement daté, il porte sur le cadran l'inscription: Par Chevalier Ingénieur, membre de la Société des Inventons et Découvertes du Licée des Arts et de plusieurs autres Sociétés savantes pour les Instruments de physique. Au cours du Quai de l'horloge du Palais n° 1. Vis-à-vis le Pont-au-Change. A Paris, 22 Novembre 1768. Cette date montre que l'ornementation adoptée par Gabriel dans les façades du Petit Trianon et des Garde-Meubles de la place de la Concorde se rencontrait à la même époque dans la décoration des moindres objets mobiliers; elle prouvera, une fois de plus, que le style dit Louis XVI était entièrement formé sous Louis XV. Le véritable style Louis XVI a quelque chose de plus sec et de moins souple: un dessin aquarellé du legs Houppe, représentant un mur de salon avec deux fenêtres séparées par un trumeau, signé de Chalgrin, «Premier architecte de Monsieur», et daté de 1781, en est un excellent témoignage. Une gouache de Maréchal, signée et datée de 1788, représente un parc conçu dans la manière mise à la mode par Hubert Robert. A ces dessins, s'en ajoutent deux autres, à la sanguine, qui se rattachent à l'art décoratif par la représentation des costumes, mais qui valent surtout par leur qualité: l'un figurant des personnages qui dansent, dans un beau cadre Louis XV, est de Lancret; l'autre est de Fragonard: une jeune fille en pied de profil, d'un crayon gras et vif. Enfin, une paire de statuettes de Chinois en porcelaine de Saint-Cloud, montées sur des terrasses rocaille en bronze doré, sont allées prendre place dans la riche collection de Saint-Cloud que possède le Musée, où elles n'avaient pas leur équivalent. Les mêmes figures, avec un décor de couleurs et d'or, de la collection Léon Fould, ont figuré, en 1910, au Pavillon de Marsan, à l'Exposition du «Goût chinois en Europe au xviiie siècle». Madame Olivier Sainsère a voulu laisser au Musée un souvenir de son mari, le regretté vice-Président de l'Union Centrale des Arts Décoratifs, en donnant un bas-relief en bronze de Durrio, représentant une Ève accroupie, dont le corps s'inscrit harmonieusement dans un cadre arrondi. M. W. MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE LA VILLE DE PARIS La Ville de Paris vient de recevoir, pour son Musée des Beaux-Arts, un certain nombre de dons du plus vif intérêt. Sir Joseph Duveen, l'infatigable bienfaiteur du Petit Palais a donné: 1° Un magnifique portrait peint par André Gill et représentant le célèbre acteur comique du Palais-Royal, Daubray. C'est une œuvre du plus haut pittoresque et, probablement, la seule peinture qui représente

Page 11

BULLETIN DES MUSÉES André Gill dans un Musée; 2° Un important pastel de Berthe Morisot: Dans le Parc; 3° Deux magnifiques dessins d'Auguste Lepère et de Louis Le-grand. M. A. Preyer, à qui le Petit Palais est déjà redevable d'un Monticelli fameux, vient de donner à la Ville un paysage de Corot: Dans les bois de Ville-d'Avray. Corot n'était pas encore représenté dans les collections de la Ville de Paris; il le sera désormais par une œuvre particulièrement délicate. Enfin, la famille de Sarah Bernhardt vient de remettre au Petit Palais le portrait de l'illustre tragédienne par Georges Clairin. MUSÉE DE SAINT-OMER Deux fragments des tapisseries de Saint-Bertin Le Musée de Saint-Omer, peu connu des antiquaires, est pourtant un des premiers Musées de province, et les archéologues sont émerveillés, lorsqu'ils viennent le visiter, des richesses qu'ils n'y soupçonnaient pas. Ceux qui ont vu l'exposition universelle de 1900 se rappellent sans aucun doute le pied de croix de l'abbaye de Saint-Bertin, du xme siècle, exposé seul au milieu de la salle principale du Petit Palais, ainsi que les ivoires, émaux, armes, etc., du xne et du xme siècles, qui formaient l'apport des collections de Saint-Omer. Le Musée renferme aussi des fragments de tapisserie des plus curieux, qui datent du xve siècle. Le premier représente un détail de la scène où Dieu montre à Adam l'arbre du bien et du mal, avec, dans le bas, le mot comist. [Pour réparer le grand outillage que le mauvais Angele] comist. Sur le second, qui se raccorde avec le premier, comme le montre le cliché ci-contre, on voit: Adam bêchant le sol, Cain transportant une pierre et Eve avec le petit Abel sur les genoux. Dans le bas, on lit: [Lom]me en travail et en sueur de son corps il acquiert [sa vie]. Enfin, le troisième représente l'âne du prophète Balaam, avec l'inscription suivante: [C'est le jardin, la fleur la] rose dont le roy Salomon chanta. [C'est la fontaine qui est eljose qui les ames rassasira. [Balaam le nous propheti]sa par l'estoille que au ciel vit luire. [Quant langele son asne] aresta car il alait au peuple nuire. Ces tapisseries, qui viennent d'être restaurées grâce à la compétence et à la complaisance de