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Numéro 10
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
LES SERVICES DES BEAUX-ARTS D'ALSACE ET DE LORRAINE
Un décret du 25 avril vient de prononcer le rattachement au Ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, des services d’architecture et des Beaux-Arts d’Alsace et de Lorraine. C’est une mesure légitime et nécessaire qui consacre, dans un domaine particulier, la rentrée dans l’unité française des provinces qui en avaient jadis été brutalement séparées, après la préparation d’un régime transitoire, celui du commissariat général, appliqué successivement par MM. Maringer, Millerand et Alapetite, avec patience et avec tact.
« Les soldats avaient bien taillé, écrit fort justement M. Georges Delahache, en tête d’un volume consacré aux Débuts de l’administration française en Alsace et en Lorraine. Aux administrateurs de recoudre », et la tâche était délicate ; car « l’Allemagne ne nous rendait pas l’Alsace et la Lorraine telles qu’elle nous les avait prises. »
Dans le domaine des Beaux-Arts, un jeune architecte en chef du gouvernement, M. Robert Danis, fut délégué, en février 1919, pour l’inspection générale des bâtiments civils et palais nationaux et des monuments historiques en Alsace et en Lorraine. Il avait reçu mission de créer un organisme unique, groupant tous les services des Beaux-Arts, rattachés à la Direction générale de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Il eut aussi, dès l’origine, à procéder à la revision des cadres et à remplacer tous les fonctionnaires allemands, par des Alsaciens ou des spécialistes appelés de « l’intérieur », et ce ne fut pas la partie la moins ardue de sa tâche ; certaines besognes, comme les travaux de la cathédrale de Strasbourg, nécessitant une continuité et une science toute particulière.
Les architectes des monuments historiques, placés sous ses ordres directs, eurent à compléter les classements prononcés par l’administration française d’autrefois et par l’administration allemande qui avait systématiquement écarté, à cause de leur caractère français, certains édifices, comme les châteaux des Rohan, à Strasbourg et à Saverne, le cloître des Unterlinden, de Colmar, ou la Halle aux blés, de Thann. Les édifices atteints au cours de la campagne furent réparés ; les vestiges et les reliques de guerre, l’Hartmanwillerskopf, le Linge, la Tête de Faux, mis à l’abri des profanations.
Une école régionale d’architecture fut créée, le Conservatoire de musique de Strasbourg complètement réorganisé, des écoles de musique créées dans les principales villes d’Alsace. Quant aux Musées, respectant leur autonomie municipale, connaissant l’esprit d’initiative et les besoins des conservateurs qui en avaient assumé la direction, MM. Haug et Riff, à Strasbourg, M. Waltz, à Colmar, M. Clément, à Metz, la Direction sut se tenir en liaison avec eux et mettre à leur disposition les ressources de l’Etat pour donner à ces musées l’essor et le caractère qui leur convient.
Des expositions d’art français, très brillantes, ancien ou moderne, furent organisées dans le cadre aux somptuosités atténuées par un goût d’arrangement nouveau, de l’ancien palais impérial, devenu Palais du Rhin.
A l’effort allemand de domination qui s’était appliqué à germaniser systématiquement les deux provinces, on opposa, en les réanimant sur place, les traditions méditerranéennes et françaises qui avaient permis le libre développement des arts alsaciens et lorrains, depuis les artisans de l’antique Argentoratum, jusqu’aux constructeurs du moyen âge et aux décorateurs charmants du XVIIIe siècle.
Tel est, très brièvement résumé, le résultat de la direction provisoire, suite occasionnelle de missions également délicates, accomplies en pleine guerre, qui fut confiée à M. Danis et qui révéla, à côté de ses talents d’architecte, son sens administratif et organisateur. Le décret prévu de rattachement, qui le ramène avec joie dans le cadre normal et lui permettra de reprendre son activité professionnelle, doit être considéré non comme une diminution, mais comme une récompense de ses loyaux efforts.
Paul Vitry.
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NOUVELLES
Les timbres de 0.10, 0.30, et 0.50, à l'effigie de Pasteur, gravée par Prudhomme, dont nous annoncions dans notre premier numéro que le principe avait été décidé, viennent d'être mis en circulation, et remplaceront au fur et à mesure de leur épuisement les vignettes correspondantes à l'effigie de la Semeuse de Roty.
Sous la présidence de M. Léon Bérard, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, un dîner a réuni les comités de la Société des Artistes français et de la Nationale, le 16 mai dernier, à l'occasion du Salon de 1923. Le ministre a exprimé le désir que les divers groupements se mettent d'accord l'an prochain pour se répartir les locaux que l'Etat leur concède en vue de l'organisation de leurs expositions.
L'assemblée générale de l'Association générale des conservateurs de collections publiques de France s'est tenue à l'Ecole du Louvre, le 22 mai, dans la matinée, sous la présidence de M. Paul Vitry, vice-président. Les membres présents ont visité dans l'après-midi diverses parties du Louvre et du Musée des Arts Décoratifs. Le lendemain, ils ont été reçus à Versailles, par M. Gaston Brière qui leur a fait visiter les nouvelles installations du palais et fait parcourir le parc et les Trianons.
A la demande du gouvernement belge, le gouvernement français a décidé l'envoi à Bruxelles des douze tapisseries des Chasses de Maximilien, tissées au XVIe siècle sur les cartons de Bernard Van Orley et qui appartiennent, depuis le xviiie, à nos collections nationales. Les douze pièces de cette admirable teniture, qui étaient exposées au Musée du Louvre, en diverses salles, avaient été présentées d'ensemble, on s'en souvient, il y a quelques années au Pavillon de Marsan, puis au Louvre, dans la salle Lacaze avant sa réinstallation. Elles seront exposées tout cet été au Musée du Cinquantenaire et y rencontreront certainement le même succès.
A partir du 12 juin s'ouvrira à la Galerie Charpentier, la première exposition d'un Salon de portraits de femmes qui doit se renouveler annuellement sous ce titre: «les Dames d'aujourd'hui.» On y groupera uniquement des œuvres d'artistes français, choisies par un comité composé de MM. Arsène Alexandre, Et. de Beaumont, L. Benedite, A. Dayot, Fauchier-Magnan, Gronkowski; Duc de Guiche, J. Guiffrey, Louis d'Harcourt, R. Koechlin, Lapauze, C. Maucclair, L. Metman, A. Meyer, J.-L. Vaudoyer et J.-G. Lemoine, secrétaire. Les bénéfices de l'exposition iront à la Fondation Taylor et à la Fraternité des artistes.
Le docteur Paul Richer, inspecteur général de l'enseignement du dessin, est nommé inspecteur général honoraire et admis à la retraite. M. Paul Steck, inspecteur général des Arts appliqués lui succède. M. Chapouilli est nommé inspecteur général des Arts appliqués à la place de M. Steck, à dater du 1er octobre 1923
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Congrès National du Dessin
Ce congrès aura lieu à Paris du 26 au 30 septembre 1923. Il s'occupera du dessin dans les divers enseignements : primaire, primaire supérieur, professionnel et technique, secondaire et supérieur.
Les organisateurs ont estimé que le dessin étant susceptible de répondre à un grand nombre de besoins nouveaux devait voir son enseignement s'étendre au delà des limites fixées au début de son application dans les programmes scolaires. Le congrès a pour but d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur la haute importance de cet enseignement qui doit occuper une place de premier plan dans l'éducation générale et la formation professionnelle.
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ACADÉMIES SOCIÉTÉS SAVANTES
Académie des Beaux-Arts.
Séance du 5 mai
Le général de Castelnau a entretenu la compagnie de la situation matérielle de l'Académie de France à Rome. L'Académie des Beaux-Arts a émis, à l'unanimité, le vœu que la personnalité civile soit accordée à cette école pour lui permettre de recevoir des dons et legs.
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Séance du vendredi 18 mai
Lecture est donnée d'une lettre de M. Henri Basset, relative à des documents concernant une mosquée de Marrakech.
M. Camille Jullian communique une découverte faite à Huelva par M. Pierre Pâris, membre de l'Académie; il s'agit d'une quantité d'armes de bronze ramenées par une drague lors des travaux d'entretien du port, armes remontant à la dernière période de l'âge du bronze. Ces armes proviennent, sans doute, d'après M. Jullian, d'un combat entre les deux peuples rivaux qui habitaient la région et s'en disputaient les gisements de cuivre.
Société d'Histoire de l'Art français
Assemblée générale du 12 mai
Après les discours du président sortant, M. Paul Vitry, et les rapports annuels du secrétaire et du trésorier, M. Emile Dacier, résume en une importante lecture les conclusions auxquelles il est arrivé dans son travail, fait en collaboration avec M. A. Vuafart, pour la Société française de l'histoire de la gravure, sur Jean de Julienne et les graveurs de Watteau au xviiie siècle; il donne plusieurs exemples de faits nouveaux et de documents inédits que ce travail permet d'apporter sur l'œuvre et la vie du grand peintre français.
Société Nationale des Antiquaires de France
Séance du 18 avril
M. Maurice Roy lit une notice sur la façade du château de Fontainebleau donnant sur la cour du Cheval blanc et en étudie les phases de construction.
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M. Marquet de Vasselot montre une plaque de cuivre émaillée de travail limousin du début du xiiie siècle faisant partie de la collection Bonnat au musée de Bayonne.
M. Deshoulières étudie l'église Saint-Denis de la Chapelle où Jeanne d'Arc aurait prié le 8 septembre 1429 et conclut qu'au milieu de constructions élevées en 1895, la nef et l'ancien chœur du xiiie siècle subsistent encore.
M. Demaison signale des spécimens d'imitations de sculptures de l'antiquité dans la décoration de la cathédrale de Reims.
Séance du 25 avril
M. Michon signale dans un dessin de Canova du Museo Civico de Bassano, récemment publié comme représentant un athlète étendu, une étude d'après le célèbre Faune Barberini tel qu'il avait été d'abord restauré et reproduit.
M. J. Formigé fait connaître sa découverte à St-Rémy-en-Provence d'un temple consacré à Silvanus. Ce temple unique en son genre mesure comme longueur un tiers de plus que la Maison Carrée de Nîmes.
Séance du 2 mai
M. le Chanoine Urseau attire l'attention sur deux reliquaires en forme de poupons de la fin du xvie ou du commencement du xviie siècle, curieux objets représentant des enfants emmaillotés, que les sages-femmes confiaient aux femmes en couches et qui après leur délivrance étaient souvent offerts en ex-voto.
M. Roger Grand, membre résidant, signale les ruines et les peintures murales, présentant une décoration géométrique et une crucifixion, de l'ancienne église paroissiale de Saint-André-des-Eaux (Côtes-du-Nord). Elles semblent remonter au moins au xiie siècle.
LES FOUILLES FRANÇAISES EN SYRIE
Dans une des dernières séances de l'Académie des Beaux-Arts, le général Gouraud, Haut-Commissaire en Syrie et au Liban, a exposé les résultats de l'effort archéologique accompli par la France dans ces pays depuis la guerre. Grâce au concours qu'ont prêté au Général, l'Académie des Inscriptions et celle des Beaux-Arts, grâce aussi à la sollicitude qu'a toujours témoignée le Haut-Commissaire à l'archéologie, cet effort a donné des résultats remarquables.
Au cours de plusieurs campagnes sur la côte Syrienne, l'ancienne Phénicie, Mme D. Le Lasseur, MM. de Lorey et Contenau ont exploré les sites de Tyr, Oum el Amad, près de Tyr et Sidon.
Dans la région de Homs, M. Pézard a exécuté durant deux campagnes de fouilles, de grands sondages sur le site de Tell Nebi Mend qui représente la ville de Kadesh, forteresse appartenant aux Hittites, les adversaires des rois d'Egypte.
Plus au Nord, M. Enlart, directeur du Musée de sculpture comparée du Trocadéro étudiait les monuments des Croisés, notamment la cathédrale
de Tortose, M. Montet, à Byblos (aujourd'hui Djebail), découvrait dans les ruines d'un temple, des vases, des statuettes portant les cartouches des pharaons qui en étaient les donateurs; dès l'aurore de l'histoire (3.000 av. notre ère), l'Egypte et la Syrie étaient unies par de fréquents échanges commerciaux. M. Virolleaud, qui a succédé à M. Chamonard, comme Directeur du Service des Antiquités, a déblayé le contenu d'un tombeau contemporain du roi d'Egypte Amenemhet III (XIIe dynastie) qui renfermait des objets précieux envoyés par le pharaon et de la vaisselle d'argent de style mycénien.
A Damas, M. de Lorey, mettait au jour les ruines d'une ancienne église chrétienne et de nombreux vestiges de monuments musulmans. C'est à M. de Lorey, que le général Gouraud a confié le soin d'organiser l'Institut français d'archéologie et d'art musulmans dans le Palais Azem, splendide demeure musulmane qui servira en même temps de musée.
Pour les antiquités phéniciennes et gréco-romaines, un musée a été installé à Beyrouth; un autre le sera à Alep pour les antiquités de la Haute-Syrie. La publication de ces campagnes de fouilles est assurée par la Revue Syria, que subventionne le Haut-Commissariat. Il est à peine besoin de souligner l'intérêt de recherches qui se sont montrées fécondes dans des domaines si variés.
G. CONTENAU.
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MONUMENTS HISTORIQUES
Côtes-du-Nord. — Les pittoresques ruines du château de la Hunaudaye, dans la forêt de Lamballe, récemment classées, comprennent encore un imposant ensemble de cinq tours rondes à machicoulis, entourant une cour pentagonale. Ce sont des constructions du xive siècle, époque à laquelle fut reconstruit le château auquel on adjoignit, au début du xviiie siècle, un logis dont il reste des vestiges de baies à pieds droits et à linteaux finement moulurés et décorés d'arabesques dans le goût de la Renaissance. L'écusson sculpté des Tournemine, châtelains de la Hunaudaye, depuis la fin du xne siècle, apparaît encore à plusieurs endroits.
Maine-et-Loire. — On vient d'ouvrir à nouveau, dans la cathédrale d'Angers, le tombeau de l'évêque Ulger, mort le 15 octobre 1149, où, en 1896, on avait reconnu un certain nombre d'objets intéressants : une volute de crosse en ivoire, un anneau d'or, un calice de plomb, une petite pyxide de bois et quelques fragments d'étoffe des plus curieux, ont été retirés du sarcophage et seront conservés au trésor de la cathédrale.
— La chapelle de l'ancienne Abbaye bénédictine de La Boissière, à Dénezé-sous-le-Lude, remonte à la première moitié du xme siècle. Construite pour abriter et offrir à la vénération des fidèles une relique importante de la Croix donnée aux religieux, elle ne comprend qu'un bâtiment rectangulaire extrêmement simple à l'extérieur, que recouvrent de fort belles voûtes d'ogives angevines très bombées, aux fines nervures dessinant des losanges. Le classement va permettre de faire les réparations indispensables à la conservation de cette charmante église, transformée actuellement en bûcher; elle constitue un exemple des plus curieux de l'application d'un mode de voûtement savant à un petit édifice.
Marne. — L'église de l'ancienne abbaye bénédictine de Saint-Pierre, aujourd'hui église paroissiale d'Hauvilliers, remplace un édifice du xie siècle, dont il ne subsiste que la façade occidentale, sur laquelle s'ouvre une porte en plein cintre. L'église actuelle est une construction du xvie siècle, remaniée au xviiie, au flanc sud de laquelle s'élève encore une galerie de cloître de la même époque. D'une bonne tenue architecturale, l'église est aussi intéressante par les souvenirs historiques qu'elle contient, notamment les pierres tombales de Dom Rui-nart, l'historien élève de Mabilion, et de Dom Pérignon qui, dit-on, inventa la fabrication du vin de Champagne. Les belles stalles, les autels, les tableaux du xviiie et du xviiiie siècles, étaient déjà classés comme objets mobiliers.
Jean VERRIER.
Voûte de la chapelle de La Boissière (M.-et-L.).
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[53] 1er JUIN 1923 149
BULLETIN DES MUSÉES
LA DONATION CORROYER
au Musée du Louvre
M. Edouard Corroyer, inspecteur général des édifices diocésains, membre de l’Académie des Beaux-
peu de mois à sa mère, et quand une cruelle maladie l’eût emportée, il y a quelques semaines, les volontés des donatrices furent fidèlement exécutées.
Grâce à elles, le Louvre reçoit un groupe d’ob-
Cl. Serv. Phot. B.-A.
La Vierge. Statuette en or, début du xv° siècle.
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Saint Jean. Statuette en or, début du xv° siècle.
Arts, qui mourut à Paris, le 30 janvier 1904, ne fut pas seulement un architecte et un érudit. Il témoigna, par un goût personnel, de son amour pour les œuvres d’art anciennes, dont il sut former une collection choisie. Il ne s’intéressa d’ailleurs pas uniquement aux époques que ses études lui avaient rendues plus familières, mais il prouva, par les modèles qu’il conçut et fit réaliser, qu’il comprenait aussi les besoins artistiques de son temps.
Aussi, quand Madame Corroyer eut la généreuse pensée d’assurer au Louvre, pour l’avenir, quelques-unes des pièces réunies par son mari, elle eut soin de comprendre dans son choix, non seulement le moyen âge, mais encore les périodes plus modernes. Par l’acte de donation qu’elle signa en 1905, elle réserva l’usufruit de la collection à sa fille, après elle-même Mademoiselle Corroyer ne survécut que
jets fort intéressants, dont quelques-uns constituent même, pour certaines séries, un enrichissement précieux.
Ce qui domine, dans cet ensemble, c’est l’art du moyen âge, représenté surtout par des émaux champlevés, par des orfèvreries, par des ivoires.
Une petite plaque, où l’on voit le Christ en croix entre la Vierge et saint Jean, vient grossir utilement le groupe des émaux mosans. Les figures émaillées, s’y détachent en tons harmonieux sur le fond d’or uni. On reconnaît là, au premier coup d’œil, un ouvrage de l’école de Godefroi de Claire, dont l’influence fut si grande durant la seconde moitié du xii° siècle.
Pour l’émaillerie limousine du xiii° siècle, il y aurait plusieurs morceaux à signaler. Le plus beau est assurément une plaque presque carrée (prove-
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nant sans doute d'un monument assez considérable), qui représente, elle aussi, le Christ en croix entre la Vierge et saint Jean; par la noblesse du dessin et par l'éclat des émaux, cette plaque peut rivaliser
Chasse. Email champlevé, art limousin, xiii° siècle.
avec les meilleures œuvres similaires de la Galerie d'Apollon.
Ce sera plutôt leur intérêt iconographique qui fera remarquer deux petites chasses,—exposées jadis, elles aussi, au Petit Palais, en 1900. L'une offre un sujet populaire à Limoges, le martyre de sainte Valérie, qui apporte sa tête coupée à saint Martial; l'autre représente le meurtre du saint archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket. On notera, auprès d'elles, une curieuse boîte aux saintes huiles, en cuivre gravé et doré, décorée de figures d'anges d'un beau style.
Mais pour l'orfèvrerie du moyen âge, les pièces capitales sont les deux statuettes, en or, de la Vierge et de saint Jean, qui ont dû accompagner jadis un Christ en croix. La somptuosité de leur matière a contribué à leur réputation, car la rareté des objets en métal si précieux est extrême ; mais elles méritent la renommée qu'elles acquièrent au Petit Palais en 1900, par leurs attitudes expressives, par l'élégance de leurs proportions, par l'ampleur de leurs draperies. M. Emile Molinier, qui les a reproduites dans ses publications sur l'exposition rétrospective de 1900, a estimé qu'on pouvait les attribuer à l'art français ; mais un examen plus attentif tendrait à leur faire assigner une origine étrangère ; le réalisme assez particulier des visages, les cassures très nettes de certains plis, dénoteraient plutôt des influences septentrionales ; leur sveltesse rendrait peu admissible une origine flamande :
on serait assez tenté de les rattacher à une région plus voisine du Rhin.
L'art des ivoiriers français du xive siècle est représenté dans la donation par une statuette de Vierge assise, d'une jolie silhouette, et par plusieurs diptyques ou plaques. Parmi ces dernières, nous mentionnerons seulement un volet qui porte, au-dessous d'un Calvaire, saint Martin donnant à un pauvre la moitié de son manteau. Les lecteurs du grand ouvrage de M. Raymond Koechlin sur les ivoires gothiques (dont la publication est heureusement prochaine), verront combien les exemples de cette disposition sont peu nombreux.
Pour l'art du xvii° et du xviii° siècle, il y aurait également plusieurs pièces à signaler : une montre émaillée par les frères Huaud, de Genève; un coffret en faïence de Moustiers, et surtout une écuelle en vermeil. Celle-ci, qui porte les armoiries et les initiales du Grand Dauphin, était vraiment digne d'un possesseur si illustre ; la beauté de ses oreilles plates ornées de dauphins, l'élégance des rinceaux qui ornent son couvercle, lui assignent une place à part parmi les spécimens, assez rares, de l'argenterie française du xvii° siècle. Cette écuelle, dont la forme indique qu'elle dut être faite pour le voyage, a des poinçons qui correspondent aux années 1690-1691 ; elle est l'œuvre d'un orfèvre parisien, Sébastien Le Blond.
A ces diverses productions des arts industriels, ont été jointes quelques petites sculptures en bois, dont la plupart portent les marques des ateliers d'Anvers ou de Malines, et datent du commencement du xvie siècle ; ce sont d'agréables morceaux, mais qui ne sauraient rivaliser avec la dernière pièce que nous signalerons : une Vierge assise, tenant l'enfant Jésus sur ses genoux, qui peut compter par-
Ecuelle en vermeil du grand Dauphin, par Sébastien LE BLOND.
mi les figures les plus typiques du xive siècle; elle a été publiée jadis par MM. Vitry et Brière dans leurs Documents de sculpture française du Moyen âge (pl. XCV, 5).
Cette énumération trop rapide ne donnera qu'une
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idée approximative d'une donation dont l'intérêt, surtout archéologique, échapperait peut-être au grand public ; elle a surtout pour but de témoigner la reconnaissance du Musée envers la mémoire
des généreuses bienfaitrices qui lui ont assuré, il y a dix-huit ans, la possession de quelques objets excellents.
J. J. MARQUET DE VASSELOT.
LES COLLECTIONS de LÉON BONNAT Troisième exposition au Musée de Louvre
Une nouvelle série de pièces tirées des magnifiques collections destinées au Musée de Bayonne vient d'être montrée au public dans la même salle que les deux précédentes (1). Il s'agit cette fois d'un choix de dessins de l'école italienne comprenant 58 pièces, dont quelques-unes étaient déjà connues pour avoir figuré dans des expositions antérieures de dessins anciens. Les noms les plus illustres s'y trouvent évoqués et nous nous dispenserons de tout commentaire général, pour donner simplement, sur les morceaux essentiels, quelques notes, communiquées par M. Louis Demonts, conservateur adjoint au Musée du Louvre.
(1) Voir Beaux-Arts, n° 6, p. 87, et n° 8, p. 118.
Antonio del Pollaiuoto. — Une étude d'homme nu, à la plume, de la manière la plus connue de l'artiste et une autre étude d'homme nu, qui pourrait être de sa jeunesse.
Lorenzo di Credi. — Etude à la plume et au lavis de la figure de l'Enfant Jésus pour le tableau de la Galerie Borghese, à Rome.
Filippino Lippi. — Deux études à la pointe d'argent, rehaussées de blanc, représentant de jeunes florentins élancés, en chausses collantes, pourpoint et petite calotte et un curieux croquis à la plume représentant la Barque du Dante et de Virgile, ce dernier dessin provenant de Sir Peter Lely.
Pisanello. — Deux dessins à la pointe d'argent, l'un représentant un loup, l'autre deux faucons, un aigle et un porc épice ; ce dernier est une étude pour le revers de la médaille d'Alphonse de Ferrare.
Giovanni Bellini. — François d'Assise recevant les stigmates, dans un large paysage. Dessin à la plume, dans le caractère des tableaux de Londres et de Naples: Le Christ à Gethsémani et la Transfiguration, tableaux qui sont de la jeunesse de l'artiste.
Attribué à Mantegna. — Représentation allégorique de la planète Mercure, probablement pour une carte de tarot. Il existe un dessin de la même main au Cabinet des estampes de Berlin, pour lequel on a prononcé le nom de Giulio Campagnola.
Lorenzo Costa. — Groupe de cavaliers et de fantasins, étude au pinceau pour le Triomphe de la Mort, fresque de la chapelle Bentivoglio à San Giacomo de Bologne.
Léonard de Vinci ou son école. — Le grand dessin représentant la Vierge et l'enfant, dessin à la pierre noire sur papier gris, qui fut exposé au Louvre à
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l'occasion du centenaire de Léonard en 1919, parait être seulement un travail d'atelier.
— Au contraire, une étude de cheval, avec schéma des proportions, feuille précieuse provenant de Sir Th.
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Tête de jeune homme
Dessin attribué à LÉONARD DE VINCI
Lawrence, appartient sûrement à l'œuvre du maître, ain i que deux études de têtes d'hommes âgés et imberbes, à la sanguine, qui datent de 1494-1497, et sont semblables à celles du Louvre et de Windsor, lesquelles paraissent être des études pour le Judas, dans la Cène de Santa Maria delle Grazie, à Milan.
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Le grand canal à Venise
Dessin de Fr. GUARDI
— Une charmante tête de jeune homme tourné de trois quarts vers la droite, à la sanguine, reproduite ci-contre, est tout à fait digne de Léonard, mais elle est exécutée de la main droite.
— Un profil de jeune homme à longs cheveux, à la pointe d'argent, rehaussé de blanc sur papier bleu est un très précieux dessin de l'école lombarde qui peut être attribué à Ambrogio Preda.
Michel-Ange. — Une esquisse au crayon, de la dernière période, pour le Jugement dernier, de la chapelle Sixtine.
Raphaël. — Plusieurs dessins dont un pour l'Adoration des Mages, dans la prédelle de l'Assomption de la Vierge, au Vatican, et une charmante Madone assise à terre, donnant le sein à l'Enfant, reproduite ci-contre.
Notons enfin parmi les œuvres plus récentes, deux dessins du Parmesan, un paysage du Titien, plusieurs dessins de Tiepolo et surtout deux magnifiques et charmantes compositions de Francesco Guardi: Le pont du Rialto à Venise (reproduit ci-contre) et des Seigneurs vénitiens dans un vestibule à colonnes.
UN TABLEAU DE CLAUDE GILLOT
au Musée du Louvre
Tous les historiens qui ont tenté d'éclaircir quelque peu la période obscure de la vie de Watteau, qui s'étend de 1702, date de son arrivée à Paris, jusqu'à 1709, date de son concours pour le prix de Rome, ont fait ressortir l'influence considérable que Gillot exerça sur lui durant le séjour du jeune élève dans son atelier.
Cette influence restait jusqu'ici du domaine historique surtout: peu d'œuvres peintes de Gillot avaient pu être authentiquées sûrement et, seuls, ses dessins permettaient de connaître, si ce n'est tout son talent, du moins les sujets traités par cet artiste curieux de tout ce qui touchait la Comédie Italienne; l'on sait combien, à son tour, Watteau en tira profit par la suite, en une série d'œuvres dont le Gilles du Louvre est l'un des plus magnifiques morceaux demeurés en France.
Il est donc d'une importance toute particulière non seulement pour l'étude de l'influence exercée par Gillot sur Watteau, mais aussi pour l'histoire de la peinture française du début du XVIIIe siècle, d'enregistrer la récente acquisition, par le Conseil des Musées Nationaux, d'une toile (1) de Gillot tout à fait caractéristique de son genre: voici Gillot enfin représenté au Louvre, et nul ne s'en félicitera davantage que l'auteur de ces lignes, qui, ayant identifié ce tableau, avait eu le plaisir de le signaler à la Conservation des peintures de notre grand Musée.
Le sujet de cette toile est emprunté à une pièce du répertoire des Comédiens Italiens, la Foire Saint-Germain, comédie en trois actes de Regnard et de Dufresny, dont la première représentation fut donnée dans la salle de l'Hôtel de Bourgogne, le 26 décembre 1695. On y avait, en effet, ajouté une scène qui faisait allusion à «une aventure du temps», de même que nos modernes revues
(1) Toile: hauteur, 1 m. 28; largeur, 1 m. 60.
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BULLETIN DES MUSÉES
accaparent les faits-divers les plus parisiens. Deux dames s'étant alors rencontrées, chacune en son carrosse, dans une rue de Paris dont l'étroitesse empêchait les voitures de se croiser, toutes deux qué et en robe blanche bordée de galons roses, et l'autre en robe orange à revers bleus, se tiennent debout et s'apostrophent avec violence. tandis qu'au second plan, un commissaire à grande
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Musée du Louvre
se piquèrent de ne se céder le pas ni l'une ni l'autre, revendiquant chacune un droit de préséance qui lui interdisait de faire reculer son équipage. L'affaire, que Boileau eut aimée pour ses Embarras de Paris, se termina grâce à un commissaire de police, qui mit les deux parties d'accord en les faisant reculer en même temps, chacune de son côté. Après les Comédiens Italiens, qui s'étaient emparés de l'histoire pour en faire une « scène des carrosses », Gillot y prit à son tour le sujet de cette toile.
Le peintre a placé la représentation de cet épisode dans un cadre de maisons rappelant le décor de théâtre qui figurait, dit le livret de la pièce, La Foire Saint-Germain. Au premier plan, deux valets, qu'on surnommait alors des « hâteurs » ou des « diligences », vêtus l'un de rouge et l'autre de jaune, se rencontrent nez à nez, traînant chacun une de ces petites voitures dénommées « vinaigrettes » : dans chacune, Arlequin et Mezzetin, costumés tous deux en femmes, l'un mas-
perruque et rabat, intervient mollement. L'ensemble est peint dans une chaude tonalité et l'œil est séduit autant par le coloris très savoureux de certains détails que par leur facture extrêmement soignée.
Une documentation particulièrement intéressante vient légitimer l'attribution à Gillot que le sujet seul engageait à formuler.
En effet, Jacques-Gabriel Huquier a reproduit le tableau du Louvre, à quelques détails près, dans une planche de son recueil intitulé Le Théâtre Italien, livre de scènes comiques inventées par Gillot : la gravure porte, à côté du nom du graveur, la mention « Gillot invenit ». Le graveur a modifié un peu le décor, ajouté un personnage derrière Arlequin et, entre autres détails, enjolivé de rideaux les deux vinaigrettes ; mais le plus intéressant est qu'il a exécuté sa planche d'après un dessin de Gillot, qui doit être considéré comme la première pensée du tableau et que M. Emile Dacier avait retrouvé et identifié dans la collection de la
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BEAUX-ARTS
princesse Murat (1). Enfin, le Musée du Louvre conserve, sous le numéro 4195 de l'Inventaire général de MM. J. Guiffrey et P. Marcel, un autre dessin de Gillot, représentant aussi une scène de comédie, les Couches d'Arlequin ; on y retrouve le même personnage d'Arlequin masqué et déguisé en femme et, détail tout à fait intéressant par sa similitude avec le tableau du Louvre, également coiffé d'une immense « fontange ». On sait que cette sorte de coiffure fit fureur entre 1680 et 1710, date vers laquelle elle redevint ce qu'elle avait été au début, un simple nœud de ruban; mais, dans l'intervalle, les exagérations de la mode féminine, en avaient fait un édifice compliqué de dentelles ou de mousseline façonnée en rayons, qui soutenu par une armature de fils de fer et comportant des pattes pendantes appelées « cornettes », pouvait s'élever à deux pieds de haut. C'est une de ces « fontanges altières » que Gillot a figurée dans le dessin du Louvre et dans le tableau de la Foire Saint-Germain.
Vers quelle époque Gillot a-t-il peint cette toile? Il est assez difficile de préciser ce point dans l'état actuel de nos connaissances sur les circonstances de la carrière de notre artiste. Mais si l'on tient compte des éléments d'actualité fournis par le sujet et par les costumes si particuliers que l'on relève dans cette œuvre, il paraît permis d'admettre que Gillot a dû l'exécuter dans les toutes premières années du XVIIIe siècle.
Cl. Lemare.
(1) M. Emile Dacier, qui a publié le tableau de Gillot le premier dans le supplément artistique du Figaro du 17 mai, se propose de faire paraître à ce sujet une étude dans un prochain numéro de la Revue de l'Art ancien et moderne.
On ne retrouve nulle part aucune mention de cette toile avant une vente de 1835, celle de la collection Bidot de Saint-Marc : elle était en dernier lieu en Russie, si l'on en croit son dernier propriétaire qui dit l'avoir achetée à Petrograd pendant la guerre, entre 1915 et 1917.
Cl. Giraudon.
Scène de comédie Dessin de Gillot (Musée du Louvre)
Il ne reste plus maintenant qu'à souhaiter que cette peinture importante de Gillot serve de point de départ pour des études (1) qui aideront autant à retrouver d'autres œuvres de ce fantaisiste trop peu connu, qu'à préciser l'influence qu'il eut dans la formation artistique de Watteau.
François Boucher.
MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE LA VILLE DE PARIS
A l'occasion du centenaire du peintre Ricard, qui sera célébré solennellement dans quelques semaines, sir Joseph Duveen vient d'offrir à la ville de Paris, pour le Petit-Palais, un très beau portrait de jeune fille, exécuté par Ricard à l'époque où Mme de Calonne posait devant lui : c'est, en effet, le portrait de la cousine du célèbre modèle du maître que sir Joseph Duveen a fait rentrer d'Angleterre, au profit du Musée des Champs-Elysées.
En outre, sir Joseph Duveen donne au Petit-Palais un portrait de Ricard dessiné en 1859 par son ami, le peintre Chaplin, pour l'étude que Paul de Musset a écrite sur Ricard. Ce dessin a été gravé à l'eau forte par Chaplin lui-même.
(1) Nous espérons pouvoir faire prochainement, dans la Gazette des Beaux-Arts, un rapprochement entre cette toile et le tableau du Musée de Nantes, attribué à Watteau, Arlequin, empereur dans la lune.
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[59] BULLETIN DES MUSÉES 155
AU MUSÉE DE LYON
Le legs de M. Joseph Gillet
Les Musées de Lyon viennent de perdre, à peu de jours d'intervalle, deux généreux amis, la marquise Arconati Visconti et M. Joseph Gillet. Par la fondation Raoul Duseigneur, la marquise Arconati Visconti avait, depuis quelques années, permis au département du moyen âge, de la Renaissance et de l'Orient, au Palais des Arts, qu'elle avait déjà enrichi de dons nombreux et choisis, de se développer avec une ampleur digne de la tradition instituée au Musée par le regretté Giraud.
M. Joseph Gillet éprouvait, pour les collections publiques de sa ville, un attachement profond, dont nous avons eu, de son vivant, de précieuses marques. Depuis une dizaine d'années, nos galeries de peinture avaient reçu de lui des œuvres importantes et belles, un Effet de neige de Courbet, une Fiancée d'Abydos de Delacroix, et, tout récemment, un pastel de Millet, l'admirable portrait de Carrière de la collection Manzi, et une étude de femme de Ribot, de la plus rare et de la plus solide qualité. Dans sa collection, où dominaient les maîtres de l'Ecole de 1830, choisis avec un goût très éclairé, étaient venus prendre place, peu à peu, des pièces importantes, et nous devinons, à présent, que son choix avait été déterminé non seulement par de hautes préférences personnelles, mais par l'intention de combler quelques lacunes ou de remédier à certaines insuffisances de nos galeries. Tel est assurément l'esprit du legs que nous venons de recueillir et où figurent, à côté de deux beaux vases grecs à figures noires, d'une coupe antique en argent ciselé, d'un ange en pierre d'un atelier bourguignon, et d'une émouvante Piétà champenoise en bois, de l'ancienne collection Aynard, des peintures ou dessins d'Ingres, de Corot, de Fromentin, de Daumier, de Paul Baudry, de Henri Regnault, sans parler de quelques œuvres des maîtres anciens, en particulier d'un remarquable portrait de femme de Dumoustier et d'un Rembrandt, dont il sera sans doute reparlé.
Le Musée de peinture ne possédait d'Ingres qu'une étude pour les mains de Boileau et d'autres personnages de l'Apothéose d'Homère, donnée par le baron Vitta en 1911, admirable d'ailleurs de force expressive et de beau naturalisme. Le cabinet des dessins était plus riche, surtout avec un précieux ensemble de l'Age d'or. Grâce au legs Joseph Gillet, deux aspects essentiels du génie d'Ingres peuvent être admirés à Lyon, avec le Portrait du duc d'Orléans, étude pour le portrait en pied du Musée de Versailles, et l'Odyssée, de l'ancienne collection Beurdeley. L'Odyssée de l'Apothéose, telle qu'on la voit au Louvre, est admirable de style et de pureté : celle-ci est plus jeune et, si l'on peut dire, plus femme. Sa rêverie est moins auguste et plus tendrement mélancolique. La tunique vert de mer, d'une charmante richesse de ton, laisse voir les jambes plus haut que le genou, de beaux bras
Cl.: Sylvestre
L'Odyssée, par INGRES
peints avec fermeté, une jeune poitrine. La religion d'Ingres pour la femme, sa sensibilité voluptueuse et chaste, sont là tout entières.
Le Corot, signé et daté 1872, s'ajoute à une série déjà riche, où les diverses notes du maître sont dominées par l'autorité de l'inoubliable figure de Femme à l'atelier, digne de Vermeer. Le Paysage légué par M. Joseph Gillet a la largeur, la bonhomie et le charme des plus belles pages.
Nous possédions déjà le Daumier de la série des Amateurs et des scènes populaires : nous avons désormais le Daumier des avocats et des juges, avec une grasse petite peinture, d'une extraordinaire puissance d'expression.
Ziem et Fromentin, — un Fromentin d'argent, de la plus séduisante fraîcheur, — rejoignent nos orientalistes, Decamps, Laleux, Guillaumet. Enfin, dans notre série du portrait français, où entrent Dumoustier et un anonyme large et concis, qui pourrait être Sébastien Bourdon, le legs Joseph Gillet fait place à Paul Baudry, le Baudry de la jeunesse, tout imprégné des leçons de Venise, sorte de Ricard en clair, et le Baudry de l'âge mûr,