Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Léon Frédéric, OCTAVE MAUS. - Jean~Charles Cazin, GUSTAVE SOULIER. - Les Installations générales de l'Exposition, G. S. - Un précurseur : Laurent Bouvier, E. MOREAU-NÉLATON. --- MAI 1901 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13 RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 5° Année — N° 5.

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L'Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas ignés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. --- L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

Page 3

Les Ages de l'Ouvrier. Léon Frédéric Si j'avais à fixer l'ancestralité spirituelle de Léon Frédéric, je serais tenté de la rechercher d'une part dans les maîtres italiens du xvie siècle, Botticelli, Ghirlandajo ou tel autre peintre candide et recueilli, de l'autre parmi les vieux Flamands que passionnait l'étude directe de la nature et qui trouvèrent autour d'eux, dans l'intimité familiale, tout à la joie de peindre, les sources d'une inspiration sans cesse renouvelée. Les uns paraissent lui avoir légué, avec le souci du décor harmonieux, une inclination de la pensée vers les grâces mystiques de la beauté féminine et de l'enfance. Il tient des autres l'amour des êtres et des choses qui l'environnent et qu'il ne se lasse pas de reproduire avec la plus scrupuleuse exactitude, convaincu que rien ne surpasse en beauté la nature et que l'œuvre d'art la plus haute n'atteint pas à la splendeur d'une fleur épanouie, d'un champ de blé ondulant sous la brise, du plumage versicolore d'un oiseau, du jeu mouvant des nuées, de la fuite des eaux entre les berges gazonnées d'un ruisseau. Eugène Fromentin a dit que l'art italien est chez lui dans toute l'Europe, excepté en Belgique, dont il a sensiblement imprégné l'esprit sans jamais le soumettre, et en Hollande, qui jadis a fait semblant de le consulter et qui finalement s'est passée de lui (1). Ce qui fut vrai pour Mabuse, le premier peintre flamand qui visita l'Italie, pour Van Orley, pour Floris, pour Coxcie, l'est aussi pour Frédéric. La double influence, en apparence contradictoire, qu'il subit donne à son art un caractère très spécial. A la fois idéaliste et fortement imprégné de réalité, il exprime d'éternels symboles par les images les plus ordinaires de la vie. Les types dont il s'inspire sont pris au hasard des rencontres et fixés sur la toile dans la vérité naïve de leurs attitudes, de leurs gestes, de leur physionomie, avec la saveur parfois un peu âcre d'une rusticité qui contraste avec la noblesse du rôle qu'il leur assigne. En poète, Léon Frédéric transpose mentalement les visions que lui offre la nature, et sans doute quand une jeune mère lui apparaît dans les champs doit-il, par un phénomène inconscient, y découvrir la silhouette ingénue de la Madone. On pourrait lui appliquer ce que disait dernièrement M. Saint-Georges de Bouhélier: « Les figures que nous contemplons dans l'univers, le poète les regarde d'un tout autre œil que nous. Il leur découvre des lignes uniquement spirituelles, et tandis qu'elles nous frappent par leur aspect physique, lui se sent simplement touché par ce qu'elles représentent d'invisible et de pur. Tout lui est bon parce que tout ne lui paraît être que le signe matériel d'une idée mystérieuse. Et quand nous ne voyons en tous les lieux du monde que des (1) Les Maîtres d'autrefois. Belgique, Hollande. Paris, E. Plon et Ce, 1876.

Page 4

Art et Décoration formes corporelles, éphémères et changeantes, le poète retrouve, à travers, quelque chose d'éternel, de plausible et de saint. » Il n'y a, dans cette adaptation de la réalité au rêve, ni volonté préconçue, ni ascendant littéraire. Il suffit de causer pendant quelques moments avec l'artiste pour sentir en lui une sincérité, une spontanéité d'impressions qui écarte toute idée d'un art théorique ou spéculatif. Le peintre obéit visiblement à son tempérament et s'y abandonne avec simplicité. Des forces inconnues guident sa main, assouplie par un travail obstiné à vaincre toutes les difficultés techniques. A de très rares exceptions près, on ne pourrait trouver dans son atelier d'esquisses préliminaires à ses grandes compositions : presque toutes sont peintes directement et définitivement, avec une sûreté et une fermeté qui dénotent une singulière décision. Ses œuvres les plus importantes, qui enferment généralement un cycle d'idées métaphysiques dans des groupements de figures étudiées sur le vif, ont été commencées et poursuivies sans qu'aucun projet d'ensemble ait précédé leur exécution. Je ne loue ni ne désapprouve cette méthode : je me borne à constater un fait, assez rare pour être signalé comme une des caractéristiques de l'artiste dont je cherche à analyser la personnalité. Certaines de ses compositions n'ont même été achevées que par alluvions successives. Le Ruisseau, ce vaste triptyque qui fut l'une des principales attractions de la Section belge des Beaux-Arts à l'Exposition Universelle, était limité, lorsque l'artiste le conçut, l'exécuta et l'exposa en Belgique, au seul panneau central. Frédéric avait voulu exprimer, par un groupe symbolique et charmant d'enfants nus s'ébattant dans la verdure, parmi les remous bruissant sur le schiste d'un ru ardennais, les voix chantantes de l'eau. Peu à peu sa pensée se compléta. Le concerto de l'onde devint une symphonie en trois parties, et à l'Eau qui chante le peintre adjoignit, en deux panneaux encadrant la composition centrale, l'Eau qui tombe, la cascade irisée du flot bouillonnant, et l'Eau qui dort, le lac limpidesurlequel vogue la blancheur nacrée des cygnes. Une pensée unique préside à ces trois inspirations, bien qu'elles soient nées à des époques différentes, et les éphydrides d'une mythologie surannée y sont remplacées, dans chacune des compositions, par une joyeuse théorie de petites créatures humaines, dont les attitudes simulent la chanson, la chute et le sommeil des ondes. Par le scrupule de l'exécution, la manière du peintre rappelle celle des maîtres gothiques. Qu'il couvre de larges surfaces de toile ou qu'il limite son cadre à un tableau de chevalet, Frédéric garde une « écriture » serrée, régulière, identique. Il n'y a pas un coin de l'œuvre qui ne soit aussi soigneusement calligraphié que les parties principales, ce qui n'a rien d'anormal chez un artiste qui se délasse, assure-t-on, des fatigues de l'atelier par de délicats travaux d'horlogerie! Etranger aux voluptés de la « belle facture », du « morceau de Les Ages de l'Ouvrier. (Panneau de droite.)

Page 5

Léon Frédéric bravoure», de la «coulée de pâte», indifférent aussi aux problèmes récemment posés et victorieusement résolus par certains de la décomposition de la lumière et de sa reconstitution prismatique, Léon Frédéric subordonne toute technique à l'expression de la pensée, à l'observation du caractère physique des êtres et des sites qu'il reproduit. La couleur lui apparaît plutôt comme élément expressif que comme une joie des yeux, et le rythme des lignes n'a pour lui qu'un intérêt subjectif; celui-ci accen- audacieuses du peintre. Telles œuvres du début, les Marchands de craie (Musée de Bruxelles), par exemple, commencés en 1882, achevés l'année suivante, ont pris une patine délicate d'un charme extrême. Selon l'expression de Marcellin Desboutins, Frédéric aurait le droit de dire : «Je peins cinq ans d'avance!». Ces Marchands de craie demeurent l'une des œuvres capitales de la jeunesse du peintre. Né à Bruxelles le 26 août 1856, il avait, à vingt-deux ans, échoué au concours de Rome et, tue la composition sans avoir par lui-même de sens ornemental. Il en résulte que les œuvres de Léon Frédéric pèchent souvent par l'équilibre comme elles heurtent les regards par les crudités d'un coloris acide ou brutal. Mais combien l'expression et, souvent, le style rachètent ces défauts! Le temps se charge d'ailleurs d'harmoniser, d'adoucir et de fondre les colorations trois ans après, vu conférer à un rival plus heureux une bourse de douze mille francs qu'il ambitionnait en vue de poursuivre à l'étranger son initiation artistique. Des études consciencieuses sous la direction de Portaels et de Van Keirsbilck, les cours du soir à l'Académie des Beaux-Arts l'avaient armé pour la lutte: mais sans doute son art parut-il trop audacieux,

Page 6

Art et Décoration trop peu conforme aux traditions d'école pour que les jurys se décidassent à lui accorder leurs suffrages. Il n'en fit pas moins le voyage d'Italie, objet de ses convoitises, grâce à la générosité intelligente de son père, et il passa sept mois, en compagnie de son ami le statuaire Dillens, à s'emplir les yeux des chefs-d'œuvre centennal de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, reflètent les impressions de ce pèlerinage d'art. Le modèle qui posa pour la figure principale de ces deux toiles était un pauvre marchand de craie qui s'en allait, dès l'aube, avec ses enfants, vendre sa marchandise dans la banlieue. C'est ce qui inspira à l'artiste la du passé en même temps qu'il exaltait son âme aux visions sereines de la nature italienne. L'Agonie de saint François d'Assises (1881), actuellement à l'église des Joséphites de Grammont, bientôt suivie de la Légende de saint François, triptyque récemment exposé au Salon belle composition du musée de Bruxelles, dans laquelle Frédéric a reproduit avec attendrissement, en trois épisodes, la journée du chemineau : le départ matinal, le maigre repas de midi pris en famille au bord de la route, le retour au foyer dans les brumes du soir.

Page 7

Le Ruisseau (Pommeur centrale)

Page 8

Art et Décoration L'existence des humbles inspira dès lors au jeune peintre une série de compositions touchantes, d'une beauté sévère, d'une éloquence dans sa détresse, le Repas des Funérailles (1886), au musée de Gand, les Boëchelles (même année), au musée d'Anvers, les Ages du Paysan (1887), La Vanité des Grandeurs. dénuee de rhétorique : les Femmes à loques (1883), la Noël à l'hospice des vieillards (1884), la Vieille Servante (1885) (1), vraiment émouvante vaste composition en cinq panneaux, peuplée d'une multitude de personnages dont chacun constitue une étude scrupuleusement exécutée d'après nature. (1) Aujourd'hui au Musée du Luxembourg.

Page 9

Leon Frédéric A cette époque se place la série de dessins intitulée le Lin et le Blé (1888-89) qui embrasse, en un cycle de compositions qui ont le charme de la vie rustique instantanéisée, le poème agreste de la Toile et du Pain. J'ai analysé en détail, dans cette Revue (1), cette œuvre charmante, récemment acquise par la princesse Ténicheff, et l'on se souvient peut-être encore du parfum champêtre qu'elle dégage. C'est au village de Nafraiture, un coin de Belgique qui ne figure encore, fort heureusement, sur aucune carte cycliste et que les automobiles eux-mêmes ont respecté jusqu'ici, que Léon Frédéric conçut et exécuta cette page maîtresse. C'est là qu'il se recueille chaque année, les beaux jours venus, en quête des sensations nouvelles que lui donnent les horizons profonds, les prairies, les bruyères, les bois auxquels il a voué un culte respectueux. Il n'est guère, désormais, de toile de Léon Frédéric où n'apparaîtra un site du pays qu'il aime plus que tous les autres, et la plupart des figures qu'il peint sont les modèles qu'il a sous la main dans sa retraite estivale. La Tête de Vieillard (1889) que nous reproduisons, la Pensée qui s'éveille (1891) en fournissent, aux (1) Voy. Art et Décoration, 1890, p. 185.

Page 10

Art et Décoration deux extrémités de la vie, des exemples caractéristiques. Mais la conception de l'artiste s'élargit. Chez lui aussi la pensée s'éveille, et son âme fraternelle s'apitoie aux infortunes des déshérités, s'indigne des iniquités dont l'existence sociale est semée. Il rêve pour les malheureux une part de bonheur que leur refuse le sort, et il volets offrent l'image de Dieu le père (le Jugement dernier) et du Saint-Esprit (Adam et Eve chassés du Paradis terrestre), tandis que dans le panneau central deux anges portent fièrement la Sainte-Face reproduite sur le voile de Véronique. Dès lors, les tableaux allégoriques et symboliques alternent avec les études documentaires, peint cette œuvre symbolique de grande allure : le Peuple verra un jour le lever du soleil (1891) dans laquelle s'épandent en espoirs et en appels apitoyés les trésors d'un cœur généreux. En même temps il compose pour l'église de Nafraiture un triptyque de la Sainte-Trinité dont les avec les paysages et les portraits, — car Léon Frédéric excelle dans tous les genres. Notons, en 1892, la Vanité des grandeurs dont notre illustration permettra d'apprécier le caractère tragique, la Route zélandaise, acquise par le Roi des Belges; en 1893, la Salutation Angé-

Page 11

Léon Frédéric