Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Georges de Feure. - OCTAVE UZANNE. - Un bâtisseur belge : - Georges Hobé, - LÉONCE BÉNÉDITE. - La Reliure Etrangère à l'Exposition. - EM. BOSQUET. - Carte de Noël (concours) - GUSTAVE SOULIER. - Planche hors texte: - Aquarelle, - Par Georges de Feure, --- MARS 1901 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 5° Année — N° 3.

Page 2

Imprimerie de Vaugirard G. de Malherbe & Cie 152, rue de Vaugirard (13, Impasse Ronsin) Téléphone 707.74 PARIS Téléphone 707.74 --- Impressions en tous genres en Noir et en Couleurs LABEURS ET TRAVAUX DE LUXE Spécialité d'impressions en couleurs EN TYPOGRAPHIE ET EN LITHOGRAPHIE TAILLE-DOUCE EN NOIR ET EN COULEURS Affiches artistiques Cableaux-Annonces Albums et Catalogues illustrés Travaux d'art pour l'Industrie et la Publicité Imprimeur de la Revue "ART & DECORATION" --- TENTURES D' ART DÉCORATION AU POCHOIR sur Toile de Jute Peluche & Tapis Jully fils & H. SAUVAGE 3 R. de Rohan-Paris --- SOURCE BADOIT Etablissement de St Galmier LOIRE L'eau de Table sans rivale la plus limpide Exiger le cachet vert et la Signature --- Fabrique de Toiles préparées pour Peintures Décoratives Plafonds et Panneaux d'appartements Toiles pour imitation de Tapisseries Marouflage a Binant 70, rue Rochechouart Paris Médailles aux expositions Universelles 1869, 75, 82

Page 3

CAFÉEURE G eorges de Feure est l'un de ceux qui conçoivent le mieux, dans notre France contemporaine, cette haute et noble destinée de l'artiste dans le sens que lui attribuent les penseurs et les poètes anglais. Dégage de cette théorie imbécile de la spécialité dont notre esprit routinier assassina, comme pour ainsi dire, la plupart de nos jeunes talents, il veut que la multiple, l'enveloppante, la captivante et délicieuse vie reçoive dans ses diverses expressions toute l'attention de l'être humain. Si l'homme est artiste, il ne lui permet point de s'intéresser à un côté du spectacle ordinaire plus qu'à un autre également digne de remarque. A lui s'appliqueraient volontiers ces profondes paroles de Baudelaire : > « Un artiste n'est artiste que grâce à son sens exquis du Beau, — sens qui lui procure des jouissances enivrantes mais qui, en même temps, implique, enferme un sens également exquis de toute difformité et de toute disproportion. » Pour M. de Feure rien ne saurait être laid : il estime que pour cela il suffit de savoir transformer ou transposer, de savoir envisager les choses sous un certain angle. M. de Feure voudrait que la transformation s'appliquât à tout le décor de notre ambiance; que notre jouissance ne fût pas seulement picturale mais encore qu'elle s'étendît à des données décoratives dont l'architecture et la construction se feraient les meilleurs interprètes. En bon psychologue et en amoureux de la beauté, M. de Feure estime que la femme possède une influence prépondérante sur le mode général de décoration. Les appartements, les théâtres, les salons, les expositions sont, pour ainsi dire, décorés selon le même mode qui préside au port des toilettes, des manteaux, des chapeaux de luxe. N'y aurait-il pas là toute une éducation de l'œil, du sentiment, du décor, à refaire selon des lois nouvelles plus justes, plus d'accord avec nos aspirations, avec des idées nobles et larges de la beauté d'ensemble? Ah! apprendre aux femmes ce qui conviendrait le mieux à leurs capricieuses métamorphoses, les ramener à la simplicité, aux grandes lignes, à la sobriété des teintes délicates, subtiles et belles! Mais nous comptons sans l'esprit moyen ; M. de Feure, qui s'est fait à ce sujet tout un petit credo, dit fort justement: « Dans certaines maisons cruellement bourgeoises, dans les quartiers les plus mercantiles, il n'est pas rare de voir les chambres et les escaliers décorés avec de fantastiques arabesques ou d'élégantes tapisseries qui ne charment en rien les yeux grossiers de

Page 4

Art et Décoration ceux qui y passent. A ces esprits frustes conviennent seulement les représentations naturelles : ils veulent des lis, des roses, des petits oiseaux, toute la gamme des choses faciles et tendres, bien compréhensibles. — Mais pourquoi ne leur en donne-t-on pas? Il suffirait simplement de les faire mieux et d'en tirer un parti décoratif plus grand qu'on ne l'a fait jusqu'alors. Ainsi en serait-il pour l'ameublement, pour le costume, pour les vitraux, pour les étoffes, pour la ferronnerie. Au théâtre, de même ; le décor aurait à se rapprocher le plus possible de la nature des choses représentées. L'artiste devrait le brosser conformément à l'idée directrice du poète, y inscrivant les motifs inexprimés, les gammes sourdes, les seconds plans indicateurs; se contentant d'introduire de lui-même la seule part d'individualité suffisante à transformer. Ici encore M. de Feure est d'accord avec la théorie wagnérienne : le décorateur doit être le collaborateur du poète. A lui appartient le rôle de développer encore l'idée principale, de broder alentour ces leitmotive qui sont comme les échos assourdis des plans principaux, comme les reflets nuancés et délicatement attendris de l'idée directrice. — Le poète est le prince Prospero qui répand en belles strophes toute la légendaire trame du récit; le décorateur, lui, est le Puck plus discret qui se contente de voleter alentour et d'accroître encore l'illusion de ceux qui admirent, en éveillant autour du thème principal les mélodies accompagnatrices de la palette. Georges de Feure, parmi les spectacles consacrés, nous indique plus particulièrement celui de Faust. Il est à remarquer, en effet, que depuis que le chef-d'œuvre de Goethe est mis à la scène, le décor du « Jardin de Marguerite » laissa généralement à désirer. Au lieu de s'imprégner de l'idée du poème, l'artiste préférera toujours brosser à sa fantaisie un cadre qui ne sembla s'harmoniser en rien avec l'héroïne. N'eût-il pas fallu représenter Façade de l'Art Nouveau Bing, à l'Exposition. un jardin virginal, entièrement blanc, d'une candeur d'aubépine et de pommiers de mai? Les marguerites, les roses blanches étaient tout indiquées pour servir sa palette. L'artiste ne l'a pas voulu. La vanité de l'initiative a fait tort à l'idée du poète. Le jardin de Marguerite sera criard et laid, bariolé des nuances les plus vives

Page 5

Georges de Feure du pinceau; des tournesols, des tulipes, des roses rouges y éclateront partout. Sur ce fond blanc pourtant, comme il eût été rationnel et d'un bel effet de voir paraître Faust vêtu de noir et Méphisto paréde rouge, symboles chacun de leur incertitude ou de leur scélératesse. Ces idées générales, G. de Feure s'ett essayé à les appliquer rigoureusement dans le cadre restreint de la vie ordinaire. Soit qu'il traitât d'un sujet personnel, soit qu'il se fit l'interprète d'un poète ou d'un écrivain, toujours son esthétique le ramena à ces quelques traits généraux : rester toujours humain et vivant; même dans la fantaisie la plus capricieuse, demeurer accessible à l'attention naïve comme à l'imagination la plus ouverte; se mettre en harmonie avec l'ensemble du sujet traité. Georges de Feure n'a point commencé à se produire avant 1890, et déjà son œuvre peint, lithographiéou gravé est considérable. Ses lithochromies sont au nombre d'une centaine, infiniment variées, multiples, toutes d'un charme différent. Ses tableaux exposés depuis plusieurs années au Champ de Mars sont déjà devenus l'honneur de plusieurs galeries particulières ; ses affiches, placardées sur les murs de Paris Canapé. Exécuté par l'Art Nouveau Bing.

Page 6

Art et Décoration ou de Bruxelles, sont déjà aussi recherchées des délicats que celles de Chéret, de Lautrec ou de Will H. Bradley, le jeune maître de Chicago avec lequel il possède quelquefois une certaine analogie. L'art de Georges de Feure n'est pas seulement un art décoratif dont les motifs précieux suffiraient à eux seuls à faire la joie de nos yeux et le décor de nos murailles. La pensée l'étendue de pensée de ce curieux artiste. D'abord, sur le plan principal, la figure im- Modèle de papier peint. (Appartient à M. Forrer.) portante; puis, sur les plans secondaires, toute une gamme accompagnatrice de feuillages exotiques, de lumineuses plantes de rêve, de fantasmagoriques végétations solaires. Limitées de traits durs comme les figures des vitraux, comme les linéaires physionomies des person- Modèle de papier peint. (Appartient à M. Forrer.) de l'artiste ne s'arrête point à la seule relation qui puisse s'établir entre son œuvre et les œuvres environnantes qu'elle est appelée à compléter, mais encore elle s'élève bien au delà; elle cherche à introduire, à travers la gloire du décor, une pensée philosophique personnelle. Regardez ces visages aux traits limités nettement comme ceux des primitifs; admirez ces créatures jeunes et belles, quelquefois tout animales, quelquefois d'une intellectualité puissante, toujours d'une souplesse et d'une grâce félines en même temps que d'un extraordinaire charme de vision, et vous comprendrez toute nages de Van Eyck, de Dürer ou de Cimabue, les figures de ses tableaux se meuvent, au contraire, dans de puissants paysages orien-

Page 7

Aquarelle. c c f e u n s

Page 8

Art et Décoration taux. Une sorte de sève ardente et jeune circule dans les veines de ces arbres, dans les touffes de ces fleurs, qui sont aussi bien celles du Fusi-Yama ou des jardins persans que celles des Paradis perdus. Ces paysages somptueux, fouillés et chimériques comme de hauts-reliefs de pagodes ou de temples brahmaniques, concourent savamment à rehausser l'étrange et pur visage des femmes qu'on y voit errer, lasses et nues, semblables à de lentes et indo-ciles idoles. Parfois des adolescents aux profils mi de faunes mi de narcisses écartent les écla-tants feuillages des arbres et se délectent à la convoitise du spectacle. Les uns et les autres portent au front et aux membres la convulsion manifeste de l'éternelle douleur; jouets de leurs passions, jouets de l'amour, jouets de la mort, jouets du destin, ils se contemplent d'un regard énigmatique et avide, qu'aucun sourire de bonheur satisfait jamais ne vient illuminer. Ainsi que le remarque un autre extraordinaire visionnaire des lettres, Paul Adam : « Les faces des êtres que cet artiste exprime en peinture demeurent épouvantablement stupides de l'inutilité des tentatives et de la menace irrémissible du destin. » Ailleurs, M. Paul Adam ajoute : « La maîtrise de M. Georges de Feure consiste en l'impeccabilité de son dessin. Il a, pour décrire ses figures, la sûreté d'un Vivarini ou d'un Van Eyck : même son amour de la ligne va jusqu'à insister cruellement, à percer la chair avec le contour de feu où il insère ses personnages. Et cela donne à ses œuvres ce signe de cruauté subie qui les rend saisissantes et belles. « La ligne, imprécise et forte comme la Pensée, étroit, meurtrit. Jamais, apparemment, la pensée subtile ne trouva pareil symbole de précision pour se laisser voir complexe et agissante. « La terre expressionnée par la lumière est le mérite très original de ce coloriste nouveau. Chaise coiffeuse. Exécutée par l'Art Nouveau Bing. Flambeau.

Page 9

Georges de Feure Le premier, il a su dire comme l'éclat du jour épouvante les âmes obscures et douloureuses. » Il était bien que l'écrivain de Être et de Princesses byzantines écrivit ces lignes. Elles témoignent explicitement du beau talent de M. de Feure. Elles disent toute la savante technique de cet habile et saisissant artiste. Cette œuvre — déjà — est multiple de moyens, multiple d'expression, d'une variété infinie d'aspects. Un de ses tableaux, La Course à l'abîme, illustrerait magistralement tel passage du second Faust, ou mieux encore servirait de programme à la géniale Damnation du même Faust, dont le grand Hector Berlioz écrivit l'immortelle partition. Tandis que sur un pont fragile, dressé contre un ciel ardent, se précipite toute la pauvre chevauchée humaine, ivre de mort, de néant et de repos, deux figures de femmes jaillies de l'immense forêt s'arrêtent étonnées, dans l'indécision d'un geste animal, et demeurent stupéfaites et rêveuses devant l'horrreur colossale de cet anéantissement précipité de l'abîme. Leur douleur muette contemple le poème de mort, tandis qu'auprès d'elles — végétation splendide d'une île boréale! — la forêt éclate en couleurs et en lumières! Indifférence éloquente des choses devant la mort, ironie des sites paisibles et enchanteurs en face de l'apreté du mal humain ! Ainsi peut-on rencontrer, dans cette même toile, tout l'inévitable recommence- ment des métémiscences! On y retrouve le panthéisme tragique de la nature totale qui accepte toutes les hontes et toutes les détresses dans le creuset fécond de son abîme, puisqu'il les rend au monde transformées, rajeunies, belles: femmes, fleurs, tiges, oiseaux. Cette même préoccupation métaphysique se retrouve dans une autre toile, Fin de lutte, paysage rouge et lumineux où se dresse un être surpris de se sentir vivre encore, alors que s'est éloigné le péril qui le devait anéantir. L'Angoisse: deux formes de femmes, étendues sur une prairie devant la mer, s'efforcent de comprendre l'extraordinaire poème que dégagent les flots, de pénétrer le sens de ce rythme inapaisé qui soulève les vagues. Mais aucune voix ne répond aux créatures stupides.

Page 10

Art et Décoration Paravent brodé. L'une d'elles, retournée vers le monde, dans son indifférence, renonce même à comprendre. Baudelaire, qui avait inspiré déjà à M. de Feure le motif de ses admirables Femmes damnées, lui inspira aussi la composition de cette icône saisissante et prodigieusement belle de tons et de lumières qu'est la figure appelée Spleenétique. Qui put admirer au Louvre ce chef-d'œuvre de Pisanello, la Princesse d'Este dans les fleurs et les papillons, pourra comprendre, jusqu'à l'acuité de l'extase, cette lumineuse toile décorative de Georges de Feure. Un même luxe, une même richesse de floraison présidèrent, à des siècles de distance, au dessin comme à la coloration des chairs, des fleurs, des insectes, du ciel! — Coiffée de fleurs rouges, comme une bacchante qu'auraient grisé les vignes d'automne, une femme, immortellement belle et triste, préside à la mort du soleil. Le soir descend, dans une chamarrure de nuances et de gerbes. On songe aux vers de Baudelaire: Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon... Les sanglantes frondaisons automnales s'apaisent sous la brise mourante. De l'ombre s'étend : Entends, ma chère, entends la grande nuit qui marche... Vers de Baudelaire, mélodies attendrissantes de Schumann et du chevalier Glück! c'est vous qui inspirates cette œuvre saisissante! Des heures Devant de foyer (détail). Executed by l'Art Nouveau Bing.

Page 11

Georges de Feure et des heures on resterait devant cette spleenétique à regarder mourir le soir. Ainsi Edgar Poe devant le Portrait ovale! Comme la plupart des visionnaires artistes du Nord qu'ont séduits les paysages orientaux, Georges de Feure possède une sorte de divination psychologique de la Femme dominatrice, de la Femme-sirène, de la Femme-Armide et Salomé, amoureuse et impératrice à la fois. Quentin Matsis pensent les héros mourant dans les combats ou les hommes-dieux accrochés sur les croix! Ainsi la voulu peindre Georges de Feure. Mais ce que M. George-de Feure est avant tout et dans tout et par-dessus tout, c'est un décorateur, c'est-à dire ce qu'il y a de plus rare dans l'art contemporain. Décorateur, de Feure l'est quoi qu'il fasse; la décoration le domine et nous avons la lui montra, portant sur un plateau la tête de saint Jean! Lorenzo Filippi la lui présenta parée des atours des princesses! Lucas Kranach la lui offrit lourde de joyaux et de pierreries rares. Elle est, à ses yeux, à la fois idole et faunesse, dominatrice barbare et martyre chrétienne : l'éternelle passion torture son visage; Hélène des Troyens ou Madeleine de Galilée, c'est toujours à elle que