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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Constantin Meunier, CAMILLE LEMONNIER.
- La Céramique à l'Exposition, (2ème Article.) ALEX. SANDIER.
- Quelques Couvertures par George Auriol. GUSTAVE SOULIER.
- Planche hors texte : L'Industrie (bronze), par Constantin Meunier.
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FÉVRIER 1901
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5e Année — N° 2,
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
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V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
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Constantin Meunier
Le plus classique des grands sculpteurs contemporains naît en pays brabançon. La contrée, à la fois flamande et wallonne, alterne la plaine et la colline. Elle offre ainsi, avec modération, le double aspect de ce pays belge auquel l'Escaut et la Meuse font une physionomie si contrastée. Il semble que, comme elle, Constantin Meunier participe des deux races qui l'habitent. Par l'accent ample et coloriste il apparaît Flamand. Son art nourri et nerveux s'accommode des atmosphères humides et grasses. La magie des grands peintres des Flandres du XVIIe siècle résidait dans cet accord des lignes et des ambiances aériennes,
et Meunier, toute une part de sa vie, pratiqua presque exclusivement la peinture. Cependant il demeure plus spécialement Wallon par le rythme clair et précis des structures, par un instinct naturel de la beauté simple et de la pondération harmonieuse. Le génie flamand sans alliage d'un Jef Lambeaux, en qui revit le pompeux sensualisme panthéiste de Rubens et de Jordans, déborde dans une outrance luxuriante qui ne se lasse pas d'accumuler les signes extérieurs de la force physique. Il sert à établir par comparaison, chez Constantin Meunier, la prédominance d'une race sobre et concentrée, douée d'un héroïsme tranquille.
Ce ne sont là
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d'ailleurs que des généralisations. Les influences ethniques expliquent mieux l'ensemble des manifestations d'un groupe que la genèse isolée d'un cerveau créateur. Si Meunier, par certaines particularités, se réclame d'une patrie plutôt que d'une autre, il semble échapper à toutes par une dominante suprême qui le situe dans la région des maîtres hors frontières : il a un sens universel de Beauté.
Ses mineurs et ses puddleurs n'appartiennent pas plus aux territoires enflammés de Mons et de Charleroi qu'aux latitudes convulsées du Creusot et aux districts charbonniers du Pas-de-Calais. Leur signification les sous-trait aux limites et aux catégories. Ils nous révèlent une humanité générale à travers une destinée commune de labeur et d'activité physiques.
C'est à peine si la tare manuelle les particularise : la déformation de l'effort quotidien ne se fait sentir qu'à l'enflure d'un muscle, à l'épaississement de la carrure, à tels détails pathétiques de la forme qui évoquent les marteaux, le pic et les ringards. L'artiste excelle à les indiquer sans insistance, d'un renflement léger de la ligne qui ne rompt pas les plastiques et seulement les sensibilise comme d'une plus intime chaleur de vie.
Son art se défend de l'excès : la soumission à un rythme de force, égale constamment, le ramène à la beauté des attitudes, au jeu tranquille et harmonique des corps en évolution. Sans effort, par un don merveilleux d'équilibre, il aboutit à la puissance. Il manifeste l'héroïsme de la forme humaine. L'ordonnance des lignes, avec une logique inflexible, se parallélise aux directions motrices, dans le sens d'une action continue et selon les transmissions de l'énergie conductrice. C'est la souple et rigoureuse mécanique d'un organisme s'appariant aux réactions des bielles et des pistons d'une machine. Une figure ainsi conçue ne laisse rien à désirer dans sa structure et ses aplombs. Elle s'implante au sol par les mêmes attaches qui assurent la solidité d'une architecture. Elle jaillit et se meut dans
Au Pays Noir.
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Constantin Meunier
l'air d'une poussée qui, partie du centre, rayonne aux extrémités comme la sève des plantes et des arbres. Elle s'adapte aux lois dynamiques universelles et concrète une expression du monde dans la continuité sans arrêt d'un beau geste. C'est la mathématique de la vie transmuée en un miracle d'art. Constantin Meunier s'affilie à la tradition des maîtres antiques. Il dépasse les rythmes émotionnels de la Renaissance et directement reconstitue le simple et grandiose Homme physique des âges vierges. Ses anatomies sont
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élémentaires comme les formes primitives et l'être tellurique exalté par le symbole païen. Elles participent de la densité brute des Forces. Il y a, entre le torse de l'Ilyssus, par exemple, et certaines spacieuses plastiques de ses mineurs, l'analogie qui existait entre ce prodigieux bloc charnel et les grands aspects géologiques du Globe. La forme est restée esthétique ; celui-là seul est resté en dehors de ses variations. C'est encore un des témoignages de sa royauté inamovible qu'un sculpteur de nos temps, en se vouant à d'humbles représentations, ait réveillé le sens obscurci des divins anthropomorphismes. L'ouvrier de Meunier a pour origine l'athlétisme olympique. Les fournaises industrielles où il ahanne prolongent idéalement, par delà les évidences immédiates, les triomphes du stade. Il déroule le geste immense et mesuré des luttes gymniques.
Ainsi s'explique l'attribution de l'épithète « classique » à un maître qui, dans sa sphère d'application, ne se suscite d'abord que spécialisé par son étude du labeur contemporain. Meunier renoue la chaîne des morphologies antiques. Il est de la jeune école des époques de la sculpture qui ne connurent pas le déchet des âges. Le Siècle dans son œuvre s'atteste à des signes qui ne prédominent pas sur leur essence même, c'est-à-dire la beauté de l'Homme physique, dans le jeu magnifique de son organisme. C'est celui-là qui, sous la cotte de ses forgerons et de ses charbonniers, synoptise la continuité du héros de la Hellade.
On ne diminue en rien un grand artiste en le détachant des apparences et en le ramenant à la simplicité foncière du type d'art qu'il incarne. Il convient de se défendre, à propos du peintre-sculpteur des ouvriers, comme c'est l'usage de le qualifier, contre cette trop facile classification. Constantin Meunier a pu réflexement exprimer le servage de nos âges du fer et du feu : c'est l'aspect sous lequel son caractère le plus immédiat se révèle à nous. Cependant son art ne dogmatise pas, rien ne sent moins la thèse. Une heure sonne dans sa vie où toute sa production antérieure paraît sur le point de s'annuler sous la pression d'une circonstance providentielle. Brus-
pour lui un symbole rythmique, suggestit des correspondances entre la créature et la genèse.
Il semble qu'à ce point de vue surtout il a subi l'impérieux ascendant du plus humain de tous les arts. Phidias apparaît un dieu immobile au centre du monde des formes sensibles, dans une jeunesse d'éternité qui lui vient d'avoir exprimé la durée de la substance en ses rapports avec l'organisme universel. Tout concept d'art subit plus ou moins l'alliage avec les modes transitoires du sentiment
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Constantin Meumer
Ecce Homo.
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quement il est amené dans la région des batailles industrielles. Un travail, une suite de dessins pour l'illustration d'un texte du Tour du Monde va décider de la gloire de sa carrière. Il touche à la maturité de l'âge; la vie jusqu'alors n'a été que mécomptes et déboires pour son grand labeur inutile. Et même. L'homme séculaire, le primate sorti des âges du monde lui arrive par le chemin de la mine en même temps que, sur les fonds embrasés du laminoir, se conjecture pour lui la survivance des cyclopes et des titans. Parallèlement une forme d'humanité s'élabore dans sa pensée, adamique et simple, révélant un aspect inédit d'éternité. Désormais l'archétype est trouvé: l'homme lui apparaît comme la force abrégée de l'univers; il ne se départ plus de ce naturisme grandiose.
Là est la caractéristique exacte de sa création. La manœuvre violente des usines et des charbonnages n'est pour lui qu'un décor où se meut l'effort rythmé de l'être physique. S'il avait songé à identifier l'individu avec les éléments dont celui-ci s'est fait l'auxiliaire, son invention n'aurait eu qu'une valeur d'allégorie. La nature de son esprit est moins complexe : aucune visée littéraire n'en altère la droiture. Il se borne à observer le mécanisme flexible et large des attitudes, la saillie des anatomies, les creux et les reliefs de ces corps martelés comme par des pilons, laminés comme par des rouleaux, vidés au feu des creusets de leurs graisses et de leurs parties liquides, corroyés comme des peaux de tanneurs par le salpêtre et les acides. Le jeu d'une apophyse, les leviers et les trapèzes d'un muscle sous le frisson de la chair lui suffisent à exprimer un aspect de beauté et d'action. Il sent venir au bout la réalisation d'un rêve de force et d'héroïsme. C'est la conception rigoureuse d'un cerveau logique, réfléchi, attentif à la naissance des formes et du mouvement.
Tout art profond, en sa conception initiale, est simple : la conjecture ensuite en déduit un thème multiple et d'augurales significations. De l'ésurrection du type humain, tel
seulement alors le sens véritable de sa prédestination se dessine : il est averti que son génie immuablement sera fixé. Par le mystère émouvant des corrélations, une jeunesse fraîche, l'âme transfigurée d'un artiste qui semble revenir à l'ardeur des débuts, recule les signes prématurés du déclin et lui rend la verdeur d'un recommencement de l'existence.
Au cœur des fournaises, aux entrailles noires de la terre, il prend connaissance de lui-
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Constantin Meunier
que dans son intégrité génésique et classique le campa Meunier, on déféra le souci préconçu d'un symbole. L'œuvre, à ses origines, chez lui comme chez tous les maîtres concrets, est seulement de la vie; elle n'apparaît symbolique que dans ses rapports avec des entités extérieures. Les fatalités du labeur humain, les lois éternelles du monde s'adaptèrent, comme un sens secret, à cette exaltation de l'être physique aux prises avec les schistes, les métaux et le feu. Il crut n'avoir représenté que le troglodyte des fosses, le haveur à la veine des bouvreaux, comme, armé de ses ringards et de ses cisailles, le masque au visage, il avait manifesté l'ouvrier vulcanique brassant la carburation des fours ou passant la loupe au laminoir. C'étaient, dans sa pensée, les derniers héros d'un âge sans héroïsme et ils correspondaient à l'héroïsation de la forme d'art qu'il inauguraît. Sa conception philosophique et sociale ne dépassait pas sensiblement ce jugement qu'il aimait porter sur son œuvre.
Et il se fit qu'en s'imaginant n'avoir été lui-même qu'un ponctuel ouvrier, il avait célébré la lutte de l'Homme avec les Forces éternelles.
La Beauté plastique, le rythme du bel animal humain, voilà donc bien pourquoi cet art est classique et par quoi il est grand. Il ne vise pas à exprimer autre chose que des attitudes et des statiques, dans un milieu d'activités violentes qui se résument en harmonies. Le geste ouvrier comporte une série évolutionnaire de mouvements exacts comme une mathématique et qui intéressent l'action de tout l'organisme. Il fragmente l'effort des membres sur un point de l'espace et néanmoins, par une suite de vibrations, retentit à travers l'être entier. Il contraint la vie à ne point se localiser et à déborder dans l'amplitude des manœuvres successives par lesquelles s'accomplit la tâche.
Le travail est la forme sacrée de la gymnique. Qu'il se magnifie de mythe et de symbole, l'art, chez les anciens, n'en subsiste pas moins, sous ses significations religieuses, un déploiement d'action en vue de manifester le merveilleux mécanisme humain. Meunier partit de la nature et finit par les rejoindre dans la région des grandes plastiques sereines. Le poids des monts fait plier les épaules d'Atlas et ne convulse pas son masque, non plus que, chez le maître moderne, la souffrance ne perce à travers la brute splendide qui éventre les anthracites et jongle avec les fontes. Le Puddleur, dans sa masse assommée, garde le souffle large d'un titan invaincu que ploie une lassitude momentanée, mais qu'épargne la douleur morale.
Si le sentiment de la déchéance et de la misère pouvait leur remonter au cerveau, on sent bien que ces parias de la fosse et du laminoir seraient tragiques. Rien n'aurait plus raison de leur ruée exterminatrice. Mais comme les machines qui meuglent et ne deviennent pas de leur orbe, ils se proposent des forces passives, ils sont les puissants bœufs tranquilles, attelés à l'œuvre industrielle. Certes, il y a place à côté pour un art d'humanité corrosive et révoltée, macéré aux vitriols de la colère, de la pitié et de la souffrance, un art où de torves figures faméliques et spectrales, minées de nécrose et d'anémie, seraient plus adéquates à la condition des plèbes actuelles. Peut-être quelque jour le prolétariat suscitera, entre Meunier et Georges Minne, ce sculpteur des humbles douleurs du peuple, le sensible et rude créateur de cette sensation d'art nouvelle. Il n'en demeure pas
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moins acquis que, recommençant en sculpture ce que Millet, avec ses hommes de la Glèbe, avait fait en peinture, Constantin Meunier, le premier, poussa à la lumière et intronisa dans l'art les hordes ténébreuses qui jusqu'à lui n'a-
Ce ne sont là toutefois que des types fragmentaires et épisodiques dans l'ampleur de sa création : celle-ci doit être envisagée sous sa forme de synthèse, dans sa beauté concrète et totale. Alors une clarté admirable se dégage :
La Glèbe.
vaient point encore de visage révélé. Leur cri muet attesta la naissance d'un monde.
Inlassablement, ces fils privilégiés d'un art sévère et noble peuplèrent son œuvre. Verriers, carriers, briquetiers, laboureurs, tueurs d'abattoir, portefaix, débardeurs à leur tour apparaissent, élargissant la route frayée par les serfs de la bure et de la métallurgie.
on est devant une épopée humaine; la Légende de vie surgit, essentielle et profonde!
Meunier, à travers cette expression d'art, prend rang parmi les autochtones et les absolus. Comme les simples et les forts, il se dénonce un primitif renouvelant la loi de Beauté. Il n'est pas d'autre sens à la primitivité : elle s'applique aussi bien à l'état de
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connaissance avancée qu'à la période ingénue de formation. Elle se mesure à l'apport de sève vierge qui étend et diversifie les aspects de l'art. Meunier suscita une forme d'émotion nouvelle : il mérite ainsi de figurer à côté des deux maîtres qui assumèrent le plus intensément l'intellectualité esthétique de la fin de ce siècle : Puvis par le rêve infini des âges, Rodin par le paroxysme nerveux de la passionnalité.
Le rythme, la vie évolutive et cadencée sui-
vie dans ses ressauts et ses flexuosités, voilà ce qui s'avère chez lui primordial et contribue à ce don de la constructivité, qui totalise tous les autres. Aucun art n'est plus sobre, avec des indications plus fortes. Aucun n'établit avec plus de netteté la relation des dessous avec la charpente et la correspondance des mobilités de la forme avec l'action. Il est puissant, concret, et comme il a la force, il a, quand il le faut, la grâce. On se rappelle ce type de hiercheuse qu'il propagea, de la fille noire, rablée et trapue, les seins brefs, les cuisses musculouses, sensuelle et virile, fleur aux acres relents de la nuit éternelle. On se souvient aussi de ces corps potelés d'enfants, ourlés de plis gras comme les anges de Duquesnoy.
C'est, dans l'héroïsme mâle de l'œuvre, la détente d'une émotion attendrie pour le charme de la chair nuptiale et filiale. Mais, même dans la minute d'amour et de grâce, il ne s'amollit pas et garde la simplicité rude qui, à ses moindres travaux, assure un caractère décoratif et monumental.
L'expérience en fut faite le jour où d'un groupe de dimension restreinte, il tira ce Cheval à l'abreuvoir qui bientôt figurera en bronze dans l'un des squares de Bruxelles. Il ne dut grandir que les proportions pour atteindre à l'effet épique et tranquille d'une sorte de Colleone plébéien, chevauchant d'une si étonnante assiette l'énorme quacheor. Déjà, l'effet résidait en puissance dans le petit cavalier.
Ici, d'ailleurs, comme en ses autres produc-