Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 128 Août 1912 LEBRUN. — LA CHUTE DES ANGES REBELLES (Le Louvre invisible)

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PIETRE DE CORTONE. — ENÉE ET VÉNUS LE LOUVRE INVISIBLE Il existe un Louvre invisible; il y a au Louvre des tableaux qu'on ne voit pas. Ces tableaux sont la propriété du musée, ils figurent sur ses catalogues, mais ils ne sont pas exposés. L'amateur, l'historien ou le simple curieux qui, ces catalogues à la main, s'avise de les chercher dans les galeries, est trompé. Désireux de voir certains ouvrages, soit à cause du sujet qu'ils représentent, soit à cause du nom des artistes, il a le regret d'y renoncer. Qu'on ne croie pas que ces tableaux soient en petit nombre. Il ne s'agit pas de quelques toiles écartées par un léger encombrement, comme il s'en trouve partout, et dont l'absence soit peu sensible. Les toiles dont je parle sont près de cinq cents. Cinq cents toiles environ composent le Louvre invisible; le Louvre visible n'en contient pas trois mille : on voit l'importance de cette proportion. Ajoutez que les noms de peintres les plus célèbres figurent dans la liste des tableaux écartés. C'est un fait unique en Europe et véritablement incroyable. Il le paraîtra d'autant plus que cela n'est pas l'effet d'un de ces antiques abus que l'inertie des bureaux excuse. Nous avons vu cet état se former sous nos yeux. En 1885, la plupart des toiles dont il s'agit étaient encore exposées au public. Les hommes de ma génération ont fait leurs études au Louvre avec le secours de ces tableaux, dont les suivantes générations auront été privées : privées en conséquence de dispositions formelles. Voici l'histoire de ces dispositions. En 1888 furent rassemblés les portraits d'artistes tirés de l'École des Beaux-Arts dans la lanterne de l'École Française, et cela fut cause d'une première suppression. Ensuite, fut confisquée pour l'Enterrement d'Ornans et pour quelques autres toiles modernes l'Antichambre de Henri II. La suppression de trois salles au second étage, recouvrées pour un temps par le Musée de Marine, celle de deux petits paliers afférents à ce musée, entraîna de nouvelles relégations. Puis ce fut l'établissement de l'école Anglaise et de l'école Allemande dans une des salles où sont les Primitifs Français ; on mettait la première de ces écoles au large, on débarrassait

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RUBENS. — LE TRIOMPHE DE LA RELIGION (Le Louvre invisible) Photo Nourdon.

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LES ARTS de l'autre la Grande Galerie; d'autres tableaux furent retirés. Enfin (c'était en 1900), le dégagement général de la Grande Galerie et de la salle des Sept Mètres ayant été décidé, un lot nouveau d'ouvrages, le plus considérable, quitta l'exposition publique. Ainsi s'est formé le Louvre invisible. Pendant douze ans il n'a cessé de grossir, malgré l'ouverture de salles nouvelles: de la salle des États premièrement, puis de la galerie des Rubens et des cabinets qui l'entourent, enfin des trois salles du Musée de Marine reprises. Il a maintenant les proportions que j'ai dites. Remarquez que je ne blâme pas les raisons considérées en soi des dispositions successives qu'on a prises. Toutes ont eu leur avantage. Le résultat d'ensemble est que les toiles, GÉRARD DE LAIBRESSE. — HERCULE ENTRE LE VICE ET LA VERTEU (Le Louvre invisible) pavillon de Flore, que la galerie du Bord de l'eau vont être libres. Le ministère des Colonies cède ce vaste espace au musée. Admirable aubaine. Cinq cents toiles de maîtres attendent d'être rapatriées. Or sait-on à quoi songent les bureaux? De quoi vont-ils remplir ces salles nouvelles? Je le donne en cent à nos lecteurs. De grès flammés, d'armures, d'estampes japonaises et des peintures de l'école pointilliste. Le musée Galliera, la collection Caillebotte, tels seront les modèles de la nouvelle annexe. En effet, voici le texte de la note, communiquée par la Rue de Valois, que les journaux ont publiée: moins rapprochées, n'occupant pas plus d'un rang au-dessus de la cimaise, sont exposées plus favorablement et qu'on les voit toutes parfaitement. Ainsi ce qu'on a fait est bien fait; à une condition cependant : c'est que la Direction du Louvre ne fasse pas semblant d'oublier de quel prix nous avons payé ce progrès. Ce prix est si considérable, l'exclusion de tant d'ouvrages et de si importants est quelque chose de si extraordinaire, qu'on ne peut imaginer que le Louvre ait l'intention de s'y arrêter comme à un état définitif. Cet état dure depuis vingt-deux ans : cela crie ; cependant cela a pu être excusé jusqu'ici par le défaut de place constaté. Mais aujourd'hui des événements nouveaux vont empêcher de prolonger cette excuse. On sait en effet que le Au rez-de-chaussée [seront placées] les œuvres des grands décorateurs, céramistes et sculpteurs du xixe siècle. Au premier étage une vingtaine de salles : peintures de Delacroix, Ingres, Courbet, Corot, Manet, Pissarro, et des plus célèbres romantiques, impressionnistes, pointillistes, de la même époque. Au deuxième étage, les salles réservées aux plus célèbres donateurs : collections Chauchard, Moreau-Nélaton, le legs Bigot pour commencer. Les estampes japonaises ont été annoncées dans une note qui précéda de peu. Même on affirme que le Sous-Secrétariat veut ouvrir des salles à l'exposition des estampes classiques, qu'il ne tient qu'à chacun d'aller voir à la Bibliothèque. Enfin tout récemment n'a-t-on pas proposé de porter

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LE LOUVRE INVISIBLE GERARD DOU. — LE TROMPETTE (Le Louvre invisible) Photo Brown & Co.

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LES ARTS au Louvre les armures des Invalides, parfaitement classées et cataloguées là-bas, pour en composer une « armeria »? Or, je laisse les traits d'absurdité variés propres à ces divers projets; tous attestent une même chose: c'est que le Louvre oublie qu'il a cinq cents toiles à nous rendre. Et voilà ce qu'on ne sait de quel nom qualifier. Disons que cet oubli est un double manque d'égards: manque d'égards envers les vieux maîtres dont ces toiles sont l'ouvrage célèbre et estimé; manque d'égards envers le public dont la cause se confond ici avec la leur. Je prie mon lecteur de bien peser ce fait. Dans le Louvre que nous a légué le passé, dans ces collections dont l'histoire est PIETRE DE CORTONE. — ROMULUS ET RÉMUS (Le Louvre invisible) une des plus glorieuses entre les musées d'Europe, dans cet instrument éprouvé de formation du goût et d'enseignement de l'art dont nous aurons connu le parfait ensemble, on affiche la prétention de tailler et de supprimer. Tout un côté du musée cessera d'être, tout un chapitre des leçons qu'il donnait sera biffé. Car il faut remarquer une chose. La suppression dont il s'agit ne se fait pas au hasard, ne tombe pas sur tous les maîtres indifféremment; elle n'atteint gravement que certaines écoles. Et chose tout à fait inquiétante, quand il s'agit d'une institution aussi haute que le Louvre, aussi chargée de responsabilités, aussi naturellement élevée au-dessus de l'opinion du jour et de ses caprices: ces écoles sont celles qui ne sont plus à la mode. En Italie c'est l'école Bolonaise et toutes celles du

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LE LOUVRE INVISIBLE GÉRARD DOU. — LE PESEUR D'OR (Le Louvre invisible)

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LES ARTS --- xviiie siècle imprégnées de son influence, dans les Pays-Bas Gérard Dou et ses élèves ainsi que le paysage italianisant, en France (chose tout à fait honteuse) Lesueur. Tout cela a perdu la vogue chez les amateurs à tapage, l'Amérique n'en fait pas de cas, le mépris de tout cela compte au nombre des marques que le premier demi-con- naisseur venu se croit obligé de donner de son bon goût : c'est assez ; la direction du Louvre est aux ordres de l'Amérique et des badauds. Elle recherche ce qu'ils recherchent, elle exclut ce qu'ils excluent. Les Bolonais, les Napolitains, l'école d'Utrecht et de Leyde, les disciples de Rubens, notre xviiie siècle, décidément réputés inférieurs, seront matière légitime à toutes les suppressions : ces suppressions pouvant aller jusqu'à les biffer de l'histoire. Indignes d'être connus, on ne laissera que par grâce quelques échantillons de leurs talents au public, ou rien du tout selon les rencontres. Qu'on ne dise pas que j'exagère : les faits sont là, et je vais donner des chiffres. Commençons par l'école Bolonaise. Le Louvre exposait autrefois 23 toiles d'Annibal Carrache ; 16 ont été retirées ; 4 de Louis Carrache, 4 ont été retirées ; 19 du Guide, 11 ont été retirées ; 12 du Guerchin, 6 ont été retirées ; 12 du Dominiquin, 11 ont été retirées ; 15 de l'Albane, 11 ont été retirées. En tout ce sont 59 ouvrages des chefs de l'école Bolonaise, qu'on a soustraits à notre admiration, à notre examen ou à notre étude ; 26 seulement nous sont laissés. LE GUERCHIN — VISION DE SAINT JÉRÔME (Le Louvre invisible)

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LEBRUN — LA MORT DE CATON (Le Louvre invisible) Plate Brown & Co.

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LES ARTS Le Dominiquin pouvait être admiré ou étudié sur douze exemples, il en reste un; de Louis Carrache il n'en reste pas un seul. Toujours dans la même école, voici maintenant des artistes moins célèbres. Le Cobbo des Carraches, paysagiste estimé, avait un tableau exposé, ce tableau unique a été retiré: Canlassi dit Cagnacci, de même; le Bolognèse, autre paysagiste, en avait deux, tous deux ont disparu; Barbe Longhi un seul, il est ôté; Mola, excellent artiste, en avait quatre, tous quatre ont disparu; Tiarini un seul, il est ôté. En tout six peintres bolonais qui, participant du sort de Louis Carrache, le maître de l'école, ont été simplement rayés. Sur quatre tableaux, Lionel Spada en garde deux. Total, 12 autres LANFRANC — AGAR DANS LE DÉSERT (Le Louvre invisible) tableaux de l'école Bolonaise mis au rebut. Total général: 71. Ce premier compte permet de juger du reste. Une école qui comptait 99 toiles et qui se trouve réduite à 28, fait augurer du sort des moins bien représentées. L'école Napolitaine, par exemple, qui (si l'on met à part Salvador Rosa) n'offrait d'exemples qu'une toile de Solimène, une du Calabrèse et une de Micco Spadaro, s'est vue tout uniment réduire à rien. Le célèbre Lanfranc avait quatre toiles, il est rayé. Rayés aussi Romanelli (3 tableaux), le Schedone (3 tableaux), Strozzi dit Capuccino (3 tableaux), le Schiavone, Vasari, Christophe Allori, Chimenti d'Empoli, Cresti, Agnès Dolci, Procaccini, Horace Gentileschi. Des artistes du renom de Piètre de Cortone ont passé de 8 pièces à 2, le célèbre Carle Maratta de 4 à 1, Panini de 9

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LE LOUVRE INVISIBLE LANFRANC. — SAINT PIERRE (Le Louvre invisible)