Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LES ARTS N° 131 Novembre 1912 LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENÈVE M.-Q. DE LA TOUR. — PORTRAIT DE L'AUTEUR

Page 2

LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENÈVE GENÈVE a de la chance. Un exemple suffira. Il y a de cela presque quarante ans, le plus extraordinaire hasard mit à la disposition de son Conseil administratif une somme de soixante millions, disent les gens mal informés, mais exactement, d'après les comptes municipaux, de 21.759.474 francs et 67 centimes; c'était l'héritage inattendu de Charles-Frédéric-Auguste-Guillaume, duc de Brunswick. Ce prince, de fâcheuse mémoire, chassé de ses États par ses propres sujets en 1830, erre dans toute l'Europe, alimente la chronique scandaleuse de Londres et de Paris et vient échouer à Genève. On lui fait les honneurs de la ville, on le mène à la cathédrale de Saint-Pierre; il y voit un mausolée élevé à un bienfaiteur de la cité et se dit: «Je laisserai ma fortune à des gens qui savent si bien honorer leurs morts.» Il n'a pas le temps de changer d'avis, il meurt peu après avoir fait son testament (1873). Il en coûta à la légataire universelle un tombeau bien connu des touristes, édifié aux bords du Léman, au milieu d'un square et rappelant, selon le désir du défunt, le monument des Scaligeri, à Vérone. Cette munificence payée, il restait encore à Genève de beaux deniers qui furent employés au mieux des intérêts municipaux. Ce gros lot avait été gagné à la loterie du bonheur. Mais l'ombre de Calvin dut frémir devant toutes ces dépenses somptuaires et laïques. La même chance a présidé à la formation du musée, qui s'est créé peu à peu, grâce aux dons bénévoles. Au XVIIIe siècle il n'y avait pas encore d'autre local que la Bibliothèque, et déjà des tableaux étaient légués à la ville. Le premier Genevois qui fit des largesses artistiques est Antoine Arlaud, le miniaturiste, dont la carrière fut parisienne et singulièrement lucrative. Il eut des succès à la cour, il devint le maître de dessin du neveu de Louis XIV, le futur Régent, qui charmait ses loisirs en s'occupant d'art et d'alchimie. Le somptueux portrait de Madame, duchesse douairière d'Orléans, par Hyacinthe Rigaud, est un don d'Arlaud, un don vraiment royal; de sa main il a tracé l'inscription suivante au revers de la toile: «Ce portrait de Madame, Elisabeth-Charlotte, Palatine de Bavière, duchesse d'Orléans, a été donné à Jacques-Antoine Arlaud, citoyen de Genève, par Son Altesse Royale, à Paris, 1718, le 4ème d'août.» On en connaît plusieurs répliques: chez Mgr le duc d'Orléans, à Versailles, à Ferrières, en Allemagne, mais l'exemplaire de Genève est d'une grande beauté et d'une admirable conservation. Ce portrait fut peint à Marly en 1710; Argenville rapporte que, en le voyant, Louis XIV, très frappé de «la ressemblance et de l'ordonnance» de cette peinture, aurait dit: «Ce morceau, dans tous les temps, fera honneur au peintre.» Le roi-soleil ne se trompait pas; Rigaud nous a laissé là un de ses chefs-d'œuvre, il faut dire qu'il eut rarement à représenter une aussi originale personne. Grosse et grasse, la princesse PARIS BORDONE. — PORTRAIT

Page 3

LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENÈVE Photo Fred. Boissenias & Cie (Genève). ÉCOLE DE HOLBEIN — L'HOMME QUI PRIE vous regarde du haut de sa grandeur, parée d'une robe de brocart d'or semé de fleurs « au naturel », et vêtue du manteau fleurdelisé. Sur sa tête, un voile léger indique sa condition de veuve, — jamais elle ne voulut, même au lendemain de la mort de son triste mari, mettre un autre voile ; elle prétendait, malgré tous les protocoles du monde, que ses céphalalgies ne lui permettaient pas d'en supporter un plus épais. Rigaud a stylisé la laideur légendaire de la Palatine qui disait d'elle-même : « Il faut que je sois cruellement laide ; je n'ai jamais eu aucun trait passable. Mes

Page 4

LES ARTS yeux sont petits; j'ai le nez court et gros, les lèvres longues et plates; il n'y a pas là de quoi former un visage agréable... Si je n'avais un assez bon caractère, on ne me supporterait, je crois, nulle part. Si quelqu'un s'avisait de juger par mes yeux si j'ai de l'esprit, il lui faudrait un microscope ou de bonnes lunettes; ou plutôt il faudrait être sorcier pour en juger ainsi. » Elle racontait encore que le duc de Courlande, amoureux d'une princesse de Wurtemberg, fut détourné de ce mariage par ses parents, et qu'on désirait au contraire, qu'il l'épousât, elle. « A son retour de FRA BARTOLOMEO ET MARIOTTI ALBERTINELLI. — L'ANNONCIATION France, le jeune duc passa par Heidelberg; je le reçus si bien et lui plus si fort qu'il ne voulut plus entendre parler de noces et s'en alla mourir à la guerre. » Saint-Simon note que la belle-sœur de Louis XIV resta cinquante ans à la cour de Versailles et jamais ne se débar-rassa de son esprit d'outre-Rhin. Elle s'en vantait : « Je n'ai jamais eu l'air d'une Française, et n'ai ni voulu, ni pu en prendre les manières. Jamais je n'eus honte de faire voir que j'étais Allemande, ce qui ne plaît pas à tous ici.» Faut-il attribuer au régime de Madame ce teint clair et rosé que Rigaud a si bien rendu? Ce régime nous le con-naissons — la volumineuse et spirituelle correspondance

Page 5

LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENEVE SABINA POPPÆA Photo Fred. Boissonnay & Coe (Genève) ÉCOLE DE FONTAINEBLEAU. — poppée

Page 6

LES ARTS de la princesse nous renseigne sur tout — et la question victuaille y tient une place importante : « Je ne mange jamais de soupe, écrit-elle, à moins que ce ne soit de la soupe au lait, à la bière ou au vin. Je ne puis supporter le bouillon : il me donne des coliques et me fait vomir. Le jambon et les saucisses me raccommodent l'estomac. » Arlaud a aussi légué son propre portrait peint par un autre brillant artiste de l'École française, par Largillière. Il est représenté debout, sa petite palette à la main, exécutant en miniature la fameuse Léda de Michel-Ange, ouvrage que, selon la tradition, il aurait détruit. Il est souriant, encore jeune, portant beau sous les nobles plis de sa draperie de velours tumultueuse. Cet enfant de Genève fut très généreux envers sa ville natale, il lui laissa encore plusieurs ouvrages à gravures de CONRAD WITZ (DE ROTTWEIL). — LA PÊCHE MIRACULIÈRE sa bibliothèque, des médailles que lui avaient données les souverains d'Angleterre et de France, les princes d'Allemagne et d'Italie, un pastel du Régent lui-même qui, à cause du sujet, est enfermé dans une armoire, et un petit Titien que l'on voit au musée. C'est une simple esquisse où figure Saint Antoine donnant la parole à un enfant, première idée de l'une des trois fresques peintes par le maître à la Scuola del Santo, à Padoue, vers 1511. Ce tableautin a gardé son cadre ancien en bois doré et sculpté, aux armes du duc d'Orléans, il a fait partie de la collection du Palais-Royal. Le prince s'en dessaisit en faveur de son maître ainsi qu'en fait foi l'inscription suivante : « Hanc tabulam, a celeberrimo Titiano depictam, Serenissimus Princeps Philippus, Dux Aurelianensium, Jacobo

Page 7

ÉCOLE BOLONAISE. — TRIOMPHE DE DAVID Photo Fred Bannister & Co. (Greece)

Page 8

LES ARTS Antonio Arlaud Genevensi propria manu dono dedit, Parisis die sexta mensi Mai anno 1713. » Un curieux Rigaud, par Largillière, un Rigaud à demi nu en saint Jean-Baptiste, a été placé près du portrait de Madame, en pendant à celui d’Arlaud. Cette toile, donnée par une réunion d’amateurs, a permis de rapprocher le peintre du modèle. La princesse parle de l’artiste dans une de ses lettres et nous apprend qu’il avait une infirmité et un talent dont ses biographes ne nous ont rien dit: « Il y a un peintre ici, Rigaud — elle écrit Rigo — qui bégaye si terriblement qu’il lui faut un quart d’heure pour chaque mot. Il chante dans la perfection et en chantant il ne bégaye pas le moins du monde. » Parmi les tableaux provenant du sculpteur genevois Jean Jaquet, qui, après avoir été l’élève de Pajou et ensuite de Canova, a exécuté de nombreuses œuvres décoratives, deux sont à remarquer. C’est d’abord un portrait en buste de la femme du Grand Dauphin, Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, belle-fille de Louis XIV, par Nicolas ou plus probablement Pierre Mignard. Cette princesse fut très liée avec la princesse Palatine; toutes deux avaient la consolation de parler Photo Fred. Bessomans & Cie (Genève). LE CARAVAGE. — CHANTEURS allemand ensemble, à cœur ouvert, et de se confier leurs peines conjugales. La Dauphine surtout avait une vie très triste, ayant moins de ressort que Madame. « On la tue à force de déboires, disait cette dernière; on fait tout ce qu’on peut pour me réduire au même état; mais je suis une noix plus dure à casser que la Dauphine. » Et de fait Marie-Anne mourut dix ans après sa venue en France, le temps d’assurer la succession royale par les naissances des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry. La veille de sa mort elle disait à son dernier-né : « Mon cher Berry, je t’aime bien, mais tu m’as coûté bien cher. » Suivant Madame, la pauvre princesse avait été victime de l’ignorance des médecins. Elle était franchement laide, mais « revenante » et fort aimable. Le peintre donne raison à ce jugement, la tête est très vivante et d’un faire très moelleux. Marie-Anne avait de l’esprit, elle en arriva à la résignation, elle disait à la duchesse d’Orléans : « Nous sommes toutes deux malheureuses; mais la différence qu’il y a c’est que vous avez fait tout votre possible pour ne pas venir dans ce pays-ci, et que moi, au contraire, j’ai remué ciel et terre pour y être, de sorte que je mérite plus mon sort que vous. » Elle voisine avec sa confidente en ce musée, le hasard a encore une fois réuni ces deux déracinées. L’autre don de Jaquet est la Sabina Poppea, qui est un agréable spécimen de l’École de Fontainebleau. Œuvre toute d’imagination, ce panneau devait faire partie d’un ensemble décoratif rappelant les fastes de Rome; on sait que

Page 9

LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENÈVE LARGILLIÈRE. — PORTRAIT DE H. RIGAUD, EN SAINT JEAN

Page 10

LES ARTS --- cette fameuse beauté fut l'une des tragiques héroïnes de la cour de Néron. Elle est nue et se couvre d'un voile diaphane qui, loin de cacher ses formes, en dessine mieux le galbe élégant. Une réplique de la Sabina Poppa se trouve dans la collection de la comtesse Henry Houssaye. Nous revenons à Mignard avec le portrait de Jean Petitot, fils du peintre attitré de Charles Ier et de Louis XIV, une des grandes gloires du pays genevois, — le musée a acquis dernièrement plusieurs de ses émaux. Ce portrait est moins bon que celui de la Dauphine, c'est sans doute une copie faite au xviie siècle. On a voulu y voir l'artiste célèbre, mais les dates ne le permettent pas. Quand celui-ci vint en France, en 1648, il avait plus de quarante ans, or le personnage est très jeune, il n'a pas encore la trentaine. La similitude des prénoms a fait pendant longtemps confondre le père et le fils qui tous deux étaient de plus peintres sur email. La peinture mythologique française est représentée par Noël-Nicolas Coypel, fils de Noël Coypel. Son Alliance de Vénus et Bacchus (don de Madame Machard-Roux) est une petite toile encore fraîche de couleur, fleurant bien la Régence et annonçant les œuvres de Boucher. Un J.-B. Oudry : Chien aux prises avec une grue, est certainement un modèle de tapisserie qui nous est parvenu intact, comme s'il avait été peint d'hier. Au xviiie siècle, seuls les portraitistes répondent à l'appel, mais ce sont les meilleurs: La Tour, Perronneau, Nattier, auxquels on peut joindre Madame Vigée-Le Brun. Rousseau n'a pas été un modèle facile pour l'artiste de Saint-Quentin. La Tour, pour une fois, n'a pas su deviner l'âme de l'homme qui posait devant lui. Diderot l'aremarqué: «Je m'attendais à voir Epictète en habit négligé, en perruque ébouriffée, effrayant par son air les littéraires, les grands et les gens du monde; et je n'y vois que l'auteur du Devin de Village, bien habillé, bien peigné, bien poudré...» Rousseau parle de deux portraits, l'un qu'il donna au maréchal de Luxembourg, l'autre qu'il garda. «Il ne me quittera point, Monsieur, écrivait-il à La Tour, cet admirable portrait qui me rend, en quelque façon, l'original respectable. Il sera sous mes yeux chaque jour de ma vie; il parlera sans cesse à mon cœur: il sera transmis après moi dans ma famille, et ce qui me flatte le plus dans cette idée est qu'on s'y souviendra toujours de notre amitié.» Le musée de Saint-Quentin conserve une préparation fort belle de Rousseau. L'exemplaire de Genève est probablement celui dont parle l'auteur des Confessions dans la lettre ci-dessus; il provient du docteur Charles Coindet. ALLORI. — ÉTUDE POUR LA JUDITH DE FLORENCE

Page 11

LE MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE DE GENÈVE La Tour se montre toutefois excellent dans le portrait de l'Abbé Huber, qu'il a répété, puisque Genève et Saint-Quentin nous offrent chacun une effigie du spirituel ecclésiastique, toutes deux d'une incontestable authenticité. Cet abbé Huber est l'oncle de Jean Huber, le peintre genevois, dont nous parlerons tout à l'heure. Les Goncourt ont dit ce qu'il fallait dire sur ce merveilleux tableau: « Un abbé, un livre, deux bougies — de cela La Tour a su faire, avec l'harmonie du vrai et l'intérêt dela lumière,cechef-d'œuvre où, dans un cadre à la Chardin, le pastel s'élève presque à Rembrandt. » Enfin, chose assez rare, voici une peinture à l'huile du portrait en buste de La Tour par lui-même, vie, couleur, éclat, transparence, c'est la même virtuosité que dans le pastel qui est à Amiens. Photo Fred, Bauhaus & Co (Gräfner). LE TITIEN. — UN DES MIRACLES DE SAINT ANTOINE (ESQUISSE)