Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 127 Juillet 1912 ALBERT BESNARD AUX INDES UNE BAYADÈRE À TANJORE (Grisaille)

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ALBERT BESNARD AUX INDES S confiants et si favorables qu'aient pu être les vœux de succès que formaient les amis d'Albert Besnard à la veille de l'exposition où il s'est décidé à réunir les œuvres qui lui ont été inspirées par son voyage aux Indes, l'accueil qu'ont réservé à cette révélation nouvelle de sa maîtrise tant la critique et les artistes que les amateurs et le grand public, les a comblés tous et bien au delà. Trois semaines durant, les bayadères et les baigneuses, les brahmines et les danseuses, les éléphants et les zébus, qui peuplent les resplendissantes images dont Besnard vient d'enrichir le trésor de la peinture française, ont vu défiler devant eux, dans la galerie Georges Petit, une foule émerveillée et enthousiaste. Une double séduction l'y attirait et l'y retenait. D'abord, le prestige personnel du grand artiste au talent si fécond, à l'imagination si riche, à l'intelligence si claire et si harmonieuse ; ensuite, l'intérêt très spécial d'un sujet inédit, entièrement inconnu même pour la plupart et qu'aucun peintre français, en tout cas, n'avait traité avant Besnard... Et quel sujet ! L'Inde mystérieuse et touffue, berceau des races et des civilisations, l'Inde énorme, étrange et complexe, la vieille terre des dieux, le pays de tous les enchantements et de toutes les splendeurs, l'Inde, qui, à travers les descriptions d'un Kipling, d'un Chevrillon, d'un Loti, d'un Maindron, nous est apparue si attrayante que nous ne pouvons nous défendre d'en subir la nostalgie. De sorte que l'exposition Besnard prit l'importance, non pas seulement d'un événement artistique — rien de plus naturel ! — mais de ce qu'on est convenu d'appeler un événement parisien. Le charme de l'Asie, sous lequel nous vivons depuis quelques années, fit ainsi de nouvelles conquêtes ; un ou deux lustres plus tôt, il n'est point prouvé que les toiles indiennes de Besnard aient excité autant et satisfait la curiosité : ce qui, d'ailleurs, n'eût rien changé à ce qu'elles sont. Le public eût été moins préparé à les comprendre, voilà tout. Réjouissons-nous donc que, grâce à ce concours de circonstances, le succès de Besnard ait été aussi grand et qu'une fois encore, mais cette fois plus impérieusement peut-être que jamais, au cours de sa carrière si fertile cependant en belles réussites, il se soit imposé à l'admiration unanime. Il y avait longtemps, longtemps, qu'Albert Besnard rêvait de visiter les Indes. Depuis le jour lointain déjà où, revenant d'Algérie, il nous avait communiqué, en des pages toutes vibrantes de lumière, ses pre- LE MANAGER DU BUNGALOW DE MADURA (Aquarelle)

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LES LAVEUSES. — TRICHINOPOLI (Peinture à l'huile)

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LES ARTS mières émotions devant les magnificences à peine entrevues de l'Orient. Oui, ce rêve le hantait de pénétrer plus avant dans un univers dont il pressentait, avec sa perspicacité coutumière et la connaissance profonde que nous lui savons de ses facultés et de ses moyens, quel étonnant et unique parti — les faits viennent de le prouver ! — il serait capable de tirer. Aussi n'eût-il point hésité à le réaliser, et tout de suite, sans doute, s'il n'avait obéi qu'à l'appel de son désir; mais de mois en mois, d'année en année, retenu en France par l'exécution des commandes auxquelles nous devons la décoration de l'Amphithéâtre de Chimie de la Sorbonne et du Salon des Sciences de l'Hôtel de Ville, de l'église de Berck, du Petit Palais et de la Comédie-Française, Besnard remettait son voyage et ce n'est qu'à l'automne de 1910 qu'il put mettre à exécution un projet qui cependant lui tenait tant au cœur. Quoi qu'il en soit, et tout d'abord, il faut louer, avec M. Jacques Copeau, « le beau désir, la noble insatisfaction qui entraînèrent Besnard à s'embarquer pour les Indes. Au sommet de sa carrière, dans le moment où tant d'autres, contents de la gloire et des honneurs, ne portent pas leurs regards au delà des Salons officiels et des suffrages mondiaux, il entreprend un long voyage, qui n'est pas sans difficultés ni même sans périls. Comme un jeune homme, saisi d'impatience et de désir, il ambitionne d'apprendre de nouvelles formes, de connaître les façons plus belles et plus libres qu'ont d'autres hommes de se tenir à la surface de la terre, de porter la tête et d'agiter les membres. Et songez combien le voyage, si exaltant pour la jeunesse, est plus fertile encore pour l'homme fait, en possession d'une expérience, d'une manière de sentir et de penser, maître de tous ses moyens, et dont la maturité, au contact de l'inconnu, va retrouver l'enthousiasme et l'élan des premières années. Quel rajeunissement possible et, en même temps, quelle aggravation de sentiment ! » Rien de plus vrai ; et l'on se demande, en présence de ces évocations si brillantes et d'une technique si sûre, d'un si prodigieux métier, et aussi d'une puissance d'observation et de pénétration si grande, s'il ne faut pas se réjouir que les circonstances aient empêché Besnard de se rendre plus tôt au pays de ses songes. Ce qu'il nous eût donné aurait-il valu ce qu'il nous donne ? Ce n'est point douter de lui que se poser cette question. Non, certes ; c'est simplement constater qu'il se trouve aujourd'hui en possession d'une plus souveraine maîtrise, et qui lui était indispensable, pour mener à bien, en si peu de temps, — car il n'est resté que quatre mois aux Indes — l'admirable labeur qu'il vient d'accomplir. Ce que nous savons, en outre, ce dont il a été facile à tous les visiteurs de son exposition de se rendre compte, c'est que, malgré toutes ses expériences, malgré

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ALBERT BESNARD AUX INDES SUR UN DES ESCALIERS DE BENARÈS (Peinture à la détrempe)

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LES ARTS l'abondance de sa production, malgré la diversité de ses réussites, il n'a rien perdu de sa fraîcheur de vision, de sa spontanéité de sensation, de sa franchise et de sa liberté d'exécution. Au contact d'un monde nouveau, à la révélation de spectacles nouveaux, il a retrouvé son ingénuité entière. Le propre des vrais grands artistes n'est-il pas de conserver intactes leurs facultés de s'émerveiller, jusqu'à leur dernier jour, de la beauté des choses, des miracles de la nature et de la vie ! Le bel exemple qu'ils nous donnent ainsi ! Et qu'ils sont enviables de ne jamais perdre leur énergie d'illusion ! Albert Besnard est l'un d'eux, puisque lui que nous avons vu inscrire aux murs de la Sorbonne le poème du transformisme, et aux murs de l'église de Berck le poème de la souffrance humaine consolée par la Foi, lui que nous avons vu, si sensible aux élégances de la femme moderne, peindre ces étonnantes effigies de Madame Roger-Jourdain et de Réjane, ou chanter le mystérieux et troublant cantique de la Féerie intime, lui dont l'imagination créatrice a engendré le chatoyant et délicieux décor de joie et de lumière de l'Ile Heureuse, lui que nous avons vu se donner tout entier dans chacune de ses œuvres, si différentes de conception et d'exécution, voici qu'il nous offre à présent comme une autre image de lui-même, voici qu'il trouve des accents imprévus, d'une sonorité neuve, pour faire vivre devant nos yeux, les paysages et les types, la nature et l'humanité, l'atmosphère des Indes. Mais ces paysages et ces types, cette nature et cette humanité, qu'à travers ses grandes compositions et ses études, à travers les mille croquis, rehaussés ou non de couleur, de ses carnets de voyage, Besnard nous montre, comment nous est-il possible d'en contrôler l'exactitude, — non point, certes, connaissant sa probité d'homme et sa conscience d'artiste, qu'il nous soit permis de la soupçonner, mais afin d'en jouir davantage — comment nous est-il possible de nous éclairer sur eux ? Nous savons, quand nous nous trouvons en présence d'une fresque italienne du xve siècle, ou de la toile d'un maître hollandais du xviiie, ou d'un maître anglais du xviiiie, de quels sentiments, de quelles manières de penser et de sentir, de concevoir la vie et de la vivre, sont représentatifs tels gestes, telles attitudes, telles expressions, des personnages qui y sont figurés. Nous connaissons leur hérédité, les traits essentiels, historiques, moraux et sociaux de la communauté humaine à laquelle ils appartiennent, nous connaissons la lumière de leur pays, la nature de leur pays, nous avons, par notre culture générale, des données relativement précises, ou, en tout cas, suffisamment précises pour juger si le peintre qui les a peints, les a peints vivants et véridiques ; par suite, la com- AU SEUIL DE LA DEMEURE D'UN BRAHMINES (Peinture à la détrempe)

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LE DÉFILE DU LANGAR (HYDERABAD) (Gouache)

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LES ARTS préhension de ces œuvres d'art nous est aisée. Dans une fresque de Piero della Francesca, par exemple, nous reconnaissons fort nettement les paysages et les types de l'Ombrie, comme dans une fresque de Bernardino Luini les paysages et les types lombards, comme dans un quadro de Botticelli les paysages et les types florentins ; de même nous savons pourquoi les interprétations que les peintres hollandais nous fournissent de la nature au milieu de laquelle ils ont vécu, et de la vie qu'ils ont vécue, sont ce qu'elles sont et ne peuvent être autres ; de même encore, devant un Hogarth, un Gainsborough, un Reynolds, un Constable, mille souvenirs d'histoire, de littérature, sans parler de nos propres impressions et de nos propres observations, nous assaillent, qui font que nous pouvons sans peine entrer de plain-pied dans l'intimité des hommes et des femmes dont ils ont fixé l'image, des scènes de mœurs, des paysages, dont ils ont été les témoins et les contemplateurs. Mais lorsqu'il s'agit d'une civilisation, d'une nature, d'une humanité, qui nous sont absolument étrangères, sur lesquelles nous ne sommes que fort peu renseignés et lorsque, en outre, l'artiste qui s'en institue l'interprète, comme c'est ici le cas pour Besnard, y est lui-même étranger, il faut bien, si nous voulons pénétrer le sens des œuvres qu'elles lui ont inspirées, recourir à d'autres que nous mêmes et, généralement, que lui-même. En l'espèce, il se trouve ÉLÉPHANT DANS UNE RUE D'HYDERABAD (Peinture à l'huile) qu'écrivain de vraie valeur, aussi habile presque à s'exprimer par la plume que par le pinceau, Besnard a publié dans le Figaro, tant au cours de son voyage que depuis son retour, une série d'articles excellents, une suite de notations étonnamment vivantes et expressives, et qui feraient d'ailleurs le plus grand honneur à un littéraire de profession. Malheureusement la partie actuellement publiée du journal de voyage de Besnard ne traite que de l'Inde méridionale et pas même de toutes les haltes qu'il y a faites. Il nous faudra donc avoir recours d'abord, pour compléter ces notes, au livre que le regretté Maurice Maindron a consacré à l'Inde du Sud, et à celui de Pierre Loti, l'Inde (sans les Anglais), puis, pour suppléer à l'absence momentanée, nous l'espérons bien, des notes du peintre sur l'Inde du Nord, à celui encore de Pierre Loti, et à celui d'André Chevrillon : Dans l'Inde. Nous suivrons ainsi Besnard à travers toutes les étapes de son voyage et, grâce à toutes ces lumières, nous jouirons davantage des révélations qu'il nous a fournies. Je parlais tout à l'heure du désir dont était possédé Besnard, depuis sa première rencontre avec l'Orient, de le connaître davantage et d'en pénétrer le mystère et la beauté. « On l'aime, cet Orient, écrivait-il dans son premier article du Figaro, en guise de préface à ses notes de voyage, TYPE DE FEMME DU NORD (Gouache)

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Pèlerins accomplissant les rites sacrés au bord du gange, à Bénarès (Peinture à la détrimente) DÉLERINS ACCOMPLISSANT LES RITES SACRÉS AU BORD DU GANGE, À BENARÈS

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LES ARTS pour tout ce qu'il a d'excessif. Dans son exagération se meut une volupté dont notre rêverie ne se lasse pas... Je me souviens d'Alger, de ses terres rouges comme du sang après les ondées de novembre, de ses végétations bleues, bleu d'acier bleui, et de sa mer bleue aussi, mais sombre comme la prunelle d'une blonde en désir d'amour. La nature y triomphe partout par la hardiesse de ses harmonies. L'Orient, c'est le royaume de l'été et j'aide l'été... J'aime l'été comme j'aime Rubens : pour sa force. » Et plus loin : « Ah ! quand donc troublerai-je à mon tour l'eau du Gange, comme un simple brahmane, en puisant l'eau que mes doigts laisseront filtrer? Quand donc ? » Et, contemplant des fenêtres de sa maison de Talloires — où il est venu passer quelques jours avant son départ, comme « pour se purifier de tout ce qui lui est devenu trop habituel », « pour mettre un peu de silence entre lui et les nouveaux contacts » — le paysan savoyard, l'homme de la terre sur laquelle il passe depuis des années les mois d'été, il songe à l'homme inconnu pour lui, dont il va bientôt interroger le visage et fouler la patrie : « Silencieux et rêveur, il l'est aussi, celui vers lequel je vais. Svelte enfant du soleil, celui-là, que mes songes vont donner pour compagnon à mon taciturne côtoyeur de torrents. Mon imagination lui assigne pour domaine une improbable contrée où, tantôt sur un fond de fleurs gigantesques aux feuillages mystérieux, tantôt à même l'or du couchant, ou FEMMES ACCOMPLISSANT LES RITES SACRÉS AU BORD DU GANGE (Gouache) bien encore sur la rive de quelque lac noir fleuri de lotus, il se détache, lui, le roi de tout cela, vêtu avec une somptuosité féminine. Car, viril entre tous, il apporte pourtant dans sa parure un luxe qu'ici nous ne consacrons qu'aux femmes. Être étrange et pourtant harmonieux. Inventeur de symphonies, musicien dont l'instrument est la couleur, je te convie depuis bien longtemps à mes féeries intimes, et tu as un nom dans mes rêveries. Homme par les passions, femme par la parure, je t'appelle l'Homme en rose. Quand Besnard s'embarqua donc le 9 octobre 1910 pour l'Inde, telle était l'image qui l'obsédait. Après une halte de quatorze jours en Égypte, où il excursionna à Louqsor et à Karnak, excursion dont témoignent seulement quelques dessins et quelques aquarelles, notamment les Palmiers à Louqsor, Sur la route de Karnak, et le Village de Karnak, sans parler des croquis à la plume de ses carnets, il se rendit à Ceylan. Son impatience d'atteindre le but de son voyage le rend indifférent, picturalement du moins, aux beautés, tant vantées et tant gâtées, de la terre des Pharaons. « Décidément, écrit-il, les ruines m'ennuient. Et, dussé-je me brouiller avec l'archéologie, cette déesse au masque de terre cuite peinte, j'avoue qu'elles ne m'instruisent pas. Dès qu'un monument est promu ruine, il ne m'intéresse plus. » En revanche il s'est enviré le regard de voir « tous les jours, le Nil diapré, selon les heures, comme une écharpe de Syrie » et avant de pénétrer dans les tombeaux de la Vallée des Rois, il a joui de la légèreté, de la diaphanéité de

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ALBERT BESNARD AUX INDES UNE RUE A MADURA (Peinture à l'huile)