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LES ARTS N° 126 Juin 1912 --- SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS. — SALON DE 1912 --- Photo Vizzarona. F. FLAMENG. — EN FAMILLE. — PORTRAITS DE Mme F..., DE SES FILLES ET DE SA PETITE-FILLE
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 126 Juin 1912 --- SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS. — SALON DE 1912 --- Photo Vizzarona. F. FLAMENG. — EN FAMILLE. — PORTRAITS DE Mme F..., DE SES FILLES ET DE SA PETITE-FILLE
Photos Vittarona. A. GUILLEMET. — LES DUNES D’ÉQUIHEN SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS SALON DE 1912 J. CAYRON. — PORTRAIT DE Mme A. CAYRON Les êtres et les choses se transforment à notre insu; l’enfant d’hier passé garçon et le garçon jeune homme par d’insensibles degrés. Un jour, les résultats de l’évolution se totalisent. Un être différent quoique pareil se révèle à nous. Le Salon des Artistes français a traversé depuis quelque temps une crise de croissance. Ceux dont les souvenirs remontent à trente ans ne le reconnaissent plus et se redisent le mot mélancolique de Don Quichotte: «Il n’y a plus d’oiseaux cette année dans les nids de l’an dernier.» Finies les chevauchées dans l’idéal et les éblouissantes aventures où l’on risquait de se casser les reins mais aussi de décrocher une étoile. Les aigles et les Persée sont occupés ailleurs. Pégase reste à l’écurie et la mule de Sancho chemine paisiblement sur des routes bien aplanies. Le Symbolisme, comme toute velléité de lyrisme éperdu, n’a trouvé en France qu’un écho restreint. Nous sommes des observateurs et des logiciens, gens d’ordre, de mesure et de juste milieu. Nous avons voulu un art à notre niveau et à notre ressemblance, nous l’avons. Les œuvres d’imagination, les sujets empruntés à la mythologie, à l’histoire profane ou sacrée, qui recréent le passé en transposant le réel, sont de plus en plus rares. La poétique naturaliste a fait tache d’huile et la peinture de la vie moderne, par le portrait et la scène de mœurs, a tout envahi. En somme, si la science de la composition équilibrée et le sens délicat de la forme ont subi quelque déchet, un certain goût de vérité paraît plus répandu. L’art s’est mis à la portée du grand public, et si j’en aperçois le danger, il me semble qu’il y a des compensations. Ce Salon, s’il n’est ni très éclatant ni très exaltant, contient
SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS. — SALON DE 1912 Photo Vizzarona. J.-P. LAURENS. — PREMIÈRE SÉANCE SOLENNELLE DES JEUX FLORAUX (3 MARS 1324)
LES ARTS beaucoup de jeune ardeur, de talent et de savoir professionnel. Dans sa lourdeur un peu compacte il fait encore bonne figure, et bien qu'un peu empêtré dans la pâte, il offre à la curiosité un aliment substantiel. Saluons d'abord les derniers Chevaliers de la Muse, les nobles conteurs d'histoires qui remontent bravement le courant. Dans une vaste composition ingénieuse et claire le Toulousain J.-P. Laurens narre la Première Séance des Jeux floraux. Il dresse sur une tribune, au pied des remparts, à l'ombre des grands chênes, le troubadour vêtu de pourpre, dont les strophes sonores enchantent jeunes et vieux et même un bon bourgeois sourdaud. Sa voix cadencée porte jusqu'aux bancs lointains occupés par de menues figurines. C'est le miracle de l'accent. Détaille lance à la poursuite des Kaiserlicks en retraite, l'héroïque et imprudent Lassalle qui charge la pipe à la main. G. Scott fait tourbillonner dans une poussière degloire, parmi le frisson diapré des étendards, la Chevauchée des héros, galopant éperdument sur les pas d'une Mort casquée. Sigriste qui s'affirme d'année en année comme un de nos meilleurs peintres militaires, fin coloriste et dessinateur du mouvement, fait évoluer Napoléon et son état-major sur le champ de bataille de Wagram, et précipite les cuirassiers de Milhaud dans le chemin creux d'Ohain. Robiquet célèbre, en une toile où le paysage a de la grandeur et la couleur de l'accent, l'élan de la Jeune Garde à Lutzen, sous les yeux de l'Empe-reur, et fait surgir en nos esprits la belle page d'Erickmann-Chatrian : « Tout pliait devant lui. » Roulements de tambours, sonneries de trompettes, de brillants accords de bleus, de rouges et d'ors nous avertissent que Fouqueray s'exalte au souvenir des Dernières Galères de France. Gorguet, dans une grande composition décorative, Prai-rial, sème agréablement des couples d'amoureux sur les gazons étoilés de pâquerettes et fait flotter dans l'air des guirlandes fleuries qui s'inscrivent un peu durement sur le cielléger du printemps. La fantaisie anglo-saxonne nous surprend toujours par la liberté de son jeu. Frampton, qui rappelle à la fois Watts et Burne Jones, traduit le Rule Britannia par une étrange figure de la Navigation dominant l'Océan, ses colères et ses galères. L'Américain Max Bohm donne un élan dionysiaque et faunesque aux figures de sa Jeunesse joyeuse, bien capricantes, mais un peu poupines. Rochegrosse, humoristique archéologue, promène dans la Litière une nonchalante Aspasie qui brille comme un joyau vivant au soleil de la Grèce. Le groupe le plus important se compose ici d'artistes bien D. ETCHEVERRY. — PORTRAIT DE M. LEON BONNAT
SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS. — SALON DE 1912 Photo Vittaréon. J. BAIL. — LA LECTRICE
LES ARTS --- doués, dont les uns ont encore le vif élan du départ, dont les autres touchent à la maturité. Avec des personnalités distinctes, ils ont cependant des visées communes, l'amour des belles matières, des tons nourris et forts, des harmonies soutenues. Ils étudient la vie réelle. Aux champs, à la mer, à l'atelier, dans la rue, ils trouvent des motifs qu'ils s'efforcent de rendre dans leur imprévu naïf et sans apprêt. Ils se rattachent à Courbet, à Jules Breton, à Legros, à Manet. Ce groupe fournit les œuvres les plus fortes et les plus significatives du Salon. Il représente la poétique naturaliste qui s'est peu à peu substituée à la tradition classique jadis triomphante. Ces artistes ne bannissent pas l'imagination. Ils l'emploient à découvrir le sens poétique du réel, plutôt qu'à inventer des sujets. Tout compte fait, je crois que l'art y a gagné. Est-il besoin de prouver après Millet, que l'on peut mettre le plus beau sentiment et le plus noble idéalisme dans la représentation des choses les plus simples; que la matière est peu de chose et que la manière est tout? HARPIGNIES - VALLEE DE CASTELLAR (ENVIRONS DE MENTON) Mais d'abord, un peu en dehors, au-dessus de ce groupe plane le poète Henri Martin. L'originalité de son métier dérivé de l'impressionnisme est nécessitée par une conception originale. Son art est une émanation du Midi, de sa lumière chaude et sereine. C'est un subtil mélange de joie lumineuse et de douceur pensée. Dans un décor enflammé, où vibrent tantôt les vers légers du printemps, tantôt les ors pourprés de l'automne, il installe de nobles figures, des saintes champêtres qui vaquent aux travaux journaliers. Le calme de leurs poses contraste avec l'exaltation visuelle du peintre, comme l'humble beauté des madones avec l'opulent coloris des vieux maîtres. Ce sont là des œuvres religieuses; elles respirent une tendre piété pour l'innocente vie que mènent ces Demoiselles de Sagesse dont la grâce ingénue s'avive d'être mêlée aux lentes harmonies du soir. L'enveloppe rutilante et douce les revêt d'un merveilleux éclat; leurs silhouettes se généralisent et leurs robes candides prennent les plis simples et larges des talaires antiques. Ainsi les Dévideuses, entre les blancs lauriers et les géraniums rouges, les Filles à la chèvre, sous la pergola embrasée par la vigne vierge, se haussent au symbole de l'éternelle jeunesse. Dirai-je cependant que le métier trop visible alourdit parfois ces belles et poétiques visions? Le paradoxe a son utilité. Les essais qui semblaient fous
H. MARTIN, L'AUTOMNE (Appartient à M. Fenaille)
LES ARTS --- d'abord aboutissent à des résultats imprévus. La technique doit être serve du sentiment; elle a pourtant sa valeur propre en tant qu'elle fournit des moyens insoupçonnés pour traduire l'inédit. Je n'ai jamais raillé les novateurs. Je cesse pourtant de comprendre quand j'entends parler de l'école du douanier Rousseau, quand je vois qu'un puffisme exaspéré trouve des complices où il devrait trouver des juges. La nature est un immense répertoire, et l'art est loin d'avoir épuisé toutes ses manières d'être; mais on ne peut rien contre elle ni hors d'elle. L'École du plein-air tendait vers une décoloration plâtreuse. Aujourd'hui l'on revient aux couleurs fortes, à des combinaisons de tons plus nourris et plus sonores. Parmi les œuvres dont l'agrément réside dans une observation juste et dans une manière sobre, la Fin de journée, de Jules Pagès, est une des meilleures. Leur tâche faite, deux terrassiers suivent le quai parisien, près du lourd cheval de trait. L'unité d'impression est remarquable. Chaque chose est à sa place, a sa valeur d'intérêt. Les bleus sombres, les violets, les gris et les jaunes pâles s'harmonisent finement dans le calme assourdi et comme lassé du soir. Un plaisir analogue m'est venu d'une toile de Jamois : Nomades aux portes de PAUL CHABAS. — MATINÉE DE SEPTEMBRE Lille. Même accord délicat entre le cadre et les figures. Un groupe de pauvres hères, vêtus d'étoffes blèmes, près des talus cendreux et des briques de la porte militaire, reprennent, au triste matin, leur cheminement falot sur la route grise. Un peu de l'âme pitoyable de Cazin et de sa mélopée trainante est passé dans cette œuvre très humaine. Adler poursuit son enquête sur les gestes populaires. Il y porte une évidente sincérité, une finesse d'accent très personnelle. Son modelé souple et nerveux, précis et large (ses dessins rehaussés attestent son affinité avec Millet) rejoint le rythme vrai de la vie; son coloris discret subordonne le ton local à l'harmonie d'ensemble. L'Accident nous montre une rangée de dos le long d'un canal (le drame restant invisible), mais ces dos sont vivants, attentifs et diversément émus. L'Intérieur, pauvre intérieur où vit l'angoisse d'une fillette, n'est pas moins expressif, sans déclamation. J'aime cet art de bonne foi, sa simple et robuste franchise. D'autres cherchent plus l'éclat, la saillie du relief, et la richesse de la matière. Gourdault a de vrais dons de peintre. J'apprécie sa belle hardiesse qui s'attaque aux tâches difficiles. Il n'avait rien montré encore qui fut aussi plein, aussi fort que sa Promenade sur la plage. Deux jeunes fem-
G. ROCHEGROSSE - LA LITIÈRE Photo: Yves Gervais
LES ARTS --- mes, près d'une mer indigo, marchent allègrement, jouissent d'une belle journée d'été; un colley bondit auprès d'elles. La robe blanche, bleutée dans l'ombre, le corsage rouge-brun, la jupe vert-bleu, les visages colorés, tout est franc et vivant, robuste et sain. On souhaiterait seulement de plus souples passages, et qu'une lumière plus vraie affinât et spiritualisât l'ex- pression. G. Finez, dans son Retour des Champs, a tenté beau- coup lui aussi, et si l'œuvre n'est pas de tout point parfaite, elle est menée avec un juvénile entrain. Une masse un peu confuse, charrette chargée de gerbes et trainée par des bœufs, travailleurs, mère et enfants, couple d'amoureux, roule au premier plan, prise en écharpe par le chaud rayon du soir. L'étroite vallée, ses champs, ses hameaux, les collines broussailleuses baignent dans une coulée d'or à laquelle s'opposent des bleus et des violets profonds. De cette géorgique émane une riche impression d'heureuse et féconde activité. S'il reste dans le détail quelques lourdeurs et quelques surcharges, tout est senti d'ensemble et enlevé à la force du poignet. Dans un temps où tant de gens s'élaborent péniblement une manière, j'aime que l'ar- tiste se soumette à l'objet, étreigne fortement la nature et se persuade que toute poésie est cachée en elle. Cette objectivité est un bon signe. L'originalité d'un artiste doit jaillir à son insu de sa lutte avec le réel. Elle doit être l'expression non préconçue de ses préférences instinctives. Il ne faut pas vouloir se mettre dans son œuvre, on s'y met toujours assez. Une toile un peu grande de Mademoiselle Suzanne Minier, le Béguinage de Bruges, atteste également une force d'observation, une science de métier. Bien qu'il y manque peut-être un agrément décisif, j'apprécie cette exécution ferme, cette couleur sobre et puissante. Une sensibilité délicate s'exprime mieux encore dans une autre toile de la même artiste: la Femme aux gravures, où la couleur est plus subtile, le sentiment plus tendre et plus féminin. Désiré-Lucas sait composer un tableau par l'expansion logique de la lumière. Un intérieur breton — Femmes au drap — est une œuvre de choix. Dans la chambre où le rayon de soleil filtré par l'étroite fenêtre pénètre bien la pénombre, trois femmes s'ac- тивent autour du drap blanc posé sur la table : vérité des types, volume exact des corps, beauté de la lumière circulant en ondes concentriques autour de la table cen- trale. J'aime moins la Mendiante dont la silhouette courbée et triangulaire a quelque chose de trop prévu. Joseph Bail dans la Lectrice résout magistralement lui aussi le problème de la lumière et de sa diffusion dans un intérieur. Le ton fin de la paroi reculée dans la pénombre, la manière dont le rayon venu de gauche imprègne tous les objets; la nature morte en un mot est supérieurement traitée. Pourquoi faut-il que la raideur et la sèche immobilité des personnages déparent ce savant ensemble? Franck Bail est correct et froid dans ses Comptes de la laiterie. Maurice Grün m'intéresse au Repos d'un paysan assis près d'une table rustique et plus encore au geste vrai d'un Tisserand breton qui me rappelle la première manière de Libermann. Le Berceau de Henri d'Estienne, comme toutes les œuvres A.-F. GORGUET. — PRAIRIAL (Plafond destiné à la décoration de la Salte des Mariages de la Mairie de Saint-Maurice)
SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS. — SALON DE 1912 P.-A. LAURENS. — SUZANNE

Ce numéro de la revue "Les Arts" présente le Salon de 1912 de la Société des Artistes Français. L'article analyse l'évolution de l'art, passant du symbolisme à une poétique naturaliste axée sur la vie moderne et le portrait. Il met en avant des artistes comme J.-P. Laurens, Henri Martin, et Adler, tout en commentant les différentes tendances artistiques et les œuvres exposées, qu'il s'agisse de peinture ou de sculpture.