Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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CINQUIEME ANNEE
N° 109
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1er JUILLET
1929
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L'ART VIVANT
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L'ART VIVANT
Cinquième Année
1er Juillet 1929
L'Art des Jardins
Jardins Rustiques Anglais
Quelle création plus immédiatement touchante qu'un jardin? Les cœurs les plus simples y sont sensibles; mais plus rares sont ceux qui savent le regarder avec l'œil de l'artiste, juger de sa plus ou moins grande beauté selon les lois esthétiques. Car, il y a un art des jardins, reflet d'une civilisation au même titre que les autres arts, et qui en est même la fleur ultime et la plus exquise. Les jardins suspendus de Sémiramis, qui méritèrent de figurer parmi les sept merveilles du monde; ceux d'Academos et du Lycée, où se promenèrent Platon et Aristote; les jardins de Salluste, à Rome; ceux de la Grenade maure, de la Florence renaissante et les parcs de Le Nôtre et de Kent: autant de points d'une courbe qui permettent, quoique espacés, de la tracer jusqu'à nous.
D'ordinaire, les styles que l'on reconnaît à chaque époque dans l'ordonnance des jardins sont ceux des architectures contemporaines. Nous ne pouvons juger les œuvres des périodes reculées que d'après des gravures, des tableaux, ou les descriptions qu'en donnèrent les écrivains du temps, lesquelles sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne le pense-rait au premier abord. Quand les parcs appartiennent à une époque assez récente pour s'être conservés jusqu'à nous dans leur dessin primitif, rien, peut-être, plus que ces créations d'un passé révolu, ne nous plonge mieux dans son atmosphère vivante.
L'art de tailler les arbres n'est nullement récent. Il remonte aux Romains, et on en attribue l'invention à un certain chevalier Matisu, ami de l'empereur Auguste. Il semble qu'on connût à Rome toutes les exagérations modernes, et même qu'on les dépassât, puisqu'on y pouvait admirer des arbres taillés en forme d'hommes, de chevaux, de galères. Avec ses allées droites et bien entretenues, ses char-milles, ses bosquets habités par un peuple de statues: Hermès, Priapes, Termes, le parc romain était bien créé à l'image de ce peuple logique et organisateur. C'est la préfiguration du jardin à la française, dont il est d'ailleurs l'ancêtre.
Au Moyen Age, l'art des jardins, fruit des seules civilisa-tions raffinées, subit une éclipse. On ne pouvait songer à planter et orner de grands espaces de terrain, dans des con-trées peu sûres, placées sous la menace d'invasions inces-santes. Tout au plus, trouve-t-on dans l'enceinte du château, les plates-bandes sans grâce et utilitaires d'un jardin potager. Au douzième siècle, toutefois, on voit apparaître, hors des murs protecteurs, le verger, enclos planté d'arbres d'ailleurs disposés sans aucun ordre, où poussent des fleurs sauvages pour la plupart. Mais c'est déjà un parc d'agrément, destiné au délassement et à la promenade. C'est au verger, dans les romans de chevalerie qui nous en ont conservé la description, que les amoureux se livrent à leurs galants ébats.
La Renaissance italienne, qui vit le renouveau de tous les arts, vit aussi celui des jardins. Ses créations exquises, dont plusieurs existent toujours et sont une des plus belles parures des villes d'Italie, inspirèrent les jardiniers français. Mais l'art des jardins trouverait en France un développement autonome, dont le merveilleux aboutissement serait l'œuvre génial d'un Le Nôtre. Et quand le maître des jardins de Louis XIV ferait le voyage d'Italie, ce ne serait plus, comme on l'a cru, pour y prendre des leçons, mais pour en donner.
Le jardin à la française devait faire au dix-septième et pendant toute la première moitié du dix-huitième siècle, la conquête de l'Europe. Il pousserait jusqu'en Russie. Mais, selon les lois immuables qui président à l'évolution des formes artistiques, après le sommet que marque un parc de Versailles ou de Sceaux, la courbe ne pouvait que descendre. Quand on eut vécu pendant plus d'un demi-siècle sur l'acquis de Le Nôtre, les formes épuisées dégénèrent; ce fut l'aca-démisme avec ses extravagances d'un enthousiasme réchauffé ou bien sa froideur, son artifice. Une réaction était inévitable. Elle était appelée, d'ailleurs, par l'évolution des esprits: dégoût de la société que ne peut manquer de créer la promiscuité d'une vie de cour hypertrophiée, monstrueusement accaparante; culte naissant de la nature et recherche de la solitude. Elle se développerait en Angleterre; peut-être les Anglais n'étaient-ils pas fâchés de montrer qu'ils pouvaient créer un style à leur tour! D'ailleurs, l'accueil que l'on fit en France même aux nouvelles conceptions fut des plus enthousiastes et sans aucune arrière-pensée. Il appartiendrait aux théoriciens du dix-neuvième et du vingtième siècle d'introduire ici aussi le nationalisme, et de faire de la supériorité du style français un point d'honneur.
Au dix-huitième siècle, le jardin anglais connut une vague inouïe. Le comte de Coraman dessina le petit Trianon pour Marie-Antoinette. Ermenonville, Morfontaine, Méreville, Chantilly, Bagatelle, La Muette, La Malmaison; autant de créations qui montrent le succès de la nouvelle formule. Elle conquit l'Europe à son tour. Sans-souci en Prusse, Roelux en Belgique, Nymphenbourg en Bavière, Tsarskoïe-Sélo en Russie marquent autant de victoires du goût anglais.
Que la formule du jardin pittoresque répondit aux nouvelles aspirations des esprits, le prouve assez la première en date, peut-être, des descriptions d'un jardin anglais dans notre littérature, qui est celle du jardin de Clarens par Jean-Jacques: «Vous ne voyez rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entre dans ce lieu; la nature ne plante rien au cordeau» appuie Rousseau: «Toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit être tou-jours dans la même; on éloignera le terrain pour s'y prome-ner commodément; mais les deux côtés de ces allées ne seront point toujours exactement parallèles».
Cette description de la Nouvelle Héloïse est de 1761. Il n'y avait que trois ans qu'était mort William Kent, le génial créateur du jardin paysage, le Le Nôtre anglais. Les œuvres de Kent restent les exemples les plus purs du nouveau style. Voici comment son compatriote Walpole, dans un Essai sur l'art des jardins modernes, paru en 1785, expose ses idées, en termes qui demeurent applicables aux productions des jardiniers anglais actuels: «Les grands principes sur lesquels il travailla étaient la perspective, l'ombre et la lumière; ses matériaux étaient, outre le sol même, qu'il modifiait selon les besoins de son œuvre, les arbres qu'il distribuait tantôt isolément, tantôt en bouquets ou en massifs de façon à varier incessamment les aspects, à ménager les perspectives, à couper les espaces trop étendus... C'est ainsi qu'avec le seul coloris de la nature, avec l'art
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L'ART VIVANT
de saisir ses plus beaux traits, on vit paraître une création nouvelle. On rendit aux arbres la liberté de leurs formes ». Hélas ! le style créé par Kent devait dégénérer bientôt après lui. Brown, son collaborateur et meilleur disciple, abuserait des fabriques : ponts rustiques, colonnes, temples, pavillons chinois, etc. De même Chambers, qui dessina les jardins de Kew. Il semble que la réussite d'un chef-d'œuvre, dans quelque branche que ce soit de l'art, nécessite un concours miraculeux de circonstances, pour qu'il se produise deux fois.
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La lignée de Kent se continua au dix-neuvième siècle avec Repton, Loudon, Joseph Paxton qui dessina les jardins du Crystal Palace à Londres et, en France, le parc de Ferrières, au baron de Rothschild. Mais, c'est après 1900 que le mouvement de renaissance, qui se dessina dans tous les arts — car il apparaîtra plus tard que nous vivons une grande époque artistique — eut aussi sa répercussion dans l'art des jardins. Nous avons vu qu'il a toujours été en liaison étroite avec l'architecture. Aujourd'hui, les dessinateurs de jardins s'intitulent d'ailleurs eux-mêmes architectes. L'Angleterre connaît actuellement une quantité de garden architects de grand talent : Les Percy Cane, les Milner, Son and White, les Wratten and Godfrey, les Oliver Hill, etc.
Les traits distinctifs des productions récentes de l'horticulture anglaise sont : dimensions plus réduites des espaces à aménager, conséquence des nouvelles conditions économiques ; mélange, qui est devenu de règle, d'éléments réguliers ou classiques et d'éléments irréguliers ou naturels. Moins vastes, considérés de plus en plus comme le cadre, l'annexe immédiate et l'extension de la demeure, les jardins modernes doivent suppléer à l'ampleur des proportions par richesse et la variété des aménagements pittoresques. Aucune répétition de motifs n'est plus admise.
Le premier souci du jardinier est d'approprier le jardin au style de l'édifice. Généralement, les abords immédiats de l'habitation sont dégagés ; des pelouses de gazon, ou même des parterres dessinés géométriquement selon les principes classiques, laissent libre accès dans la demeure au soleil et à la lumière. On réservera les masses d'arbres pour les lointains. Un goût raffiné guide l'architecte paysagiste dans l'édification de son œuvre. Tout comme un peintre, il balancera harmonieusement les formes et les couleurs. Il rompra la monotonie des grandes masses vertes que constituent les arbres, par des pelouses de fleurs. Ces fleurs elles-mêmes, il ne les plantera pas au hasard. Il aura soin de ménager une gradation dans leurs teintes, douces près de la maison, elles iront s'intensifiant à mesure qu'on s'en éloigne. D'ailleurs, grâce au goût très répandu de l'horticulture en Angleterre et à l'activité des fleuristes qui créent sans cesse de nouveaux genres hybrides, les jardiniers anglais disposent d'un nombre d'espèces beaucoup plus grand que ceux du continent. Si bien que certains amateurs français font venir leur graines d'Outre-Manche.
Un autre élément de grande importance, dont dispose l'architecte-paysagiste pour orchestrer ses compositions, c'est l'eau. Dans un jardin paysage de pur style, son écoulement sera menacé par l'artiste de façon à donner toujours l'impression d'un cours naturel. Un bel exemple de ce genre, qu'illustre une de nos reproductions, est le ruisseau du parc de Kingswood House, à Sunningdale, parc dessiné par Percy Cane pour Sir Herbert Samuelson. Au lieu des pièces d'eau, des bassins réguliers, on élargira le cours des ruisselets en étangs, où pousseront naturellement les lis, les néufars, les roseaux. Mais dans les jardins de dimensions plus réduites, où l'on recherchera la variété par le mélange des styles, les bassins régulièrement dessinés feront leur apparition.
Parfois les Anglais tentent des gageures que seule la grande richesse des espèces florales dont ils disposent, comme nous l'avons vu, leur permet de réussir. Telle est, par exemple, ce jardin bleu dont J.-E. Blanche nous donne l'évocation, poétique et précise, dans Dates :
« J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus à en faire un, et quel jardin bleu ! Les murs de l'enclos où cette fête des yeux est offerte, on les a badigeonnées d'un bleu très clair, qui se confond avec le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres arbustes, bleutés par les vapeurs de la Tamise.
« Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dallé de plaques irrégulières de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forgé, à la porte du verger, qu'ornent des figures de Della Robbia.
« Dans cet espace de quelques mètres, vous ne voyez que du bleu : toutes les variétés de delphiniums dressent leurs thyrses géants, ces pieds-d'alouettes qui, même en Normandie, ne parviennent jamais à une telle hauteur, croissent dans cette humidité comme de monstrueuses roseaux. Au début de juillet, les delphiniums, sous le daïs de leur floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs compagnes de plate-bande. La quantité des graines semées éclate en une masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazzuli, en passant par toutes les plus subtiles dégradations de la turquoise , il y en a aussi de violettes avec un cœur mauve ; de verdâtres ; et sous l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'épées, c'est un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rôle aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont donné à cœur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allongées, enroulées, fixées, le sol n'est qu'un filet aux mailles serrées, par quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodius des touffes altières, en haut, qui font la roue comme des paons. »
Plus loin, au sujet de la carnation si particulière aux fleurs d'Angleterre : « Ne me parlez pas — s'exclame M.-J.-E. Blanche — des fleurs du Midi. Que sont ces provençales mal lavées auprès de ces naïades jamais complètement sèches, dont la chair, comme celle des blondes femmes d'Albion, n'a pas un pigment jaune dans son teint laiteux? Le ciel et l'eau de la rivière semblent se refléter sur ces peaux lisses, comme dans l'argenterie astiquée d'un service à thé ».
Ce jardin bleu est plutôt réussite d'horticulteur que d'architecte. Le paysagiste réalisera une atmosphère en employant des éléments tout de même plus variés et complexes. Sa première tâche sera l'utilisation rationnelle du sol mis à sa disposition. « L'idéal, écrit M. Percy Cane, serait atteint lorsqu'on garderait du jardin arrangé l'impression qu'aucune autre solution n'était possible ». Certains terrains se prêtent naturellement, par leurs accidents, à un heureux agencement décoratif. Ailleurs, il appartient à l'artiste de créer le mouvement pittoresque. Un moyen particulièrement employé des paysagistes anglais actuels c'est, quand il s'agit d'un terrain de dimensions réduites et plat à l'origine, de créer une dénivellation artificielle en creusant une partie du sol. Tel est, par exemple, le Sunk-garden de Westbrook, dessiné pour M. H. Thackeray-Turner, et que montre une de nos photographies. Ainsi le paysagiste poursuit un de ses buts, qui est de créer l'impression du plus grand espace possible.
Un raffinement exquis dans l'emploi des ressources naturelles , le mélange d'éléments formels, empruntés au jardin à la française, avec les éléments naturalistes du jardin paysager, le parti le meilleur tiré de terrains aux dimensions restreintes ; l'exacte appropriation du jardin à la maison, l'un et l'autre constituant un tout harmonieux: tels sont les principaux caractères des jardins anglais récents.
Armand PIERHAL.
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L'ART VIVANT
JARDINS RUSTIQUES ANGLAIS
JARDIN DE SIR H. SAMUELSON.
KINGWOOD HOUSE, SUNNINGDALE.
JARDIN DE SIR H. SAMUELSON
A SUNNINGDALE.
(TRACÉ PAR M. PERCY CANE).
JARDIN DE MRS OPPENHEIMER. WHITE WALTHAM PLACE.