Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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CINQUIEME ANNEE N° 108 5 fr. 15 JUIN 1939 --- L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTERAIRES Collection C. Léger. COURBET, par lui-même. Lire dans ce numéro : DATES DE LA VIE DE COURBET DIRECTION-REDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LABOUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (Ce) DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD RÉDACTEUR EN CHAPITRE: Florent FELS

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CINQUIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 15 Juin 1929 DATES de la VIE de COURBET Les controverses continuent autour du nom de Courbet. Son œuvre est discutée par les artistes contemporains comme au jour de sa mort. Une sorte de jeunesse naît d'une telle passion: les uns ne voulant reconnaître en Courbet que ses maladresses d'homme et d'artiste, les autres l'aimant pour les excès de son réalisme. A l'instant où l'on expose au Petit Palais quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, nous avons prié M. Charles Léger, le plus récent historiographe de Courbet, de nous confier quelques extraits du remarquable ouvrage qu'il prépare aux Éditions G. Crès et Cie, sur le peintre des Demoiselles de la Seine, des Casseurs de Pierre, et de Baudelaire. DE COURBET A NOS JOURS Courbet (Jean-Désiré-Gustave), naquit le 10 juin 1819, jour de la Fête-Dieu, sous le signe de Louis David, l'année où Géricault exposait Le Radeau de la Méduse. Il est mort le 31 décembre 1877, quand Pissarro, Cézanne, Claude Monet, Renoir, Sisley tâchaient à conquérir une place au soleil. Durant cet intervalle de soixante années, peu s'en faut, s'inscrivent de très grands noms d'artistes qu'il convient de saluer au passage. Tout premièrement le vieil Hokusai, — n'omettons jamais le plus admirable dessinateur de la planète — Ingres, Corot, Delacroix, Daumier, Puvis de Chavannes, Edouard Manet, Whistler... Ce fut un temps extraordinaire pour l'art, et tous les noms précités sont, à notre avis, beaucoup plus significatifs que les épithètes ronflantes ou désobligeantes dont on a prétendu affubler les uns et les autres. La singularité, voire les défauts reprochés violemment alors à tous ces maîtres, nous les tenons pour des qualités essentielles. C'est par leur manière originale de voir et de peindre qu'ils nous intéressent par-dessus tout, qu'ils nous plaisent, qu'ils nous émeuvent. Notre admiration s'est, si j'ose dire, déclenchée, malgré les mauvais bergers académiques. L'artiste, écrivain, peintre ou sculpteur, ne s'impose tôt ou tard avec force qu'en soumettant la langue, la couleur ou la glaise à son propre génie. Qu'on ne nous parle donc plus de tradition lorsqu'il s'agit de tels révolutionnaires! Et, sans chercher désormais de comparaisons avec le passé, savourons, pour tout dire, les émouvantes sensations que nous sommes capables de ressentir au contact de leur œuvre. Au fond, le public, artificieusement trompé dans ses aspirations, était-il si blâmable de méconnaître un art comme celui de Courbet, dont le caractère cependant aurait dû le conquérir d'emblée? Reportons-nous seulement à vingt ans, à trente ans en arrière, lorsque les publications artistiques patronnées par notre Administration des Beaux-Arts déclaraient indésirables les études sur la vie et l'œuvre du maître d'Ornans. L'Administration était logique, obtusément. Pouva-t-on admettre que ce Courbet qui avait répudié les professeurs, s'était affranchi des instituts et des dieux, affichait un mépris complet pour ses contemporains les mieux empanchés, prit rang parmi les Grands Artistes, et fut honoré à l'égal de Meissonner? S'imaginait-on vraiment que la reproduction des tableaux d'un communard ferait bon effet dans la collection de monographies consacrées aux Artistes célèbres? Courbet ne fut pas exposé à ce voisinage. Pour répondre à des gracieusetés insignes — le don, en 1882, par une sœur du peintre, de deux chefs-d'œuvre, — des conservateurs fort experts se chargèrent de les escamoter. Un Enterrement à Ornans fut accroché dans le réduit le plus obscur, le plus étroit du musée du Louvre : la salle Henri II. Quant aux Pompiers courant à un incendie, grand tableau donné à la Ville de Paris, il était bon à mettre au rancart, dans la réserve. L'étranglement avait été bien concerté ; il dura longtemps, jusqu'au jour où des hommes nouveaux placés à la tête de notre Musée national vinrent desserrer l'étai. C'était hier. L'Etat achète La Source, et, peu après, on apprend la mise en vente de l'Atelier du peintre. Une opinion éclairée, active, entre en campagne, favorisée qu'elle est par la presse, sans exception. Des amateurs s'offrent généreusement à seconder le Louvre, coûte que coûte. Hé! il en coûtait plus de trente fois la somme demandée déjà en 1881, et près de douze fois le prix adjugé en 1899; en décembre 1881, à la vente dépendant de la succession de Courbet, l'Atelier était acquis pour 21.000 francs par M. Haro. En 1899, la même toile fut payée 60.000 francs. L'Etat l'obtint, en 1919, pour 700.000 francs. Beaucoup d'artistes ont participé à l'achat, mais parmi ceux-ci pas un membre de l'Institut, pas un membre de l'Ecole des Beaux-Arts. Ceci se passait, disons-nous, au lendemain du centenaire de la naissance du maître d'Ornans, centenaire brillamment célébré... au Metropolitan Museum of New-York. Le Gouvernement français avait une occasion de rendre un hommage public au grand peintre, lorsque en juin 1921 une plaque commémorative fut apposée sur la modeste maison natale d'Ornans. M. B...u, alors préfet du Doubs, invité à la cérémonie, ne répond point. Et M. Léonce Bénédite, conservateur du musée du Luxembourg, délégué par le Gouvernement, envoie ce télégramme : « Reçu contre-ordre. Vifs regrets ! » le jour de l'inauguration. COURBET EN HOLLANDE Au XVIIe, au XVIIIe siècle, et jusque dans la première moitié du XIXe, tous les artistes avaient les yeux fixés sur l'Italie. Non seulement en France, mais en Europe, littérateurs, critiques, historiens, poètes, voyageurs, paraphrasaient à l'envi sur les chefs-d'œuvre de l'école italienne, mère de toutes les traditions. L'art hollandais était négligé, pour ne pas dire méprisé. Comment aurait-on découvert des biographes capables d'intéresser leurs contemporains avec Rembrandt, Paul Potter, Frans Hals, Gérard Dou, A. Van Ostade, Jan Steen, A. Van der Helst qui s'affirmaient si originaux, si naturalistes, en dehors des sujets traditionnels et des symboles. Louis Viardot, qui a consacré des volumes aux musées d'Europe, parlait ainsi du plus célèbre tableau de Rembrandt : « La Ronde de nuit allait bien au génie réaliste et quelque peu grossier de Rembrandt. Le sujet n'exigeait que la vérité vraie, sans noblesse, sans idéal, sans expression, pure et simple reproduction des choses matérielles...

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L'ART VIVANT Pour la Suzanne au bain, du musée de La Haye, elle est « d'un dessin ignoble » selon le même Viardot. Courbet, qui ne devait jamais aller en Italie, où il ne se sentait point attiré, vit donc au musée d'Amsterdam, dans de pauvres salles mal éclairées, la magistrale peinture connue sous le nom de Ronde de nuit, posée presque à ras du parquet. Il en subit la fascination et se tint silencieux. Gustave se trouvait nez à nez avec les vingt-trois personnages de grandeur naturelle. Stupide d'étonnement et d'éblouissement, il s'assied sur un divan en face, et il examine à loisir. La Ronde a trois mètres cinquante-neuf de haut et quatre mètres trente-six de large. Rembrandt avait trente-quatre ans, en 1642, lorsqu'il fit cette œuvre incomparable, dix ans après la Leçon d'Anatomie du musée de La Haye. Les Rembrandt du Musée d'Amsterdam impressionnèrent Courbet au point qu'il écrivait plus tard à Van Wisselingh : « Je bénis l'étoile qui nous a fait connaître. » Quand le marchand de tableaux quitta Amsterdam pour s'établir à La Haye, c'est chez lui que Mesdag acheta des œuvres de Courbet, de Diaz, de Jules Dupré, de Corot. Le musée Mesdag, à La Haye — qui a en Mlle J. C. E. Peelen un conservateur aimable et bien renseigné — contient sept tableaux du maître d'Ornans : Chevreuil mort, Femme nue couchée, Groupe de pommes, Portrait de Courbet, et trois paysages. Mesdag, comme M. Anastase Simu, de Bucarest, a réuni, avec amour, des trésors de l'art français du XIXe siècle pour les offrir à sa patrie. L'art de notre pays y est prépondérant, comme au musée Simu donné à la nation roumaine, lequel renferme près de quatre cents œuvres de peintres et de sculpteurs français. COURBET ET LA REVOLUTION Les affaires de Courbet semblent aller à souhait, quand éclate la Révolution de 1848. En apparence, les événements le laissent froid, du moins il écrit cela à ses parents. Il a des camarades beaucoup plus échauffés: Baudelaire, par exemple, qui fait le coup de feu sur les barricades, se jette à corps perdu parmi les insurgés, en criant : « Il faut fusiller le général Aupick. » C'était le second mari de sa mère. Baudelaire, le principal fondateur, l'animateur d'un journal qui paraît le quatrième jour de la révolution, demande à Courbet une vignette afin de distinguer sa feuille d'une autre homonyme. La vignette caractéristique servit de frontispice au deuxième et dernier numéro du Salut public. Retenons du texte auquel collaboraient Champfleury et Charles Toubin cet écho paru sous le titre Les Artistes républicains, attribué à Baudelaire : « Les peintres se sont bravement jetés dans la Révolution ! ils ont combattu dans les rangs du Peuple. « A l'Hôtel de Ville, des artistes portaient sur leurs chapeaux, écrits en lettres de sang, le titre d'Artistes républicains ; deux d'entre eux sont montés sur une table et ont harangué le Peuple. « On parlait d'une manifestation qui devait se produire au Louvre contre l'Académie de peinture qui, depuis dix-huit ans, a bu tant de larmes, a tué tant de jeunes talents par la faim et la misère. Mais les sots vieillards, architectes, musiciens, arpenteurs et géomètres sont à bas aujourd'hui. « Ne leur donnons pas le coup de pied de l'âne. » A coup sûr, Courbet partageait les idées démocratiques et humanitaires de Baudelaire, en montrant toutefois moins de férocité et d'éloquence. C'est en 1848 qu'il peint le beau portrait du poète, alors âgé de vingt-sept ans, et acquis depuis par Alfred Bruyas (1874) à Poulet-Malassis pour trois mille francs. Ce portrait était resté dans l'atelier de Courbet jusqu'en 1859. A cette date, le maître d'Ornans le céda à l'éditeur Poulet-Malassis contre cinq cents francs. (Lettre de Poulet-Malassis à Baudelaire.) Tout comme Baudelaire, affligé, lui, d'un conseil judiciaire, Courbet était à court d'argent. Le Salon libre de 1848, où il avait exposé tout ce qu'il voulait, ne lui avait pas rapporté un sou. Ses tableaux étaient si mal placés que personne ne put les voir, même les quelques journalistes les mieux disposés à son égard. Et cependant il avait apporté Le Violoncelliste, La Jeune Fille dormant, des paysages : Le Matin, Le Milieu du Jour, Le Soir, quatre dessins, et enfin le portrait peint de son ami Urbain Cuénot d'Ornans. Cuénot était riche, indépendant ; la chasse, la musique, et les bons repas suffisaient à l'occuper. Il avait le titre de président-fondateur de la chorale d'Ornans. COURBET ET JULES VALLÈS Jules Vallès devait avoir une trentaine d'années, quand Courbet fit son portrait. On le voit, en buste, de trois quarts à gauche, la tête presque de face. La profondeur de cette physionomie, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, une barbe et une moustache noires semées de poils châtains font ressortir un teint jaunâtre. Le célèbre réfractaire apparaît ainsi comme un élégant romantique avec son costume marron, un grand col à large revers, sa cravate vert olive. Le portrait est peint sur fond gris foncé et gris clair. Tout jeune, Vallès fut profondément ému devant les premiers tableaux de Courbet. Les Casseurs de pierres captiveront surtout son attention : « Ce tableau teinté de gris, disait-il, avec ces deux hommes aux mains calleuses, au cou hâlé, était comme un miroir où se reflétait la vie terne et pénible des pauvres... » En réalité Vallès fut impressionné par le sujet. Cependant plus tard il écrivait : « Quand Courbet parut, tout étouffait encore dans le cadre étroit de la tradition. Ce cadre, il le fit craquer ; on fut blessé par les écarts. Les gens du métier surtout se trouvent atteints ; la critique, qui avait fait son siège, ne voulut pas retourner à l'école... Il s'organisa contre l'artiste aux audaces nouvelles une conspiration de la colère et du ridicule » (La Rue, Paris, Faure, 1866). Le 28 mai, les soldats de l'armée de Versailles étaient définitivement maîtres de Paris. A quel prix ? Dans le Paris-Journal, du samedi 27 mai, une rubrique était consacrée aux « Exécutions ». On y annonçait la mort de Vallès, celui-ci étant de ces hommes qui ont joué dans la Commune un rôle non moins odieux qu'actif, et qui a subi le châtiment réservé à ceux pris les armes à la main... Pour Courbet, voici son affaire réglée : « Celui-là vaut une mention spéciale. C'est vraiment un artiste que nous perdons ; mais nous ne le pleurons pas, car c'est d'un grand coquin que la société est débarrassée. « Il était au ministère de la marine au moment où nos troupes s'en sont emparé. Pris de peur, il se sauva, et comme les gens qui ont très peur, il se sauva maladroitement. C'est dans un placard trop étroit pour sa grosse personne qu'il fut facilement découvert. L'officier qui marchait en tête de ses hommes le reconnut. Courbet est un de ceux qui ont les premiers poussé à la démolition de la Colonne, un soldat ne pouvait l'avoir oublié. L'officier ordonna de s'emparer de cet homme. Courbet voulut un moment résister. Un des soldats lui cassa la tête d'un coup de feu... » Il n'en était rien, heureusement. LA FIN DE COURBET La vente judiciaire du 26 novembre lui donna le coup de massue. La « ripopée » a gagné. Enfin le procès est terminé. L'an prochain il paiera une première annuité... Il a quitté l'officine de La Chaux-de-Fonds, séjourne quelques jours chez ses amis Eberhardt qui l'emmènent

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L'ART VIVANT

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L'ART VIVANT LES ARTISTES FRANÇAIS ET LA TRADITION G. M. ROCHEGROSSE, CHANSON LOUIS XIII. RUBENS, BACCHANALE. WATTEAU, LE LORGNEUR. G. DILLY, LA FIANCÉE DU MARIN EN FLANDRE. E. I. DUPAIN, LA COUPE DE VIE ET DE VOLUPTÉ. Musée d'Amsterdam, J. VERMEER, LA LISEUSE. P. GERVAIS, SYMPHONIE Musée de Dresde, NICOLAS POUSSIN, LE RÈGNE DE FLORE. ---

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L'ART VIVANT chez un photographe de la ville ; c'est son dernier portrait. Il revient à Bon-Port, le 1er décembre, où ses familiers redoublent de précautions et de soins attentifs, car ils le considèrent comme perdu. Ils constatent chaque jour les progrès du mal. Ces veines saillantes, ce teint couleur de safran, la maigreur, sauf ce ventre proéminent, énorme qui nécessite des ponctions. Le seul plaisir du maître d'Ornans, maintenant qu'il ne peut plus peindre, est de contempler ses tableaux, sortis de la cave de Budry, dans sa chambre du rez-de-chaussée. Il a fait placer les anciens parmi les plus récents : Le Russeau entre les roches ; Le Grand Mont, sur le lac de Genève, La Terrasse de « Bon-Port », le Lac de Genève, le Château de Chillon, « Bon-Port », à La Tour de Peilz, La Cour des pros-crits, à Vevey. Il y a des moments d'accalmie où il espère la guérison ; alors, s'il est en verve, il raconte des histoires du temps de sa jeunesse. Le gilet blanc,— mis en vers par Max Buchon — avec son rempli, taillé dans un jupon de grand'mère, et inauguré le jour de sa première communion. De ce grand jour, Gustave ne voulait point entendre parler. L'archevêque en personne, de passage à Ornans, fit mander l'enfant : « Voyons, mon petit ami, vous n'avez ni tué, ni volé ?... Eh bien ! vous ferez votre première communion ». A ce propos, dit Courbet, se tournant vers Pata et Morel : « Souvenez-vous que je ne veux pas voir de curé, lorsque sonnera ma dernière heure... » Survient Edgard Monteil, un journaliste, réfugié lui aussi, qui a été mêlé au mouvement communaliste. Courbet, lui montre le Hallali. — Est-il campé, hein ! L'est-il ? Il désigne le chasseur au fouet, son ami Jules Cusenier. — Et ce cheval dont tout le corps porte sur un pied, dont les muscles pivotent en même temps sur le sabot ! Le cavalier c'est Félix Gaudy, et voici ses chiens... Il se tut un instant pour respirer, et reprit : J'ai fait le portrait de tous mes amis, je ferai le vôtre, Monteil, quand j'irai mieux. Monteil vient tous les jours prendre des nouvelles. Le peintre ne peut plus bouger de son lit; ses jambes s'œdématisent. — Tout ce que vous me racontez, Castagnary le sait-il ? — Bien sûr ! répond Courbet, qu'il connaît toutes ces histoires. Pourvu qu'il ne les arrange pas ! Ces histoires-là, c'est comme une belle prune, le matin, lorsqu'elle est entourée de buée, qu'elle est transparente et savoureuse à l'œil ! Vous y touchez, la peau se lisse, on dirait qu'on l'a vernie ! Vous n'osez plus y mordre, et si vous y prenez goût, vous rejetez la pelure. Le docteur Blondon pratique des ponctions, assisté du docteur Favarnier de Vevey.Courbet fait écrire au docteur Paul Colin de Paris pour lui demander ses soins. A Flagey, on s'inquiète d'être sans nouvelle. Mlle Juliette restée seule avec son père, depuis la mort de Zélie, en 1875, envoie du vieux linge demandé par Mme Morel. Le père de Courbet ronge son frein, et sans donner plus d'explications à sa fille, il est parti pour La Tour-de-Peilz, le 29 décembre. Juliette écrit à Blondon. Elle n'a plus de courage, elle est brisée. « Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Peut-être trouverons-nous un moyen ! Gustave m'en parlait en même temps qu'il me disait toute son amitié et son estime vis à vis de vous. Vous êtes vraiment l'ami des mauvais jours... Vous m'aideriez encore, je l'espère ». En post-scriptum, elle ajoute : « Si l'estomac de Gustave pouvait reprendre idée sur la nourriture ? » Dans la soirée du 30 décembre 1877, il y a dans la maison de « Bon-Port » un mouvement inaccoutumé, qui fait pres-sentrir un événement proche. Le vieux père est arrivé dans la journée, par un froid de loup, apportant à son fils une lanterne sourde et une livre de tabac français. Lévêt le lendemain au petit jour, il se porte au chevet du condamné, qui s'agite depuis un moment. Soudain il se penche au-dessus du lit, il appelle : Gustave ! Gustave ! Le colosse était terrassé. Mlle Juliette pressentant le malheur, s'est mise en route avec Mme Ordinaire et Marcel. Ils arrivent trop tard. Un télégramme est aussitôt envoyé au docteur Blondon, à Besançon, pour solliciter sa présence et ses conseils. Puis, elle écrit au même, cette lettre : « Gustave est mort. Quel chagrin pour moi de n'avoir pas passé les derniers jours de sa vie avec lui. Maintenant parlons de l'homme moral. Mon premier sentiment était d'emmen er mon frère, chez lui, dans sa patrie, mais en réfléchissant, je vois que mon frère ne nous appartient plus tout entier. La Suisse le dispute à la France, et à sa famille. Le désir de Gustave est d'être déposé dans la terre de Suisse, en attendant (de savoir) si la France tient à lui, oui ou non. D'ailleurs, je crois que par respect, nous ne devons pas exciter les vociférations de Mme Reverdy sur une mémoire qui nous est chère. Donnez-moi votre conseil, je sais que Gustave avait en vous une grande confiance ; pour vous une grande estime, et une profonde affection. « Notre famille doit à la Suisse de la reconnaissance ; elle a donné à mon frère l'hospitalité dans les jours mauvais, alors que la France manquait de respect au caractère de l'homme... Ce ne sont pas quelques paroles qui peuvent la remercier dignement d'un pareil service, nous devons donc, je crois, le laisser un instant ici. « Je me mets complètement de côté, dans cette circonstance, comme j'aime à le faire en toute rencontre, seulement, je suis, dans ce désir de Gustave, l'idée de tout sauvegarder et de tout concilier. Gustave m'aimait beaucoup, et l'idée de se faire inhumer en Suisse, c'est me dégager d'un enterrement religieux, et il pensait que je ne ferais pas autrement. Je respecterai les volontés de mon frère, et en même temps mes conditions religieuses. » L'avant-veille de la cérémonie, Morel au nom de la famille, appelait par télégramme le sculpteur Louis Niquet, proscrit, réfugié à Genève, qui vint le lendemain pour mouler le visage de Courbet. Certes, il y eut de l'émotion au cimetière de la Tour-dePeilz, le 3 janvier, quand Rochefort, au milieu de la foule, ne put prononcer que quelques paroles entrecoupées de sanglots. Il était plus frappant, plus émouvant encore de voir les exilés — ces idéalistes — qui silencieux, les yeux brillants, venaient saluer un des leurs, au nom de la France. Le corps fut déposé à la morgue du cimetière de La Tourde-Peilz. Charles LÉGER