Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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CINQUIEME ANNEE
N° 112
5 fr.
15 AOUT
1930
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTERAIRES
LE JARDIN DE VILLANDRY
Dans ce numéro :
- Jardins français d'autrefois
- James Ensor à Paris
- L'art populaire au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
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L'ART VIVANT
CINQUIÈME ANNÉE
15 Août 1929
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L'ART DES JARDINS
JARDINS FRANÇAIS D'AUTREFOIS
Voici une des créations les plus authentiques de l'art du jardinier. Plus que tout autre, le jardin français est œuvre d'architecte, œuvre d'art au sens formel du terme. (Formal garden, l'appellent excellemment les Anglais.) Non pas qu'un jardinier paysagiste ne médite le moindre détail de ses compositions, mais tous ses efforts tendent à dissimuler son existence, à donner l'illusion d'une beauté naturelle née, comme toutes les beautés de ce genre, d'une rencontre d'heureux hasards. Au lieu que le jardinier français dessine ses parcs en vue d'un décor imaginé de toutes pièces, les conçoit comme des créations de l'intelligence. Si le jardinier italien, avons-nous dit (1), ajoute à la beauté du paysage, le Français invente, « compose » le sien, maniant les éléments végétaux avec la même indifférence, quant à leur nature d'êtres organisés, que le marbre ou l'eau.
Que le style français soit né du style italien, cela ne peut être sérieusement contesté. On possède des lettres de Charles VIII, où ce roi exprime son admiration pour les beaux jardins qu'il a vus à Naples, en 1495. Il ramena en France un maître jardinier italien, qui fut chargé de dessiner les parterres de Blois, de Chenonceaux, d'Amboise. La plupart des jardins royaux plantés au seizième siècle : Saint-Germain, Fontainebleau, Anet, le furent soit par des Italiens, soit par des Français formés à l'école italienne, dont ils reconnaissaient en toute simplicité les traditions plus riches et l'expérience.
Mais l'imitation des Italiens n'était que le germe. Il y avait en France assez de vertus créatrices pour que l'art des jardins, comme les autres arts, prît un développement indépendant, donnait naissance à un style original, adapté aux conditions particulières au pays. Et cette adaptation se fait de soi, dès qu'entre en jeu l'esprit créateur authentique. L'artiste véritable recourra tout naturellement aux matériaux qui sont à sa portée (car il faut avoir déjà la sensibilité pourrie d'esthétisme pour les faire venir des contrées éloignées). Il est peu probable qu'il se soit dit qu'il était de son devoir de créer un style différent de celui de la nation voisine. C'est l'esthéticien des siècles suivants qui attribuera une volonté de différenciation nationale à ce qui est l'effet de causes toutes naturelles. Car il n'y a pas plus dénué de préjugés nationalistes que le grand artiste. S'il est « de son pays », c'est de la meilleure façon : sans le vouloir. Il sait reconnaître et prendre son bien partout où il le trouve. Les artistes imbus de leurs caractères nationaux, qui n'oublient jamais de marquer les distances, sont, quoi qu'on en pense, des créateurs de deuxième ordre.
Il ne serait pas difficile de suivre, à travers les ouvrages sur les jardins des Charles Estienne, des Jean Liébault, des Androuet du Cerceau, des Olivier de Serres, parus dans le courant du seizième siècle, la constitution progressive du style français. Jusqu'à il y a peu de temps, on ne pouvait se faire une idée des créations de cette époque que d'après les gravures. Mais un collectionneur parisien, M. Carvalho, a eu l'idée originale de reconstituer dans son château de Villandry un modèle exact des jardins français du seizième siècle. Nos illustrations montrent l'aspect de ces parterres tout de buis taillés, avec la folle exubérance de leurs broderies, et qui rappellent, en moins sévère et monotone, certains jardins d'Espagne du même style, par exemple ceux de l'Escrural.
La fin du seizième et le début du dix-septième siècle, avec la dynastie des Mollet, avec Boyceau de la Barauderie, nous amènent aux précurseurs immédiats de Le Nôtre. Tous artistes conscients et cultivés, qui écrivirent sur leur art. Claude Mollet, « premier jardinier du roi », succédait dans cette charge à son père, et sa femme eut l'honneur d'être la marraine de Le Nôtre. Il dessina le jardin des Tuileries pour Marie de Médicis, écrivit un Théâtre de plans et jardinage plein de détails précieux. C'est lui qui introduisit en France les parterres bordés de buis nains taillés, arbustes qui émerveillèrent ses contemporains et qu'il réussit à acclimater dans nos régions. Et il est le premier qui, à propos de jardins, parle d'« architecture ». Son fils André écrivit également un traité : Jardin de plaisir. Enfin, Jacques Boyceau de la Barauderie, « intendant des jardins des maisons royales », est l'auteur d'un Traité de jardinage, orné de planches où figure déjà tout l'essentiel des agencements qu'on trouvera dans les parcs de Le Nôtre. Ce que nous en disons n'est pas pour diminuer le mérite de ce dernier. Les chefs-d'œuvre ne naissent pas de toutes pièces dans le cerveau d'un seul homme — encore que dans le cas présent on pourrait plus facilement le croire, les œuvres elles-mêmes, qui marquèrent les étapes précédentes, ayant disparu. — Tout comme dans les autres arts, la perfection réalisée par un Le Nôtre est le résultat d'une fusion, opérée par la haute température du génie, de toutes les acquisitions antérieures.
Comme les Bach, les Clouet, les Amati, André Le Nôtre appartenait à une de ces dynasties d'artistes ou d'artisans dont les exemples ne sont pas rares. Son grand-père et son père s'étaient voués à l'art des jardins, et nous avons vu que la famille Le Nôtre était étroitement liée à cette autre dynastie de maîtres jardiniers : les Mollet. Toutefois, on ne devait point désirer a priori que le jeune Andréperpétuat la tradition, puisqu'on l'envoya étudier le dessin et la peinture dans l'atelier de Simon Vouet. Le Nôtre y fut le compagnon de Lesueur, de Mignard, et il y lia avec Le Brun une de ces amitiés qui durent jusqu'à la mort. S'il devait abandonner la peinture, préférant succéder à son père dans sa charge, la connaissance du dessin qu'il acquit chez Vouet lui serait plus tard extrêmement précieuse pour tracer les élévations et perspectives de ses projets, et les modifier, les améliorer en connaissance de cause. Ainsi son futur émule, William Kent, le créateur du jardin anglais, serait, lui aussi,
(1) Voir L'Art Vivant du 1er et du 15 Juillet.
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L'ART VIVANT
architecte et peintre. (On peut voir de lui un tableau à Hampton Court.)
Soit que les commandes incessantes ne lui aient point laissé de répit, soit qu'il pensât qu'il vaut mieux agir que dire, Le Nôtre n'a pas écrit sur son art. Mais celles de ses œuvres qui se sont conservées, ou bien celles dont nous avons une connaissance assez précise par la gravure, nous révèlent un artiste qui avait acquis de ses moyens une conscience, une maîtrise incomparables. Les quelques anecdotes qui nous sont parvenues sur sa vie nous montrent un caractère singulièrement attachant. C'est une modestie sincère qui le pousse à refuser les armoiries que le roi désirait lui conférer : « Les miennes sont trois limaces sur une feuille de salade », dit-il. Mais c'est en même temps une ignorance de la flagornerie courtisane, une fierté naturelle, une conscience de sa dignité d'homme qui lui permettent de conserver la spontanéité de son humeur devant un personnage si haut placé soit-il. A Rome, il tape cordialement sur l'épaule du Saint-Père, lui saute au cou ; et il pleure d'attendrissement quand le roi, son maître, revient de la guerre. Si, au cours d'une inspection, Louis XIV lui offre une place dans son carrosse, il acceptera avec simplicité, confus seulement de ce que son collègue Mansard doive suivre à pied.
Ce n'est pas l'effet du hasard si le chef-d'œuvre du jardin qu'on pourrait appeler « royal » a vu le jour sous le monarque qui a réussi la plus haute expression de la royauté. L'occasion, qui fait, dit-on, le larron, fait aussi l'artiste, dans ce sens que tant de belles œuvres monumentales ont été conçues, qui n'ont pas vu le jour faute de bâtisseurs. L'habitude qui fait mettre à certains écrivains d'art par au lieu de pour, dans des expressions de ce genre : « Vaux construit par Fouquet. » recèle une certaine vérité : celui qui commande une œuvre d'architecture a vraiment part à sa création. A plus forte raison, Louis XIV, dont nous savons qu'il examinait minutieusement chaque plan de ses architectes, et qui inscrivait en marge ses observations, souvent du goût le plus fin.
Le style de Le Nôtre se distingue par la simplicité raffinée de la conception, laquelle est le propre des grandes époques classiques. L'artiste aime les perspectives vastes, les terrasses légèrement surplombantes qui permettent de dominer les parterres et d'en prendre une vue plus synthétique. Mais, les premiers plans dégagés et harmonisés avec le style de l'édifice, il adoucit les seconds plans et garnit les deux côtés de la grande allée centrale de massifs, de bosquets, de quinconces où les arbres retrouvent une plus grande liberté, et qui, recélant quelque bassin, fontaine, colonnade, théâtre de verdure, labyrinthhe, arc de triomphe, stimulent constamment la curiosité et font que la promenade, si vaste soit le parc, garde un intérêt soutenu. Que Versailles fût conçu en vue d'une promenade de ce genre, cela est certain. Du temps du grand roi, on la faisait faire à tous les visiteurs de marque, et elle durait quatre heures. Et Louis XIV n'avait pas jugé indigne de lui d'en rédiger lui-même l'itinéraire, une sorte de guide Bædeker, le premier en date certainement, que la Bibliothèque Nationale conserve.
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Versailles a cette particularité remarquable d'être à la fois le plus bel exemple et comme le modèle type du parc à la française. Un perron de quelques marches, qui s'étend devant la façade postérieure du château, descend jusqu'à un parterre qui est ici exceptionnellement composé de deux pièces d'eau. Et ce caractère exceptionnel est bien établi par le nom de « parterre d'eau », donné à ce proscenium des jardins de Versailles, appellation qui date d'ailleurs de Louis XIV et dont l'accouplement inattendu des termes ne s'expliquerait point autrement.
Notons une différence entre la formule anglaise et la française, qui se retrouve assez fréquemment pour qu'on puisse la tenir pour caractéristique : alors que le parc anglais étend ses pelouses tout autour de l'habitation, le jardin français déploie ses perspectives sur le derrière seulement, la façade s'imposant à l'arrivée par un faste purement architectural. On vérifie ce trait aussi bien à Versailles qu'à Fontainebleau, Chantilly, Vaux, Dampierre, etc. C'est que le château français est une résidence, tandis que l'habitation seigneuriale anglaise est plus fréquemment maison de campagne véritable ; elle s'isole mieux dans son écrin de verdure.
Devant le perron et le parterre s'étend une grande allée rectiligne, dont la perspective se prolonge jusqu'à l'extrémité du parc, et que viennent couper perpendiculairement une ou plusieurs allées transversales. On délimite ainsi un certain nombre de rectangles qu'on arrangera en massifs, quinconces, bosquets de verdure, contenant les fontaines, bassins et autres motifs chargés de donner au parc sa variété. Formule, comme on le voit, d'une belle simplicité, mais qui ne s'applique bien qu'à de grands espaces.
D'excellentes gravures du temps, par Pérelle, permettent de se faire une image très nette de ce qu'était le parc de Versailles à l'origine. Ses dimensions étaient sensiblement plus réduites, maints détails différaient. Par exemple, les deux bassins du parterre d'eau actuel n'en formaient qu'un seul, aux bords festonnés, d'un goût plutôt médiocre ; les beaux bronzes, représentant des fleuves de France et des nymphes, n'y avaient pas encore été placés. Le groupe de Girardon : le Bain d'Apolon, que l'on voit aujourd'hui dans le bosquet de style anglais dessiné par Hubert Robert, était primitivement surmonté de trois baldaquins en métal doré, qui ne devaient pas être d'un fort bon goût non plus. L'œuvre que nous admirons aujourd'hui n'a donc pas été édifiée telle quelle dès le début ; ce goût délicat a été le résultat de recherches, de perfectionnements incessants. En somme si, dans ses lignes générales, le parc, commencé en 1661, était terminé vers 1690, les agrandissements et améliorations se poursuivirent jusqu'aux dernières années du règne. Le Versailles louis-quatorzien est donc l'œuvre d'un demi-siècle.
Le parc ne cessa d'ailleurs d'être modifié sous les rois suivants. C'est ainsi qu'on peut regretter la disparition d'un très curieux labyrinthhe, un modèle du genre, orné aux carrefours de plus de trente fontaines ou groupes sculptés. Il fut arraché sous Louis XVI pour faire place à l'actuel bosquet de la Reine. C'est ainsi encore que les pelouses de style anglais du « jardin du Roi » ont été dessinées sous Louis XVIII.
Mais, peut-être, est-ce à cette variété qu'il faut attribuer le charme sans égal, jamais lassant, du parc de Versailles. Ainsi l'étude du type actuel le plus parfait du jardin à la française nous amène à cette conclusion, qui confirme celles auxquelles ont abouti les architectes paysagers modernes : l'excellence, en somme, du style mixte.
Armand PIERHAL.
Voir illustrations pages 648 et 649.
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L'ART VIVANT
L'ART POPULAIRE A BRUXELLES
HALL DU PALAIS DES BEAUX-ARTS, LE CHEVAL BAVARD, GEANTS ET GÉANTES DE BRUXELLES ET DE MALINES
Photo M. G.
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ECCE HOMO. FAIENCE DU STAFFORDSHIRE.
Photo M. G.
EPI DE FAITAGE. FRANCE.
Photo Duchartre.
CRUCIFIX EN BOIS. BRETAGNE
Photo M. G.
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L'ART VIVANT
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Souvenir Militaire, France.
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Brevet de Compagnon, France.
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Chope à Bière, Esthonia.
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Dergorgeoir de Moulin, Alsace.
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L'ART VIVANT
L'EXPOSITION DES ARTS POPULAIRES ET PRIMITIFS AU PALAIS DES BEAUX-ARTS A BRUXELLES
Le mois de juillet est pour Bruxelles un mois très traditionnel. Il y a la Kermesse de Bruxelles, la sortie du cortège des géants, la procession de Sainte Gudule, les fêtes de quartiers avec plantation de l’arbre couvert de serpentins en papier et d’images religieuses. Puis, dans une note plus récente, il y a les fêtes nationales qui déroulent, tous les ans, leur même programme, avec ses bals populaires animés et coloriés le soir, sur les places illuminées. Et voici que cette année, rompant avec tous les usages d’antan, les géants, les célèbres géants bruxellois qui, tous les ans, le deuxième dimanche, parcourent la ville, sont sortis non pas de leur asile habituel, mais bien du Palais des Beaux-Arts où ils gardent le grand péristyle d’entrée et vous invitent au respect, tant ils sont imposants. Car Bruxelles a, cette année, réuni tous les emblèmes des provinces belges et celles de France et de Navarre, d’Italie, de Hongrie, de Tchéco-Slovaquie, des Indes, etc., dans cette exposition du Folklore si visitée en ce moment par de nombreux étrangers.
Quand les géants bruxellois, Jan, Mieke, leurs fils et filles, leurs suivants, le Grand Turc, le Cheval Bayard et les quatre fils Aymond, après avoir amusé la foule, sont rentrés, ils ont dû raconter de bien belles histoires aux Marionnettes de l’ancien guignol bruxellois, aux personnages des images d’Orléans, de Nancy, d’Epinal, aux Santons de Marseille, aux statuettes du Staffordshire, aux poupées italiennes et aux Wayang, ces mannequins monstres des Indes néerlandaises. Ah ! quel beau tapage a dû régner dans les grandes salles nocturnes du Palais des Beaux-Arts, quand tous ces produits, nés de l’imagination populaire, et travaillés par des simples, se sont mis à raconter les histoires de chez eux. Il n’y a pas dû avoir de discordance, mais un ensemble parfait, la chaumière, la mansarde du travailleur des Flandres, de la Loire, de la Bohême, de la Lombardie, du Tyrol, devant se ressembler par maints côtés. Chez l’un comme chez l’autre une vie simple relevée d’un même idéal de bonheur et de piété, une même crainte du pouvoir, de la colère de Dieu et de celle du reître, une même soumission aux lois de la vie. Pour eux aussi, les mêmes joies, celles du travail patient, consciencieux, au cours duquel l’être cherche à matérialiser sa conception naïve de la puissance divine, ces bois sculptés, ces images, sont la matérialisation de leurs prières, les élans de l’âme vers l’infini. Ces images, ces motifs religieux qui seront comme les gardiens tutélaires de leur maison, de leur bétail, de leur moisson. Dans les longues et froides nuits d’hiver du Nord au Sud, à la lueur des quinquets, des mains inhabiles cherchaient malgré tout la perfection de la forme, la richesse des couleurs, l’harmonie des objets. Perfection, richesse, harmonie d’une notion toute spéciale et où la bonne volonté tient plus de place que le métier. Tant mieux d’ailleurs, car nous avons ainsi des reflets exacts et sincères des époques précédentes, de nos aïeux.
Sont-ils dépaysés dans notre temps, pleurent-ils sur l’abandon de la vie simple, la banalité de nos costumes, la régularité de nos rues, la standardisation de nos mœurs ! Leur conversation doit être bien intéressante. Et si vraiment ils ont parlé comme nous le devinons, s’ils ont trouvé que nous avons tout compliqué et banalisé, comme nous sommes près de leur donner raison. Art primitif, art populaire, nous en sommes bien loin. Tout d’abord le mot art a disparu de nos appellations. Il n’y a plus que le produit de la mécanique, que la taylorisation, que les sorties en série ; les nombres, la vitesse comptent plus que la qualité, plus de sentiment, plus d’invention. La chaine passe, que chacun ajoute son boulon et, que, le soir, le rendement n’ait pas diminué, l’ingénieur est content, le patron satisfait, les actionnaires enchantés.
Tous ont gagné de l’argent, tous ont perdu d’eux-mêmes leurs vertus comme leurs qualités, ils se sont standardisés comme l’instrument dont ils se servent.
Une revue commerciale publiait ces jours-ci l’anecdote suivante. On interroge trois ouvriers. Que faites-vous? le premier répond : « Je gagne mes deux shillings », le second : « Je fais mes huit heures », le troisième : « Je construis une automobile ». Et la légende ajoutait : voilà le bon ouvrier. Mais non, ce dernier, pas plus que les autres, n’apportait quelque chose de lui-même, il aidait à la construction de l’automobile en travaillant à une seule pièce et toujours la même. Il s’illusionnait plus que les autres, c’est la seule vertu qu’il possédait sur ses compagnons.
Nous avons perdu la sagesse du temps et du travail personnel et, en perdant cette sagesse, nous nous sommes, hélas, diminués moralement comme physiquement. L’homme qui sort de l’atelier ne désire plus que des récréations vulgaires; son âme a été endormie pendant huit heures, elle ne peut plus se réveiller devant aucune beauté spontanée, elle s’enlise de banalité et d’uniformité.
Cet après-midi de chaud été, le Palais ensoleillé a retrouvé son silence, chaque objet est redevenu immobile dans son coin ou dans sa vitrine et se laisse admirer et étudier tout à l’aise. Deux sections sont intéressantes : la française et la belge. Dans les vastes salles réservées à la France les principaux représentants du travail populaire sont les images coloriées, genre Epinal.
La plupart datent du XVIIIe siècle et sont purement admirables. Des chefs-d’œuvre nous ne pouvons qu’en citer quelques-uns. Parmi les premiers, il y a l’Arche de Noé, imprimé chez Letourmi à Orléans ainsi que deux gravures, grandeur nature, extrêmement rares et représentant l’une, un sergent et l’autre, une servante. On pense en les voyant, à ces belles estampes japonaises peintes sur soie. Mais ici, il y a un excès de dessin, de couleur, tout un art à son apogée. Les images sont sur simple papier avec un fond noir imprimé puis rehaussé de couleurs. Vus de loin, ils procurent toute la joie d’un portrait d’ancêtre. A cela il faut ajouter les images religieuses, chemin de la Croix, Christ mourant, Visitation, Sainte Vierge, Saints et Saintes, des allégories se rapportant aux quatre saisons, aux cinq parties du monde. Pays lointains rendus par des enfants qui s’imaginent la flore et la faune des contrées exotiques. Voici aussi de nombreuses interprétations de proverbes et les multiples « Crédit est mort » qui iront du XVIIIe au début du XIXe. On payait bien mal à ces époques. Il est vrai que l’intérêt n’existait pas ou peu. Après, nous passons aux cartouches de la révolution, et aux guerres de l’Empire. Napoléon est un nouveau Dieu dont l’imagerie va se saisir pour glorifier tous ses actes ainsi que ses batailles et la conduite de ses généraux. Bataillons bien rangés, charge de cavalerie comme à la parade. Napoléon et la mère du soldat, sa visite à la chaumière, tout ce qui peut le rendre populaire et sympathique.
Pour compléter cette belle série il y aurait pu avoir une collection de soldats de plomb. M. le Dr Claude de Paris, qui est un amateur d’art populaire depuis son enfance et qui a conservé les moindres images et jouets qu’il a reçus, en possède des séries très complètes. Une grande partie des images exposées ici lui appartiennent, on ignorait ses boîtes de soldats. Peut-être pourrait-on les montrer au cours de l’exposition du jouet qui aura lieu prochainement au Palais des Beaux-Arts. M. le Dr Octave Claude, averti et bienveillant comme il est, ne refusera pas de prêter ses autres merveilles.
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L'ART VIVANT
De la fin du XVIIIe siècle, il faut encore signaler des essais de papiers peints faits à Paris ainsi qu'une très jolie gravure, émanant très probablement du journal de mode de l'époque « Le départ de M. Dumolet ». Les gravures éditées à Paris sont assez rares et doivent être notées. Les autres viennent encore en plus d'Orléans, de Nantes, de Nancy et même de Lille. Après le Premier Empire nous passons à 1824-1825. Calendriers de l'époque rehaussés de dessins et de légendes, souvenirs de régiments, de compagnonnages, brevets de maître du bâton, et de la pointe, très naïvement présentés, inauguration du premier chemin de fer et du bateau à vapeur. On a presque envie de les déclarer plus vivantes, plus suggestives en tout cas, que les photographies actuelles. Le cinéma lui-même est mort, cruellement uniforme à côté de ces œuvres faites par des spectateurs pleins de foi et d'enthousiasme et dont la représentation graphique est pour beaucoup conforme à ce qu'ils ont vu, surtout avec les yeux de l'esprit.
Dans les images religieuses, il faut encore noter de grandes frises des douze Apôtres que l'on mettait, au lieu de rideaux, en garniture, à l'aunvent surmontant les grands foyers ouverts. Cette frise a un fond d'un rouge ardent dont il y a peu d'égal.
Des objets et ustensiles, la France n'a envoyé que quelques chaises du XVIIIe, des moules à gâteaux et des bois gravés, ainsi que quelques poteries. Nous regrettons vivement cette lacune, car ces objets auraient contribué à mettre en valeur l'imagerie.
La section belge s'ouvre par ses grands géants. Il y a là toute une histoire dont j'ignore, pour le moment, toute la portée. Mais les géants tiennent une très grande place dans l'histoire des communes. Il y en a à Bruxelles, Anvers, Gand, le Doudou de Mons, ceux de Binche. Plus le personnage symbolisé est important, plus il est grand. Le Père, la Mère, le Roi, la Reine, le Vainqueur, sont toujours d'une taille très élevée, tandis que les serviteurs, les soldats sont au rang des enfants. Leurs masques sont d'une expression d'effroi ou de candeur, leurs costumes somptueux et leur marche dandinante attirent le rire et provoquent les hourras de la foule. C'est un grand théâtre de marionnettes ambulantes. Ils vous conduisent au Palais des Beaux-Arts, ainsi que des gardiens du temple, vers toutes les manifestations de la vie populaire. Aussi bien celles de la campagne que celles des villes, tout au moins des quartiers du peuple. Vierges en robes de satin, couronnées de fleurs dorées, dans des niches vitrées, entourées de fleurs artificielles en papier et en étoffe qui ornent les saules dans les campagnes, gardent les demeures en siégeant en haut de la porte d'entrée, comme en Flandre, en Campine, ou encore placées près des champs pour veiller sur la récolte et écarter les maléfices, les maladies ainsi que les pucerons dangereux. Statuettes Renaissance, généralement placées à l'angle d'une rue, garnies de chandeliers où brûlent les bougies allumées par la ferveur populaire, images peintes et brodées que l'on porte sur soi pour chasser le mal et dans les livres de messe. Cœurs ensanglantés, croix supportant les vêtements du Christ et sa couronne d'épines, fleurs de lys, ciboire tout en or. A côté sont les reliques laïques, les étendards des sociétés de tir à l'arc et à l'arbalète, les colliers portés par le Roi, le Vainqueur, celui qui abat l'oiseau. — Etendards lourds de broderie, colliers, belles pièces d'argenterie et puis des sculptures, en bois, des Jacquemart d'église, nains fumant la pipe le fusil à pierre en mains, refères de l'époque autrichienne. Au XIXe siècle, nous tombons dans les vases, poteries argentées et coloriées que l'on a rencontrées dans de vieilles fermes et qui ornent encore souvent les autels de petites églises de village. Bouquets de mariés sous verre, bouteille contenant tout un bateau, belle goëlette, chevaux en verre, tous travaux de manuels se distrayant à leurs heures de repos. Puis voici la collection des images flamandes qui ne diffèrent en général pas beaucoup des images françaises. Je m'attendais à un caractère plus rustique, à des colorations plus violentes. La différence n'est pas très marquante.
Une collection qu'il ne faut pas oublier est celle des marionnettes de l'ancien guignol bruxellois. Nous avons ici des types éminemment caractéristiques du sentiment très peuple des spectateurs. Eh bien, tous ces personnages sont loin d'être vulgaires, ils sont réellement beaux d'expression et de composition. Les figures sont très vivantes et les costumes sont dans le style classique. Il y a ici naturellement tous les personnages célèbres de l'histoire, depuis les mousquetaires, les cavaliers, Charlemagne, Elisabeth de Brabant, Barbe-Bleue, le Traître, le Moine, le Bourreau, l'Amant, le Malheureux, le Fou. A les revoir pendus à leur ficelle on éprouve malgré tout une joie réconfortante au souvenir de les avoir applaudis sur la petite scène d'une cave de la rue Haute, ravir de leurs larges gestes des colonies d'enfants, d'hommes et de femmes des marolles, qui ne connaissaient pas alors les dancings! Belles marionnettes, symboles du théâtre purement imaginatif, au texte recréé d'après l'atmosphère de la salle, récits d'histoires composés d'après les désirs du public, récompense du bon, punition du méchant, amour de la liberté, où l'on aime que le gendarme soit rossé. Il l'était par Polichinelle combatant Arlequin.
Les musées du folklore d'Anvers et de Gand, la commission des recherches folkloriques du Brabant ont prêté encore des ustensiles de cuisine, des poteries, des pièces de bois et de fer confectionnées par les artisans eux-mêmes. Ces collections nous prouvent qu'il n'y a pas longtemps que ce plaisir du travail personnel s'est perdu. Il y a de la moitié du XIXe siècle des tableaux de personnages découpés, en costume du Second Empire. Personnages en toilette de soirées groupés, comme devant l'appareil photographique. Un patient s'est amusé à découper des livres et journaux de modes des dizaines de personnages, femmes et hommes, et à les grouper dans un paysage garni de fleurs, de vases, de statues, tous en papier. Il n'y a pas si longtemps que le même travail s'opérait avec des timbres-poste et des bagues de cigares. Mais c'était déjà de la déformation, car ces travaux étaient horribles.
Les autres pays nous montrent spécialement des costumes régionaux, des objets usagers dont nous admirons les couleurs, les formes, les dispositions, les oppositions, mais qui ne retiennent pas autrement l'attention. Ce travail populaire date depuis longtemps et se répète, il n'y a ni nouveauté, ni surprise. L'Italie cependant a une collection de petits objets en bois d'une prenante simplicité et d'une rusticité très candide. Les Indes néerlandaises ont en plus d'une collection de batik de toute beauté et d'une diversité infinie, quelques spécimens de leur Wayang, petits monstres découpés dans le bois; qui possèdent des tiges qui permettent de les actionner et de leur faire reproduire de nombreux gestes. Ils servent aux acteurs en scène pour mimier des grimaces.
Ces ensembles animent d'une atmosphère orientale cette exposition où nous avons constaté cette supériorité de l'anonymat, si répandu au moyen âge. Artistes purs travaillant pour eux-mêmes, pour leur satisfaction autant que pour leur besoin, ils sont arrivés à exprimer leur idéal, à meubler leurs ateliers et leurs intérieurs de ces ustensiles dont l'utilité est démontrée, mais qui gardaient une forme belle et dont l'usage a poli et repoli la matière afin de lui donner cet aspect reluisant que seul le temps et la patine accordent aux vieux objets.
Les plus grandes naivetés, ne nous ont pas fait sourire, pas plus que les maladresses, parce que partout nous avons senti derrière ces travaux l'émotion : cette pure inspiratrice du génie. Génie populaire, génie des races, génie des hommes, il se reflète peut-être plus ici dans sa simplicité que dans les chefs-d'œuvre dont l'humanité s'enorgueillit. Et à vrai dire, ils se complètent ; l'expression du premier ne trouve son sublime que dans le parachèvement parfait du second.
Gaston PULINGS.
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L'ART VIVANT
SOUVENIRS ET PORTRAITS DE LA IIIe RÉPUBLIQUE
JOBERT. L'ESCADRE RUSSE A TOULON.
CORMON. LA RÉCEPTION DES MAIRES DE FRANCE A L'ÉLYSSEE EN 1900
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