Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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2e Année - N° 34
3fr 50
15 Mai 1926
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L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par les “Nouvelles Littéraires”
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
PEINTURE - LE LIVRE - SCULPTURE
LES ARTS DE LA FEMME
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Vente
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LIBRAIRIE
LAROUSSE
13-17
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PARIS
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Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
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MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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SOMMAIRE
LE SALON DES ARTISTES FRANÇAIS ET DE LA NATIONALE
par JACQUES GUENNE
Antioche
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Charles DiehlMembre de l’Institut
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L’œuvre artistiqued’un ancien ministre
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Henry Frichet
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Nancy-Paris
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André Salmon
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De quoi s’asseoir
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Jean Ajalbertde l’Académie Goncourt
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Le Mans
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Chanoine Ledru
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La Mode masculine
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Ariste
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Portraits d’Artistes :
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La Mode féminine
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Clarisse
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Marcel Gromaire
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J. G.
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Les Expositions
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Charensol
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Calendrier des Expositions et des Conférences
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VAN DONGEN - PORTRAIT
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BING & CIE
EXPOSITION
TABLEAUX de MAITRES MODERNES
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Le Salon de la Nationale
ALLARD L'OLIVIER. THÉÂTRE DES SEPT PÊCHÉS CAPITAUX.
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A quoi bon faire une fois de plus le procès de ce Salon? N'est-ce pas un cercle où, le jour du vernissage, prennent plaisir à se rencontrer des personnes de bonne compagnie?
Mais notre devoir est d'informer le public toujours plus nombreux qui vient à nous. En particulier, nos innombrables lecteurs de province et de l'étranger, qui s'en remettent à nous du soin de les renseigner, n'auraient pas manqué de solliciter l'explication de notre silence.
C'est avec conscience mais sans joie que nous avons accompli cette tâche. D'autres prennent plaisir à décocher des traits envenimés, à faire des mots. Nous répugnons aux besognes négatives; nous estimons que la polémique doit être réservée aux feuilles que le silence entoure, et qui désirent créer autour d'elles un remous.
Mais, à l'heure où triomphe plus que jamais l'art que la critique officielle et l'État ont toujours bafoué, où s'épanouit la gloire de Renoir, de Cézanne, des grands impressionnistes; ou dans les capitales du monde entier, les musées se disputent les œuvres de Monet, Matisse, Vlaminck, Derain, Rouault, Picasso, Segonzac, Utrillo, Bonnard, Vuillard, pour ne citer que les plus grands, et des peintres plus jeunes que nous avons souvent l'honneur de présenter ici, n'est-il pas regrettable que ce titre d'Artistes Français, au fronton du Grand Palais, risque de créer une confusion chez les visiteurs non avertis qui chercheront vainement parmi les 4.500 toiles de cette nécropole, les œuvres que l'étranger envie à la France?
Nous jugeons sans passion. Mais en art, plus qu'en toute autre chose, il est essentiel de choisir. S'il faut avec impartialité accueillir les œuvres véritables, qu'elles viennent de droite ou de gauche, s'élever au-dessus de la mêlée, afin de ne plus voir les frontières que les hommes ne manquent jamais d'établir entre eux, la minute vient où l'on doit savoir manquer d'éclectisme.
On ne peut aimer à la fois, Renoir et Paul Chabas. Les raisons qui nous font admirer Monet, nous interdisent d'apprécier l'art d'Etcheverry. Il est interdit, si l'on goûte Corot, de ne pas mépriser Didier-Pouget, si l'on goûte Matisse, de regarder Aman-Jean. Et je défie quiconque est sain de ne pas être indigné par le Stabat Mater, de M. Da-gnan-Bouveret.Un éclectique, disait Baudelaire, est un navire qui voudrait marcher avec quatre vents.
Nous avons maintes fois défini, nos collaborateurs et nous-même, quelle est la grande tradition française, celle qui, par Fouquet, les Le Nain, Clouet, par Poussin et Lorrain, par Chardin, Watteau, rejoint le siècle héroïque de David, Ingres, Delacroix, Corot, Courbet, Manet, Monet, Renoir, Cézanne, Van Gogh, Seurat. Nous recherchons le vent qui entraîne notre siècle vers la terre de ces héros. On peut dresser sur des îles de carton, sous les feux violets des projecteurs, des femmes nues, comme au dernier tableau des super-revues de music-hall, nous ne nous laisserons pas détourner par ces ridicules sirènes! La musique officielle et les discours ne nous font pas tourner la tête. Sur la terre que nous avons dit, le père Corot, le père Renoir, le père Cézanne n'ont jamais sollicité d'autre honneur que de porter leurs noms, d'autre récompense que d'accomplir leur tâche avec amour. Quand les fils de Renoir exposent les toiles de leur père, ils n'atta-chent pas un noeud de crêpe, ni une palme dorée aux cadres des Baigneuses. Car c'est devant la postérité que commencent de vivre les artistes véritables.
Devant laquelle de ces toiles, disait l'un de nous, faisant l'an dernier le compte rendu du salon, voudrions-nous vivre notre destinée ? En gravissant l'escalier du Grand Palais, je me proposais un critérium plus modeste. Trouverais-je ici une seule toile que j'aurais plaisir à accrocher quelque temps sur un de mes murs?
Aux Indépendants, malgré l'envahissement d'un nombre sans cesse plus grand d'œuvres négligeables, provenant, pour la plupart d'ailleurs, des fidèles du Salon, nombre qu'on ne pourra jamais limiter en raison de la devise «ni récompense, ni jury», il n'est pas rare de rencontrer une toile qui vaut par l'invention, par la fraicheur d'inspiration de l'artiste. Cette année on y pouvait découvrir des œuvres dignes d'intérêt. Et ce Salon pourtant est actuellement déserté par les meilleurs peintres que l'intransigeante attitude du président Signac, fidèle au principe du classement par ordre alphabétique a contraints à donner leur démission.
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L'ART VIVANT
Au Salon d'Automne, et en particulier, aux Tuileries, il nous est permis de saluer chaque année des œuvres dignes de classer un peintre parmi les meilleurs de notre temps.
J'ai toujours, pour ma part, estimé qu'un critique artistique ou littéraire ne vaut que par sa lucidité. Qu'il laisse passer une œuvre de génie sans en signaler l'importance, et son apport est aussi vain que celui des 4500 toiles de ce Salon. Conscient de ma double responsabilité, je l'ai visité avec soin, plus même, avec le désir de découvrir une œuvre qui puisse survivre à cette exposition, j'ai parcouru les 43 salles des Artistes Français, les 23 salles de la Nationale. À l'exception des trois portraits de Van Dongen, dont la présence ici marque le désarroi des représentants de l'art officiel, je n'ai pas trouvé une seule toile qui, à mon avis, sauverait de l'oubli le peintre qui l'a conçue, pas une devant laquelle j'accepterais de vivre une journée.
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Pour que la médiocrité de toutes ces toiles soit aussi générale, ne faut-il pas qu'un même esprit ait présidé à leur élaboration ?
Cela n'est pas douteux. Avant d'avoir de l'imagination, de tailler leur crayon à leur guise, de poser comme il leur plaît leurs couleurs, tous ces artistes qui ont, avant tout, peur de faire un faux pas, songent à l'Ecole. La plupart sont passés par la rue Bonaparte, et dans le palmarès du catalogue du Salon font suivre leurs noms de ceux de leurs professeurs.
Or, il n'y a pas d'Ecole, ni d'école. M. Thiebault-Sisson, le critique du Temps, qui fait le procès de la Nationale écrit :
> On peut dire qu'il n'est resté de la Société Nationale qu'une façade derrière laquelle aucun édifice ne se découvre. Elle est devenue, à proprement parler, le palais de la Belle au bois dormant. C'est le temple du sommeil. Aucun progrès ne s'y réalise. On n'y rencontre que des vieillards emmurés dans des formules qui, jadis furent jeunes, mais qui ne sont pas renouvelées, et qui datent.
>
> Le seul Prince charmant qui puisse désenguignonner la maison, c'est la jeunesse avide d'inédit, laborieuse, qui prépare les lendemains radieux de notre art, les formules libératrices et neuves qui décupleront le rayonnement de notre école en rétablissant entre elle et la vie un contact plus énergique et plus actif que jamais. Or, cette jeunesse a horreur des nécropoles, des sanatoriums et des maisons de retraite. Elle veut vivre sans contrôle à l'air libre et s'emprir les poumons d'un air qu'aucun miasme ne souille et qu'aucune exhalaison maladive n'empeste. L'air ranci de la Société Nationale n'est pas fait pour charger ses organes respiratoires d'oxygène, et c'est pourquoi le Prince charmant ne viendra jamais, même par la nuit la plus noire, s'enfermer dans cette cave et baiser la main de la Princesse.
Mais le problème m'apparaît tout différent. Ou plutôt, il n'y a pas de problème. Il n'y a pas d'opération mathématique, dont le produit se chiffre par des génies. Les grands peintres ne demandent pas la permission de naître. Fort heureusement, notre siècle est assez riche en grands talents, pour ne pas s'inquiéter du « problème de la dépopulation ». Peu nous importe que le Grand Palais n'ait ouvert ses portes à nul nouveau génie.
Le rayonnement d'un maître ne fait pas lever d'autres œuvres immortelles. Quand les héros ont achevé leurs œuvres, d'autres hommes plus modestes bâtissent des écoles à l'ombre de leur génie. Mais ils ne sont, comme le dit André Lhote, que des fonctionnaires. L'art est le privilège des héros. Sans doute les grands artistes du passé ont-ils suivi l'enseignement d'un maître. Et nul plus que nous n'insiste sur l'importance du métier. Un maître peut donner à son élève quelques recettes, des conseils techniques. Mais Léonard ne fut grand qu'après avoir secoué le joug de Verocchio, Tintoret qu'après s'être libéré du Titien, Rubens qu'après avoir oublié les leçons de l'art italien. Or, Verocchio, le Titien comme Ghirlandajo, maître de Michel-Ange et Perugin, maître de Raphael, étaient de très grands peintres. On se demande, avec curiosité, quels conseils ont pu donner à ceux qui exposent ici les hommes qui portent le nom de Bouguereau, Cormon, Bonnat, Carolus-Durand,
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L.-O. Merson, Harpignies ; avec angoisse quel enseigne-ment donneront à leurs disciples, ceux dont l'exemple apparaît aujourd'hui si néfaste.
Nous avons vu quelles leçons la plupart de ces créateurs sollicitent. Essayons de voir quelle est leur conception de l'art. Chez les maîtres, le sujet est un prétexte à peindre. L'artiste dispose ses personnages, crée entre eux une hiérarchie, divise son tableau, recherche le caractère de ses modèles Les couleurs s'équilibrent. Et s'il est grand, l'anecdote, peu à peu disparaît. Mais les formes, les couleurs, l'expression, le décor, l'ombre, la lumière, à mesure qu'ils s'affirment dans le tableau révèlent à chaque instant davantage la personnalité de l'artiste. Et quand l'œuvre est achevée, on n'a pas devant les yeux une paraphrase d'un verset de l'Ecriture, on a un tableau de Rubens ou de Rembrandt.
Les Artistes Français, au contraire ne voient que l'anecdote. Ils affublent leurs personnages des costumes pris au vestiaire de l'Ecole. Il les disposent, comme au théâtre, et selon des règles définies. Ils pressent sur la poire. C'est achevé. Sans doute les décors différent-ils. L'un entoure ses portraits de nuages, l'autre couvre ses modèles de bijoux, l'autre leur prête un air puritain, l'autre un air noble ou distingué.
Mais regardez les traits qui définissent ces figures, ces bras, ces jambes, regardez le tracé de tous ces nus vides de sang, si indécents parce qu'ils sont dépouillés même de la vie. Chez les portraitistes, comme chez les peintres de grands sujets, ce sont les mêmes traits. L'Ecole apprend à faire des pochoirs. Et dans les trous on met des couleurs agréables.
Ah ! comme Baudelaire fut clairvoyant quand il proclama quelle menace était pour le goût du public, de même que pour les faiseurs de peinture, la découverte de la photographie. Il écrivait :
Le credo actuel des gens du monde est :
« Je crois à la nature et je ne crois qu'à la nature... Ainsi l'industrie qui donnerait un résultat identique à la nature serait l'Art absolu. Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son messie. Et alors elle se dit : Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d'exactitude (ils croient cela les insensés), l'Art c'est la photographie!
« Et la Société, comme un seul Narcisse, se rua pour contempler sa froide image sur le métal. »
Cette Société prend un plaisir plus grand à contempler
COLMAIRE. LES NOCES D'OR
cette image grandeur nature et en couleurs, dans le décor qui flatte le plus son étonnante vanité. Car ces peintres garantissent « la ressemblance ». Ils croient cela, les insensés!
Mais ne savent-ils donc pas qu'il n'y a pas d'art sans création, sans interprétation de la nature ? Ne savent-ils pas, et nous ne parlerons que des portraitistes (car tous ces peintres, même s'ils figurent le Christ, font des portraits), qu'un artiste doit peindre selon qu'il voit et qu'il sent, et, selon le poète des Fleurs du Mal, qu'il doit être réellement fidèle à sa propre nature.
« Un portrait est un modèle compliqué d'un artiste. » Le modèle n'a pas d'autre mission que de proposer des limites à son imagination. Ce ne sont pas les contours extérieurs qu'un peintre doit s'efforcer de découvrir, mais ces lignes permanentes qui font qu'un homme souriant, grave, joyeux, courroucé, est le même homme. Le visage qui doit, en fin de compte, apparaître, c'est le visage du modèle, mais du modèle peint par l'artiste. Prenons un autre exemple. Qu'un sculpteur exécute le moulage d'un beau corps de femme. Fera-t-il une œuvre immortelle ? Je le dénie. Les ombres et les lumières qui font vivre la pierre, ne sont pas celles-là même
ROCHEGROSSE. LA TAROLE D'AMOUR
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qui entourent un corps vivant. Sur la surface plate qu'est une toile, selon toutes les lois de l'académisme, un peintre peut faire le report d'un visage ou d'un corps. Devant la famille du modèle, le peintre aura peut-être raison. Mais, si surprenant que cela puisse paraître, celle-ci, quand il s'agit d'une œuvre d'art et non plus d'une besogne de photographe, n'a pas voix au chapitre. Le peintre a-t-il, avec les dimensions du modèle vivant, atteint au type ? a-t-il recréé la vie ? son œuvre vivra. A-t-il recherché seulement les apparences extérieures, et sa toile sera aussi vaine que les images vieillies des albums de famille, que les caricatures ou que les gravures de modes d'il y a dix ans. La plupart des portraits peints par Rembrandt lui ont été refusés. Est-ce Rembrandt qui a tort ? Les portraits de François Ier, exécutés par des maîtres divers, ne diffèrent-ils pas entre eux ? Car un artiste, qu'il peigne un paysage, un portrait, ne vaut que par l'interprétation personnelle qu'il donne de la nature, et par la qualité de l'émotion dont son œuvre est enrichie. Si je prends des leçons de dessin, j'arriverai à me donner l'illusion que je sais figurer un bras de femme. Mais mon dessin n'aura pas plus d'importance que le devoir d'un écolier sans génie.
Je dessinerai un bras, mais je ne saurai jamais fixer, ni révéler à autrui, l'émotion que j'ai éprouvée en regardant ce bras. J'aurai fait consciencieusement une pièce d'anatomie. De même, pour donner l'impression de l'humidité ou de l'éclat d'un paysage, il faut le recréer. Si je représente
JEAN-GABRIEL DOMERGUE. PORTRAIT DE M. JOSEPH CAILLAUX
un arbre avec un tronc, des branches, des feuilles, je ferai une planche de botanique, mais jamais un arbre luttant contre le vent.
L'art ne se satisfait pas de ces communes mesures que nous employons pour fixer nos souvenirs.
Un artiste ne vaut pas seulement par l'interprétation qu'il donne de la nature, mais par l'importance du monde qu'il a créé. Et son dessin, comme sa plastique, comme ses couleurs, comme les mises en page de ses tableaux, comme la hiérarchie qu'il donne à ses personnages, comme ses lumières et ses ombres sont à lui, comme le spectacle entier de son tableau, qui fait qu'à cent pas on reconnaît l'homme qui l'a conçu, avant d'avoir pu en découvrir le sujet ni les lignes.
Au demeurant, tous ces exposants ont-ils songé à faire œuvre d'art ou seulement une œuvre d'agrément ?
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On peut distinguer dans la production des Artistes Français sept catégories différentes.
D'abord, les tableaux de genre, l'enterrement d'un enfant le Retour des pêcheurs d'Islande, les Bretonnes au banc-d'œuvre, les Processions, Pierrot et Colombine, les Toréadors à l'Eglise, les Jeunes filles pleurant sur l'oiseau mort, les Chasses à courre, Jésus et les petits enfants, les Cardinaux dissipés, de M. Benoit-Lévy, les Enfants de chœur
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L'ART VIVANT
péchant les poissons rouges ou buvant le vin des burettes, de M. Chocarne-Moreau. Les Noces d'or. Leurs créateurs sont d'emblée hors concours. N'en parlons plus.
Les grands sujets, les « compositions modernes », les nus, les paysages, les sujets exotiques, les portraits.
LES GRANDS SUJETS
Pour illustrer ce que nous avons dit plus haut, il n'est pas de meilleur exemple que de comparer la façon dont un même sujet fut traité par un maître et celle dont il l'est par un représentant de l'Art officiel.
M. Allard l'Olivier (H. C.) a tenté de refaire le tableau du Titien : Vénus écoutant la musique. On se convaincra en regardant sa Berceuse que seul un peintre de génie peut faire tenir dans une même toile un paysage, une femme nue, un homme jouant de l'orgue et un chien. Les ambitions de M. Allard l'Olivier sont plus modestes, mais s'est-il rendu compte que son joueur de mandoline, malgré son manteau rouge, est ridicule, auprès de sa Vénus et que son indifférence même ne manque pas d'être choquante ?
M. Allard l'Olivier a dressé également un Théâtre des sept péchés capitaux, qui est une des toiles les plus irrésistibles de ce Salon. On plaindra autant la Gourmandise condamnée à manger la détestable nature morte, que la Luxure dont un bouc semble, avec dégoût, flairer l'odeur. Et l'Orgueil avec sa plume rouge ne nous inspirera nulle envie.
De nombreux maîtres ont peint des Léda. Parmi les plus célèbres, citons Le Corrège, Tintoret, Véronèse, Le Titien. M. Louis Azéma (H. C.) nous montre, dans un paysage violet et vert, une Léda assise sur une étoffe rouge. Avec quel dégoût semble-t-elle accueillir cet oiseau de cotillon !
La Femme au cygne de Marcel Béroneau tient sous son bras le cou de l'oiseau. Et, pour parvenir à l'indécence, le peintre a mis un masque sur les yeux de l'amoureuse.
M. Tancrede Synave (H. C.) a refait, dans son Arabesque sur Persée et Andromède, le Roger délivrant l'Angélique d'Ingres. Il en a à peine changé la mise en page. Qu'on juge cependant du spectacle. Le monstre semble avaler la lance
DIDIER-POUGET. CRÉPUSCULE.
cabotin avant sa représentation d'adieu. Sabatté a été prix de Rome. Un autre le sera demain... Tandis que je me livrais à ces réflexions, une dame, sans doute amie du peintre, affirmait que celui-ci s'était représenté sous les traits d'un des apôtres. Elle ajouta : « C'est tout autre chose que Rembrandt », à sa compagne, qui répondit : « Comme c'est mystique », et plus bas « c'est fait pour être vu de très loin ». Mais si nous déplorons la grandiloquence, la faiblesse de la plastique et de la couleur, le manque d'originalité dans la composition, l'œuvre n'a rien de révoltant. Il n'en est pas de même pour la Crucifixion de M. Dagnan-Bouveret (H. C.). Celle-ci nous semble méprisable par son esprit. Ce mot n'est pas trop fort pour exprimer notre indignation devant cette scène de supplice de music-hall qui se déroule sous une lumière « mauve mystique ». M. Dagnan-Bouveret a-t-il cru renouveler un sujet doublement sacré, parce qu'il est celui de la Passion du Christ et qu'il a été traité par les plus grands maîtres, en nous présentant si l'on peut dire le Christ vu de dos ? Le spectacle de cette vierge aux yeux plus rougis par le fard que par les larmes et qui semble déclamer, est aussi révoltant que celui des pleureuses dont la jolisse évoque les images les plus douteuses et du centurion qui regarde avec complaisance le supplice.
L'ESPRIT « RETOUR DE ROME »
A côté de ces peintres qui exploitent tous les sujets et toutes les recettes de l'Ecole, il y a ceux que les succès de leurs confrères des Indépendants ne laissent pas indifférents.
Il paraît qu'il y a un nouveau style dit « retour de Rome » auquel s'efforcent les pensionnaires de la Villa Médicis, lorsqu'ils ont quitté la ville éternelle. Il paraît qu'à l'instar des cubistes, ceux-ci professent une admiration diplomatique pour Ingres, et que pour « affirmer leur respect des volumes et des formes, ils ne craignent pas de les exprimer avec une
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