Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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2e Année - N° 36 3fr 50 15 Juin 1926 L’ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par les “Nouvelles Littéraires” ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS PEINTURE - LE LIVRE - SCULPTURE LES ARTS DE LA FEMME Vente et Administration: LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17 Rue du Montparnasse PARIS INGRES. LE BAIN TURC Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS SOMMAIRE Le Passé Vivant : La Rome Impériale --- Jérôme CarcopinoProfesseur à la Faculté des Lettres de Paris --- Le Nouveau-Cirque disparaît --- Gustave Fréjaville --- L’anniversaire du Cubisme. --- André Salmon --- Modes d’été --- Clarisse --- Les amours de M. Ingres . --- Elie Richard --- La Mode masculine --- Ariste --- Denis Diderot, ou la morale et la perspective --- Maxim. Gauthier --- Le Palais de marbre --- Marie Dormoy --- Chronique de l’Art Décoratif: La Chambre à coucher.. --- Ernest Tisserand --- Les Expositions --- Charensol --- Les ventes Warneck, Dutasta et Pédron --- Ch. --- L’Art en Province et à l’Etranger --- Calendrier des Expositions et des Conférences ---

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BING & CIE EXPOSITION TABLEAUX de MAITRES MODERNES 20 bis, Rue de la BOÉTIE --- GALERIE MARCEL BERNHEIM 2 bis, rue Caumartin - Paris (9°) Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNICO, PARIS --- TABLEAUX MODERNES ÉCOLE DE 1830 ECOLE IMPRESSIONNISTE EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN VENTE - EXPERTISES - ACHAT --- GALERIE GRANOFF TABLEAUX MODERNES 166, B° HAUSSMANN, 166 PARIS - VIIIe CARNOT 35-40 --- DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ 146, Rue Montmartre PARIS (2°) Téléphone : CENTRAL 32-65 et 74-93 Administration, Vente et Abonnements : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue Montparnasse, Paris (6°) Chèques Postaux N° 153-83 Paris --- ABONNEMENTS A PRIX RÉDUIT A NOS 3 PUBLICATIONS ART VIVANT, NOUVELLES LITTÉRAIRES JOURNAL DES VOYAGES Pour l'ensemble des trois publications : Nouvelles Littéraires, Art Vivant, Journal des Voyages. Un an. France : 130 fr. Pour l'ensemble des deux publications : Nouvelles Littéraires, Art Vivant. Un an. France : 90 fr. Voir nouveau tarif des abonnements à l'Etranger sur le papillon si-contre. --- ART VIVANT FRANCE Un an : 75 fr. Six mois : 39 fr. Edition de luxe. Un an : 130 fr.

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L'ART VIVANT ronnent le buste d’Apollinaire ne parent pas moins qu’un véritable martyre. Si mon ami écrivit, avec son sang, le Poète assassiné, j’oserai dire que le critique fut assez bien assassiné, lui aussi. J’aurais à produire là-dessus d’assez lugubres choses, honteuses pour quelques-uns qui ne seront pas nommés ici. Du moins pas aujourd’hui. On imagine mal les colères suscitées par la révélation du cubisme. De beaux enthousiasmes fleurirent parallèlement. Mon ami Louis Vauxcelles me reprochait dans le Gil Blas, en 1912, d’avoir écrit que «le cubisme avait divisé autant de familles que l’affaire Dreyfus». Vauxcelles me concède aujourd’hui que j’exagérais à peine. La guerre même n’éteignit pas les passions. Quand les lieutenants d’infanterie Braque et Apollinaire saignaient de deux grands trous au front, un distingué critique bien pensant (suivi par de vagues scribes) les traitait tout à trac de boches. Des membres de l’Institut intriguaient rue de Valois et au quai d’Orsay pour qu’on laissât pourrir sous un hangar de Barcelone les envois cubistes, ou prétendus tels, de peintres français, dont plusieurs combattants, conviés par la Catalogne à une exposition au profit de nos blessés. Mêmes manœuvres sordides à l’occasion d’une exposition, organisée dans le même but, à Christiania (Oslo). Seulement, informés par un vrai ami de la France et des artistes dignes d’elle, M. Halvorsen, les Norvégiens ne se laisseront pas faire par les Esquimaux de l’Institut. L’exposition fut triomphale. Je m’honore d’avoir écrit une des préfaces au catalogue, aux côtés d’Apollinaire et de Jean Cocteau, recrue enflammée. Et que dire des batailles de comité pour l’admission des cubistes partout ailleurs qu’aux Indépendants ! Ah ! n’en rien dire, puisqu’en dépit d’une guerre au couteau, le succès des Cubistes au Salon d’Automne de 1911 prouvait à tous que l’on était en face de bien autre chose qu’une manifestation passagère d’école. On admettait, de bon ou de mauvais gré, que le cubisme conduisait à son extrême conséquence, l’âpre recherche de Cézanne, que le cubisme avait bien entendu la leçon de Seurat et qu’il était fondé à se réclamer d’Ingres. C’était préparer les amateurs plus fins à pénétrer cette vérité de Condillac, cueillie dans cette Langue des Calculs chère au mathématicien Princet, à qui et à quoi notre Max Jacob opposait volontiers Pascal, sa brouette et son gouffre à gauche : > «Le génie même n’est qu’un esprit simple, fort simple, quoi qu’on ne s’en doute pas. Aussi est-il rare que nous cherchions la simplicité. > > «La manie de se singulariser dénature les meilleurs esprits.» Personne n’ignore plus que le cubisme fut ainsi baptisé par Matisse voyant des «fabriques» cubiques dans un paysage dont elles n’étaient plus un simple ornement. On connaît encore qu’un matin Picasso présenta à ses amis les Demoiselles d’Avignon ravies à leur grâce d’«époque rose» et grandies par une monstruosité géométrique. Telle fut la sensation première. On se plia vite à l’ordre nouveau — pour un jour réaliser au delà du cubisme formel — à la nécessité de tenir un tableau pour un fait plastique en soi. L’objet ne dominait plus par le souci de son simulacre. Mais, comme l’a dit Metzinger, on s’avisait enfin de toucher l’objet à peindre. On commençait de le considérer sous toutes ses faces. Alors fleurirent les belles formules : > La conception l’emporte sur la vision excellente aussi longtemps que des peintres en entretiennent l’usage ; dangereuse au-delà des ateliers en ce qu’elle favorise une erreur d’interprétation, c’est-à-dire : > > L’imagination l’emporte. > > Nécessité de la prédominance du plastique sur le descriptif. C’était mettre d’accord les peintres nouveaux et les poètes des premières années du XXème siècle, assez pour qu’ils souffrent d’être, par la critique d’après-guerre, qualifiés «Poètes cubistes» ou «Ecole de la rue Ravignan». Lorsque naquit le cubisme, il eut des adversaires dignes de lui. Louis Vauxcelles, dont nous ne devons pas oublier qu’il fut plusieurs années tout seul à défendre l’art indépendant devant le grand public, attaqua la jeune école au nom de sa tendresse pour l’art charmant, spontané, un peu d’improvisation de ces post-impressionnistes dont Bonnard est assurément le grand homme. Vauxcelles s’est toujours montré un adversaire élégant, logique, implacable, mais avec les façons d’un ami. Il écrivit alors, et tout de même dans un grand mouvement d’irritation : «Le cubisme est un retour offensif de l’Ecole». Erreur, si Vauxcelles, et l’on ne pouvait s’y tromper, prétendait sous-entendre l’Ecole de la rue Bonaparte, l’Ecole des Beaux-Arts et son stérile enseignement académique. Mais nous ne reprochions rien à l’Institut et à son Ecole que d’avoir faussé la tradition en la cristallisant, d’abord, puis en substituant des trucs, de misérables recettes d’atelier, aux principes mêmes de l’art. Nous l’accusions, en bonne justice, de vouloir illusionner en prétendant faire tenir tout le Classicisme dans le pauvre Académisme. Mais c’est bien vrai que les révolutionnaires de 1906 combattaient avant tout l’anarchie picturale et tant de trouvailles séduisantes, parfaitement intranmissibles en vue du perpétuel renouvellement ordonné, et qui conduisaient tout droit la peinture aux abîmes de l’amorphe. Un art délicieux et funeste auquel seuls échappaient le vieux Renoir et ce tendre Matisse qui, avec ses Volumes Colorés et cette Couleur Pure qui rallia Derain, Vlaminck et Friesz, avait précédé Picasso et Braque dans la voie d’une ferme restauration. Ceux de 1906 avaient raison de prétendre s’avancer à la découverte des voies classiques perdues par les tristes piétons des pistes académiques. Dévots, fanatiques si l’on veut, du fait plastique en soi, ils recommençaient les maîtres. Ils plaçaient l’élément plastique en son intégrité, au-dessus de tout argument sentimental. C’est ce dont Cézanne, sans qui Picasso cubiste n’eût pas été possible, avait tiré la dernière conclusion. C’est ce qu’avait fait Greco, que notre génération remit en honneur, aidée par Barrès le situant parmi les princes de l’esprit. C’est ce qu’avait fait Poussin que Cézanne disait vouloir refaire sur nature. C’est ce qu’avait fait Chardin dont Braque est tenu aujourd’hui, par la critique la moins accueillante, pour un héritier lointain. C’est ce qu’avait fait Ingres soucieux d’opérations plus hautes que la représentation du plus aimable de tous les Bains turcs, on l’admettra volontiers. C’est ce qu’avait fait Géricault. C’est ce qu’avait fait Delacroix et c’est ce qu’avait fait le divisionniste Seurat se réclamant du maître des Croisés. Le cubisme put apparaître tyrannique. On consent enfin à s’incliner devant sa leçon de liberté, telle que Picasso put jouir du plaisir secret de paraître parfois se démentir, recevant au besoin d’autrui, mais sans plus jamais rien rendre à personne, sinon l’essence même de sa luciférienne création. André SALMON. --- L’amateur que le problème du cubisme retient consultera avec profit: Les Peintres Cubistes, de Guillaume Apollinaire; Le Cubisme, de Gleizes et Metzinger; le Picasso, de Maurice Raynal; Du cubisme et des Moyens de comprendre, par Albert Gleizes; Le Cubisme, Propos de Peintre, de Roland Chavenon; Picasso, par Jean Cocteau. On pourra glaner encore quelques précisions historiques, des anecdotes édifiantes, dans l’un et l’autre de nos ouvrages critiques A. S. — 445 —

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L'ART VIVANT LES AMOURS DE M. INGRES Ingres eut des débuts pénibles. Les lettres et les documents publiés depuis vingt ans par Henry Lapauze, par M. Boyer d'Agen, qui ne songeaient pas à faire du peintre du Bain turc un intercesseur de l'Art moderne, détruisent la légende d'impassibilité artistique, de bonheur matériel, de régularité et, pour tout dire, de bêtise, sur quoi s'est basée la campagne romantique, et même la diatribe posthume avec quoi s'est gargarisée la critique du xixe siècle. M. André Fontainas, écrivant son histoire de la peinture, a stylisé ce préjugé dans une phrase : « Nul homme dont la vie ait eu un cours plus régulier que la sienne... » Cela pourrait s'écrire à une époque où la peinture impressionniste triomphait et où le peintre de l'Apothéose d'Homère servait de repoussoir. C'est exactement le contraire qui est vrai. Pour singulier que cela paraisse, on peut dire qu'Ingres eut une vie tourmentée et qu'il ne connut l'aisance et la paix qu'en 1841, à l'âge de... soixante et un ans. Je n'en infère rien. Je relate. Il ne s'agit pas de monter le peintre de M. Bertin en héros. Il n'avait rien d'un Jeune-France. Ni sa culture, ni son origine ne l'y prédisposaient. La préface de Cromwell dut l'exaspérer, s'il consentit à la lire. Cependant, ce théoricien passionné, ce peintre froid, qu'on nous montre guindé dans son habit d'académicien et de sénateur, avait un cœur. Il en avait un, toutflambant, dans sa jeunesse et où se livra un combat. Le père de La Source eut son roman comme le premier romantique venu. --- La Révolution est à peine achevée lorsqu'il arrive à Paris. Il est pauvre, violent, désireux de parvenir à la notoriété, tendre, ou plutôt sensuel et musicien. L'art est au service de l'histoire. David en est le sévère régisseur, jeune méridional, sans culture, qu'y pourrait-il ? L'école impose un classicisme aggravé à son esprit bouillant. Il tache de se pénétrer de cette froide mystique. Il garde cependant une sensibilité, mais oui ! que la rudesse romano-davidienne ne dissimulera pas. (Je pense à ses crayons, à sa Thétis.) Il affirme une personnalité qui, dès les premiers envois au Salon, soulevera un scandale. La critique lui appliquera, comme une marque, le qualificatif de gothique. Ingres sort des discussions avec ses contemporains qui brossent des machines dans le goût des Horaces pour venir au coin d'un piano chanter Orphée. Jeune ambitieux, dans Paris hostile, il n'a qu'un apaisement, la musique. Il fréquente chez M. Forestier, un fonctionnaire, et s'adonne à Gluck, à Mozart, à Haydn, en compagnie de la fille de son hôte. En attendant que les finances nationales lui permettent d'aller à Rome, il fait des portraits, des dessins. La famille Forestier est un des crayons les plus célèbres du Louvre. Avec sa figure léonine, son accent du bas-quercy, ses incorrections de langage, sa violence de caractère, il indispose plus qu'il séduit par son talent et sa vigueur. Cependant, il plaît à la fille des Forestier. Il s'en montre jaloux. Elle a dix-sept ans, une grande douceur, des yeux neufs et le goût des arts qu'Ingres préfère, la musique et la peinture. --- INGRES - PORTRAIT DE SA SECONDE FEMME. L'ambition secrète qu'il a de réformer son art n'occupe pas son cœur au point qu'il n'y ait la place d'un amour platonique. Ingres s'y abandonne naïvement, et puis c'est le temps de partir pour Rome. Il a vingt-six ans. La petite amoureuse est affligée de ce départ, mais elle est l'enfant d'un homme qui ne songe qu'à l'avenir, à qui Ingres plairait à condition qu'il réussit rapidement. Or il est hésitant. Lorsqu'il médite une grande machine allégorique, il interroge tout le monde ; il voudrait tant accomplir ce qui plait. A côté de cela, il manque de diplomatie, de souplesse. Ayant eu l'insigne honneur de portraiturer l'Empereur, rien ne l'empêcherait de se pousser et de réussir. Il néglige ce moyen de parvenir que d'autres trouveraient magnifique. On rapporte même qu'il songea un moment à abandonner la peinture. La tenacité de sa race réagit. Il veut énergiquement. Il partira. Il pense trouver à Rome, un stimulant. Il en reviendra avec des chefs-d'œuvre ; cela, il l'assure. Qu'on lui en laisse le temps ! La vie, à l'Académie de France, tout d'abord, manque de gaieté. Il y végète dans la médiocrité et l'indécision. C'est le moment où ses envois au Salon exaspèrent la critique et David. On lui donne du gothique. Les lettres des Forestier en apportent l'écho amplifié. Ingres le gothique ! N'est-ce point singulier — ou les mots perdent de leur sens ? — Il en eut de terribles colères, de ces fureurs qui, plus tard, feront la risée d'une école. Les journaux prirent pour lui le ton des polémiques. « Si M. Ingres n'a voulu que faire parler de lui... il ne faut pas s'étonner de la manière bizarre qu'il a adoptée et l'on peut dire, sans crainte de se tromper, que le succès a passé ses espérances... » On écrivait cela à propos du Napoléon 1er qui est aux Invalides et des portraits de la famille Rivière qui sont au Louvre. Ingres novateur, Ingres révolutionnaire, on allait se gausser en --- — 446 —

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L'ART VIVANT famille, devant ses toiles, comme font, chaque année, aux Indépendants, des personnes bien élevées. Les déformations qu'il n'avait pas encore méditées, qui lui échappaient, que l'on imite à présent, étaient autant de raisons de le plaisanter. David disait de lui : — Ingres ne sera jamais un peintre... Les lettres à Julie Forestier, à M. Forestier sont longues, incorrectes, remplies de protestations d'amour et surtout pleines de l'amertume qu'il ressent de son échec. Il écrivait : « Ah ! M. Forestier, je n'exposerai plus au Salon, tant que j'aurais de pareils juges... Ils ont beau crier que je m'égarer... Insensés ! C'est vous qui ne marchez pas droit ! » Les critiques lui découvraient son insuffisance devant la tradition. Il entreprit de se donner une culture. On voit bien à ses épîtres qu'elle était négligée. Il dévorait, je suppose, la bibliothèque prescrite aux peintres d'histoire. Il se gonflait de littérature ancienne, de mythologie, afin de comprendre l'art qui l'entourait. On imagine que, chaque jour, il découvrait et l'Antiquité et la Renaissance et Raphaël. Il nageait dans les délices de la peinture dont les frais, les églises, les cloîtres étaient bourrés. S'il revenait à son amoureuse, c'était pour lui expliquer tendrement qu'il s'appropriait des trésors qui lui feraient un retour triomphal. Certes, pensera-t-on, au lieu de protester à Julie d'un sentiment ardent, que ne l'enlevait-il ? A cette époque, un geste théâtral se fut accordé à l'amour, eût correspondu à ce besoin de scandale qu'on lui attribuait. Il s'acharnait à expliquer. Telle est sa nature : violente, non pas audacieuse. On conçoit qu'à côté de Sanzio qui lui révélait un art et un cuite, la fiancée ne fut plus qu'une petite fille qui chantait du Gossec. A l'Académie de France, ce méridional déforme sa vision première. Sa virilité fait place à l'harmonie. Il ne peindrait plus, à présent, cette Belle Zélie (qui est à Rouen) mais il trouve — on trouve toujours — la justification des défauts qu'on lui a reprochés ; cependant qu'il en acquiert d'autres. Il écrira dix ans plus tard : Mes adorations sont toujours : en peinture, Raphaël et son siècle, les anciens, avant tous, les Grecs divins ; en musique Gluck, Mozart, Haydn. Ma bibliothèque est composée d'une vingtaine de volumes, chefs-d'œuvre que tu sais bien, avec cela la vie a bien des charmes... Cette bibliothèque a fait l'Ingres de l'Académie : Boileau, Homère, Plutarque abrégé, les classiques grecs, dans les traductions pomponnées du XVIIIe siècle. En 1807, il se gavait de sublime ; il le digérait mal. Le père Forestier, cependant, ne cesse pas de le harceler. Il est temps de revenir. Et ce chef-d'œuvre, comment va-t-il ? Ingres enverrait à ses paperasses le bonhomme, n'était la pauvre Julie qui languit devant son chevalet, sa palette douceâtre et son piano. Patiemment, longuement, il répond. Il voudrait montrer la nécessité qu'il a de réussir, le besoin qu'il a de demeurer encore. Les mots lui manquent parfois ; il s'embarrasse et trahit un désir de gloire, une volonté d'arriver même au prix d'un reniement amoureux. Cependant, il dit les sujets de ses tableaux, demande conseil, voudrait bien qu'on lui imposât un de ces motifs allégoriques qui font pâmer le public nourri de civisme, d'histoire et de mythologie. Tout n'est pas faux dans cette indécision. On peut même se demander — à voir la peine qu'il a à composer ses toiles historico-mythologiques — si le séjour de Rome ne nous a pas privés d'un grand artiste qui, poussant la manière des portraits, nous eût fait connaître dès le début du XIXe siècle, un réaliste. Ces atermoiements et cette évidente faiblesse font d'Ingres un homme de second plan. Sa conscience artistique que l'on a comparée à celle de Flaubert, ce n'est pas tout en peinture. Il le savait bien, et elle est de lui cette parole : « Les règles de la peinture pourraient tenir dans un petit livre... » Il y a donc autre chose. Le prestigieux dessinateur a tâché à la découvrir durant sa longue vie. Il y a tout sacrifié, jusqu'à son affection pour Julie Forestier. Voici un exemple de ce que la volonté peut faire contre le don de sensibilité. C'est par une extraordinaire contrainte de sa nature que ce passionné, souvent impulsif, devint un raisonner et un calculateur. Il est probable qu'il n'eût rien fait, dans l'autre alternative. Le besoin de théoriser a dû sortir de ce perpétuel débat qui fait hériter son esprit — non pas sa main. Je suppose, avec certains biographes, que cette persécution par lettres que lui infligeait le bonhomme Forestier commença à le détacher de Julie. Jamais un être aussi violent ne pardonnera ce qu'on lui écrit et ce qu'il est contraint de répondre. Mais surtout il n'admettra pas qu'on lui ôte l'occasion qu'il a, à Rome, de préparer une carrière glorieuse. Il répond, certes, avec une longuanimité qui jure à côté des cris, des polémiques, de sa virulence accoutumés. A Paris, visiblement, on n'a plus confiance en lui. Il prend alors le rôle de victime. Il s'accuse de n'être rien qu'un indécis, un pauvre et un malchanceux. J'aime mieux la perdre, dit-il, que faire son malheur... Je n'arrive pas, pour ma part, à me convaincre de sa sincérité. Les âmes tendres l'accableront. Un psychologue admirera au contraire la logique de cette évolution. Ingres croit qu'il ne peut pas réussir à Paris, pour le moment. A Rome, il acquiert, par contre, ce qu'il pense nécessaire à un grand dessein qu'il a très ferme, celui de révolutionner la peinture classique. Lorsqu'il rompt, en 1807, la victime, Julie Forestier, représente, aux yeux de l'historien, le bon-sens bourgeois qui fait les bonnes maisons de commerce, mais Ingres, c'est un Julien Sorel moins beau, qui ne sait pas se servir de l'amour pour se pousser, qui sacrifice tout au grand art (il devait y mettre déjà un grand A, en toute simplicité). On a pu croire qu'une belle Romaine avait détourné de Julie le cœur du peintre. Rien de sérieux, en tout cas, puisqu'on ne découvre qu'en 1812, les traces d'une femme dans sa vie sentimentale. Julie Forestier a écrit un petit ouvrage d'une fadeur parfaite pour se justifier d'être demeurée demoiselle. N'était le style, l'histoire serait assez romantique. Cela s'appelle : Emma ou la fiancée. Elle y peint Ingres tel que nous le connaissons à présent et elle attribue à l'influence d'une rivale son abandon. Elle fait allusion évidemment à Mme de Lauréal. Henry Lapauze a montré, avec des dates, qu'elle s'était trompée. Ingres s'éprit en 1812 — cinq ans après la rupture — de Mlle Zoëgo, la fille d'un antiquaire romain. Elle était belle, piquante, adonnée --- INGRES. LE BAIN TURC ---

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L'ART VIVANT aux plaisirs, à la danse. Ombrageux, après avoir envisagé le mariage, le peintre renonça à cette union. Il connaissait depuis longtemps Mme de Lauréal, une française, qui fut pour lui une conseillère et un guide dans la société romaine. C'était une femme spirituelle, fine, qui goûtait l'art. Ingres, sensuel, impérieux eût certainement modifié, si elle n'avait été plus intelligente, leurs relations. Elle lui mit dans les bras, une parente, Madeleine Chapelle, qui fut pour lui une compagne admirable. Elle était modiste à Guéret. Elle accourut à Rome dès qu'on l'en pria et, le 4 décembre 1813, le peintre l'épousait. Il la prenait «de confiance», sur les conseils de Mme de Lauréal. C'était de part et d'autre une belle preuve d'amitié. Leur vie ne fut pas des plus fortunées. Ils passèrent à Rome, puis à Florence, de longues années de médiocrité. Une fois, Ingres pensa toucher à la fortune, lorsque le roi de Naples, son compatriote, lui fit des commandes. L'Odalisque (qui, au Louvre, fit pendant à l'Olympia) fut peinte pour Caroline. Malheureusement, Murat succomba avant d'avoir payé tous ses tableaux. Le peintre, désenchanté et grondant, vécut alors de portraits. A Florence, on lui amenait de riches visiteurs qu'il portraiturait en quelques séances, pour qui il exécutait des crayons, dont la célébrité est grande, dont sans doute il ne tirait aucun orgueil. On les lui payait cinq francs, quelquefois vingt-cinq. Madeleine Ingres, avait, je suppose, espéré un grand homme. Il était méconnu. Elle eut de l'héroïsme. Dans une lettre, il raconte leur vie médiocre et l'ingéniosité que met sa femme à lui tailler elle-même ses vêtements. Cependant, il peint et dessine à la mine de plomb les portraits des globe-trotters, il copie Raphaël, il rêve une revanche qui éclatera sur ses ennemis. Le Gouvernement français, cédant enfin aux sollicitations de ses amis, lui commande le fameux Vœu de Louis XIII qui eut, au Salon de 1824, un gros succès, tant pour ses qualités que pour ce que la politique y mettait de plus. «...J'ai la croix, écrivait le peintre à sa femme, le roi vient de me la donner en plein Salon comme sur mon champ de bataille.» Il pensait avoir gagné sa guerre, la fortune avec les honneurs. Il ouvrit un atelier à Paris, se mit à théoriser. Il était assez aigri par ses longues patiences, par ses années d'Italie qu'il considérait comme des humiliations gratuites et il manifesta une farouche intolérance : «Le dessin est tout ; c'est l'art tout entier. Les procédés matériels de la peinture sont très faciles et peuvent être appris en huit jours.» Et l'ennemi des coloristes enseignait à peindre. Il ne paraît pas que ses disciples le comprenaient, ou il s'expliquait mal, car ces peintres se sont privés des ressources de leur art, sans compensations écla- INGRES. PORTRAIT DE MADEMOISELLE RIVIÈRE. tantes. A étudier les portraits de leur maître, ou La Chapelle Sixtine, ils eussent remarqué ce qu'il gagnait à peindre. Ingres vécut à Paris jusqu'en 1835. Son insuccès, les polémiques qu'il soulevait, la faveur des romantiques l'écouraient. Il ne pouvait entendre prononcer le nom de Delacroix sans écumer. Il demanda et obtint d'aller diriger l'Académie de France, à Rome. Il y demeura jusqu'en 1841. L'opinion lui donnait enfin sa faveur, pour la sagesse qu'il montrait et parce qu'elle se lassait d'autre chose. Son retour fit une espèce de renouveau à sa notoriété. Il fut mêmre «glorieux» comme il le désirait. Il devenait le chef d'une opposition au romantisme vainqueur. On fait d'Ingres le type du bourgeois — au sens des rapins et de Flaubert — Un siècle n'a pas suffi à réformer le lieu commun qui l'accable. Le théoricien borné d'un classicisme, le ridicule pendant du bourgeois politicien de l'époque Louis-Philippe a dû attendre les cubistes pour trouver une réhabilitation relative. Les honneurs n'impliquent pas nécessairement le génie, ni même le talent. Ils ne prouvent aucune ment le contraire. (Voici bien un de ces axiomes faciles qu'il va falloir mettre au rang des accessoires périmés de la polémique artistique !) Ingres couvert d'honneur n'ef face nullement Delacroix. Bien au contraire, le grand romantique, drapé dans son dandysme, lettré intelligent de tout, n'a pas de peine à «surclasser» son rival. Mais enfin l'irascible Ingres, sans élégance et brutal, avait un génie. On lui accorde qu'il est le précurseur du cubisme français. Ce que Degas et Picasso et Lhote, etc., trouvent dans sa ligne, dans son «arabesque», sa composition n'est sans doute pas ce qui ravissait le public hostile à la littérature des coloristes, aux environs de 1840. Mais cela est et compense le ridi cule de la haine d'Ingres pour Delacroix. Joseph Prudhomme s'appelle tour à tour Ingres, Cézanne ou M. Rouault. Parmi les travers qui affligent le peintre de Mme de Sennones, celui d'être un grand-prix de Rome ne lui est pas aisément pardonné. Qu'il soit raisonner, est bien pire, au sentiment des simplistes. Ils n'aiment que les spontanés, les lyriques. Delacroix tire une part de son prestige de ses attitudes 1830. Qu'il se nourrisse de Racine paraît accidentel. Le lieu commun du créateur, qui produit ses chefs-d'œuvre «comme l'arbre porte ses fruits» est un dogme (C.f. Le peintre-rossignol, le visionnaire, le joueur de tutu-panpan, etc., etc.). En réalité, il n'y a pas de règle absolue. Poussin, Ingres, Corot, Cézanne, qui furent à Rome ou bien théorisèrent, subsistent à côté de Delacroix, Courbet, Manet, Van Gogh... Il y a des esprits pour qui la théorie est nécessaire, d'autres qui s'ep passent. M. André Lhote a raison de dire : «J'imagine qu'Ingres, lorsqu'il eut formulé : «La beauté, ce sont des lignes droites avec des ---

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L'ART VIVANT * Huit ans de gloire officielle payèrent Madeleine des privations endurées en Italie. Elle mourut alors qu'ils connaissaient enfin l'aisance. Ils avaient vécu ensemble trente-six ans. Ingres fut touché durement : « Tout est fini pour moi, à jamais, écrivait-il avec un peu d'emphase, puisque cette compagne de ma vie n'existe plus. » Il traina une tristesse vraie pendant quelque temps. Tout naturellement, le chef de l'Ecole Académique entrait bientôt à l'Institut, puis au Sénat. Son influence croissait. Elle était, en ses conséquences immédiates, détestable. L'académisme du xixe siècle se recommandait de lui. Il avait raison de dire : « Prenez mes yeux ! » On ne prenait que ses travers. Théodore Chassériau, seul, tâchait à unir sa ligne à l'art de Delacroix. Delacroix, lui-même, qui calquait en secret, dit-on, ses œuvres, aurait voulu posséder sa main. — Héritier de Descartes, a écrit M. Gybal ! N'exagérons pas : le rude bonhomme avait seulement poursuivi avec acharnement une vérité que les peintres d'aujourd'hui reconnaissent pour la leur. C'est beaucoup. PORTRAIT DE MADAME CHAUVIN La vie sentimentale d'Ingres ne s'achève pas là. Le peintre de L'Age d'Or eut toujours, quoi qu'il en semble, une forte sensualité. Sa vieillesse manifesta une ferveur charnelle qu'on devine aux réticences de ses biographes. En 1852, des amis qui l'entouraient de soins, eurent pitié de sa solitude, de sa tristesse, du dénuement où il sombrait parfois ; il pleurait et travaillait à peine. Ils le remarièrent. « Et disons-le, leur dépêchait-il, lorsque les négociations étaient sur le point de rompre, à mon âge, peu de fortune, avec des goûts d'artiste, si retiré et uniquement attaché au foyer et à l'étude incessante de l'art, dans mes derniers jours, sans autre ambition que l'amour unique de celle qui sera la compagne de ma vieillesse... il faudrait que l'on vint à moi les bras ouverts, que l'on m'épouse, si je puis dire ainsi, plutôt que je n'épouse moi... » Mlle Delphine Ramel, qu'on lui fit connaître, avait 43 ans, une forte nature, si l'on s'en rapporte au portrait dessiné du Musée de Montauban. Ingres avait 72 ans et une santé « hugolienne ». Le mariage fut célébré le 15 avril 1852. Le vieillard en fut rajeuni. De sa main encore sûre, il entreprit des portraits. Il acheva La Source, commencée en 1807. Ingres vécut quinze années entouré de l'affection de Delphine Ramel. Il mourut le 14 janvier 1867, à 87 ans, à la suite d'un banal accident, juste au moment où Monet inventait l'impressionnisme. Elie RICHARD. --- PORTRAIT DE LA COMTESSE D'HAUSSONVILLE --- * modelés ronds » dut se sentir profondément allégé et que, possédant un chapitre nouveau de son dogme, il travailla avec plus de liberté » La théorie est une démarche de l'esprit autant que l'expression d'un moi. Elle est nécessaire à certaines intelligences. Celui qui la formule n'est d'ailleurs pas responsable de ce qu'on en fait. Un Ingres en avait sans doute besoin, un Gauguin semble s'y empêtrer. » ---