Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

L'art français au XVIIIe siècle Exposition de Copenhague 1935 Numéro spécial de l'Amour de l'Art Prix: 12 frs

Page 2

Les Chefs-d'Œuvre Français du XVIIIe Siècle auxquels ce numéro est consacré Voulez-vous aller les admirer à Copenhague et en même temps visiter les Pays Scandinaves ? Nous offrons aux Lecteurs de "L'Amour de l'Art" ce magnifique voyage à un prix exceptionnel Pour bénéficier de cet avantage unique il vous suffira de demander (en vous présentant, en téléphonant ou par lettre) un bulletin spécial aux ÉDITIONS A. SEDROWSKI, (33, rue Claude-Terrasse, Paris-16e, téléphone Jasmin 02-78), et de le porter ou de l'envoyer au BUREAU DE VOYAGE SCANDINAVE (Skandinavisk Rejsebureau, M. G. Izard, 11, rue du 4-Septembre, Paris), qui vous accordera une réduction de propagande sur le prix du voyage. Prix par personne --- En 3e classe chemin de fer et classe touriste bateau --- 1.985 Frs --- — 3e — — — 1re classe --- 2.180 Frs --- — 2e — — — 1re classe --- 2.460 Frs --- comprenant tous frais : bons hôtels, repas, excursions, service, taxe, pourboire, service d'un guide, wagon-lits, transferts Premier départ le 22 Août N.-B. — Seuls le départ et l'arrivée sont groupés ; le reste du voyage peut être individuel. Les personnes désirant rester quinze jours à Copenhague ou ne voulant faire qu'une partie du voyage bénéficieront d'un tarif spécial réduit. --- ÉDITIONS A. SEDROWSKI 33, RUE CLAUDE-TERRASSE - PARIS (16e) Vient de paraître : LA DAMNATION DE SAINT GUYNEFORT PAR EUGÈNE LE ROY OUVRAGE INÉDIT ILLUSTRÉ DE 33 BOIS ORIGINAUX DE MAURICE ALBE ÉDITION ORIGINALE Un volume format in-4° couronne (18,5×23,5), composé en vieux romain corps 16, présenté sous couverture remplie, en deux couleurs, et imprimé sur les presses du maître-imprimeur R. Coulouma, à Argenteuil, H. Barthélémy, directeur. Le tirage est limité à : 50 exemplaires sur Japon Impérial, numérotés en chiffres romains de I à L, contenant chacun une suite des bois ...

Page 3

L'AMOVR DE L'ART DIRECTEUR RENÉ HUYGHE DIRECTEUR-ADJOINT : GERMAIN BAZIN --- REVUE MENSUELLE JUILLET 1935, N° 7 SEIZIEME ANNÉE --- SOMMAIRE L'ART FRANÇAIS AU XVIIIe SIÈCLE EXPOSITION DE COPENHAGUE PREFACE --- F. J. Borgbjerg, Ministre de l’Instruction Publique de Danemark. --- La Peinture --- Georges Grappe. --- La Sculpture --- René Huyshe. --- La Décoration et l'Ameublement --- François Boucher, Commissaires adjoints de l'Exposition. --- Les Expositions --- G. B. et M. F --- Echos et Informations --- J.-M. Campagne. --- Les Livres --- Jean Cassou, Myron Malkiel Jirmounsky, R. H. et G. B. --- Couverture de JEAN-CHARLES MOREUX d'après un thème de F. DE CUVILLIES. N.B. — Ce numéro comportant une édition danoise et la partie illustrée étant commune aux deux éditions, nous avons été amenés à joindre au texte français des titres de page et des légendes sa traduction danoise. --- FRANCE 95 FR.; BELGIQUE 107 FR. RÉDACTION : 63, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES PARIS (8°), Téléphone: ÉLYSÉES 66-67 Administration-Publicité: Éditions A. SEDROWSKI, 33, rue Claude-Terrasse, Paris (16°). Tél. Jasmin 02-78 ÉTRANGER 150 ET 175 FRANCS

Page 4

Comité d'Honneur : Madame la Princesse GAËTANI DE BASSIANO. Madame COLETTE. M. Bernard BERENSON. M. Abel BONNARD, de l'Académie française. M. Gabriel COGNACQ, membre du Conseil des Musées nationaux. M. DAUTRY, directeur général des Chemins de fer de l'Etat. M. D. DAVID-WEILL, membre de l'Institut, président du Conseil des Musées nationaux. M. Henri FOCILLON, professeur à la Sorbonne. M. le Comte HUBERT DE GANAY. M. Jean GIRAUDOUX. M. Albert S. HENRAUX, président de la Société des Amis du Louvre. M. Etienne NICOLAS, amateur d'Art. M. Georges RENAND, amateur d'Art. M. Paul VALÉRY, de l'Académie française. --- Comité de Direction : MM. René HUYGHE, Germain BAZIN et Waldemar GEORGE. --- Secrétaire de la Rédaction : Michel FLORISOONE. --- Comité d'Architecture : MM. Auguste PERRET, Louis SUE, André VERA secrétaire général : Jean-Charles MOREUX

Page 5

PRÉFACE Pour un pays comme le Danemark qui est — et a été depuis un millénaire — membre de la société civilisatrice de l'Europe, mais qui se trouve assez près de l'extrémité du continent, la question des relations civilisatrices, intellectuelles, spirituelles et morales avec les centres de l'Europe, a toujours été une question d'importance vitale. Quoique les courants passent et des centres aux extrémités et des extrémités aux centres, les premiers sont les plus forts. Le courant de la France au Danemark a toujours été pour nous un des plus importants. Au moyen-âge, Paris était notre ville universitaire et l'architecture française était le modèle de la nôtre. Au “grand siècle”, les idées politiques nous sont parvenues de la France, et au commencement, et encore plus au milieu du 18e siècle, des courants très forts ont trouvé leurs chemins de la France au Danemark dans le domaine de l’art. Des artistes français sont venus s'établir ici comme guides des nouvelles voies de l'art : l'architecte Jardin et le sculpteur Saly. Et en même temps les artistes danois, les sculpteurs, les peintres, les architectes sont allés à Paris pour y étudier. Pour le Danemark dont jusque-là la seule forme d'art pratiquée d'une manière originale était en grand l'architecture, le contact avec la France dans le 18e siècle a été une initiation aux arts de peinture et de sculpture. Dans l'art français du 18e siècle nous ne voyons pas seulement une exquise expression artistique et la révélation d'une époque historique fort intéressante mais nous y reconnaissons aussi les circonstances de la naissance artistique de notre propre nation. C'est donc avec un plaisir tout particulier que je souhaite la bienvenue à l'exposition de l'art français du 18e siècle ici à Copenhague et que j'exprime mon admiration de l'Art Français de toutes les époques, cet art qui a montré au monde en même temps une certaine unité toujours perceptible et des expressions aussi différentes de l'Esprit de l'Art que l'art gracieux et doux de Boucher et de Watteau, l'art noble et sévère de David, l'art passionné de Delacroix, l'art actif de Manet et l'art puissant de Rodin. J'offre les remerciements les plus sincères aux représentants des Musées du Louvre, Rodin, et Carnavalet qui ont bien voulu se charger de la réalisation du plan, qui l'ont rendu possible et qui nous permettent ainsi de recueillir l'enrichissement artistique que signifie l'exposition française ; j'offre mes remerciements aux autorités françaises pour leur coopération cordiale et à Monsieur le Président de la République Française qui a bien voulu accepter d'être le protecteur de l'exposition. --- Ministre de l'Instruction Publique de Danemark

Page 6

LA PEINTURE LA peinture française du XVIIIe siècle jouit dans le monde d'un prestige sans rival comme du reste l'art de notre pays sous toutes ses formes, à cette époque. Ce n'est pas seulement notre langue qui a conquis le privilège de « l'universalité ». Et cette conquête, pacifique entre toutes, elle a été faite par la seule puissance des admirables dons de nos artistes, par des qualités entre toutes humaines : la clarté, l'esprit, la grâce et, par-dessus tout, la vie. Le siècle de Louis XIV avait manifesté de façon éclatante les magnifiques réalisations auxquelles peut atteindre un souverain doué de génie et de continuité dans le dessein. L'art, au cours de ce long règne, splendidement symbolisé à cet égard par la création de Versailles, développe, sous les grands commis de la Surintendance des Bâtiments, les formes puissantes et majestueuses d'une esthétique, vivifiée et guidée tout à la fois par des règles d'une essence étrangère. Peinture, sculpture, architecture, gravure portent l'emprise de la griffe léonine du monarque, au même titre que les lettres ou la musique. Un air de grandeur, une implacable solennité dominent toutes les créations spirituelles de cet âge. La nature humaine supporte malaisément une telle contrainte. Louis XIV n'est pas mort que, dans la pénombre, se prépare la plus complète des réactions. Un jeune artiste, qui est venu des Flandres et qui peint avec amour, en dehors des besognes nécessaires à lui gagner son pain, les images du plus beau des rêves, va être agréé d'emblée par les vieux académiciens, le jour même où il sollicitera d'eux son envoi à Rome comme élève. Cet artiste, c'est Watteau; l'œuvre qu'il présente, c'est une petite toile figurant des soldats en campagne et son tableau de réception, c'est l'Embarquement pour Cythère. Nul symbole ne saurait mieux convenir à caractériser la révolution qu'accomplit ce jeune homme. C'est vraiment avec lui, avec sa conception de la beauté, toute la peinture, tout l'art pour mieux dire qui s'embarqueront vers des destinées nouvelles et des terres inconnues. Sur un projet établi par Mansart et de Cotte, pour un château destiné à la petite duchesse de Bourgogne, le vieux souverain avait tracé dans la marge cette ligne : « Tout cela est trop sérieux. Il faut de la jeunesse dans tout ce qu'on fera. » Cette phrase, elle traduit mieux qu'aucune autre ne saurait le faire, le programme du siècle qui commence. Après les grandeurs, après l'apparat, après au surplus le long crépuscule assombri de ce règne prodigieux où l'astre royal s'est couché dans une pourpre tragique, la France a besoin de secouer sa torpeur et de retrouver une jeunesse nouvelle. Et, brusquement, c'est l'écllosion de ce printemps souhaité. Un Rigaud, portraitiste consacré du Grand Roi, un Largillière, à qui nous devons tant de vivantes effigies de la société de l'époque, destinés à vivre jusqu'au milieu du siècle rajeunissent l'un et l'autre leur palette. Les maîtres officiels du grand art, un La Fosse, un Le Moyne, un de Troy, un Santerre renouvellent l'interprétation des mythes antiques au contact d'Ovide, traçant ainsi la route au plus grand des artistes officiels du XVIIIe siècle, à ce fécond génie aux formes innombrables que se révèle François Boucher. Entre tous ceux qui porteront, au temps de Louis XV, le titre de « peintre du Roy », il est celui qui le méritera davantage car nul plus que lui, par les ressources d'une technique étonnante, par la variété, de ses dons, par la souplesse de son pinceau, toujours prêt à servir les puissants du jour, ne fixera de façon plus éblouissante l'histoire de la France royale sous le Bien-Aimé. Ses portraits de reines ou de favorites, ses grandes compositions mythologiques, ses pastels, ses dessins, ses cartons de tapisseries, ses paysages, même multipliés à l'infini, montrent le génie de cet homme extraordinaire, dont les brosses ont pris à l'huile de Rubens ses plus magiques secrets. Dans son silage, des maîtres de premier ordre comme Nattier, Coypel, Natoire, Tocqué, Drouais, Aved, Raoux, les Van Loo, n'apparaîtront que comme des satellites de première grandeur, recevant plus ou moins directement la lumière de cet astre prestigieux. L'Europe entière s'éclairera des chefs-d'œuvre réalisés par cette magnifique pléiade. Ces maîtres, ils doivent aux Flandres, à travers Boucher et grâce à Watteau, leur palette et cette juvénilité d'accent qui est leur marque mais, après le peintre de l'Enseigne de Gersaint, un petit groupe d'artistes ayant plus fortement subi l'emprise du Valenciennois, continue plus exactement son œuvre, sans d'ailleurs jamais parvenir à l'égaliser. C'est Pater, Lancret parfois, Bonaventure de Bar, Quilliard, Octavien, Norblin de la Gourdaine, Jeaurat, Ollivier. Ceux-là se plaisent à décrire la vie sous toutes ses formes et dans tous les milieux, de l'île enchantée aux parcs seigneuriaux, du rendez-vous de chasse au salon aristocratique, de la route emplie de soldats aux rassemblements de la rue. Ici, le romanesque rejoint la réalité, dont le courant, solide et constant, persiste pendant tout le siècle pour réaliser ses plus belles expressions avec Chardin, Greuze et, si l'on veut, avec des pastellistes comme La Tour et Perronneau, plus soucieux de vérité que de complaisance à l'endroit de leurs modèles, même royaux, même féminins. Il était réservé à un des élèves les plus chers de Boucher de réconcilier les tendances qui avaient paru, pendant la première moitié au moins du XVIIIe, opposer sa technique à celle du siècle de Louis XIV. Certes, Fragonard, et à sa suite un Hubert Robert peignant de grands paysages aux feuillages romains, un Joseph Vernet brossant de larges marines continueront à s'inspirer des grands maîtres du Nord mais le long séjour en Italie de ces deux inséparables, Frago et Robert ajoutera à leur palette certaines nuances empruntées à des maîtres jusqu'alors peu prisés en France comme Solimène et Pietre de Cortone ou nouveaux comme les Tiepolo. Une sorte d'union semblait donc pouvoir être envisagée entre les deux tendances, quand un autre groupe de jeunes artistes, enthousiasmés par les découvertes de Pompei, les travaux de Cochin, de Caylus et de l'Abbé Barthélemy, s'insurge contre les écoles régnantes de peinture et décrète le « retour à l'antique ». Lorsque, derrière Vien, David, Vincent, Suvee et quelques autres intrus se révoltent contre l'art des peintres de Louis XV, c'est la fin d'une esthétique entre toutes nationale et conforme au génie de notre race. Pendant quelques années on verra encore de charmants tableaux inspirés des grands maîtres de cet âge, des femmes-peintres au pinceau de fée, comme Mmes Vigée-Lebrun, Labille-Guiard, continueront un temps à portraiturer les reines du sang ou de la mode, mais, avec le premier bonnet phrygien commencera pour trois quarts de siècle la disgrâce d'une beauté trop délicate pour les temps nouveaux. Le Gilles de Watteau, les Hazards de l'Escarpolette connaîtront des enchères dérisoires et se vendront en plein vent quelques francs. Il faudra des générations nouvelles et l'admirable intelligence des Goncourt pour rendre à cette peinture merveilleuse son prestige souverain. Georges GRAPPE, Conservateur du Musée Rodin. Commissaire-adjoint de l'Exposition.

Page 7

LA SCULPTURE SEUL peut-être des grands siècles qui ont compté dans l'His- toire, le XVIIIe siècle ne s'est pas attaché à un idéal de vie, mais à la vie elle-même. Il ne lui a pas proposé un but; c'est d'elle, du plaisir de vivre qu'il a fait le but. Là résident à la fois son attrait et sa limite; il ne donne pas d'aliment aux inqui- tudes qui rendent l'homme profond ou grand, mais à toutes les joies qui le font heureux; il lui inculque les dons nécessaires pour devenir à son tour un agrément pour ses semblables. N'est-ce pas déjà dire que cet art de la vie sera plus précisément un art de la vie de société? — En représentant l'homme il aura moins le souci d'un idéal ou d'un humanisme que le désir de souligner en lui ce qui peut constituer son apport à cette même vie de société. --- La sculpture devait obéir d'autant plus à cette orientation nouvelle qu'elle y était déjà poussée par le jeu normal des réac- tions qui font alterner et se succéder les tendances monumen- tales, affirmant l'immobilité des formes et des lignes, et les ten- dances vivantes, qui tentent au contraire de leur insuffler un élan et une souplesse auxquelles les lois de la pesanteur font obstacle. Le XVIIe siècle, sa sculpture majestueuse et souvent froide devaient naturellement céder la place à un art de mouvement et de la vie. La fin du XVIIe siècle avait déjà vu s'amorcer cette opposition, à l'art classique de Versailles, de l'art baroque du Bernin, appelé l'Italie et accueilli avec magnificence en 1665, ou de celui de Puget, venu plus tard à son tour, de Marseille, pour un bref séjour. En 1685, salué par les canons du port, le navire le Tardif apportait au Havre, par une association sym- bolique, le Persée et Andromède de Puget et le Louis XIV équestre de Bernin, tous deux destinés à Versailles. Quelle que soit l'hostilité instinctive de la France pour les excès ou les emphases de style baroque, notre sculpture officielle du XVIIIe siècle, morceaux de réception à l'Académie, ou grands ensembles, monuments funéraires, monuments élevés à la gloire du Roi, continuera cette impulsion, ne répugnera ni à l'envol oratoire des draperies, ni aux expressions contractées et tendues, ni aux gestes amples. Mais un jour, par le même jeu des réactions successives, un goût nouveau apparaîtra à la fin du siècle, et marquera un retour discipliné au classicisme le plus rigoureux, auquel la Diane de Houdon mène déjà de son pas aérien. L'Hippolyte précipité parmi les débris de son char brisé de Lemoyne, les chevaux cabrés et hennissants de Robert Le Lor- rain, à l'Hôtel de Rohan, ou de Guillaume Coustou destinés à Marly, le Prométhée hurlant et torturé de N. S. Adam, les mausolées de Slotdz ou de Pigalle, le Mercure à l'envol fou- droyant de ce dernier révèlent quel goût du geste, de la force, parfois même de la violence pouvait animer alors la sculpture française d'un souffle ardent et imprévu. Les derniers échos de la pompe versaillaise s'unissent ainsi en cette première moitié de siècle au dynamisme hérité des Bernin et des Puget. Les premiers grands sculpteurs du XVIIIe, Nicolas Coustou et Robert Le Lorrain, travaillent d'ailleurs encore à Versailles et sont les élèves de Girardon. Jean-Baptiste Lemoyne, à leur suite, formé à l'école de son père Jean-Louis et de Robert Le Lorrain, continue la tradition d'un art noble, mais où les restes de la majesté antérieure s'animent d'un accent vivant et neuf, ainsi que dans l'œuvre des deux grandes familles de sculpteurs qui se partagent avec lui les commandes officielles : les Adam, trois frères dont un s'établit en Prusse et les Slodtz, dont le plus célèbre fut Michel-Ange. C'est pourtant un de leurs contemporains, élève comme J.-B. Lemoyne de Robert Le Lorrain, Edme Bouchardon qui va puiser dans son séjour de neuf ans à Rome les éléments d'une évolution nouvelle; avec lui commence l'abandon du style redondant du Grand Siècle; avec lui le retour à une grâce plus souple, plus délicate, et, dirait-on, plus intime, avec lui ce sens de la vie qui s'exprime moins par une tension affectée que par un penchant pour ses aspects les plus séduisants. Aux muscula- tures puissantes des modèles académiques, se substitueront les lignes gracieuses et charmantes de la femme, de l'adolescence, ou les grâces naïves de l'enfance. Les élèves mêmes de J.-B. Le- moyne, Pigalle déjà, mais surtout Falconet, puis des artistes tels que Allegrain, beau-frère de Pigalle, ou Pajou et son gendre le ravissant Clodion réalisent cet art plus tendre et d'une sensualité affinée. --- Mais là peut-être n'est pas pour nous la part la plus pré- cieuse de cette école. Art de la Vie, disions-nous, et nous pré- cisions : art de la vie de société. Cette marque dominante du siècle, c'est elle qui a modéré l'ampleur de ses débuts, c'est elle qui peu à peu lui donne son aspect distinctif : le rôle prépon- derant de la femme dans l'inspiration des artistes, rôle qu'elle occupe dans la vie de société dont elle est le centre naturel; c'est elle enfin qui va susciter cette abondance merveilleuse de bustes, directs, vifs, enjoués, spirituels. Au XVIIe siècle, sauf dans le cas de sculpteurs de génie comme Coysevox, c'est l'homme social qui est exprimé; au XVIIIe, c'est l'homme de société, non plus isolé et défini par le caractère et les insignes de sa charge, mais désireux de plaire, d'attacher l'attention, de montrer le côté le plus attirant et le plus brillant de sa per- sonnalité, de sourire. Au XIXe, ce sera l'homme intime, livré à lui-même, l'individu. Après le buste de Nicolas Coustou et de son frère Guil- laume, contemporains par la date et par l'esprit des effigies de Rigaud ou de Largillière, voici ceux des contemporains de La Tour et de Perroneau, ceux d'abord de Saly, qui fut au Danemark peintre du roi, ceux de J.-B. Lemoyne puis de ses élèves Caffieri, Pigalle, Pajou; enfin au-dessus de leurs réussites les plus rares, voici le grand Houdon. La vérité de l'expression, l'acuité du caractère n'impliquent pas la profondeur, si elles y font croire. Houdon, et Houden seul, a su les unir. Il a su traduire, comme ses prédécesseurs immédiats, l'homme tel qu'il se révèle dans la conversation, mais aussi l'homme intérieur, tel que le recueille la solitude. Et cet artiste qui a vécu assez long- temps pour fixer l'image de Louis XVI et celle de Napoléon, revêt de tout l'enjouement brillant du XVIIIe siècle le sens de la vie intérieure qui annonce le XIXe. René HUYGHE, Conservateur-adjoint au Musée du Louvre. Commissaire-adjoint de l'Exposition.

Page 8

LA DÉCORATION ET L'AMEUBLEMENT Il n'y a peut-être pas, dans toute l'histoire de l'art français, d'époque où la décoration et l'ameublement aient connu un développement plus grand, atteint une perfection aussi achevée et exprimé plus complètement le goût français, que pendant le XVIIIe siècle. En apparence, ce dernier se divise en trois périodes : Régence, Louis XIV et Louis XVI. En réalité, ces trois « styles » n'en font qu'un, au cours duquel le rôle tenu par certains architectes a été prépondérant en raison des transformations que l'évolution des conditions de l'existence avait entraînées dans l'art de construire. La Régence, qui commence vers 1708, soit sept ans avant la mort de Louis XIV, pour dépasser 1730, correspond à l'époque où Robert de Cotte fut premier architecte du Roi; la période de Louis XV, de 1735 à 1775, reflète l'influence des Gabriel, de cette famille de premiers architectes royaux qui, pendant quarante ans, constitue une véritable dynastie de créateurs artistiques; enfin, celle de Louis XVI traduit, de 1775 à 1791, soit jusque sous la Révolution, les idées de Richard Mique, lui encore premier architecte du roi. Tels sont les initiateurs de la décoration et même de l'ameublement au cours du XVIIIe, car, travaillant avec des décorateurs, des ébénistes, des ciseleurs, des tapissiers, tous ces architectes leur ont imposé leurs idées dans une large mesure; l'on ne saurait non plus nier que, par réciprocité, ils ne se soient assimilés certaines trouvailles de leurs collaborateurs et ne les aient diffusées sous leur nom. Ils profitèrent de la transformation capitale qui se produisit au début du XVIIIe siècle dans l'habitation et dans les besoins nouveaux de la vie. Des disposition encore médiévales régissaient alors la distribution des pièces, jusque-là toutes d'enfilades, sans commodités pratiques et surtout sans affectation spéciale. Avoir des pièces moins élevées de plafonds, moins somptueuses, plus confortables, où l'on puisse se tenir successivement selon les occupations de la journée : cette conception moderne de l'appartement, on peut, en lisant les comptes rendus des séances de l'ancienne Académie d'architecture, la voir poindre puis se dégager lentement entre 1673 et le début du XVIIIe siècle; et cela permet de constater en même temps quel rôle important tenait l'étude des principes dans les travaux de l'Académie. En même temps s'offrait, à ces désirs latents, l'occasion de s'exprimer et de se concrétiser, pour que les styles du XVIIIe siècle aient pu naître et se développer successivement. Quand les revers militaires, les difficultés d'argent, les deuils princiers, la maladie du Grand Roi eurent assombrir l'atmosphère magnifique de Versailles, Paris commença de redevenir un centre d'attraction. Toute une société qui était lasse de s'être ennuyée autour du Roi-Soleil, pendant les dernières années de sa triste vieillesse, vint rechercher dans la capitale longtemps délaissée l'indépendance et des distractions nouvelles; elle y ramena en même temps toutes les énergies artistiques concentrées jusque-là à Versailles, au service du Roi, et qui ne demandaient qu'à s'employer à celui d'une clientèle élégante et mondaine, désireuse, au fond, de s'offrir enfin à elle-même un peu des splendeurs royales. A ce monde avide de jouissances et jaloux d'étaler des richesses parfois vite acquises au contact des traitants et des fermiers généraux, à cette Régence d'un duc d'Orléans sensuel et libertin, l'art solennel, majestueux, académique auquel avait présidé Lebrun, ne convenait plus : un décor d'élégance, une règle plus gracieuse, une compréhension plus féminine, voilà ce qu'il lui fallait. Les petits boudoirs se créent et se multiplient, les chambres à coucher se réduisent et l'on voit apparaître des salons de musique ou des bibliothèques aux décorations appropriées. Les meubles eux aussi s'ajustent à la mesure nouvelle du cadre et s'adaptent aux spécialités de la vie. L'utilité et la grâce se concilient en des formes nouvelles, plus soucieuses du confortable et c'est ainsi que s'explique cette recherche vers les lignes chantournées qui marque si nettement toute cette période et la plus grande partie du règne de Louis XV. Il s'y ajoute, sous l'influence des Gabriel, des Blondel, des Chevotet, des Garnier d'Isle, une tendance de plus en plus accentuée vers l'emploi du décor peint : boiseries, sièges, meubles même parfois, expriment ce goût nouveau dont certaines « chinoiseries » sont devenues l'expression la plus complète. Mais, dès le milieu du siècle, au moment même où les fantaisies linéaires aboutissent aux rocailles les plus compliquées, le « style Louis XV » est déjà combattu et le « style Louis XVI » cherche à naître : M. de Vandières, accompagné de Cochin et de Soufflot, fait en Italie, en 1749, un voyage où l'on veut voir le début de ces aspirations vers un art plus classique et plus simple; on parle partout des fouilles d'Herculanum et de Pompéi, et Cochin, en 1754, s'attaque franchement à la fureur du chantonnement, dans sa « Supplication aux orfèvres ». L'art essentiellement mondain de la Régence et de Louis XV s'efface alors devant l'art scolaire né des idées des théoriciens et des archéologues. Le grand maître qui, avec Gabriel, — le véritable initiateur du style Louis XVI, — va diriger ce mouvement et ces transformations, c'est Richard Mique qui succède, en 1775, au grand architecte de l'Ecole Militaire et du Garde-Meuble. Lignes droites, cannelures, motifs puisés aux meilleures sources de l'antique: ces éléments se retrouvent dès lors non seulement dans l'architecture, mais dans la décoration intérieure et dans le mobilier. Pendant les dernières années du règne de Louis XVI, le goût pour les sujets pompiens orientera lentement le style vers une sobriété plus grande, des lignes encore plus nettes, une recherche plus accentuée de certains tons, en un mot vers une imitation plus littérale de l'antique. On ne remarque pas assez que durant ces quatre-vingts années entre lesquelles on pourrait enfermer tout le XVIIIe siècle, se retrouve et se renouvelle quelque chose qui s'était perdu dans l'art français depuis la fin du moyen âge : le rapprochement, l'intimité profonde entre les gens de la société et les artistes chargés de décorer et de meubler le cadre de sa vie. Ni à ceux-ci, ni à ceux-là, il ne serait juste d'adresser le reproche d'avoir été légers, parce qu'ils ont été aimables, et d'avoir été superficiels, parce qu'ils ont été raffinés. L'art que les uns ont désiré et que les autres ont réalisé est un art mondain sans doute, mais aussi un art clair, harmonieux et éminemment sociable : dans la décoration comme dans l'ameublement, il n'a jamais cessé d'être « classique » dans le sens où il a exprimé la méthode et la clarté de l'esprit français. François BOUCHER, Conservateur adjoint du Musée Carnavalet. Commissaire-adjoint de l'Exposition.

Page 9

LES PROLONGEMENTS DU GRAND SIÈCLE I NATURES MORTES 1. - OUDRY. « LE CABINET DE LAQUE. - Det lakerede Bord. » Collection Cailleux. 2. - A. DESPORTES. « LE DÉJEUNER. - Frokosten. » Musée de Stockholm. --- DET STORE AARHUNDREDES EFTERVIRKNINGER

Page 10

LES PROLONGEMENTS DU GRAND SIÈCLE II. PORTRAITS 3. - HYACINTHE RIGAUD. « PORTRAIT DE FR. GIGOT DE LAPEYRONIE. - Portrait af Gigot de Lapeyronie. ». Collection de la Faculté de Médecine de Paris. 4. - N. DE LARGILLIÈRE. « ETUDE DE MAINS. - Studie af Hander. » Collection Cailleux. 5. - N. DE LARGILLIÈRE. « MADAME DE PARABÈRE. » Collection Jules Strauss. II. PORTRÆTTER DET STORE AARHUNDREDDES EFTERVIRKNINGER

Page 11

LA RÉGENCE ET LES FÊTES GALANTES I. WATTEAU LE MEZZETIN (ITALIENSK GØGLER) Metropolitan Museum --- "REGENCE" OG DE GALANTE FESTER