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3e Année. — Numéro 17
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION
• ARTISTIQUE •
LE MUSÉE CARNAVALET
ET SES COLLECTIONS
La Ville de Paris, acheta en 1866, pour y établir son musée historique, le vieil hôtel Carnavalet, construit vers le milieu du xvie siècle pour un président au Parlement. Ce modèle de l’architecture privée du temps de la Renaissance, offrait aussi l’intérêt d’avoir été près de vingt ans (de 1677 à 1696) l’habitation de Mme de Sévigné. Ainsi se trouva déterminée dès l’origine, la double direction que devait suivre ce musée dans son développement.(1)
La maison de Mme de Sévigné : de là, l’évocation de la vie domestique, le décor de l’appartement, boiseries, plafonds peints, portraits, menus objets de toutes sortes qui en achèvent l’ornementation ou disent quelles furent les habitudes des temps.
L’édifice construit au xvie siècle par Pierre Lescot et Jean Bullant, paré de bas-reliefs et de mascarons par Jean Goujon et son atelier, discrètement transformé au xviie siècle par François Mansart et doté de nouvelles sculptures par Van Obstal, et aussi les restes d’édifices transportés de divers endroits de Paris dans ses cours et autour de son jardin : partant, le décor de la rue, ses monuments, et en même temps ses boutiques et leurs enseignes, ses aspects successifs du fait de ses embellissements, des usages aussi du dehors (les promenades publiques) et des modes (le musée du costume), sans oublier les événements dont ce furent là le cadre changeant, les accessoires, la couleur pittoresque.
Ce musée, qui, lorsqu’il fut inauguré en 1880, se trouvait presque réduit aux appartements de l’hôtel de Mme de Sévigné, peut aujourd’hui présenter ses collections dans un ordre plus méthodique, grâce à ses agrandissements successifs qui sont l’œuvre de MM. Foucault et Lebret, architectes de la Ville. Ces additions ont à peu près quadruplé le musée qui com-
prend aujourd’hui quatre cours ou jardins. Dans les bâtiments anciens ou modernes qui les entourent, ses directeurs successifs, MM. Jules Cousin et Lucien
(1) Carnavalet est le nom, transformé par euphémisme, du second occupant, la comtesse de Kernevoy, veuve d’un seigneur breton qui écuyer à la cour de Henri II.
Cour d’Honneur
et Statue de Louis XIV, par Coysevox
Photo Lansiaux,
Faucou, M. Georges Cain, et en particulier le conservateur actuel qui vient d’en terminer le remaniement total, M. Jean Robiquet, ont su trouver l’utilisation décorative de tout ce que la vigilance de la Commis-
15 Octobre 1925
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sion du Vieux Paris a sauvé dans la démolition d'anciens hôtels atteints par l'expropriation. On a pu aussi réserver des salles au musée du Costume fondé par M. Maurice Leloir, complément naturel d'un ensemble qui était en grande partie consacré à la mode et à ses usages.
Enfin le musée s'est adjoint l'orangerie et le jardin d'un hôtel voisin qui date du XVIIIe siècle, l'hôtel Lepelletier de Saint-Fargeau, renfermant la Bibliothèque historique de la Ville, où il va établir son département lapidaire, c'est-à-dire rassembler les vestiges souvent précieux d'un passé que la pioche du terrassier restitue journellement à la lumière.
Que d'objets évocateurs du passé domestique exhumés aussi, et qui sont apportés au musée Carnavalet devenu pour le Parisien le musée du souvenir !
Si l'on fait le dénombrement des salles qu'il comprend aujourd'hui, on arrive à en compter près de quatre-vingts. Aussi est-il nécessaire d'en présenter préalablement un petit aperçu topographique.
La visite débute par les salles du rez-de-chaussée de la première partie des bâtiments, consacrées aux enseignes, puis à ce qui constitue comme le décor mouvant de la rue, le costume. Les dernières, réservées aux anciens plans de la Ville, amènent au bas de l'escalier de l'ancien hôtel, celui-là même que gravissaient Mme de Sévigné et ses amis ou familiers.
Parvenu au premier étage, on a à choisir entre trois directions. Mais il est préférable de s'engager, droit devant soi, dans les galeries de la topographie parisienne, où se succèdent les aspects de Paris, depuis le XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Ces galeries présentent du reste des salles de style dites : salles Dangeau, de Conflans, de Fersen.
On arrive ainsi au grand escalier, appelé escalier de Luynes en raison des peintures XVIIe siècle dont il est décoré et qui proviennent d'un ancien hôtel de ce nom situé sur le boulevard Saint-Germain. Puis s'ouvrent à droite les salles des collections relatives à la Révolution.
Leur visite reconduit à l'ancien escalier de l'hôtel Carnavalet, dans les appartements duquel, en se dirigeant vers la gauche, il convient maintenant de pénétrer. C'est la partie du musée réservée aux portraits, aux documents d'histoire et menus souvenirs de la vie domestique sous l'ancien régime. Elle se termine par une nouvelle série de salles de boiseries, dites Brûlard de Genlis, Stuart d'Aubigny et des Prémontrés, au bout desquelles le visiteur se retrouve sur le palier de l'escalier de Luynes.
Mais avant de descendre, il reste à connaître plusieurs pièces de la travée centrale des bâtiments, dont la salle dite de la Bastille constitue comme le centre. De cette salle on gagne d'un côté une longue galerie de numismatique, de l'autre quelques pièces de l'ancien hôtel, dont l'une, en cours d'aménagement, contiendra des souvenirs de George Sand et de sa famille (don de Mme Lauth-Sand) et présentera entre autres reliques précieuses le portrait au pastel du maréchal de Saxe, bisaïeul de l'écrivain, par Quentin de La Tour.
Les collections relatives au XIXe siècle sont rassemblées au rez-de-chaussée de la seconde partie des bâtiments. Elles commencent au premier Empire pour aboutir aux vues du Paris moderne et aux souvenirs de la dernière guerre.
Photo Bulloz
ROBERT NANTEUIL. Mme de Sévigné
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LE MUSÉE CARNAVALET
I
Les Pièces d'appartements et les portraits
L'extérieur de l'hôtel conserve dans ses lignes principales un caractère Renaissance qui pourrait faire attendre, de la visite à l'intérieur, des pièces d'appartements de même style, ornés d'objets de la même époque. Mais il n'en est rien, à part les fenêtres à meneaux, des plafonds à solives, quelques « vieilles antiquailles de cheminées » pour les appeler comme l'aurait fait Mme de Sévigné, à part aussi un petit nombre de portraits au crayon qui ont été rassemblés autour d'une des effigies en cire de Henri IV, modelées à l'occasion de ses funérailles.
Dès en entrant du reste, le Louis XIV de Coysevox, érigé dans la cour d'honneur, nous transporte à l'époque de celle qui fut la gloire de l'habitation. Toutefois le visiteur, qui se sentirait pressé de connaître la physionomie de ses appartements, ne doit pas trop encore s'illusionner, car il ne reste guère que l'escalier à rampe de fer forgé qui y donnait accès et, dans la pièce d'angle où divers souvenirs d'elle ont été réunis autour de son portrait au pastel par Nanteuil, les deux hautes fenêtres cintrées à balcons s'ouvrant sur la rue des Francs-Bourgeois.
En revanche, deux anciennes maisons du voisinage ont fourni leur décoration, dans le plein style de son siècle, à trois salles du premier étage, dans les annexes qui furent ajoutées à l'hôtel autour du jardin primitif.
A l'une, la maison de Colbert de Villacerf, 23, rue de Turenne, on doit une pièce où, du haut en bas, se donne carrière le plus opulent caprice de rinceaux : l'image de Mazarin enclavée dans la boiserie pourrait en déterminer l'époque.
L'autre, qui fut la demeure du marquis de Dangeau, sur la place des Vosges, a procuré deux salles dont l'ornementation est due à deux peintres qui venaient d'être, à l'hôtel Lambert, les émules d'Eustache Lesueur : François Perrier et Charles Le Brun. Dans la seconde, la salle à manger du marquis, à laquelle des pilastres majestueux donnent bien un caractère de logis seigneurial, nous voyons Ch. Le Brun prélu-dant aux travaux de la Galerie d'Apollon, au Louvre, et à ceux de la Galerie des glaces, à Versailles, par un plafond à motifs dont les angles de voussure, où sont figurées des Muses avec leurs attributs, promettent les richesses épanouies dans les appartements du Roi.
Les plus anciennes salles de style qui se présentent ensuite sont les deux, de style Régence, où ont été appliquées des boiseries provenant du collège des Prémontrès dont le prieuré subsistait dans la rue Hautefeuille. Au grand dessin de ces boiseries s'adap-tent à merveille des figurations d'échevins par Largillierre, sompteux fragments d'une grande composition allégorique en l'honneur de l'avènement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, en 1702.
Au cadre de ces boiseries ne se trouve pas moins appropriée une grande composition, également
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décorative, montrant, à l'occasion du traité d'Aix-la-Chapelle, Louis XV et le prévôt des marchands de Bernage entouré des membres du Corps de Ville. La toile était conservée dans les magasins municipaux
d'Auteuil. Elle avait contribué sous l'ancien Régime, avec des Largillierre, des J.-F. De Troy, des Roslin, à l'ornementation de la grande salle de l'Hôtel de Ville. Elle est l'œuvre de Dumont le Romain, dont le pinceau rapide était expert aussi dans l'art de ces vastes mises en scène à nombreux personnages et à riches étoffes, comme le témoigne au Louvre sa figuration de la nourrice de Louis XV entourée de toute sa famille.
Une place a été donnée dans ces salles à l'œuvre d'un artiste français, Antoine Pesne, dont les peintures sont des plus rares dans son pays; car il fut toute sa vie le peintre officiel du roi de Prusse. Pesne s'y montre d'une finesse et d'une distinction toute française. Ce masque émacié et fatigué d'un homme d'âge fait penser à l'admirable effigie de Pierre Mignard par Rigaud que conserve le musée de Versailles.
On rencontre ensuite des salles Louis XV. Trois d'entre elles proposent à l'étude le dessin de hautes boiseries rendues à leur tonalité de chêne. Deux proviennent d'une maison du 13 du quai de Conti (hôtel Brûlard de Genlis), qui fut, avant la Révolution, la demeure de Mme Permon, belle-mère de la duchesse d'Abrantès. On a fait de l'une la salle de Voltaire et de J.-J. Rousseau: Voltaire à toutes les
époques de sa vie, sous tous ses aspects, et glorifié sous la Révolution, mais Voltaire surtout à vingt-quatre ans dans un tableau de Largillierre qui, le montrant sans apparat, main dans le gilet, tricorne sous le bras, fait pressentir le style modéré de Louis Tocqué; — Rousseau évoqué également par divers souvenirs mais surtout par un de ces herbiers que ses admirateurs, comme Malesherbes, conservaient si religieusement. Celui-là provient du marquis de Girardin, le châtelain d'Ermenonville. Un herbier de Jean-Jacques! Avec quelle délicatesse les doigts le feuillettent! Le « promeneur solitaire » a déposé là le germe de toute une poésie et de tout un art.
L'autre salle aux boiseries de chêne était le salon de l'hôtel des Stuart d'Aubigny, qui disparut lors du percement de la rue Soufflot. Elle présente, suspendus à ses parois, les motifs simulés de trophées de musique. On y a accroché, entre autres portraits, celui d'une certaine dame Doyen, qui est un Tocqué de la plus fine qualité: le peintre n'a rien modifié aux traits peu séduisants du modèle, mais il l'a enguirlandé de fleurs avec lesquelles, du moins, n'est pas en désaccord la fraîcheur de son teint.
Mais il ne faut pas oublier deux petits salons Louis XV provenant des rues de Fleurus et de Varenne, dont les boiseries ont été restituées dans leurs colorations. Des rehauts de teintes discrètes y ont fait réapparaître des saillies de rubans et de fleurettes ou de pampres de vigne grimpante d'une préciosité raffinée.
Elles appelaient le couronnement d'un plafond peint correspondant au caprice de leur style. Aussi a-t-on surmonté la dernière de la figure de l'Aurore, allongée mollement, dans les tendres couleurs d'un Lagrenée.
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sous une coupole ovale jadis sauvée dans la démolition d'un hôtel voisin de la Trinité.
A ces années qui précèdent la tourmente révolutionnaire se rattachent quelques bons portraits de
cette exécution qui tendait alors à confondre dans le même air bourgeois jusqu'aux effigies princières.
Voici Vestier, appliquant aux siens le faire délicat, distillé, de la miniature où il excelle. Voici G.-F. Colson, artiste modeste qui ne parvint pas aux honneurs de l'Académie royale et n'est guère connu que pour sa Fillette endormie du musée de Dijon; sa propre image et celle d'une inconnue séduisent par leur probité de facture.
Et cette probité, voici précisément celui qui l'a incarnée par excellence, J.-S. Duplessis. Son portrait de Louis XVI en costume du Sacre, exposé dans la grande salle de Louis XVI, est une de ces figurations officielles, aux nombreuses répliques, dont il fut chargé concurremment avec Callet. Comme le Dumont le Romain, c'est une toile qui était restée dans les magasins de la Ville. Si elle n'est pas tout entière du pinceau de Duplessis, du moins celui-ci s'y reconnaît-il en certaines parties, certaines indications comme celle de la main gantée de blanc qui fait saillie, où se goûte la saveur réputée de son art.
Comment, dans son goût pour la simplicité, Duplessis aurait-il laissé s'en retourner dans son pays le bonhomme Franklin sans s'être adjoint à tant d'autres qui à l'envi reproduisaient ses traits. Houdon, Ducreux, Carmontelle, Rosalie Filleul..? Le musée possède une image à mi-corps du vieillard tel qu'il dut poser longuement devant ses yeux attentifs, avec
une lourde corpulence visiblement ramassée dans un fauteuil. Duplessis avait une réputation établie pour la construction des têtes que ne justifie pas moins son autre image du prévôt des marchands de la Michodière.
Une autre toile, où s'apprécie également cette probité, est une image de Bailly, par Jean-Laurent Mosnier. Et c'est même toute la « probité de l'art » selon le précepte d'Ingres. Il ne saurait y avoir facture de portrait répondant mieux à son modèle. Ce peintre, dont les œuvres sont assez rares et se présentent plutôt sous la forme de la miniature, entrait à l'Académie royale quand éclata la Révolution, et il peignit ce tableau à l'occasion d'une grande figuration du premier maire de Paris qui lui fut commandée par la ville de Bordeaux et qu'il exposa, non sans éclat, au Salon de 1789.
Une suite de salles Louis XVI récemment installées provient en partie de l'ancienne résidence d'été des archevêques de Paris à Conflans-Charenton, en partie d'une maison abattue 12, rue Laffitte, pour le prolongement du boulevard Haussmann, et enfin de l'hôtel de Breteuil qui se trouvait au 17 de la rue de Matignon. Les premières, avec leurs hauts pilastres cannelés à chapiteaux corinthiens, ont une noblesse d'aspect qui
ne dément pas le caractère auguste de leur primitive destination. Les dernières, où l'on a la surprise de voir enclavés un boudoir circulaire et un salon-rotonde, sont parcourues de broderies d'une si déli-
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effigie d'un Danton ou d'un Barrère, d'un Robespierre ou d'un Marat, où la passion sectaire amène au plein jour le tempérament déchaîné; crayons hâtifs de Gabriel, avide de saisir, d'une tribune de la Convention, du coin d'un club ou d'un café, ce tempérament quand il se manifestait avec le plus de violence; et crayon aussi de Ducreux retracant la physionomie ravagée de l'infortuné Louis XVI.
Il y a aussi les petites images qu'on faisait peindre de soi-même, à l'intention des êtres chers dont on redoutait de se trouver pour longtemps ou toujours séparé, « portraits de consolation », comme les dénommait Isabey. De ces effigies, le plus souvent du format d'une tabatière ou qui pouvaient aussi s'adapter à ces charmants étuis à tablettes qu'on appelait « souvenirs d'amitié », quelques-unes sont signées Langlois, Vestier, Lemoyne, Sauvage, de Lusse, Jean Guérin, Bornet, noms appréciés des amateurs.
Une marque commune aux effigies des révolutionnaires, c'est que la main qui les a peintes ou sculptées obéissait volontiers à la conception que se faisait d'eux le populaire; de la sorte elles s'associent parfaitement à tout cet art qu'on voit, sous la forme de faïences, imageries coloriées, couvercles de tabatières, recouvrir les murs ou remplir les vitrines de ces salles. C'est bien le sentiment du populaire qui
Grand Salon du rez-de-chaussée de l'hôtel dit de Fersen
17, rue de Matignon
cate sculpture, qu'on aimerait qu'elles aient été, comme il n'est point invraisemblable, le logis du noble et bel Axel de Fersen. Le salon-rotonde présente le plus précieux caprice de frises à vases et à rinceaux, de pilastres surmontés de feuilles et de fleurs de pavots; et il s'est trouvé que les Chinard de Rome, que le musée possédait de longue date, ces statuettes dont le « laïcisme » affirmé valut à leur auteur quelques mois d'emprisonnement au fort Saint-Ange, s'adaptaient, placées sur des colonnettes, aux lignes pompéiennes du boudoir comme des divinités latines à leur laraire.
Pendant la Révolution, on ne se soucie guère de parfaire le cadre de la vie domestique; ou s'il arrive d'emprunter à la vie du dehors les motifs des toiles ou des papiers de tenture, voire du décor de la cheminée, les événements transforment avec tant de rapidité l'aspect et l'esprit des choses, qu'une année détruit et rejette ce que la précédente commençait à composer, à dessiner.
Les occasions de s'exercer ne vont pas manquer aux talents des portraitistes qui s'étaient formés ou développés dans les dernières années de l'ancien régime. Il s'était notamment établi, sous la double influence des têtes pathétiques de Greuze et des portraits animés de l'école anglaise, une mode du portrait traité à la façon de la tête d'expression qui avait préparé les Boze, les Ducreux, les Vestier, à faire lire sur les masques des acteurs ou des victimes de la Révolution les sentiments qui les agitaient:
Photo Bulloz.
J. Ducreux. Portrait de Louis XVI, au Temple (dessin)
parle, par exemple, dans ce buste monumental de Mirabeau que Tessier fit figurer, au lendemain de la mort du tribun, à l'exposition de la Jeunesse.
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Cependant on constate de plus en plus dans le dessin de ces nombreux portraits la ferme empreinte de David et la vertu de son exemple. C'est Paré, ministre de l'intérieur en 1793, par Laneuville, un de ses élèves, dont le talent n'était pas inhabile à caractériser les physionomies politiques du temps; c'est une miniature de Jean Guérin, figurant le général Aubert Du Bayet. Mlle Bouliard, l'ancienne élève de Greuze, a renoncé aux grâces de son maître et tourné au sévère dans son portrait d'Alexandre Lenoir. Est-ce de David lui-même, cette « grande Thénard » dans le rôle d'Hermione, qui lui fut toujours attribuée dans la glorieuse génération des Thénard? De qui enfin cette image de jeune homme, chef-d'œuvre donné par M. Maciet, que sa plénitude et suavité de facture fait ranger parmi les œuvres de Prud'hon? Ne proviendrait-elle pas aussi de l'atelier des élèves de David, certainement moins tyrannisés par le maître qu'on ne l'avait supposé jusqu'ici?
Nous arrivons aux portraits exposés dans les salles du xixe siècle, car depuis la Révolution nous avons dans l'aménagement des salles quitté définitivement les pièces d'appartements.
On a vu par le Louis XV allégorique de Dumont le Romain et le Louis XVI en costume du Sacre de peint par Robert Lefèvre et un Talleyrand dans le costume de vice-grand électeur de l'Empire dû à Prud'hon. Il fut peint en 1809 sur l'ordre de Napoléon, pour décorer, avec des portraits dus à Gérard, Fabre, Robert Lefèvre, et autres artistes, la galerie du château de Compiègne (1). Ici, il a trouvé sa place à côté des plus nobles souvenirs du Consulat et du premier Empire, à côté de l'épée de La Tour d'Auvergne, à côté du nécessaire de campagnes de l'Empereur, autour duquel le testament de Sainte-Hélène a pris soin de tresser la guirlande des noms les plus glorieux: « Mon nécessaire d'or, celui qui m'a servi le matin d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de l'île de Lobau, de la Moskova, de Montmirail. Sous ce point de vue, je désire qu'il soit précieux à mon fils ». La Ville de Paris reçut du général Bertrand le don de ces pièces en vermeil, œuvre de l'orfèvre Biennais, primitivement destinées au roi de Rome.
Dans ces réserves de la Ville il se trouva aussi que la Restauration était représentée par une statue du due de Bordeaux enfant, œuvre de Lemaire, et la Monarchie de Juillet par le buste de la reine Marie-Amélie, œuvre d'Antonin Moine. Ce buste avait été exposé au Salon de 1833 et, à cette époque où l'école persistante du premier Empire continuait de maintenir l'art sous la domination du pseudo-antique, son accoutrement, aussi conforme à la mode du jour qu'il n'eût pas manqué de l'être dans un portrait exécuté par Duplessis, comment la Ville de Paris conservait dans ses réserves quelques souvenirs des régimes déchus.
De même provenance sont un Napoléon de 1808
(1) Talleyrand entra en 1845 en possession de ce tableau, qui fut dans la suite acquis par Haussmann, préfet de la Seine.
FRANÇOIS GÉRARD, Mlle Duchesnoy, dans le rôle de Didon
Boudoir du 1er étage de l'hôtel dit de Fersen
17, rue de Matignon
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Ingres ou Chassériau, parut des plus audacieux. Puis, c'est la pleine époque du Romantisme. Il y a comme une étincelle du feu qui animait Delacroix quand il peignait la Liberté sur la barricade, dans la
Tessier. Buste de Mirabeau (1791)
grande et glorificatrice figuration de Farcy, ce normalien tué, le 29 juillet 1830, à l'attaque du palais des Tuileries. Alexandre Colin, dont il était l'ami, l'a représenté ayant en main un fusil pris à la panoplie de son atelier, et l'on sent à sa facture que, comme Delacroix, des liens d'amitié l'avaient uni à Géricault.
Il était alors de mode pour les portraits d'indiquer hâtivement ou de refouler dans l'ombre la forme du corps et de projeter au contraire celle de la tête en un relief vigoureux : ainsi l'image vivement colorée de Béranger, par Ary Scheffer, et les sombres interprétations d'Armand Carrel, par Henry Scheffer, ou de l'éditeur Renduel, par Auguste de Châtillon, ou de Léon Cogniet et d'Eug. Delacroix, en 1812, par Champmartin, leur ancien condisciple à l'atelier de Guérin. Ces « sacrifices » de toute une importante partie du modèle étaient de pratique courante chez les peintres d'outre-Manche, et l'on sait quelle était alors leur vogue dans les ateliers d'avant-garde. On ne saurait être plus anglais de facture que Decaisne peignant la Malibran quand elle chante la romance du Saule, ou qu'Eugène Isabey représentant un coin de son intérieur avec les images de sa femme et de sa fillette. Quel contraste entre cette formule nou-
velle, expéditive et d'apparence inspirée, et la méthode au contraire froide et d'application cérébrale, suivie par Gérard dans un portrait voisin ! C'est l'image de la Duchesnois incarnant Didon, un de ses rôles préférés, dans la tragédie de Le Franc de Pompi gnan. Des deux formules, n'est-ce pas la seconde qui emporterait aujourd'hui les suffrages ?
En raison d'un contraste de même nature, on a présenté en pendants deux maquettes décoratives d'Ingres et de Delacroix. Ce sont, pour leurs peintures de l'Hôtel de Ville qui furent anéanties dans l'incendie de 1871, du premier l'esquisse de son plafond du salon de Napoléon, du second celle de son plafond du salon de la Paix. Le morceau d'Ingres joint à la fermeté et à la fierté du style d'un camée cette grâce de lignes flottantes et ce raffinement dans la coloration qu'il avait le secret de donner aux tissus de ses figures allégoriques. Le morceau de Delacroix procure à la vue par ses tonalités voilées, ses douces demi-teintes assorties avec une délicatesse infinie, la volupté d'une indicible musique.
Derrière ces deux notes opposées jetées par les deux irréductibles adversaires, se laisse apprécier l'art « juste milieu » de Thomas Couture avec ses convictions non moins tenaces, appuyées sur une forte tradition. Son Michelet, au milieu des lourds in-folios d'un cabinet de travail, a les vigueurs, les
Photo Bulloz.
Prud'hon. Portrait de jeune homme
sombres opacités, les pâleurs délicates aussi, d'une page de Bolonais.
Son image, dépouillée de tout accessoire, d'un personnage officiel montré debout contre une muraille
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nue et paraissant dominer une assistance invisible, est d'une simplicité volontaire et saisissante. C'est le portrait du père de Georges Ohnet, qui fut maire du 12e arrondissement. Couture l'envoya au
Salon de 1842, où se faisaient presque ses débuts.
Dans les mêmes salles se voit le buste en marbre, aux proportions hors nature, de Balzac par David d'Angers, aussi solide, équilibré, raisonné qu'une architecture. En face, le masque de Victor Hugo, vers l'âge de quarante ans, est un autre modèle qui appelait également l'interprétation synthétique. Elle a été opérée par le pinceau classique de Heim, qui s'est appliqué aussi à définir ce visage par son architecture, son « volume », comme il est de mode de dire aujourd'hui.
Citons enfin, pour les époques plus voisines de la nôtre, le buste de Gambetta, terre cuite de Falguière, et le masque de Coquelin cadet en Scapin, bronze de la jeunesse d'Antoine Bourdelle, où le modelé hâtif, la vie frémissante rappellent ces toiles de Fragonard dont l'exécution enflammée faisait dire qu'elles avaient été « peintes en une heure de temps ».
Mais dans ces dernières salles du xixe siècle, les portraits sont de plus en plus rares. Les pièces exposées concernent surtout le spectacle et les événements de la rue, qui va faire l'objet de la deuxième partie de notre révision du musée.
II
La rue
Une salle d'enseignes évoque d'abord la rue à cette époque où ses détours tortueux étaient si favorables à leur effet. Il y en a de tous temps, donc de tous styles. Les moins belles ne sont point celles des serruriers, soucieux qu'ils étaient de donner de leur savoir-faire la plus flatteuse opinion; elles sont même là comme le prélude de toute une collection sur l'art du fer disséminée dans les autres salles.
Les plus anciennes figurations de Paris ne sont toutefois pas à Carnavalet. Elles seraient à chercher dans les miniatures des livres d'heures. Carnavalet permet du moins de remonter jusqu'au règne de François Ier, grâce d'abord à la savante reconstitution, par plan en relief, d'un artiste de profond savoir, F. Hoffbauer, qui consacra toute sa vie à ces résurrections du passé. Il faut se rappeler, pour apprécier tout le mérite de ces travaux, qu'ils font exception au musée, où aucune pièce, quelle qu'elle soit, n'est admise si elle n'est contemporaine de l'aspect de Paris, de l'événement ou du personnage qu'elle représente.
Par les costumes des figures qui les animent, deux tableaux nous font aussi remonter jusqu'au temps de
François Ier: l'un montrant le cimetière des Innocents, l'autre une réunion galante dans une guinguette de l'ancien quai Saint-Bernard, c'est-à-dire du quai des Tournelles. Celui-ci est-il l'œuvre d'un
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Flamand? Une toile presque identique figure au musée de Budapesth avec attribution à Jean Sanders Van Hemessen.
Puis vient, défilant sur la place de Grève, où l'on
ANTONIN MOINE. La reine Marie-Amélie (Salon de 1833)
voit en surplus la construction de l'Hôtel de Ville du Boccador et de Pierre Chambige, la procession de la Ligue sous Henri III, précédée de véritables portraits où se reconnaît, en camail et portant pertuisane, le fameux recteur Rose, tel qu'il est décrit dans la Satire Ménippée. L'auteur de cette peinture est également demeuré inconnu.
Durant tout le XVIIe siècle, le motif parisien qui va presque uniquement inspirer les peintres et les graveurs, c'est celui du Pont-Neuf, soit avec le spectacle de l'animation qu'y répandent les passants, les carrosses et les vinaigrettes autour des marchands portant leurs éventaires ou des charlatans sur leurs tréteaux, soit avec la perspective de la Seine, au premier plan bordée de monuments, encombrée par la batellerie, puis menant les regards vers des lointains champêtres d'où rayonne le couchant.
On observe dans cette série des plus anciennes vues de Paris les embellissements apportés depuis Louis XIII à cette région de la ville: la disparition du Louvre de Charles V et de la tour de Nesle qui lui faisait face sur l'autre rive, l'apparition de la façade de Levau, bientôt remplacée par celle de Perrault, l'apparition aussi du Collège des Quatre-Nations, du Pont-Royal, et ainsi jusqu'au milieu du siècle suivant où l'on voit s'élever l'Hôtel de la Monnaie... La beauté du site sans cesse accrue, popularisée par les planches de Callot, Silvestre et Perelle, jusque dans les pays étrangers, fait venir de Flandre et des Pays-Bas des artistes curieux de peindre une image qu'ils savent répondre au goût des amateurs.
Si le musée ne possède pas des tableaux de ce Zeemann pour lequel notre Méryon témoignait un si grand goût, il est celui, par contre, qui peut le mieux faire apprécier l'art d'un autre Hollandais que ce « paysage parisien » dut particulièrement captiver, Abraham de Verwer, qui l'a reproduit dans trois tableaux. C'est un peintre de l'école de Salomon Ruysdaël ou de Van Goyen, qui module volontiers comme eux dans la grisaille et a tendance à interposer devant son objectif la vision de l'Escaut et de ses épaisses atmosphères. Parmi tant de vues de la Seine au XVIIe siècle, les siennes sont les seules, à Carnavalet, à porter fièrement une signature; elles se recommandent à l'historien de l'art.
Notons toutefois encore de petits tableaux flamands, contemporains des gravures de Callot, et qui semblent avoir été suggérés par celles-ci à quelque élève de Breughel de Velours comme Bout et Boudewyns ou Pitre Castiels. Elles figurent, en général, au pied de
la tour de Nesle ou de la porte de la Conférence, sur la rive opposée, des kermesses où la foule grouillante est indiquée fort alertement et piquée çà et là de rouge vif par la pointe du pinceau.
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Mais le XVIIIe siècle va apporter à ces vues une variété des plus intéressantes.
Voici pour commencer, faisant suite à une réplique en moindre format du grand tableau de Ch. Parrocel, à Versailles, qui figure l'arrivée de l'ambassade turc devant le pont tournant des Tuileries, en 1721, le retour du cortège débouchant du Pont Royal et se rendant par le quai des Théatins à l'Hôtel des Ambassadeurs, rue de Tournon. La peinture doit être de Pierre Denis-Martin, qui fut précisément l'élève de Parrocel et était imprégné comme lui des influences du coloris flamand.
Flamand encore de facture, le J.-B. Oudry, signé, daté de 1718, figurant les ruines d'un incendie qui venait de dévaster toute une partie de l'Hôtel-Dieu. C'est la première œuvre que l'on connaisse de cet élève préféré de Largillierre. Depuis à peine un an, il avait été admis à l'Académie royale, et peut-être travaillait-il encore chez son maître vénéré et était-ce de la fastueuse maison occupée par celui-ci rue Geoffroy-l'Angevin qu'il s'était rendu sur l'endroit du sinistre.
C'est toujours le motif de la Seine qui continue à inspirer les peintres, mais du moins de la Seine remontée jusqu'au-delà de ce port Saint-Paul où se prenait le coche d'eau pour Corbeil et descendue jusqu'au-delà du Pont Royal où se prenait le coche pour Saint-Cloud. Le fameux « Voyage à Saint-Cloud par mer, retour par terre » qui se publie encore et nous dit quelle affaire c'était que le moindre déplacement à cette époque, et les étonnements ingénus du Parisien non seulement à la sortie de sa ville, mais dès l'instant qu'il avait dépassé les limites de son quartier, cette amusante fantaisie trouverait dans les tableaux des Raguenet père et fils la matière d'une illustration tout à fait appropriée. Ce ne sont certes pas ces fabricants de vues, dont ils tenaient boutique dans une rue de la Cité, qui nous consoleront de n'avoir eu ni un Canaletto, ni un Guardi, mais ils savaient répondre au désir des étrangers soucieux de rapporter chez eux des souvenirs de leur voyage. Il saute aux yeux que dans leurs vues, ciel, eau, ponts, édifices, tout cela était fait de pratique; mais ils montrent de la dextérité et même un certain art à peindre les figures animant la voie publique, soit qu'ils les fassent défiler sous nos yeux sur le Pont-Neuf, soit que, de la pointe de leur pinceau, ils irritent les petites taches que fait au loin leur agglomération musarde ou leur diffusion affairée. Ces Raguenet (Jean-Baptiste et Nicolas), dont le commerce florissait entre 1740 et 1775, sont un exemple de ces artistes, passant plutôt pour artisans, dont se composait principalement l'Académie de Saint-Luc.
Heureusement que, pour nous attirer un peu en dehors de cette région des quais et des ponts, il y a aussi le crayon de Gabriel de Saint-Aubin! Sous ce crayon, aidé des accents de l'encre ou de l'aquarelle et des transparences du lavis, comme la page blanche joue bien ici la mobile clarté du jour tombant dans l'hémicycle de l'école de Chirurgie à la cérémonie de sa fondation en 1761, et là, dans cette image de la fontaine de la rue de Grenelle parée pour la fête du roi, comme elle rend bien dans la grâce de ses reliefs la pierre sculptée de Bouchardon! — pour ne citer que deux des plus étourdissants entre tant de feuillets
Chambre du 1er étage de l'hôtel dit de Fersen
17, rue de Matignon
Salle des enseignes