Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Les Bijoux de Lalique au Salon
ANDRÉ BEAUNIER.
- La petite Sculpture aux Salons
PAUL VITRY.
- La Peinture au Salon
AMAN-JEAN.
- Les Objets d'Art aux Salons
GUSTAVE KAHN.
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AOÛT
1902
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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6e Année, N° 8
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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L'Année parue ...
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Les Bijoux de Lalique au Salon
RENÉ LALIQUE est un novateur, — et il faudrait que l'on sentit l'inappréciable valeur de cela ! — Son art, il l'a, pour ainsi dire, inventé, tant la différence est complète, absolue, entre les bijoux qu'on faisait avant lui et les siens. Il ne continue pas une tradition ; mais il a eu cette désinvolture des grands artistes, qui, rompant la morne série des imitateurs, de leurs disciples et des disciples de ceux-ci, instaurent, à la place de ces pauvretés, une œuvre nouvelle, autonome et libre de toutes influences...
Les styles anciens, que l'on copiait, que l'on copie encore pour éviter le goût trivial des prédécesseurs immédiats, il n'en a cure, et le « pur Louis XVI », par exemple, n'est pas l'objet de ses patientes recherches : l'imagination créatrice était, en lui, assez puissante pour qu'il n'eût pas besoin de recourir à ces poncifs. Il s'est fait à lui-même son style, que l'on ne peut confondre avec nul autre.
Il a eu l'idée de bijoux auxquels on n'avait pas encore songé depuis qu'il y a des femmes et qui se parent ; il a su les imposer à la mode, la mode s'est astreinte aux exigences de sa fantaisie. Les bijoux coutumiers, bracelets, bagues, colliers et peignes, il les a transformés, il en a changé les dimensions, la couleur, le caractère. Un art date de lui.
Les grands renouvellements esthétiques procèdent toujours du contact inespéré d'un artiste avec la Nature. Un art est en décadence lorsque les artistes, s'inspirant les uns des autres successivement, négligent la réalité, s'éloignent des sources vraies et premières, et ne font plus qu'épiloguer sur une idée de la Nature, qui autrefois fut immédiate et fraîche, et qui est devenue un poncif. Comparez à l'ornementation romane la gothique. La première, en qui s'aperçoivent des vestiges d'anciens symboles, mais abolis, des significations, mais alors déjà inintelligibles, ne fait plus que combiner des lignes peu variées suivant une traditionnelle géométrie. La « renaissance gothique » introduit, de nouveau, la vie dans cette ornementation morte ; aux feuillages, depuis des siècles, stylisés et méconnaissables, elle substitue des végétaux authentiques, feuilles et fleurs, et des animaux, dans le détail du chapiteau, synthèse désormais de la Nature retrouvée...
René Lalique, lui aussi, a retrouvé la Nature. C'est d'elle qu'il s'inspire directement, et elle est tout entière dans son œuvre.
Il ne la restreint pas aux quelques métaux dits précieux et aux pierres rares; il réagit contre l'abusif emploi du diamant, il restitue leur dignité à des matières communes, non tarifées, et qui semblaient ne pas coûter assez cher pour que du luxe en résultat. Soucieux de beauté, non de snobisme, il choisit une pierre pour sa couleur, pour la qualité de sa
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Broche
substance et suivant l'effet qu'elle doit produire, à telle place, en tel bijou. Au prix courant de ces marchandises, il ne songe guère. Et c'est ainsi qu'il a souvent préféré, à la perle ronde et régulière, la perle baroque, d'une valeur beaucoup moindre et d'un agrément pour l'œil, parfois, très supérieur. A l'écaillle blonde, qui ne le satisfait pas, il a préféré la corne, qui est vulgaire mais qui est belle, solide et de tons nuancés. Il a réhabilité l'agate; il fait usage, à l'occasion, de ces petits cailloux rouges qu'on rencontre dans le sable des jardins; il introduit dans des coques d'or ciselé d'humbles noisettes...Il sait qu'il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter.
René Lalique ne s'en tient pas aux fleurs consacrées : le noble lis et la sentimentale marguerite et la rose d'orgueil. Mais il n'est pas de fleur si simple et pauvre qu'il ne la veuille admettre. Le narcissse jaune, le « pipeau », l'anémone des bois, le jasmin, le « cœur de Jésus »,la violette ne sont pas négligés. Il aime le gui pour la vigoureuse netteté de ses tiges menues l'épi de blé pour la richesse nombreuse de ses éléments, le chardon poursa robustesse hirsute et le coupant et le piquant de ses feuilles, et la ténuité cotonneuse de ses fleurs. Il a trouvé à la pomme de pin, au gland de chêne, une valeur décorative que l'on n'avait point encore aperçue. Les fleurs d'eau, les varechs, les algues lui servent aussi. Patient, il a exploré tout l'infini du monde végétal...
Avec quel soin scrupuleux il a étudié chacune de ces fleurs, et avec quelle habileté souveraine il les dessine! Il sait leur anatomie délicate. Son esquisse n'est jamais molle ni, dans le détail, abandonnée. D'une fleur il saisit l'individualité, le caractère et, pour ainsi dire, le sentiment : la voici toute fraîche,
Bracelet
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hardie, vaillante, et la voici qui s'alanguit déjà comme d'une intime tristesse. Il en a rendu les ardeurs et les défaillances. La jeunesse des feuilles et bientôt leur déclin, quand elles séchent, rous-sissent et se recro-quevillent nerveusement, quand elles maigrissent et, sous la trame atténuée des fibres, laissent voir les tendons contractés, il en a noté tous les épisodes divers et pathétiques. Les unes sont aigües et fines, d'autres sont grasses et lourdes, et d'autres légères, cassantes, fragiles...
René Lalique utilise encore les animaux, et il les choisit pour le charme de leurs lignes, pour l'éclat de leur couleur, ou pour l'accord où ils se trouvent naturellement avec certaines plantes, avec l'âme d'un paysage. Parmi les algues, les astéries épanouissent leurs reflets glauques. Les gros bourdons, empêtrés de leur poids et comme ivres des parfums qu'ils absorbent, escaladent les fleurs drôlement. Les cygnes ont des indolences gracieuses dans leur immobile mouvement et les paons prestigieux synthétisent les éléments innombrables d'une harmonie d'émeraudes...
Enfin, il n'y a pas jusqu'à la forme humaine que René Lalique n'aît voulu enfermer dans les dimensions étroites de ses bijoux, afin que toute chose et que tout être vécût essentiellement ici, et que son art comprit l'universalité de ce qui est, — microcosme étonnant!
Coupe
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Un peintre réaliste n'est pas plus soigneux de l'exactitude, et peu d'artistes ont eu, comme celui-ci, le don d'attraper, dans un ensemble, les traits caractéristiques. Rien ne lui échappe; mais, de toute complexité, il ne retient que ce qu'il veut : l'aspect décoratif.
Après avoir constaté la merveilleuse justesse de son dessin, il faudrait suivre la transformation de la fleur réelle à la fleur stylisée, par exemple, s'il était possible de discerner ces deux moments dans le travail de sa pensée créatrice. Mais son travail est plus immédiat et spontané. Il voit la fleur dans sa réalité, et aussitôt il l'adapte à des nécessités ornementales; pareillement, en même temps qu'il dessine et qu'il peint, il voit les réalisations en émail de ces couleurs et de ces lignes. Telle est sa faculté spéciale de décorateur, par laquelle il se distingue de tant d'autres qui ont oublié déjà l'authentique réalité quand ils se mettent à combiner leurs fantaisies ornementales. Pour René Lalique, la stylisation n'est pas ultérieure, elle n'est pas non plus capricieuse ni arbitraire; mais on peut dire qu'elle résulte, en quelque sorte nécessairement, du vigoureux effort d'une pensée à la fois très compréhensive et unifiante : une telle « stylisation », c'est la synthèse, en effet, des réalités constitutives de ce qui est. En simplifiant, Lalique isole, et il accuse donc les caractères expressifs de l'objet qu'il a sous les yeux; il dégage, de la confusion, l'essentiel. S'il transforme ce que lui présente la Nature, au lieu de suivre servilement le modèle, du moins va-t-il toujours dans le sens que la Nature lui indique: il ne veut que donner un relief plus apparent à l'idée des choses,telle que les choses la lui suggèrent. De sorte qu'il ya même plus de vérité générale et profonde en une fleur stylisée par lui qu'en un quelconque échantillon de l'espèce, modifié pas des accidents et des contingences particulières. Mais il ne tombe pas non plus dans le défaut de trop généraliser; sa fleur est, à la fois, typique et individuelle.
D'ailleurs, il faudrait distinguer des degrés dans la « stylisation » que Lalique impose aux motifs naturels. Il leur laisse parfois leur apparence de vie et parfois les fige en une attitude purement ornementale : il lui arrive alors de recourir à des procédés de répartition symétrique. Cela est rare; mais, en ce cas même, chaque élément végétal conserve sa vérité.
La composition de René Lalique est ingénieuse et simple. Pour en apercevoir la simplicité surprenante, il convient de songer aux fastueux bijoux de jadis qui accumulaient de riches
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Les Bijoux de Lalique au Salon
matériaux et ne semblaient inspirés de nul autre désir que celui d'entasser, en un espace défini, le plus possible de pierres étincelantes. Or, cet art était vide absolument, et l'art de Lalique, au contraire, plein de pensée, symbolise la Nature et la Vie : pourtant, c'est celui-ci, et non l'autre, qui est simple. Lalique, lui, n'accumule point, ni n'entasse, mais il répartit avec goût ses inventions; il les développe, il laisse entre les détails de son ensemble assez d'air pour que chacun soit en valeur, et certes il évite aussi les pauvretés, les lacunes : son imagination vigilante sait grader et nuancer, et elle atténue ou renforce les effets à son gré, sans que jamais elle pèche par manque ou par excès. Les couleurs sont distribuées avec un tact infini, de telle façon qu'elles ne se nuisent pas entre elles, mais se combinent à souhait, par oppositions vigoureuses et subtils assemblages. Qu'il s'agisse de faire un bijou dans le ton des perles ou de trouver l'accompagnement d'un éclatant rubis ou de coordonner une harmonie avec le saphir pour thème principal, René Lalique n'est jamais à court de teintes nouvelles; la variété de ses coloris est merveilleuse, et il a ces deux qualités, la hardiesse et la modération.
Je ne saurais esquisser même une analyse de ses procédés. Il les diversifie sans cesse et chacune de ses œuvres est une invention... Mais il a soin, généralement, de faire coïncider l'ossature de son bijou, —si le motif, ainsi que presque toujours, est la plante, — avec l'anatomie du motif végétal. Les tiges et tigelles, les petites ramures de la feuille encadrent l'émail, le soutiennent. Et de là dépend toute la solidité de la composition. La couleur aussi coïncide avec la structure anatomique de l'objet. De frêles fleurs, aux teintes pâles et fragiles reposeront sur des ramures d'un ton fort, autant que d'un dessin vigoureux.
Pour réaliser de telles intentions d'art, René Lalique est servi par une singulière habileté de praticien. Il ne se contente pas de créer ses modèles sur le papier; mais il faut qu'il les exécute, et il faut pour cela qu'il soit sculpteur, émaillleur, orfèvre et peintre. Et il est tout cela, excellemment. Considérez, en tel de ses bijoux, les figurines; le travail en est achevé. Il fait
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Art et Décoration
usage du ciseau, il taille le verre à la meule,
et le pinceau de l'aquarelliste lui sert aussi
à colorer l'ivoire; n'est-il pas encore miniatu-
voilà, après quinze cents heures peut-être d'acharné labeur, bien terminés et réussis, réclament une dernière cuisson :
riste?... Il a fait de son art la somme de tous les arts plastiques.
Nulle difficulté ne le rebute, et avec quelles difficultés, pourtant, ne se trouve-t-il pas aux prises!
Les substances diverses qu'il emploie semblent, parfois, inconciliables. Il ne renonce pas à les joindre, si l'exige sa volonté d'art. Selon l'épaisseur du métal en chacune de ses parties, la chaleur ne s'y répand pas ou ne s'y conserve pas également: alors, le verre que vous y poserez ne subira pas, en toute l'étendue de la surface, un traitement pareil. Et, ici, il s'allongera, quitte à se contracter ailleurs ou bien à éclater par endroits. Si la température obtenue est assez vive pour dompter le verre, elle peut fondre le métal. Ces émaux translucides que
Peigne
une erreur d'un instant, un peu trop de feu, — l'œuvre entière est subitement anéantie.
C'est une lutte incessante, parfois décevante, et c'est le triomphe de la volonté sans répit. Or, Lalique n'élide pas ces difficultés; il ne les provoque pas non plus, comme un virtuose vaniteux : mais, fort de son idée, il ne souffre pas d'empêchement à la réaliser en perfection, voilà tout. Il consacre à cet effort toute la vallance de son énergie.
L'œuvre de René Lalique n'est pas seulement ornementale. J'ai dit qu'elle symbolisait la Nature et la Vie. Les petits nœuds Louis XVI, les rocailles, les grecques et enfin tout le décor habituel, ne le satisfaisaient point. Il a voulu que son œuvre eût une plus profonde signification...
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Les Bijoux de Lalique au Salon
Mais, elle n'est pas allégorique! Les sujets qu'il invente ne sont pas des rébus à deviner! Il n'a pas confondu son art avec cette littérature un peu sotte et inopportune surtout. Et, ici, l'originalité de cet artiste se marque bien.
Son œuvre est un symbole, et c'est-à-dire une synthèse. Ne rassemble-t-elle pas tous les éléments de beauté et de vie qui sont épars dans la Nature? René Lalique a bien compris que l'Art est essentiellement une synthèse de la Nature.
La Nature répand avec profusion les formes, les couleurs; elle se disperse à l'infini parmi les apparences innombrables, et sa fantaisie est illimitée. Elle éparpille ses trésors avec prodigalité; elle est exubérante, à cause de son inépuisable richesse...
L'esprit humain, quand il contemple ce spectacle de folie, s'émerveille. Il s'enivre de cette abondance, il s'abandonne à cette joie désordonnée et copieuse, il participe à cette prodigieuse vitalité, il se laisse emporter à cette frénésie féconde... A moins que, tout à coup, réagissant, il ne veuille fixer ce mouvement, limiter cet infini où il se perd, déterminer cette profusion. Cette velléité qui le saisit, c'est la soudaine volonté de l'Art. Alors, il synthétisera violemment tout ce qu'il a vu, tout ce qui est; il réduira le tumulte au repos, le gaspillage à l'économie et l'innombrable à l'unité. De l'immense Cosmos, il fera un microcosme expressif et concis. Mais il faudra que cet effort de synthèse n'altère pas la vérité de ce que l'analyse éperdue lui révélait. S'il y parvient, il réalisera une œuvre d'art accomplie.
Et c'est une telle œuvre d'art que René Lalique a réalisée.
André Beaunier.
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CARABIN
Danse bretonne
LA PETITE SCULPTURE AUX SALONS
Voir plusieurs années que nous constatons un développement, plus accentué à chaque exposition nouvelle, de cette petite sculpture où certains artistes, comme Dampt, comme Théodore Rivière, ont déjà su se tailler un véritable domaine et s'imposer par des chefs-d'œuvre à l'admiration unanime. Le temps est loin où les pontifes du grand art n'avaient que dédain pour Barye, « ce fabricant de presse-papiers », et nous voyons aujourd'hui leurs authentiques successeurs descendre parfois des hauteurs académiques pour nous donner, sous un plus petit format et en des matières plus précieuses, des réductions de leurs grandes machines.
C'est évidemment là un des indices les plus nets de cette nécessité que commencent à sentir les sculpteurs de notre temps de renoncer aux besognes stériles et vaines qu'ils accomplissent d'ordinaire en vue du Salon, sans but précis, sans utilité décorative quelconque et dont le public se désintéresse de plus en plus. Tous nos carrefours ne peuvent pas s'encombrer de monuments commémoratifs pour fournir une raison d'être à l'activité de nos sculpteurs, et cette activité ne saurait certainement mieux s'employer qu'à la parure de nos demeures; ce rapprochement avec l'intimité de notre vie moderne doit lui fournir évidemment comme un regain de chaleur communicative et d'intérêt général.
Mais il n'est peut-être pas suffisant pour arriver à cet heureux résultat que la dimension des œuvres se modifie, l'esthétique et la conception générale restant les mêmes. Si l'on doit nous donner encore de vagues Renommées, des Andromèdes atten-
LAPORTE-BLAISY Les Rameaux
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La petite Sculpture aux Salons
dant leur Persée, des Sources ou des Muses du bois, posant noblement accoudées sur leur urne ou leur rocher, autant vaut nous contenter d'aller demander à un Barbedienne ou à un Thiébaut quelconque les réductions des œuvres complètes de MM. Barrias, Hector Lemaire, Injalbert, etc.
L'intérêt de ces œuvres destinées à prendre place dans notre vie, c'est précisément d'être conçues et exécutées suivant une donnée plus vivante et plus libre, de renoncer à toutes les conventions et même aux obligations qui pèsent sur la grande sculpture monumentale ou autre. Certaines complications, certaines ambitions de nos sculpteurs modernes, inadmissibles dans d'autres domaines, pourront s'étaler ici sans scrupules et leur permettre de rivaliser de souplesse, de variété et de subtilité avec leurs confrères, les peintres. L'impression fugitive, le mouvement spontané, la silhouette piquante et vive, le réalisme pittoresque, seront tout à fait de mise ici et nous allons en trouver de fréquents et de charmants exemples dans nombre de statuettes exposées dans les deux Salons.
La Girouette de M. Pierre Roche, dont nous avons déjà noté les créations monumentales si intéressantes, est une réussite exceptionnelle de « sculpture animée » pour ainsi dire. C'est une gracieuse figurine de femme enveloppée de longs voiles collants qui flottent derrière elle et laissent transparaître le modelé délicat de son jeune corps. La pointe de son pied seule touche le pivot; tout son corps se porte en avant et son bras tendu indique la direction du vent. L'artiste a combiné les reliefs et les épaisseurs de manière à ce que l'ensemble restât à peu près dans un seul plan, condition essentielle pour que la girouette pût tourner. De fait, elle tourne au moindre vent, et c'est merveille de la voir s'animer. La silhouette de la jeune femme, déjà élégante au repos, devient d'une grâce onduleuse, d'une souple légèreté et d'une fluidité exquise: on sent là les souvenirs vivants rapportés par M. Pierre Roche de ses études d'après les danses serpentines de la Loïe Füller et l'on se souvient de la jolie décoration qu'il avait exécutée pour le théâtre de la danseuse à l'exposition.
Dans un autre genre et sans cette mobilité dont l'œuvre de M. Roche tirait une partie de son effet, M. Delagrange nous a donné de charmantes statuettes de danseuses au voile, en cire vierge délicatement colorée. Le mouvement et la grâce y sont rendus de façon exquise sans déhanchements, et avec une sorte de souplesse câline. Ce sont aussi des chefs-d'œuvre de grâce mouvementée que les silhouettes de Parisiennes de M. Dejean : l'artiste les a croquées, en costume de ville ou d'intérieur, dans la vérité quasi instantanée de leurs poses exquises et de leur vive allure; mais ce ne sont pas précisément des portraits que ces statuettes de Femme assise, de Femme au chapeau, de Femme à l'ombrelle, dont on pourrait rapprocher les
PIERRE ROCHE
Saint-Jean-Baptiste