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LES ARTS DE LA MAISON PRINTEMPS & ÉTÉ MCMXXVI CHOIX DES GUEFS LES PLUS EXPRESSIVES DE L'ARCHITECTURE INTÉRIEURE ET DE L'AIMEUBLEMENT MODERNES PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE CHRISTIAN ZERVOS --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
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LES ARTS DE LA MAISON PRINTEMPS & ÉTÉ MCMXXVI CHOIX DES GUEFS LES PLUS EXPRESSIVES DE L'ARCHITECTURE INTÉRIEURE ET DE L'AIMEUBLEMENT MODERNES PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE CHRISTIAN ZERVOS --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
LES ARTS DE LA MAISON
Ouvrage établi par les soins des Éditions Albert Morancé, à Paris 30-32, Rue de Fleurus 1780 Librairie Centrale d'Art et d'Architecture Ancienne Maison Morel Fondée en 1780 Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays
LES ARTS DE LA MAISON PRINTEMPS & ÉTÉ — MCMXXVI CHOIX DES ŒUVRES LES PLUS EXPRESSIVES DE L'ARCHITECTURE INTÉRIEURE ET DE L'AMEUBLEMENT MODERNES PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE CHRISTIAN ZERVOS --- ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
ROBERT MALLET-STEVENS Que faut-il pour être heureux sur un escalier? Un peu d'art. Une rampe, une main courante ne sauraient décorer noblement les marches d'un Palais élevé à la Gloire de l'Art Français, et l'absence de tout lion serait sévèrement commentée. — Un lion? — Eh oui! un lion !... la Puissance, le Courage, Pezon, La Fontaine... Tartarin... les magasins les plus vastes du monde... le désert. C'est un symbole. Rien n'est plus indiqué sur un escalier qu'un symbole et un lion. Celui-ci a été pétrifié en 1900, tandis que, le derrière plus haut que la tête, il se laissait glisser sur la pente d'un tobogan. Moins neurasthénique que ses collègues qui sont de planton à l'Institut, superbe et généreux, il joue gravement avec une boule... — Une boule? — Eh oui ! une boule! A moins que ce ne soit un boulet, un ballon, une sphère, un globe ou peut-être un symbole. Ce lion est d'une espèce rare au désert, plus fréquente à Paris : sa queue, prenant d'abord l'aspect d'un rinceau Renaissance, se transforme bientôt en une corne d'abondance autour de laquelle s'enroule un serpent. — ? !... — ... Et, sortant de cette corne d'abondance, voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. Bien que j'aie eu en huitième un second prix de botanique, je ne sais dans quelle famille ranger ces étranges fleurs pour étagères, écloses pour nous sur la queue d'un lion. Une d'elles ressemble à un gland de fauteuil Napo- ---
léon III. Sans doute est-ce là ce qu'en termes techniques, les poètes appellent des fleurs de rêve. C'est hideux. Sur ce lion s'est imprudemment assis, après s'être déshabillé, un enfant d'une dizaine d'années. — Sans doute quelque jeune dompteur? — Plutôt un vieux symbole : carquois, ailes de volaille et, sur les lèvres, un sourire charmant, innocent et stupide qui ne laisse aucun doute : c'est l'Amour. Et que fait ce doux et téméraire gamin sur son lion ? Il lui donne à manger. Et de quoi le nourrit-il ? De roses. Incroyable mais vrai. La scène se passe à Paris, avenue Victor-Emmanuel. Là, depuis un quart de siècle, poursuivant des fins d'ordre exclusivement esthétique, glissant sur un plan incliné, un symbole entre les pattes, un lion, dont la queue est la proie d'un serpent et d'un inexcusable délire ornemental, broute des fleurs que lui tend son cornac l'Amour. Quelque invraisemblable que cela paraisse, aucun aliéniste n'a été appelé en consultation auprès du malheureux auteur de cette étrange allégorie. La commande qui lui en a été faite n'a point empêché le ministre responsable d'être, comme il est d'usage, promu au grade de ministre athénien. Et tout le monde passe sans broncher devant cette œuvre d'art. Il y a quelques années, lors d'un Salon d'Automne, j'examinais avec un plaisir toujours renouvelé cette extraordinaire élucubration. Je regrettais de ne l'avoir pu jadis signaler à Henri de Toulouse-Lautrec qui savait comme personne apprécier la bêtise et me dit un jour sa joie d'avoir découvert une descente de lit décorée de léopards et de montgolfières... Des gens gravirent les marches, regardèrent mon fauve sans se départir de leur sérieux, entrèrent dans le Grand Palais et éclatèrent enfin de rire... devant l'envoi de Mallet-Stevens. « Encore un échappé de Charenton ! » Si l'on admet que le sculpteur-décorateur-dompteur a toute sa raison, que ses semblables et leurs admirateurs sont sensés, il faut en effet voir en Mallet-Stevens un fou. Un fou qui interdit aux lions-rinceaux l'accès de son escalier, un fou qui pense que l'architecture, se suffisant à soi-même, se passe fort bien de lions, de rinceaux, de symboles et d'allégories. La Logique, la Raison... Mais, sérieusement, va-t-il falloir encore réciter notre catéchisme?... Va-t-il falloir vanter une fois de plus la beauté de la forme adaptée à sa fonction ? Nous étions jeunes, mon cher Mallet — et vous bien plus que moi — quand le purisme rationaliste semblait une théorie subversive. L'homme civilisé, répétions-nous, après Adolf Loos, n'accepte pas de se couvrir le corps de tatouages, ceux-ci fussent-ils signés Michel-Ange. ---
Certes, ce n'est pas parce que le paradoxe d'hier est aujourd'hui truisme qu'il faut renier notre foi. Parce que la machine est devenue, si je puis dire, une tarte à la crème, faut-il taire notre goût des belles formes déterminées? Pour ma part, je ne pousse pas si loin l'amour de la contradiction. Mais où trouver le courage de défendre des théories qui triomphent! Excusez-moi, Mallet, si les redites me découragent, si je renonce à exposer les principes d'une esthétique rationaliste dont le succès m'enchante et me désarme. Mallet m'excuse. Je vois sourire son mince et fin visage dont on dit volontiers — et justement d'ailleurs — qu'il est « très français » quand on ignore que ce parisien est à demi brabançon. S'il m'excuse, s'il m'incite même à laisser tomber les principes esthétiques, c'est qu'il n'a rien d'un doctrinaire (1). « Avoir des idées — (dit un « vieil homme intelligent et bourru » dans un « roman de Georges Duhamel) — c'est une façon de ne rien savoir. Les idées sont « des fardeaux morts, encombrants, qui empêchent le voyageur de marcher vite « et d'aller loin. Un homme vrai se moque des idées. Il lui suffit de savoir réfléchir « sur toutes choses. Les idées empêchent de réfléchir. » Mallet-Stevens est un homme vrai qui marche vite et veut aller loin. Il n'est même pas esclave de la théorie qui consiste à n'avoir pas de théories. Il ne les fuit pas systématiquement, il se laisse séduire mais il sait en quoi c'est fait ; il sait ne pas s'encombrer de fardeaux morts ; il sait que, comme le dit Alain, une idée devient fausse du moment qu'on s'en contente. Son goût est le meilleur guide de son imagination. À qui réalise un si parfait équilibre de ses dons et de sa raison, la fantaisie est permise. Elle saura garder son rang. Celle de Mallet-Stevens n'a aucun rapport avec les lugubres pirouettes qu'exécutent les professeurs de maintien de l'École et les vieilles coquettes de l'Institut. La fantaisie de Mallet-Stevens, ce qu'on appelle sa fantaisie, c'est un obscur besoin d'augmenter ses possibilités, d'aller au delà des données de la raison pure, un désir — peut-être inconscient — de la découverte. Il ne s'agit plus d'apporter dans le jeu un « beau désordre », il ne s'agit plus de brouiller les cinquante-deux cartes, mais bien d'en chercher une cinquante-troisième, celle qui porte en exergue la parole divine : « Si tu me cherches, c'est que tu m'as déjà trouvée. » Une telle fantaisie est noble. À vrai dire, ce n'est pas de la fantaisie. C'est le goût de la recherche, ou plutôt de l'aventure. C'est bien moins un amusement qu'une manifestation de la plus louable insatisfaction. Il n'est pas déraisonnable d'être inquiet. Il est utile d'être imprudent. Mallet-Stevens a le courage d'être imprudent. Ses audaces ne tendent ni à épater le bourgeois, ni à réaliser un vain décor. Il a (1) Trop simple pour être un « cher maître », il est trop sensible et trop nuancé pour être un pion. C'est sans doute pour cela qu'il fut un excellent maître, un professeur remarquable. Sa trop courte carrière de patron a montré quels sont ses dons d'animateur. — 7 —
l'horreur du pittoresque et il n'y a aucun romantisme dans son cas. Ses audaces sont deux fois raisonnables : d'abord parce qu'elles résolvent un problème technique ou répondent à un besoin, mais aussi parce que ce sont des audaces. Ne jamais rien oser est une folie dangereuse. Oser est une sagesse bienfaisante. Les solutions de Mallet-Stevens ont souvent surpris : il faut les aimer pour l'étonnement qu'elles nous procurent, mais surtout il faut aimer l'état d'esprit qui les provoque, cet émouvant besoin de toujours tout remettre en question, grâce à quoi l'homme est sorti des cavernes pour monter en avion. S'il est vrai (et ce n'est pas niable) que la tradition soit en avant et non pas en arrière, Mallet-Stevens est dans la tradition. La vraie tradition, c'est de se refuser à endosser la défroque de son grand-père. Le respect de la tradition veut l'irrespect de la coutume. En opposant au « Ça ne se fait pas » des asthéniques intoxiqués de routine, un sage et judicieux : « Si on essayait ? », Mallet-Stevens donne un bel exemple de santé. S'il n'y avait là que taquinerie, défi de gavroche, ce serait sympathique mais puéril. Non. Mallet-Stevens a le sentiment très net que ce n'est pas dans le passé qu'il trouvera le moyen de satisfaire des besoins nouveaux. Pour accueillir les problèmes actuels, il entend être vacant, désencombré de toute idée a priorique. Je dis « pour accueillir », car souvent en effet il s'agit moins de résoudre que de connaître. Et Le Corbusier — si lucide — a eu cent fois raison d'affirmer qu'un problème clairement posé était déjà à moitié résolu. Connaître. Voir. Mallet-Stevens n'est pas aveugle. Ceci vaut d'être noté comme une rareté. Il sait voir son temps. Ou plutôt, tout simplement, il est de son temps. Il en a conscience. Et de cette conscience il tire une sorte de satisfaction spontanée, naturelle, saine, semblable à celle que procure au nageur le contact de l'eau. Il goûte son temps. Il accepte aujourd'hui. Il attend demain. Il ne regrette pas hier. C'est pourquoi son art est si aisé. Il n'en est pas de moins systématique. Il est vraiment moderne, c'est-à-dire naturellement moderne. Un homme normal, dit La Palisse, ne peut échapper à son temps et n'a aucun effort à faire pour être de son temps. Mallet-Stevens est un type d'homme normal. Ce naturel et cette aisance ont réalisé une œuvre vivante, neuve, fraîche, réjouissante qui, modifiée au contact de la réalité, peu à peu fortifiée par l'expérience, garde néanmoins tous les caractères de la jeunesse. Charme, spontanéité, santé. Et gaîté. S'il me paraît superflu d'insister, après bien d'autres, sur ce qui fait la valeur technique et artistique de son œuvre, j'ai plaisir à répéter ce mot : Gaîté. On a rarement à notre époque l'occasion de l'utiliser, surtout en parlant d'architecture. Et il est entendu qu'un chef-d'œuvre doit, de quelque manière, être ennuyeux. Ayant toute honte bue, Mallet-Stevens a le front, l'imper tinence de n'être jamais ennuyeux. Il a tous les toupets. Les clichés qui ont tant servi à dénigrer l'art moderne (hôpital, caserne, prison) sont en l'espèce inemployables. Et il faudrait — 8 —
bien de la mauvaise foi pour refuser à Mallet-Stevens les qualités d'ingéniosité et d'élégance, singulièrement caractéristiques d'un talent dont je m'aperçois que je n'ai rien su dire. Mais voici des images — moins bavardes et plus éloquentes que moi. — Elles vont me permettre de faire ici un aveu de mon incapacité... et de mon hypocrisie : Sous le vain prétexte de vous présenter ces images, j'ai sournoisement saisi l'occasion de dire publiquement à Mallet-Stevens mon admiration sincère et ma fidèle affection. FRANCIS JOURDAIN.

Cet ouvrage présente une sélection d'œuvres architecturales et de mobilier modernes, publiées sous la direction de Christian Zervos. Il explore les tendances de l'architecture intérieure et de l'ameublement pour les saisons du printemps et de l'été 1926. Les Éditions Albert Morancé sont les éditeurs de ce volume.