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LES ARTS N° 142 Octobre 1913 --- L. DAVID. — VESTALE COURONNÉE DE FLEURS (A M. Théodore Duret)

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DAVID ET SES ÉLÈVES DAVID se promenait, un jour, au Salon de 1808, avec sa fille Emilie. « Que crois-tu, lui dit son père, que sera l'Exposition dans dix ans? » Elle lui répondit avec une grâce charmante : « Mon père, quand je vois tant de beaux ouvrages d'artistes qui marchent sur vos traces, je ne doute pas qu'elle soit ni moins belle, ni moins intéressante que celle-ci! » Le vieux maître reprit alors, mélancoliquement : « Dans dix ans, l'étude de l'antique sera délaissée. J'entends bien louer l'antique de tous côtés, et quand je cherche à voir si l'on en fait des applications, je découvre qu'il n'en est rien. Aussi, tous ces dieux, ces héros, seront remplacés par des chevaliers, des troubadours chantant vers les fenêtres de leurs dames, au pied d'un antique donjon. « La direction que j'ai imprimée aux beaux-arts est trop sévère pour plaire longtemps en France. Ceux à qui il appartient de la maintenir l'abandonnent, et quand je disparaîtrai, l'école disparaîtra avec moi. » Certes, on ne peut qu'être frappé par l'accent prophétique de ces paroles. Elles prouvent que David reconnaissait tous les résultats de son œuvre et de son influence. Peut-être y perce-t-il aussi quelques regrets de se voirimité avec trop de servilité et d'abondance. Il prévoyait une réaction fatale, inévitable. Le goût qu'il avait imposé s'était changé en un redoutable engouement. Que de fois, lui, qu'on a si souvent accusé de n'avoir admis que sa L. DAVID. — BÉLISAIRE RECONNU PAR UN SOLDAT QUI AVAIT SERVI SOUS LUI, AU MOMENT OÙ UNE FEMME LUI FAIT L'AUMÔNE (Musée de Lille)

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DAVID ET SES ÉLÈVES Photo J.-E. Dullos. L. DAVID. — PORTRAIT DE MME DE VERNINAC, NÉE DELACROIX (A Mme Charles de Verninac)

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LES ARTS manière, répéta-t-il à ses élèves : « Ne faites pas comme moi, mais faites comme vous ! » Les imitateurs sont, le plus souvent, les seuls responsables du discrédit où tombe une grande œuvre. Ils en amoindrissent la beauté. Et l'on étiquette des mêmes termes méprisants les toiles du maître et celles des élèves les plus médiocres. Plus tard, lorsque l'avenir a rejeté dans l'ombre les noms obscurs des copistes maladroits et des disciples reniés, l'œuvre se dégage, reprend sa signification et répand enfin sa véritable lumière. Tout l'intérêt de la grande rétrospective que M. Henry Lapauze organisa au Petit Palais, réside là. Elle nous permet de juger avec impartialité. C'est une superbe mise au point. Certes, on avait déjà rendu justice à Louis David. Les organisateurs de l'Exposition centennale de 1889 avaient imaginé de tirer d'un des plus obscurs salons de Versailles, le Sacre de Napoléon, et de mettre en pleine valeur cette toile. Et ce fut avec la faveur la plus reconnaissante que le public accueillit ce geste. Un égal succès salua encore, en 1900, le peintre fameux de la Distribution des aigles. Mais il nous est permis aujourd'hui de l'apprécier mieux encore au milieu des seuls élèves qui ne l'ont point servilement trahi par une imitation excessive, mais qui profitèrent avec intelligence et sans rien abdiquer d'eux-mêmes, de son admirable enseignement. Toute la vielaborieuse de David est là. C'est une des grandes joies données par cette ex- position que de pouvoir suivre, d'année en année, l'évolution de ce génie toujours mouvant, soumis à toutes les influences, vibrant à toutes les idées, à tous les enthousiasmes dont son époque bouillonne et frémit. * Xviiie siècle. Révolution et Empire, Restauration, telles sont les trois grandes phases de ce talent. Prix de Rome en 1774, le voici en Italie. Il a encore devant ses yeux la fraîche, élégante et lumineuse couleur de Watteau et de Fragonard. Il a reçu les conseils de Boucher, et ceux de Vien dont il fut l'élève et qui, nommé directeur de la Villa Médicis au moment même où David en devient pensionnaire, avait fait, en compagnie du jeune artiste, le voyage à Rome. C'est vers la fin de son séjour dans la Ville éternelle qu'il peignit le portrait du comte Potocki. Malgré les influences françaises et anglaises, nous sentons déjà maître. Tout cela est de noble allure et magistralement composé. Le comte Potocki, décoré du Cordon Bleu de l'Aigle Blanc de Pologne, est représenté à cheval. Il salue de son chapeau. Un chiens'élance en aboyant vers le coursier qui, effrayé, tire sur la bride en baissant la tête. Un morceau d'architecture formant un cirque ferme le fond du tableau. Il y a là une fougue et une aisance remarquables. Cette coulée de lumière sur la jambe moulée dans la culotte de nankin, ce cheval soyeux à la crinière ciselée de boucles, le geste noble du salut, mais Photo J.-E. Bullot. L. DAVID. — PORTRAIT DE JEUNE GARÇON (Musée de Bruxelles)

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DAVID ET SES ÉLÈVES Photo J.-E. Ballez. L. DAVID. — PORTRAIT DU COMTE STANISLAS KOSTKA TOTOCKI (A M. le Comte Xavier Branicki)

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LES ARTS surtout ce fier visage profondément étudié, tout concourt, ici, à un ensemble d'élégance qui rappelle le ton, la couleur, la composition même des portraits anglais, sans doute, mais qui dénote déjà un goût de l'arrangement, du mouvement, de l'harmonie. Nous retrouverons, d'ailleurs, dans les toiles du début, l'éclat, la verve et la liberté de la peinture qui était alors en faveur. Et même dans ses premiers essais de peinture antique, comme dans sa Mort de Sénèque, et surtout dans l'esquisse de ce tableau, nous serons surpris de retrouver dans toute leur agréable fraîcheur, des roses, des tons un peu sanguins, des bleus pâles et des rouges qui font irrésistiblement penser à Boucher et à Fragonard. C'est encore le fils du XVIIIe siècle qui a peint le beau portrait de Jacques Desmaisons, sa trogne enluminée contrastant avec la perruque à poudre, l'habit de velours ponceau dont l'ouverture laisse voir un gilet à fleurs. Nous le verrons d'ailleurs soumis aux mêmes influences, non point seulement au début de sa carrière comme en témoignent le portrait de François Devienne, flûtiste et compositeur de musique, et celui de Lavoisier et de sa femme, mais plus tard, aux diverses époques de sa vie. Il mettait là une sorte de coquetterie. Les portraits sont nombreux dans son œuvre et, parmi eux, ceux des femmes sont particulièrement attrayants. « Il a toujours eu soin, écrit Sue, un contemporain, de ne choisir que de belles têtes de femmes, ne voulant pas prostituer son pinceau dans un genre qu'il ne faisait que pour s'amuser. » C'est donc un peu par jeu et pour se délasser, peut-être, qu'il laissait ainsi son pinceau papillonner autour d'un visage en pensant aux lumières et au coloris de ses vieux maîtres : Vien et Boucher. Voyez au Louvre le portrait de Madame de Sériziat, — figure poupine, regard gris-bleu, — ou celui de M. de Sériziat, dont les yeux, bleus aussi, pleins de douceur et de patience, fleurissent un visage rose. Et n'est-il pas surprenant que, chaque fois que ce peintre grave et sévère du nu antique, des scènes sanglantes de la Révolution, du faste des fêtes impériales, voulut exprimer le charme délicat de la femme, il ait recouru, involontairement sans doute, à la vision et à la facture de l'art, — anglais ou français, — qui en traduisit avec tant d'éclat la fraîcheur et la grâce ? Comment, peu à peu, David inclinera-t-il vers l'antique ? Le voici à Rome. Déjà une partie de la société française commence à s'éprendre des Républiques antiques. L'esprit héroïque qui souffle sur la France accentue cegout et le façonne. Ce n'est point tout. Herculanum et Pompéi sortent de terre, presque vivantes, avec leur émouvant trésor. Les fresques au fond rouge, les peintures murales, les mosaïques, les menus personnages des poteries nous initient au détail de la vie romaine. Ce fut une révélation : lampes, trépieds, torchères, monnaies, urnes, bronzes aux lignes rigides, simplicité des formes, style pur et sévère, tout ce décor ne pouvait que frapper vivement l'imagination du jeune pensionnaire nourri, d'ailleurs, de lettres grecques et latines, et qu'une agréable culture inclinait déjà vers l'antique. C'est depuis ce jour, sans doute, qu'il s'écriera souvent, de-

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DAVID ET SES ÉLÈVES Photo J.-E. Bulles. L. DAVID. — PORTRAIT DE FRANÇOIS DEVienne, FLUISTE (Musée de Bruxelles)

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LES ARTS vant ses élèves : « Soyons italiens ! soyons italiens ! » La vie romaine était, tout à coup, révélée dans sa vérité la plus aveuglante. L'architecture des temples, des palais, des théâtres, des bains, des maisons particulières, nous permettait, enfin, de faire revivre avec plus d'exactitude le passé. Les travaux savants de Heyne, bibliophile français, et de Winckelmann, archéologue allemand, y aidaient encore. Le jeune David subit aussitôt la discipline gréco-romaine. Son Brutus, le Serment des Horaces en témoignent. C'est à cette époque également qu'il peint le Patrocle et qu'il esquisse le Bélisaire et l'Enfant, se préparant ainsi aux grandes compositions qui feront sa réputation. Mais il ne vit pas seulement dans ce passé dont il éprouve si vivement la magnificence. Il est aussi le contemporain que va émouvoir profondément le spectacle grandiose qui se prépare. Le voici lié avec les principaux acteurs de la Révolution. Son amitié aveugle pour Marat l'entraîne à jouer aussi son rôle. En des œuvres saisissantes telles que son Esquisse du Serment du Jeu de Paume, son Lepeletier de Saint-Fargeau, son Marat assassiné, il nous fait sentir quelques-unes des fortes émotions dont palpita la France. Le Marat surtout contribua à son succès. David était en train de présider le club des Jacobins lorsque, le 13 juillet 1793, on vint lui annoncer le meurtre de Marat, son ami. Il accourt et voit le cadavre sanglant dans la baignoire. C'est alors que, dans un grand élan de douleur, il exécuta en moins d'un mois cette toile, qui demeure une de ses plus belles pages. Elle fut placée sur les murs de la Convention. Pendant plus de deux ans la fameuse et terrible assemblée siégea devant cette œuvre qui, en plus de son intérêt artistique, a aussi pour nous la valeur d'un témoignage et une grande importance historique. Les grands débats de la Convention grondèrent devant elle. Arrachée de ses murs au lendemain de la réaction thermidorienne, elle revint à l'atelier de David, qui la conserva jusqu'à sa mort. Dans l'atelier de David, deux copies en furent faites : l'une pleine de qualités, rappelant la technique du maître lui-même, et à laquelle David, sans doute, a touché. Certains experts l'attribuent à son élève Langlois ; la seconde, molle, d'une couleur terne et lourde, est attribuée à Serangeli, un de ses autres élèves. — En 1831, un partage entre les héritiers de David rendit propriétaire du tableau original Madame Eugène David. Le fils le légua, en 1860, au Musée de Bruxelles, en souvenir de l'hospitalité que son célèbre aïeul reçut dans cette ville après son exil. Les deux copies furent laissées à d'autres héritiers de David, qui reconnaissent, par acte sous seing privé, leur caractère de copie. L'une, celle de Serangeli, est restée dans la famille de David, d'où elle n'est sortie que pour l'exposition actuelle. La meilleure, celle attribuée à Langlois, après avoir longtemps fait partie de la galerie du Prince Napoléon, au Palais-Royal, fut acquise, en 1868, par un marchand de tableaux réputé qui, de très bonne foi, la revendit comme l'œuvre originale de David. Déjà, dans un libelle paru en 1867, un critique d'art avait protesté avec véhémence contre cette fausse attribution. « Pour qui connaît bien, écrivait-il alors, le tableau appartenant à M. Jules David, exposé pour la première fois en 1846, au bazar Bonne-Nouvelle, dans les salles de l'Association des artistes, et, depuis, dans les salons de M. Martinet, boulevard des Italiens, il n'y a pas de doute à avoir. « L'artiste et l'amateur, habitués à se rappeler et à comparer ce qu'ils ont vu, mis en présence de la peinture du Palais-Royal, n'hésiteront pas à y reconnaître une copie de l'œuvre de David. « On y est bien frappé par les mêmes masses de lumière et d'ombre, mais le modèle a perdu son ampleur, la couleur, sa transparence, l'exécution, sa hardiesse. Un faire seulement habile a remplacé la maestria de l'original. « D'autre part, ni la main de David, qui a formé les caractères de la lettre de Charlotte Corday, ni sa signature si simple : A MARAT. DAVID. tracée sur la caisse qui porte le papier et l'écritoire de Marat, ne se retrouvent ici. » Copie retouchée par David ? Nous ne sommes pas de cet avis ; car nous ne saurions reconnaître les morceaux que sa main aurait repris dans ce bras droit si maigrement peint, dans ces attaches si grêles de la poitrine et des épaules, et dans ces accessoires si proprement exécutés. Nulle part à nos yeux n'éclate la libre allure du génie. Enfin, si ce tableau ne faisait pas partie d'une collection princière, personne ne songerait à l'élever au titre d'une œuvre originale de David, et à l'heure présente le propriétaire du tableau demandé à David par l'émotion populaire, donné par lui à la Convention nationale, placé par cette assemblée dans la salle de ses séances et rendu au peintre par un décret, ne serait pas obligé de prouver au public que l'œuvre qu'on lui présente au Palais- BARON GROS. - BAIGNEUSE (Musée de Besançon)

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DAVID ET SES ÉLÈVES L. DAVID. — PORTRAIT DE Mme SEDAINE(A.M. Sortais) --- L. DAVID. — PORTRAIT D'ANTOINETTE CARPENTIERPREMIÈRE FEMME DE DANTON(Musée de Troyes. — Don de Mlle Sardin) --- Photos J.-E. Bollot.L. DAVID. — PORTRAIT DE J.-B. BLAUWMINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE DES PROVINCES-UNIES(Collection particulière) --- L. DAVID. — PORTRAIT DU GÉNÉRAL HONAPARTE(A Mme la duchesse de Bassano) ---

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LES ARTS Royal ne mérite pas d'être attribuée à la main de son grand-père. » Renseigné par les héritiers du peintre, le nouveau propriétaire fit un procès au vendeur qui, persuadé d'avoir raison, recourut à des experts. Ceux-ci, parmi lesquels M. Léon Bonnat, dont personne ne discute la haute compétence, crurent pouvoir affirmer que ce tableau était bien l'œuvre originale de David. Et M. Bonnat en resta si convaincu que, devenu sur ces entrefaites président du Conseil des musées nationaux, il le fit acheter par l'État pour le musée de Versailles, où il est exposé d'habitude. Les trois Marat figurèrent à la rétrospective organisée par M. Henri Lapauze, et M. Bonnat fut prié de venir comparer les trois toiles. Ce furent des minutes émouvantes que celles, où, silencieux, le vieux maître les examina tour à tour et, après un recueillement assez long, déclara, avec une impressionnante franchise, qu'il s'était trompé, il y a vingt ans, que l'œuvre originale de Louis David est bien le tableau de Bruxelles. F.-M. GRANET. — UNE SALLE D'ASILE (Musée d'Aix-en-Provence) Un murmure de respectueuse sympathie rendit hommage à la ferme et simple bonne foi du célèbre peintre qui, à près de quatre-vingts ans, venait de s'honorer par cette reconnaissance de la seule erreur d'attribution qu'il ait peut-être commise. * Trois ans après la chute de Robespierre, David se trouve en face du général Bonaparte, vainqueur d'Arcole et de Rivoli. Il est venu poser trois heures chez le peintre, qui déploya toute sa maîtrise pour peindre en sa vérité cette tête impressionnante. Ce portrait, le plus vivant et le plus sincère document que l'on possède sur le physique de Napoléon, fut un des attraits de l'exposition du Petit-Palais. David, l'ami de Marat et de Robespierre, devient l'admirateur de Napoléon, et désormais, — après avoir achevé son célèbre tableau des Sabines, la plus heureuse de ses inspirations néo-grecques, — il se consacrera tout entier aux scènes mémorables de l'Empire. Et, — par une coïncidence curieuse, — le style qu'il a tant aimé va s'adapter merveilleusement à la grande figure. Il faut des meubles sobres, revêtus de bronzes qui en accusent avec dureté les arêtes. La discipline du Dictateur semble régir tout ce qui l'en-toure. Le court glaive romain, les faisceaux consulaires, le petit bouclier, le casque grec, tous les accessoires auxquels David retournait avec tant de joie, les voici timbrant les

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DAVID ET SES ÉLÈVES Photo J.-E. Ballez. L. DAVID. — PORTRAIT DE JACQUES DESMAISONS, ARCHITECTE DU ROI, ONCLE MATERNEL DE DAVID (A M. David Weill)