Page 1
LES ARTS N° 141 Septembre 1913 --- Photo Istituto Italiano d'Arti Grafiche [Bergama]. J.-B. MORONI. — PORTRAIT (La Galerie Carrara à Bergame)
First pages of the volume, freely accessible.
LES ARTS N° 141 Septembre 1913 --- Photo Istituto Italiano d'Arti Grafiche [Bergama]. J.-B. MORONI. — PORTRAIT (La Galerie Carrara à Bergame)
LA GALERIE CARRARA A BERGAME Les collections d'art des petites villes d'Italie réservent des surprises délicieuses et des jouissances exquises aux curieux et aux amateurs. Loin du bruit et du mouvement des grands centres, dans des lieux paisibles et solitaires, près d'anciens monuments, d'anciens palais, de vieilles églises, à travers des rues qui ont conservé tout le parfum de leur antiquité, on est certainement mieux disposé à goûter et à savourer les paroles immortelles de la beauté. C'est que dans ces villes l'accord artistique est parfait et que les souvenirs des grandeurs civiles, les beautés des œuvres d'architecture, la saveur du passé, les floraisons de la peinture et de la sculpture ont un même accent, un ton identique. Elles s'expriment avec plus de force et de caractère. Nulle part les œuvres d'art les plus différentes n'ont une voix aussi puissante et aussi émouvante que dans ces petites villes d'Italie où le passé revit à chaque pas, où l'art immortel demeure le témoin vivant d'un passé qui se survit intact. Aussi, les émotions que nous procure la visite de ces collections artistiques des petites villes sont-elles les plus délicieuses et les plus profondes, les plus précieuses et les plus exquises. C'est dans un voyage à travers ces villes qui sont toutes des musées vivants, cadres incomparables de la beauté éternelle, que l'on peut comprendre la saveur et l'esprit du beau, que l'on peut atteindre le plus facilement cet état musical de l'âme qui est indispensable pour pénétrer dans l'essence même de la beauté et qui seul sait vivifier les choses et les images. C'est ainsi que l'art entre en nous-mêmes, y excite des accords et y trouve des correspondances inattendues. Parmi ces petites collections italiennes, celle de Bergame est l'une des moins connues, non seulement par les étrangers, mais même par les Italiens. La jolie ville, posée au pied des Alpes, à une heure à peine de Milan, a le malheur (ou le bonheur?) de ne pas être sur la route des grandes communications. On ne la trouve pas sur son chemin en allant aux lacs ou à Venise, à Gênes ou à Bologne. Il faut en entreprendre exprès le voyage, il faut avoir le désir d'arriver jusqu'à elle. Que Bergame, cependant, est digne d'être visitée... et d'être aimée! Construite sur le sommet d'un pic, entourée de formidables remparts, elle a conservé parfaitement et entièrement, non seulement les souvenirs et les monuments les plus fameux et les plus dignes de son passé glorieux, mais aussi son aspect extérieur d'autrefois dans ses rues, dans ses places, dans ses palais, dans ses maisons. Resserrée dans l'étreinte de ses murs, imprenable, elle continue à vivre dans son passé et de son passé, tandis qu'à ses pieds, au bas de la colline qu'elle couronne, une ville moderne a surgi, une ville moderne bruyante et vivante, en pleine prospérité industrielle et commerciale. Dans cette ville de beauté, de force et de volonté, se conserve une des collections artistiques les plus intéressantes et les plus précieuses de l'Italie. La Galerie Carrara est non LE TINTORET. — PORTRAIT
LA GALERIE CARRARA A BERGAME VITTORE PISANO. — PORTRAIT DE LIONEL D'ESTE
LES ARTS seulement une de ces galeries particulières aux petites villes italiennes, c'est-à-dire où l'on peut suivre pas à pas le développement d'une école d'art locale ; elle est encore une sorte de musée aristocratique, une galerie modèle, faite non seulement pour l'utilité des comparaisons, mais aussi pour la joie des yeux. D'ailleurs, son histoire nous renseigne clairement sur son contenu. Elle doit son origine au comte Jacques Carrara, un amateur passionné qui, ayant réuni pour son propre plaisir une importante collection de tableaux, en fit cadeau en 1795 à la ville de Bergame, avec tout son patrimoine destiné à l'entretien de celle-ci et de l'académie des Beaux-Arts, qu'il avait aussi fondée. Son noble exemple fut plus tard suivi par le comte Lochis, qui en 1859 légua également à la ville une collection de tableaux très considérable, et par le sénateur Giovanni Morelli, l'éminent historien d'art (Ivan Lermolieff), qui en 1891 fit don à l'Académie Carrara des œuvres d'art qu'il avait recueillies pendant toute sa vie avec son goût incomparable et sa connaissance exceptionnelle. Ainsi cette galerie comprend trois collections principales, auxquelles se sont dans la suite ajoutées d'autres œuvres remarquables données par le comte François Baglioni et par la comtesse Noli Marenzi, de sorte qu'elle constitue aujourd'hui une réunion d'œuvres d'art incomparablement précieuses pour l'histoire de l'art à Bergame GIOVANNI CARIANI. — PORTRAIT D'UNE DAME en même temps qu'une collection d'amateur de premier ordre telle que la collection Morelli. Tout dernièrement cette belle galerie a été complètement réorganisée et classée sur un plan nouveau, plus logique et plus harmonieux. Les deux collections Carrara et Lochis, qui avaient été jusqu'ici séparées, bien que con- VITTORE CARPACCIO. — NATIVITÉ DE LA VIERGE
LA GALERIE CARRARA A BERGAME Photo Istituto Italiano d'Avvi Grafiche (Bergame). RAPHAEL. — SAINT SÉBASTIEN
LES ARTS ANTONELLO DE MESSINE. — SAINT SÉBASTIEN F. FRANCIA. — JESUS PORTANT LA CROIX tenant des œuvres assez ana- logues, ont été réunies et les tableaux qui les compo- saient, ainsi que ceux pro- venant d'autres collections, ont été disposés par écoles et, autant que possible, dans l'ordre chronologique. Un nombre assez considérable de tableaux de moindre va- leur ont été naturellement enlevés et déposés dans les magasins, laissant plus d'es- pace et plus d'air aux œuvres dignes de plus d'attention, tandis que la collection Mo- relli, qui constitue un orga- nisme complet et qui a sa raison d'être telle qu'elle est, est restée dans les salles qu'elle occupait, conformé- ment au désir de l'éminent collectionneur. Le musée de Bergame re- présente donc une contribu- tion incomparable à l'his- toire de l'art dans l'ancienne ville lombarde, et elle con- tient en même temps un choix superbe d'œuvres des Photos Istituto Italiano d'Arte Grafiche (Bergame). BENEDETTO DA MAJANO. — ANGE. (Terre cuite) différentes écoles italiennes qui sont parmi les plus signifi- catives et les plus dignes des grands maîtres de l'art. Telle qu'elle est aujourd- d'hui cette galerie de l'Aca- démie Carrara est vraiment la galerie idéale, le musée type de petite ville. Le musée Carrara nous convie, dès l'entrée, à une fête exquise. Sitôt traversée la première salle, réservée aux maîtres bergamasques du xvie et du xviie siècle, c'est-à-dire aux œuvres de Salmeggia, du Locatelli, du Cavagna, du Grifoni, du Boselli et des autres peintres qui continuaient la glorieuse tradition de l'école de Ber- game, l'on pénètre parmi les magnifiques richesses de la collection. Ce sont les ta- bleaux de Fra Galgario, cette incomparable série de por- traits qu'on ne saurait trop admirer. Le révélation de l'œuvre de Fra Galgario est de date
LA GALERIE CARRARA A BERGAME VITTORE BELLINIANO. — ADORATION DU CRUCIFIX
LES ARTS Photos Istituto Italiano d'Arte Grafiche (Bergame). BOTTICELLI. — HISTOIRE DE VIRGINIE toute récente. C'est dans une exposition qui eut lieu à Milan il y a deux ans et dans l'exposition du portrait italien à Florence l'an passé, manifestation, dont j'ai rendu compte dans les Arts (décembre 1911) que fut révélée, non seulement aux amateurs et aux curieux, mais aussi à bien des historiens et à bien des connaisseurs, cette personnalité puissante et qui était restée si longtemps dans l'obscurité. La galerie de Bergame possède seize œuvres de ce Fra Vittore G. BELLINI. — MADONE L. LOTTO. — LE MARIAGE DE SAINTE CATHERINE
LA GALERIE CARRARA A BERGAME COSIMO TURA. — MADONE
LES ARTS Ghislandi, nommé généralement Fra Galgario, du nom de son couvent, seize œuvres excellentes presque toutes, à travers lesquelles on peut suivre pas à pas le développement de sa personnalité, et qui illuminent d'une radieuse lumière l'art du portrait italien à la fin du XVIIe et durant la première moitié du XVIIIe siècle. Dans cette collection admirable d'effigies les types les plus différents passent sous nos yeux avec leurs caractères distinctifs, avec l'expression infiniment variée de leur âme. Jeunes gens, hommes mûrs, vieillards, tous avouent de la même manière, avec la même force et la même sincérité, les secrets les plus intimes de leur cœur. La diversité du visage humain a fourni à l'artiste, qui savait regarder, de qui les yeux savaient voir, une matière inépuisable. Ce sont les hommes surtout qu'il préférait, car il rencontrait en eux les contrastes les plus frappants, les expressions les plus puissantes de volonté, de passion, d'ardeur, d'activité, de noblesse. Les types féminins lui paraissaient sans doute moins intéressants, moins complets du moins, car dans son œuvre, cependant très nombreuse, les portraits féminins sont, en effet, très rares. Parmi les portraits d'hommes, exécutés par Fra Ghis- GIORGIONE (?). — ORPHÈE ET EURYDICE landi, le musée de Bergame possède sans doute quelques-uns des meilleurs, tels le portrait de jeune homme avec un crayon à la main, qui fut très admiré à l'exposition floren-tine de l'année passée (voir les Arts, décembre 1911, p. 2), le portrait de Jacques Bettami de Baizini, avec sa grande perruque, celui du comte Jean Suardi et l'admirable portrait de l'artiste, où se retrouve comme un puissant reflet du génie de Velazquez. A la salle de Fra Galgario succèdent celles où sont réunies les œuvres de Lotto, Cariani, Moroni, Palma Vecchio, Previtali et G. da Santa Croce, les six grands maîtres que l'on peut appeler bergamasques, bien que la ville de Bergame n'ait pas donné naissance à une véritable école d'art. Dès la première renaissance elle subit la domination artistique de Venise. Aussi, à proprement parler, Cariani, Moroni, Palma Vecchio, Previtali et Santa Croce, bien que nés à Bergame ou dans les environs de la ville, appartiennent-ils à l'école vénitienne. Les rapports artis-tiques qui ont uni et rapproché les deux villes s'affirment également en Lorenzo Lotto, qui, bien que Vénitien, a laissé à Bergame ses plus belles œuvres. Cette salle des Vénitiens est l'une des plus significatives et des plus agréables que l'on puisse imaginer. Elle contient neuf tableaux de Lorenzo Lotto, entre autres ce Mariage de
LA GALERIE CARRARA A BERGAME --- Photos Istituto Italiano d'Arti Grafiche (Bergama). --- CARTES A JOUER (xve siècle) --- Photos Istituto Italiano d'Arti Grafiche Bergama). --- CARTES A JOUER (xve siècle) ---

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la Galerie Carrara à Bergame, une collection d'art fondée par le comte Jacques Carrara et enrichie par d'autres dons. L'ouvrage détaille l'organisation et le classement des œuvres, mettant en avant des peintures de maîtres italiens et des écoles locales. Il aborde également une exposition d'objets d'art du Moyen Âge et de la Renaissance, incluant des émaux, des ivoires, des pendules, des armes et de la céramique, avec des contributions de collectionneurs américains.